Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice

Chapter 2

Chapter 252,815 wordsPublic domain

tranquilles, graves et simples, vos yeux généralement baissés, excepté lorsqu'ils sont fixés sur moi, comme maintenant, par exemple; et quand on vous questionne ou quand on fait devant vous une remarque qui vous force à parler, votre réponse est sinon impertinente, du moins brusque.

-- Pardon, monsieur, j'ai été trop franche; j'aurais dû vous dire qu'il n'était pas facile d'improviser une réponse sur les apparences, que les goûts diffèrent, que la beauté est de peu d'importance, ou quelque chose de semblable.

-- Non, vous n'auriez pas dû répondre cela. Comment! la beauté de peu d'importance! Ainsi, sous prétexte d'adoucir le coup, vous enfoncez la lame plus avant! Continuez; quel défaut me trouvez- vous, je vous prie? Il me semble que mes membres et mes traits sont faits comme ceux des autres hommes.

-- Veuillez oublier, monsieur, ma réponse; je n'ai nullement eu l'intention de vous blesser, c'est pure étourderie de ma part.

-- Justement, c'est ce que je pense aussi; mais vous êtes responsable de cette étourderie; critiquez-moi. Mon front vous déplaît-il?»

Il souleva ses cheveux noirs qui descendaient sur ses yeux, et laissa voir un front large et intelligent, mais où rien n'indiquait la bienveillance.

«Eh bien! madame, suis-je un idiot? me demanda-t-il.

-- Loin de là, monsieur; mais vous me trouverez peut-être trop brusque lorsque je vous demanderai si vous êtes un philanthrope.

-- Encore une pointe, et cela parce que j'ai déclaré ne pas aimer la société des enfants et des vieilles femmes... Ça, parlons plus bas... Non, jeune fille, je ne suis généralement pas un philanthrope; mais j'ai une conscience, ajouta-t-il en posant son doigt sur la bosse qui, à ce qu'on prétend, indique cette faculté, et qui chez lui était assez volumineuse, et donnait une grande largeur à la partie supérieure de la tête; même autrefois j'ai eu une sorte de tendresse dans le coeur. À votre âge, je sentais, j'avais pitié des faibles et de ceux qui souffrent; mais la fortune m'a frappé de ses mains vigoureuses, et maintenant je puis me flatter d'être aussi dur qu'une balle de caoutchouc, pénétrable peut-être par deux ou trois endroits, mais n'ayant plus qu'un seul point sensible. Croyez-vous qu'on puisse encore espérer pour moi?

-- Espérer quoi, monsieur?

-- Mais que le caoutchouc redeviendra chair.

-- Décidément, il a bu trop de vin,» pensai-je, et je ne savais quelle réponse faire à sa question. Comment pouvais-je dire s'il était capable d'être transformé?

«Vous avez l'air embarrassé, me dit-il, et, quoique vous ne soyez pas plus jolie que je ne suis beau, cependant un air embarrassé vous va bien: d'ailleurs cela me convient, c'est un moyen d'éloigner de ma figure vos yeux scrutateurs et de les reporter sur les fleurs du tapis. Ainsi donc je vais continuer à vous embarrasser, jeune fille; je suis disposé à être communicatif aujourd'hui.»

En disant ces mots, il se leva et appuya son bras sur le marbre de la cheminé, je pus voir distinctement son corps, sa figure et sa poitrine, dont le développement n'était pas en proportion avec la longueur de ses membres. Presque tout le monde l'aurait trouvé laid; mais il avait dans son port tant d'orgueil involontaire, tant d'aisance dans ses manières; il semblait s'inquiéter si peu de son manque de beauté et être si intimement persuadé que ses qualités personnelles étaient bien assez puissantes pour remplacer un charme extérieur, qu'en le regardant on partageait son indifférence, et qu'on était presque tenté de partager aussi sa confiance en lui-même.

«Je suis disposé à être communicatif, répéta-t-il, et c'est pourquoi je vous ai envoyé chercher; le feu et le chandelier n'étaient pas des compagnons suffisants, Pilote non plus, car il ne parle pas; Adèle me convenait un peu mieux, mais ce n'était pas encore là ce qu'il me fallait, pas plus que Mme Fairfax. Quant à vous, je suis persuadé que vous êtes justement ce que je voulais; vous m'avez intrigué le premier soir où je vous ai vue; depuis, je vous avais presque oubliée; d'autres idées vous avaient chassée de mon souvenir; mais, aujourd'hui, je veux éloigner de moi ce qui me déplaît et prendre ce qui m'amuse. Eh bien, cela m'amuse d'en savoir plus long sur votre compte; ainsi donc, parlez.»

Au lieu de parler, je souris; et mon sourire n'était ni aimable ni soumis.

«Parlez, répéta-t-il.

-- Sur quoi, monsieur?

-- Sur ce que vous voudrez; je vous laisse le choix du sujet, et vous pourrez même le traiter comme il vous plaira.»

En conséquence de ses ordres, je m'assis et ne dis rien. «Il s'imagine que je vais parler pour le plaisir de parler; mais je lui prouverai que ce n'est pas à moi qu'il devait s'adresser pour cela.» pensai-je.

«Êtes-vous muette, mademoiselle Eyre?»

Je persistai dans mon silence; il pencha sa tête vers moi et plongea un regard rapide dans mes yeux.

«Opiniâtre et ennuyée, dit-il; elle persiste; mais aussi j'ai fait ma demande sous une forme absurde et presque impertinente. Mademoiselle Eyre, je vous demande pardon; sachez, une fois pour toutes, que mon intention n'est pas de vous traiter en inférieure, c'est-à-dire, reprit-il, je ne veux que la supériorité que doivent donner vingt ans de plus et une expérience d'un siècle. Celle-là est légitime et j'y tiens, comme dirait Adèle, et c'est en vertu de cette supériorité, de celle-là seule, que je vous prie d'avoir la bonté de me parler un peu et de distraire mes pensées qui souffrent de se reporter toujours sur un même point où elles se rongent comme un clou rouillé.»

Il avait daigné me donner une explication, presque faire des excuses; je n'y fus pas insensible, et je voulus le lui prouver.

«Je ne demande pas mieux que de vous amuser, monsieur, si je le puis. Mais comment voulez-vous que je sache ce qui vous intéresse? Interrogez-moi, et je vous répondrai de mon mieux.

-- D'abord acceptez-vous que j'aie le droit d'être un peu le maître? Acceptez-vous que j'aie le droit d'être quelquefois brusque et exigeant à cause des raisons que je vous ai données: d'abord parce que je suis assez âgé pour être votre père; ensuite parce que j'ai l'expérience que donne la lutte; que j'ai vu de près bien des hommes et bien des nations; qu'enfin, j'ai parcouru la moitié du globe, pendant que vous êtes toujours restée tranquillement chez les mêmes individus et dans la même maison?

-- Faites comme il vous plaira, monsieur.

-- Ce n'est pas une réponse, ou du moins c'en est une très irritante, parce qu'elle est évasive; répondez clairement.

-- Eh bien, monsieur, je ne pense pas que vous ayez le droit de me donner des ordres, simplement parce que vous êtes plus vieux et que vous connaissez mieux le monde que moi; votre supériorité dépend de l'usage que vous avez fait de votre temps et de votre expérience.

-- Voilà qui est promptement répondu. Mais je n'admets pas votre principe; il me serait trop défavorable, car j'ai fait un usage nul, pour ne pas dire mauvais, de ces deux avantages. Mettons de côté toute supériorité; je vous demande simplement d'accepter de temps en temps mes ordres sans vous blesser de mon ton de commandement: dites, le voulez-vous?»

Je souris. «M. Rochester est étrange, pensai-je en moi-même; il semble oublier qu'il me paye trente livres sterling par an pour recevoir ses ordres.

-- Voilà un sourire qui me plaît, dit-il, mais cela ne suffit pas; parlez.

-- Je pensais tout à l'heure, monsieur, répondis-je, que bien peu de maîtres s'inquiètent de savoir si les gens qu'ils payent sont ou non contents de recevoir leurs ordres.

-- Les gens qu'ils payent! est-ce que je vous paye? Ah! oui, je l'avais oublié; eh bien, alors, pour cette raison mercenaire, voulez-vous me permettre d'être un peu le maître?

-- Pour cette raison, non, monsieur; mais parce que vous avez oublié que je dépendais de vous. Oui, je consens du fond du coeur à ce que vous me demandez, parce que vous cherchez à savoir si le serviteur est heureux dans sa servitude.

-- Et vous consentez à me dispenser des formes conventionnelles, sans prendre cette omission pour une impertinence?

-- Je suis sûre, monsieur, de ne jamais confondre le manque de forme avec l'impertinence: j'aime la première de ces choses; quant à l'autre, aucune créature libre ne peut la supporter, même pour de l'argent.

-- Erreur! La plupart des créatures libres acceptent tout pour de l'argent. Je vous conseille donc de ne pas proclamer des généralités dont vous êtes incapable de juger l'exactitude. Néanmoins, je vous sais gré de votre réponse, tant pour elle-même que pour la manière dont vous l'avez faite: car vous avez parlé avec sincérité, ce qui n'est pas commun; l'affectation, la froideur, ou une manière stupide de comprendre votre pensée, voilà ce qui, en général, répond à votre franchise. Sur cent sous- maîtresses, pas une peut-être ne m'eût répondu comme vous. Mais ne croyez pas que je veuille vous flatter. Si vous avez été faite dans un moule différent des autres, vous n'en êtes nullement cause; c'est l'oeuvre de la nature. Et, d'ailleurs, je ne puis pas conclure encore; peut-être n'êtes-vous pas meilleure que les autres; peut-être avez-vous des défauts intolérables pour balancer vos quelques bonnes qualités.

-- Peut-être en avez-vous vous-même,» pensai-je. Et à ce moment mon regard rencontra le sien; il lut ma pensée, et y répondit comme si je l'avais exprimée par des paroles.

«Oui, oui, vous avez raison, dit-il; j'ai bon nombre de défauts moi-même, je le sais, et je ne cherche pas à m'excuser. Je n'ai pas le droit d'être trop sévère pour les autres; mes actes et la nature de ma vie passée devraient arrêter le sourire sur mes lèvres; je devrais ne pas critiquer trop sévèrement mon voisin, et reporter mes regards sur mon propre coeur. J'entrai, ou plutôt, car les pécheurs aiment à jeter le blâme sur la fortune ou les circonstances, je fus précipité à l'âge de vingt ans dans une route dangereuse, et depuis je n'ai jamais repris le droit chemin; mais j'aurais pu être différent de ce que je suis; j'aurais pu être aussi bon que vous, plus expérimenté, peut-être presque aussi pur; j'envie la paix de votre esprit, la pureté de votre conscience et votre passé sans tache. Enfant, un passé sans tache doit être un trésor exquis, une source inépuisable de bonheur, n'est-ce pas?

-- Quel était votre passé à dix-huit ans, monsieur?

-- Il était beau et limpide; aucune eau impure ne l'avait transformé en mare fétide! J'étais votre égal à dix-huit ans; la nature m'avait fait pour être bon, mademoiselle Eyre, et vous voyez que je ne le suis pas; vos yeux me disent que vous ne le voyez pas (car, à propos, prenez garde à l'expression de votre regard; je suis rapide à l'interpréter). Croyez ce que je vais vous dire: je ne suis pas méchant; n'allez pas voir en moi un de ces princes du mal. Non; grâce aux circonstances plutôt qu'à ma nature, je suis un pécheur vulgaire, plongé dans toutes les misérables dissipations que recherchent les riches pour égayer leur vie. Ne vous étonnez pas si je vous avoue toutes ces choses; sachez que, dans le cours de notre vie à venir, vous vous trouverez souvent choisie pour être la confidente involontaire de bien des secrets. Beaucoup sentiront instinctivement comme moi que vous n'êtes pas faite pour parler de vous, mais pour écouter les autres parler d'eux; ils comprendront aussi que vous ne les écoutez pas avec un mépris malveillant, mais avec une sympathie naturelle qui console et encourage, bien qu'elle ne se manifeste pas très vivement.

-- Comment pouvez-vous savoir, comment avez-vous pu deviner tout cela, monsieur?

-- Je le sais, et c'est pourquoi je continue aussi librement que si j'écrivais mes pensées sur mon journal. Vous me direz que j'aurais dû dominer les circonstances, c'est vrai, mais, vous le voyez, je ne l'ai pas pu; quand la fortune m'a frappé, j'aurais dû demeurer froid, et je suis tombé dans le désespoir. Alors a commencé mon abaissement; et maintenant, quand un imbécile vicieux excite mon dégoût par ses honteuses débauches, je ne puis pas me vanter d'être meilleur que lui. Je suis obligé de confesser que lui et moi nous sommes sur le même niveau. Que ne suis-je resté ferme! Dieu sait si je le désire. Craignez le remords, quand vous serez tentée de succomber, mademoiselle Eyre; le remords est le poison de la vie.

-- On dit que le repentir en est le remède, monsieur.

-- Non; le seul remède possible, c'est une conduite meilleure, et je pourrais y arriver; j'ai encore assez de force si... Mais pourquoi y penser, accablé et maudit comme je le suis? et d'ailleurs, puisque le bonheur m'est refusé, j'ai droit de chercher le plaisir dans la vie, et je le trouverai à n'importe quel prix.

-- Alors, monsieur, vous tomberez encore plus bas.

-- C'est possible; et pourtant non, si je trouve un plaisir frais et doux; et j'en trouverai un aussi frais et aussi doux que le miel sauvage recueilli par l'abeille sur les marais.

-- Prenez garde, monsieur, qu'il ne vous semble bien amer.

-- Qu'en savez-vous? vous ne l'avez jamais goûté. Comme votre regard est sérieux et solennel! et vous êtes aussi ignorante de tout ceci que cette tête de porcelaine, dit-il en en prenant une sur la cheminée. Vous n'avez pas le droit de me prêcher, néophyte qui n'avez pas passé le seuil de la vie, et qui ne connaissez aucun de ses mystères.

-- Je ne fais que vous rappeler vos propres paroles, monsieur; vous avez dit que la faute conduisait au remords, et que le remords était le poison de la vie.

-- Eh! qui parle de faute? je ne pense pas que l'idée que je viens de concevoir soit une faute; c'est plutôt une inspiration qu'une tentation; oh! elle était douce et calmante! la voilà qui revient encore. Ce n'est pas l'esprit du mal qui me l'a inspirée, ou bien alors il a revêtu la robe d'un ange; il me semble que je dois admettre un tel hôte lorsqu'il me demande l'entrée de mon coeur.

-- Défiez-vous de lui, monsieur, ce n'est pas un ange véritable.

-- Encore une fois, qu'en savez-vous? Par quel instinct prétendez- vous distinguer le séraphin déchu du messager de l'Éternel; le guide, du séducteur?

-- J'ai jugé d'après votre apparence, qui était troublée au moment où vous avez dit que la même pensée vous revenait, et je suis persuadée que, si vous agissez selon votre désir, vous deviendrez plus malheureux encore.

-- Pas du tout; cet ange m'a apporté le plus gracieux message du monde. Du reste, vous n'êtes pas chargée de ma conscience, ainsi donc ne vous troublez pas. Entre, joyeux voyageur!»

Il semblait parler à une vision aperçue de lui seul; puis il croisa ses bras sur sa poitrine comme pour embrasser l'être invisible.

«Maintenant, continua-t-il en s'adressant à moi, j'ai reçu le pèlerin; je crois que c'est une divinité déguisée; il m'a déjà fait du bien: mon coeur était tout charnel, le voilà devenu un reliquaire.

-- À dire vrai, monsieur, je ne vous comprends pas du tout; je ne puis pas continuer cette conversation, elle n'est plus à ma portée. Je ne sais qu'une chose: c'est que vous n'êtes pas aussi bon que vous le désirez et que vous regrettez votre imperfection; je n'ai compris qu'une chose: c'est que les souillures de votre passé étaient une torture pour vous. Il me semble que, si vous le vouliez, vous seriez bientôt digne d'être approuvé par vous-même et que si, à partir de ce jour, vous preniez la résolution de modifier vos actes et vos pensées, au bout de quelques années vous auriez un passé pur et que vous pourriez contempler avec joie.

-- Bien pensé et bien dit, mademoiselle Eyre, et dans ce moment je pave l'enfer de bonnes intentions.

-- Monsieur?

-- Oui, je prends de bonnes résolutions que je crois aussi durables que le bronze. Mes actes seront différents de ce qu'ils ont été jusqu'ici.

-- Et meilleurs?

-- Oui, meilleurs. Vous semblez douter de moi, et pourtant moi, je ne doute pas; je connais mon but et mes motifs; et, dès ce moment, je fais une loi inaltérable comme celle des Mèdes et des Perses, pour déclarer que l'un et les autres sont droits.

-- Ils ne le sont pas, monsieur, puisque vous avez besoin pour eux de lois nouvelles.

-- Vous vous trompez, mademoiselle Eyre; des combinaisons et des circonstances inouïes demandent des lois inouïes.

-- C'est une maxime dangereuse, monsieur; car il est facile d'en abuser.

-- Vous avez raison, philosophe sentencieux; mais je jure sur tout ce qui m'appartient que je n'en abuserai pas.

-- Vous êtes homme et faillible.

-- Oui, de même que vous; eh bien! après?

-- Les hommes faillibles ne devraient pas s'arroger un pouvoir qui ne peut être sûrement confié qu'aux êtres parfaits et divins.

-- Quel pouvoir?

-- Celui de dire de toute action, quelque étrange qu'elle soit: Ce sera bien.

-- Oui, repartit M. Rochester, vous l'avez dit, je déclare que ce sera bien.

-- Dieu fasse que ce soit bien!» répondis-je en me levant, car je trouvais inutile de continuer une conversation si obscure pour moi.

Je comprenais d'ailleurs que je ne pouvais arriver à pénétrer le caractère de mon interlocuteur, du moins pour le moment, et je sentais enfin cette incertitude, ce vague sentiment de malaise qu'entraîne toujours la conviction de son ignorance.

«Où allez-vous? me demanda M. Rochester.

-- Coucher Adèle, répondis-je; il est plus que temps.

-- Vous avez peur de moi, parce que mes paroles ressemblent à celles du Sphinx.

-- Vous parlez en effet par énigmes; mais, bien que je sois étonnée, je n'ai pas peur.

-- Si, vous avez peur; votre amour-propre craint une méprise.

-- Dans ce sens-là, oui, j'ai peur; je désire ne pas dire de sottises.

-- Si vous en disiez, ce serait d'une manière si tranquille et si grave, que je ne m'en apercevrais pas. Est-ce que vous ne riez jamais, mademoiselle Eyre? Ne vous donnez pas la peine de répondre; je vois que vous riez rarement, mais que néanmoins vous pouvez le faire, et même avec beaucoup de gaieté. Croyez-moi, la nature ne vous a pas plus faite austère qu'elle ne m'a fait vicieux; vous vous ressentez encore de la contrainte de Lowood, vous composez votre visage, vous voilez votre voix, vous serrez vos membres contre vous, et vous craignez devant un homme qui est votre frère, votre père, votre maître, ou ce que vous voudrez enfin, vous craignez que votre sourire ne soit trop joyeux, votre parole trop libre, vos mouvements trop prompts. Mais bientôt, je l'espère, vous apprendrez à être naturelle avec moi, parce qu'il m'est impossible de ne pas l'être avec vous; alors vos mouvements et vos regards seront plus vifs et plus variés. Quelquefois, vous jetez autour de vous un coup d'oeil curieux comme celui de l'oiseau qui regarde à travers les barreaux de sa cage; vous ressemblez à un captif remuant, résolu, qui, s'il était libre, volerait jusqu'aux nuages; mais vous êtes encore courbée sur votre route.

-- Monsieur, neuf heures ont sonné.

-- N'importe, attendez une minute. Adèle n'est pas prête à aller se coucher. Je viens d'examiner ce qui se passait ici; pendant que je vous parlais, j'ai regardé Adèle de temps en temps (j'ai mes raisons pour la croire curieuse à étudier, et ces raisons je vous les dirai un jour). Il y a dix minutes environ, elle a tiré de sa boite une petite robe de soie rose; aussitôt ses traits se sont illuminés. La coquetterie coule dans son sang, remplit son cerveau et nourrit la moelle de ses os. «Il faut que je l'essaye,» s'est- elle écriée, et, à l'instant même, elle est sortie de la chambre pour aller se faire habiller par Sophie; dans quelques minutes elle rentrera. Je le sais, je vais voir une miniature de Céline Varens dans le costume qu'elle portait sur le théâtre au commencement de... Mais n'y pensons plus, et pourtant ce qu'il y a de plus tendre en moi va recevoir un choc, je le pressens; restez ici pour voir si j'ai raison.»

Au bout de quelques minutes, on entendit les pas d'Adèle dans la grande salle. Elle entra transformée comme me l'avait annoncé son tuteur: une robe à satin rose très courte et très ornée dans le bas avait remplacé sa robe brune; une couronne de boutons de roses entourait son front; elle était chaussée de bas de soie et de souliers de satin blanc.

«Est-ce que ma robe va bien? s'écria-t-elle en bondissant, et mes souliers, et mes bas? tenez, je crois que je vais danser.»

Et, étalant sa robe, elle se mit à sauter dans la chambre. Arrivée près de M. Rochester, elle fit une pirouette sur la pointe des pieds, puis se mit à genoux devant lui.

«Monsieur, je vous remercie mille fois de votre bonté,» s'écria-t- elle; puis, se relevant, elle ajouta: «C'est comme cela que maman faisait, n'est-ce pas, monsieur?

-- Ex-ac-te-ment! répondit-il, et c'est ainsi qu'elle a charmé mes guinées et les a fait sortir de mes culottes britanniques. J'ai été jeune, mademoiselle Eyre; certes mon visage a eu autant de fraîcheur que le vôtre. Mon printemps n'est plus, mais il m'a laissé cette petite fleur française. Il y a des jours où je voudrais en être débarrassé; car je n'attache plus aucune valeur au tronc qui l'a produite, parce que j'ai vu qu'une poussière d'or pouvait seule lui servir d'engrais. Non, je n'aime pas cette enfant, surtout quand elle est aussi prétentieuse que maintenant. Je la garde peut-être conformément au principe des catholiques, qui croient expier par une seule bonne oeuvre de nombreux péchés; mais je vous expliquerai tout ceci plus tard. Bonsoir.»

CHAPITRE XV

M. Rochester me l'expliqua en effet.

Une après-midi que je me promenais dans les champs avec Adèle, je le rencontrai et il me pria de le suivre dans une avenue de hêtres qui était devant nous, tandis que mon élève jouerait avec Pilote et ses volants.

Il me raconta alors qu'Adèle était la fille d'une danseuse de l'Opéra français, Céline Varens, pour laquelle il avait eu ce qu'il appelait une grande passion. Céline avait feint d'y répondre par un amour plus ardent encore. Il se croyait idolâtré, quelque laid qu'il fût; il se figurait, me dit-il, qu'elle préférait sa taille d'athlète à l'élégance de l'Apollon du Belvédère.

«Et je fus si flatté, mademoiselle Eyre, de la préférence de la sylphide française pour son gnome anglais, que je l'installai dans un hôtel et lui donnai un établissement complet, domestiques, voiture, cachemires, diamants, dentelles, etc. En un mot, j'étais en train de me ruiner, dans le style adopté, comme le premier venu. Je n'avais même pas l'originalité de chercher une route nouvelle pour me conduire à la bonté et à la ruine; mais je suivais la vieille ornière avec une stupide exactitude, et je ne m'écartais pas d'un pouce du sentier battu. J'eus, comme je le méritais, le sort de tous les dissipateurs; je vins un soir où Céline ne m'attendait pas; elle était sortie. La nuit était chaude; fatigué d'avoir couru dans tout Paris, je m'assis dans son boudoir, heureux de respirer l'air consacré par sa présence. J'exagère; je n'ai jamais cru qu'il y eût autour de sa personne quelque vertu sanctifiante; non, elle n'avait laissé derrière elle que l'odeur du musc et de l'ambre. Le parfum des fleurs, mêlé aux émanations des essences, commençait à me monter à la tête, lorsque j'eus l'idée d'ouvrir la fenêtre et de m'avancer sur le balcon. Il faisait clair de lune, et le gaz était allumé; la nuit était calme et sereine; quelques chaises se trouvaient sur le balcon, je m'assis et je pris un cigare. Je vais en prendre un, si vous voulez bien me le permettre.»

Il fit une pause, tira un cigare de sa poche, l'alluma, le plaça entre ses lèvres, jeta une bouffée d'encens havanais dans l'air glacé, et reprit:

«J'aimais aussi les bonbons à cette époque, mademoiselle Eyre; je croquais des pastilles de chocolat et je fumais alternativement, regardant défiler les équipages le long de cette rue à la mode, voisine de l'Opéra, lorsque j'aperçus une élégante voiture fermée, traînée par deux beaux chevaux anglais, et qu'éclairaient en plein les brillantes lumières de la ville. Je reconnus la voiture que j'avais donnée à Céline. Elle rentrait; mon coeur bondit naturellement d'impatience sur la rampe de fer où je m'appuyais. La voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel; ma flamme (c'est le mot propre pour une inamorata d'Opéra) s'alluma. Quoique Céline fût enveloppée d'un manteau, embarras bien inutile pour une si chaude soirée de juin, je reconnus immédiatement son petit pied, qui sortit de dessous sa robe au moment où elle sauta de voiture; penché sur le balcon, j'allais murmurer: «Mon ange,» mais d'une voix que l'amour seul eût pu entendre, lorsqu'une autre personne enveloppée également d'un manteau sortit après elle; mais cette fois ce fut un talon éperonné qui frappa le pavé, et ce fut un chapeau d'homme qui passa sous la porte cochère de l'hôtel.

«Vous n'avez jamais senti la jalousie, n'est-ce-pas, mademoiselle Eyre? Belle demande! puisque vous ne connaissez pas l'amour. Vous avez à éprouver ces deux sentiments; votre âme dort, vous n'avez pas encore reçu le choc qui doit la réveiller. Vous croyez que toute l'existence coule sur un flot aussi paisible que celui où a glissé jusqu'ici votre jeunesse; les yeux fermés, les oreilles bouchées, vous vous laissez bercer au courant sans voir les rochers qui montent sous l'eau et les brisants qui bouillonnent. Mais, je vous le dis et vous pouvez me croire, un jour vous arriverez aux écueils, un jour votre vie se brisera dans un tourbillon tumultueux en une bruyante écume; alors vous volerez sur les pics des rochers comme une poussière liquide, ou bien, soulevée par une vague puissante, vous serez jetée dans un courant plus calme.

«J'aime cette journée, j'aime ce ciel d'acier, j'aime l'immobilité et la dureté de ce paysage sous cette gelée; j'aime Thornfield, son antiquité, son isolement, ses vieux arbres, ses buissons épineux, sa façade grise et les lignes de ses fenêtres sombres qui réfléchissent ce ciel métallique; et cependant j'en ai longtemps abhorré la seule pensée, je l'ai évité comme une maison maudite et que je déteste encore!...»

Il serra les dents et se tut; il s'arrêta et frappa du pied le sol durci; une pensée fatale semblait l'étreindre si fortement qu'il ne pouvait faire un pas.

Nous montions l'avenue lorsqu'il s'arrêta ainsi. Le château était devant nous; il jeta sur les créneaux un regard comme je n'en ai jamais vu de ma vie: la douleur, la honte, la colère, l'impatience, le dégoût, la haine, semblèrent lutter un moment dans sa large prunelle dilatée sous son sourcil d'ébène. Le combat fut terrible; mais un autre sentiment s'éleva et triompha: c'était quelque chose de dur, de cynique, de résolu et d'inflexible. Il dompta son émotion, pétrifia son attitude et poursuivit:

«Pendant que je gardais le silence, mademoiselle Eyre, je réglais un compte avec ma destinée; elle était là, près de ce tronc de hêtre, comme une des sorcières qui apparurent à Macbeth sur la bruyère des Forres. «Vous aimez Thornfield,» me disait-elle, en levant le doigt; et elle écrivait dans l'air un souvenir qui courait s'imprimer en hiéroglyphes lugubres sur la façade du château; «aimez-le si vous le pouvez! aimez-le si vous l'osez! -- Oui, je l'aimerai, répondis-je, j'ose l'aimer!»

Et il ajouta avec emportement: «Je tiendrai ma parole, je briserai les obstacles qui m'empêchent d'être heureux et bon; oui, bon; je voudrais être meilleur que je n'ai été jusqu'ici, que je ne suis. De même que la baleine de Job brisa la lance et le dard, de même ce que les autres regarderaient comme des barrières de fer tombera sous ma main comme de la paille ou du bois pourri.»

À ce moment, Adèle vint se jeter dans ses jambes avec son volant.

«Éloigne-toi d'ici, enfant, s'écria-t-il durement, ou va jouer avec Sophie!»

Puis il continua à marcher en silence. Je hasardai de le rappeler au sujet dont il s'était écarté.

«Avez-vous quitté le balcon lorsque Mlle Varens entra?»lui demandai-je.

Je m'attendais presque à une rebuffade pour cette question intempestive; mais, au contraire, sortant de sa rêverie, il tourna les yeux vers moi, et son front sembla s'éclaircir.

«Oh! j'avais oublié Céline, me dit-il. Eh bien, lorsque je vis ma magicienne escortée d'un cavalier, le vieux serpent de la jalousie se glissa en sifflant sous mon gilet et en un instant m'eut percé le coeur. Il est étrange, s'écria-t-il en s'interrompant de nouveau, il est étrange que je vous choisisse pour confidente de tout ceci, jeune fille; il est plus étrange encore que vous m'écoutiez tranquillement, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde qu'un homme tel que moi racontât l'histoire de ses maîtresses à une jeune fille simple et inexpérimentée comme vous; mais cette dernière singularité explique la première: avec cet air grave, prudent et sage, vous avez bien la tournure d'une confidente; d'ailleurs je sais avec quel esprit mon esprit est entré en communion; c'est un esprit à part et sur lequel la contagion du mal ne peut rien. Heureusement je ne veux pas lui nuire, car, si je le voulais, je ne le pourrais pas; nos conversations sont bonnes; je ne puis pas vous souiller, et vous me purifiez.»

Après cette digression, il continua:

«Je restai sur le balcon. Ils viendront sans doute dans le boudoir, pensai-je; préparons une embuscade. Passant ma main à travers la fenêtre ouverte, je tirai le rideau; je laissai seulement une petite ouverture pour faire mes observations, je refermai aussi la persienne en ménageant une fente par laquelle pouvaient m'arriver les paroles étouffées des amoureux, puis je me rassis au moment où le couple entrait. Mon oeil était fixé sur l'ouverture; la femme de chambre de Céline alluma une lampe et se retira; je vis alors les amants. Ils déposèrent leurs manteaux; Céline m'apparut brillante de satin et de bijoux, mes dons sans doute; son compagnon portait l'uniforme d'officier, je le reconnus: c'était le vicomte ***, jeune homme vicieux et sans cervelle que j'avais quelquefois rencontré dans le monde; je n'avais jamais songé à le haïr, tant il me semblait méprisable. En le reconnaissant, ma jalousie cessa; mais aussi mon amour pour Céline s'éteignit; une femme qui pouvait me trahir pour un tel rival n'était pas digne de moi, elle ne méritait que le dédain, moins que moi pourtant qui avais été sa dupe.

«Ils commencèrent à causer; leur conversation me mit complètement à mon aise: frivole, mercenaire, sans coeur et sans esprit, elle semblait faite plutôt pour ennuyer que pour irriter. Ma carte était sur la table; dès qu'ils la virent, ils se mirent à parler de moi, mais ni l'un ni l'autre ne possédait assez d'énergie ou d'esprit pour me travailler d'importance; ils m'outrageaient de toutes leurs forces. Céline surtout brillait sur le chapitre de mes défauts et de mes laideurs, elle qui avait témoigné une si fervente admiration pour ce qu'elle appelait ma beauté mâle, en quoi elle différait bien de vous, qui m'avez dit à bout portant, dès notre première entrevue, que vous ne me trouviez pas beau; ce contraste m'a frappé alors, et...

À ce moment, Adèle accourut encore vers nous: «Monsieur, dit-elle, John vient de dire que votre intendant est arrivé et vous demande.

-- Ah! dans ce cas, il faut que j'abrége. J'ouvris la fenêtre et je m'avançai vers eux. Je libérai Céline de ma protection, je la priai de quitter l'hôtel et lui offris ma bourse pour faire face aux exigences du moment, sans me soucier de ses cris, de ses protestations, de ses convulsions, de ses prières. Je pris un rendez-vous au bois de Boulogne avec le vicomte.

«J'eus le plaisir de me battre avec lui le lendemain; je logeai une balle dans l'un de ses pauvres bras étiolés et faibles comme l'aile d'un poulet étique, et alors je crus en avoir fini avec toute la clique; mais malheureusement, six mois avant, Céline m'avait donné cette fillette qu'elle affirmait être ma fille: c'est possible, bien que je ne retrouve chez elle aucune preuve de ma laide paternité; Pilote me ressemble davantage. Quelques années après notre rupture, sa mère l'abandonna et s'enfuit en Italie avec un musicien ou un chanteur. Je n'admets pas que je doive rien à Adèle, et je ne lui demande rien, car je ne suis pas son père; mais, ayant appris son abandon, j'enlevai ce pauvre petit être aux boues de Paris et je le transportai ici, pour l'élever sainement sur le sol salubre de la campagne anglaise. Mme Fairfax a eu recours à vous pour son éducation; mais maintenant que vous savez qu'Adèle est la fille illégitime d'une danseuse de l'Opéra, vous n'envisagerez peut-être plus de la même manière votre tâche et votre élève; vous viendrez peut-être quelque jour à moi en me disant que vous avez trouvé une place, et que vous me priez de chercher une autre gouvernante.

-- Non, monsieur; Adèle n'est pas responsable des fautes de sa mère et des vôtres; puisqu'elle n'a pas de parents, que sa mère l'a abandonnée, et que vous, monsieur, vous la reniez, eh bien! je m'attacherai à elle plus que jamais. Comment pourrais-je préférer l'héritier gâté d'une famille riche, qui détesterait sa gouvernante, à la pauvre orpheline qui chercha une amie dans son institutrice?

-- Oh! si c'est là votre manière de voir... Mais il faut que je rentre maintenant, et vous aussi, car voici la nuit.»

Je restai encore quelques minutes avec Adèle et Pilote; je courus un peu avec elle, et je jouai une partie de volant. Lorsque nous fûmes rentrées et que je lui eus retiré son chapeau et son manteau, je la pris sur mes genoux et je la laissai babiller une heure environ; je lui permis même quelques petites libertés qu'elle aimait tant à prendre pour se faire remarquer; car là se trahissait en elle le caractère léger que lui avait légué sa mère, et qui est si différent de l'esprit anglais. Cependant elle avait ses qualités, et j'étais disposée à apprécier au plus haut point tout ce qu'il y avait de bon en elle. Je cherchai dans ses traits et son maintien une ressemblance avec M. Rochester, mais je ne pus pas en trouver; rien en elle n'annonçait cette parenté: j'en étais fâchée. Si seulement elle lui avait ressemblé un peu, il aurait eu meilleure opinion d'elle.

Ce ne fut qu'au moment de me coucher que je me mis à repasser dans ma mémoire l'histoire de M. Rochester. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans le récit lui-même: la passion d'un riche gentleman pour une danseuse française, la trahison de celle-ci, étaient des faits qui devaient arriver chaque jour; mais il y avait quelque chose d'étrange dans son émotion au moment où il s'était dit heureux d'être revenu dans son vieux château. Je réfléchis sur cet incident, mais j'y renonçai bientôt, le trouvant inexplicable, et je me mis alors à songer aux manières de M. Rochester. Le secret qu'il avait jugé à propos de me révéler semblait un dépôt confié à ma discrétion; du moins je le regardais comme tel et je l'acceptai. Depuis quelques semaines, sa conduite envers moi était plus égale qu'autrefois, je ne paraissais plus le gêner jamais. Il avait renoncé à ses accès de froid dédain. Quand il me rencontrait, il me souriait et avait toujours un mot agréable à me dire; quand il m'invitait à paraître devant lui, il me recevait cordialement, ce qui me prouvait que j'avais vraiment le pouvoir de l'amuser, et qu'il recherchait ces conversations du soir autant pour son plaisir que pour le mien.

Je parlais peu, mais j'avais plaisir à l'entendre; il était communicatif; il aimait à montrer quelques scènes du monde à un esprit qui ne connaissait rien de la vie, il ne me mettait pas sous les yeux des actes mauvais et corrompus; mais il me parlait de choses pleines d'intérêt pour moi, parce qu'elles avaient lieu sur une échelle immense et qu'elles étaient racontées avec une singulière originalité. J'étais heureuse lorsqu'il m'initiait à tant d'idées neuves, qu'il faisait voir de nouvelles peintures à mon imagination, et qu'il révélait à mon esprit des régions inconnues; il ne me troublait plus jamais par de désagréables allusions.

Ses manières aisées me délivrèrent bientôt de toute espace de contrainte; je fus attirée à lui par la franchise amicale avec laquelle il me traita. Il y avait des moments où je le considérais plutôt comme un ami que comme un maître; cependant quelquefois encore il était impérieux, mais je voyais bien que c'était sans intention. Ce nouvel intérêt ajouté à ma vie me rendit si heureuse, si reconnaissante, que je cessai de désirer une famille; ma destinée sembla s'élargir; les vides de mon existence se remplirent; ma santé s'en ressentit, mes forces augmentèrent.

Et M. Rochester était-il encore laid à mes yeux? Non. La reconnaissance et de douces et agréables associations d'idées faisaient que je n'aimais rien tant que de voir sa figure. Sa présence dans une chambre était plus réjouissante pour moi que le feu le plus brillant; cependant je n'avais pas oublié ses défauts; je ne le pouvais pas, car ils apparaissaient sans cesse: il était orgueilleux, sardonique, dur pour toute espèce d'infériorité. Dans le fond de mon âme, je savais bien que sa grande bonté pour moi était balancée par une injuste sévérité pour les autres; il était capricieux, bizarre. Plus d'une fois, lorsqu'on m'envoya pour lui faire la lecture, je le trouvai assis seul dans la bibliothèque, la tête inclinée sur ses bras croisés, et, lorsqu'il levait les yeux, j'apercevais sur ses traits une expression morose et presque méchante; mais je crois que sa dureté, sa bizarrerie et ses fautes passées (je dis passées, car il semblait y avoir renoncé), provenaient de quelque grand malheur. Je crois que la nature lui avait donné des tendances meilleures, des principes plus élevés, des goûts plus purs que ceux qui furent développés chez lui par les circonstances et que la destinée encouragea. Je crois qu'il y avait de bons matériaux en lui, quoiqu'ils fussent souillés pour le moment; je dois dire que j'étais affligée de son chagrin, et que j'aurais beaucoup donné pour l'adoucir.

J'avais éteint ma chandelle et je m'étais couchée; néanmoins, je ne pouvais pas dormir, et je pensais toujours à l'expression de sa figure au moment où il s'était arrêté dans l'avenue et où, disait- il, sa destinée l'avait défié d'être heureux à Thornfield.

«Et pourquoi ne le serait-il pas? me demandai-je. Qu'est-ce qui l'éloigne de cette maison? La quittera-t-il encore bientôt, Mme Fairfax m'a dit qu'il y restait rarement plus de quinze jours; et voilà huit semaines qu'il demeure ici. S'il part, quel triste changement! S'il s'absente pendant le printemps, l'été et l'automne, le soleil et les beaux jours ne pourront apporter aucune gaieté au château.»

Je ne sais si je m'endormis ou non; mais tout à coup j'entendis au-dessus de ma tête un murmure vague, étrange et lugubre qui me fit tressaillir. J'aurais désiré une lumière, car la nuit était obscure, et je me sentais oppressée; je me levai, je m'assis sur mon lit et j'écoutai; le bruit avait cessé.

J'essayai de me rendormir; mais mon coeur battait violemment: ma tranquillité intérieure était brisée. L'horloge de la grande salle sonna deux heures. À ce moment, il me sembla qu'une main glissait sur ma porte comme pour tâter son chemin le long du sombre corridor, «Qui est là?» demandai-je. Personne ne répondit; j'étais glacée de peur.

Je me dis que ce pouvait bien être Pilote qui, lorsque la cuisine se trouvait ouverte, venait souvent se coucher à la porte de M. Rochester. Moi-même je l'y avais quelquefois trouvé le matin en me levant. Cette pensée me tranquillisa un peu; je me recouchai. Le silence calme les nerfs, et, comme je n'entendis plus aucun bruit dans la maison, je me sentis de nouveau besoin de sommeil; mais il était écrit que je ne dormirais pas cette nuit. Au moment où un rêve allait s'approcher de moi, il s'enfuit épouvanté par un bruit assez effrayant en effet.

Je veux parler d'un rire diabolique et profond qui semblait avoir éclaté à la porte même de ma chambre. La tête de mon lit était près de la porte, et je crus un instant que le démon qui venait de manifester sa présence était couché sur mon traversin je me levai, je regardai autour de moi; mais je ne pus rien voir. Le son étrange retentit de nouveau, et je compris qu'il venait du corridor. Mon premier mouvement fut d'aller fermer le verrou; mon second, de crier: «Qui est là?»

Quelque chose grogna; an bout d'un instant j'entendis des pas se diriger du corridor vers l'escalier du troisième, dont la porte fut bientôt ouverte et refermée; puis tout rentra dans le silence.

«Est-ce Grace Poole? Est-elle possédée? me demandai-je. Impossible de rester seule plus longtemps, il faut que j'aille trouver Mme Fairfax.»

Je mis une robe et un châle, je tirai le verrou et j'ouvris la porte en tremblant.

Il y avait une chandelle allumée dans le corridor. Je fus étonnée, mais ma surprise augmenta bien davantage lorsque je m'aperçus que l'air était lourd et rempli de fumée; je regardais autour de moi pour comprendre d'où cela pouvait venir, quand je sentis une odeur de brûlé.

J'entendis craquer une porte; c'était celle de M. Rochester, et c'était de là que sortait un nuage de fumée. Je ne pensais plus à Mme Fairfax, ni à Grace Poole, ni au rire étrange. En un instant je fus dans la chambre de M. Rochester; les rideaux étaient en feu, et M. Rochester profondément endormi au milieu de la flamme et de la fumée.

«Réveillez-vous!» lui criai-je en le secouant.

Il marmotta quelque chose et se retourna; la fumée l'avait à moitié suffoqué, il n'y avait pas un moment à perdre; le feu venait de se communiquer aux draps. Je courus à son pot à l'eau et à son aiguière; heureusement que l'une était large, l'autre profond, et que tous deux étaient pleins d'eau; j'inondai le lit et celui qui l'occupait, puis j'allai dans ma chambre chercher d'autre eau; enfin je parvins à éteindre le feu.

Le sifflement des flammes mourantes, le bruit que fit mon pot à l'eau en s'échappant de mes mains et en tombant à terre, et surtout la fraîcheur de l'eau que j'avais si libéralement répandue, finirent par réveiller M. Rochester; bien qu'il fît très sombre, je m'en aperçus en l'entendant fulminer de terribles anathèmes lorsqu'il se trouva couché dans une mare.

«Y a-t-il une inondation? s'écria-t-il.

-- Non, monsieur, répondis-je; mais il y a eu un incendie. Levez- vous; vous êtes sauvé; maintenant je vais aller vous chercher une lumière.

-- Au nom de toutes les fées de la chrétienté, est-ce vous, Jane Eyre? demanda-t-il; que m'avez-vous donc fait, petite sorcière? qui est venu dans cette chambre avec vous? avez-vous juré de me noyer?

-- Je vais aller vous chercher une lumière, monsieur; mais, au nom du ciel, levez-vous; quelqu'un en veut à votre vie, vous ne pouvez pas trop vous hâter de découvrir qui.

-- Me voilà levé; attendez une minute que je trouve des vêtements secs, si toutefois il y en a encore. Ah! voilà ma robe de chambre; maintenant courez chercher une lumière.»

Je partis, et je rapportai la chandelle qui était restée dans le corridor; il me la prit des mains et examina le lit noirci par la flamme, ainsi que les draps et le tapis couvert d'eau.

«Qui a fait cela?» demanda-t-il.

Je lui racontai brièvement ce que je savais; je lui parlai du rire étrange, des pas que j'avais entendus se diriger vers le troisième, de la fumée et de l'odeur qui m'avaient conduite à sa chambre, de l'état dans lequel je l'avais trouvé; enfin, je lui dis que pour éteindre le feu j'avais jeté sur lui toute l'eau que j'avais pu trouver.

Il m'écouta sérieusement; sa figure exprimait plus de tristesse que d'étonnement; il resta quelque temps sans parler.

«Voulez-vous que j'avertisse Mme Fairfax? demandai-je.

-- Mme Fairfax? Non, pourquoi diable l'appeler? Que ferait-elle? Laissez-la dormir tranquille.

-- Alors je vais aller éveiller Leah, John et sa femme.

-- Non, restez ici; vous avez un châle. Si vous n'avez pas assez chaud, enveloppez-vous dans mon manteau et asseyez-vous sur ce fauteuil; maintenant mettez vos pieds sur ce tabouret, afin de ne pas les mouiller; je vais prendre la chandelle et vous laisser quelques instants. Restez ici jusqu'à mon retour; soyez aussi tranquille qu'une souris; il faut que j'aille visiter le troisième; mais surtout ne bougez pas et n'appelez personne.»

Il partit, et je suivis quelque temps la lumière; il traversa le corridor, ouvrit la porte de l'escalier aussi doucement que possible, la referma, et tout rentra dans l'obscurité. J'écoutai, mais je n'entendis rien Il y avait déjà longtemps qu'il était parti; j'étais fatiguée et j'avais froid, malgré le manteau qui me couvrait; je ne voyais pas la nécessité de rester, puisqu'il était inutile d'aller réveiller personne. J'allais risquer d'encourir le mécontentement de M. Rochester en désobéissant à ses ordres, lorsque j'aperçus la lumière et que j'entendis ses pas le long du corridor. «J'espère que c'est lui,» pensai-je.

Il entra pâle et sombre.

«J'ai tout découvert, dit-il, en posant sa lumière sur la table de toilette; c'était bien ce que je pensais.

-- Comment, monsieur?»

Il ne répondit pas; mais, croisant les bras, il regarda quelque temps à terre; enfin, au bout de plusieurs minutes, il me dit d'un ton étrange:

«Avez-vous vu quelque chose au moment où vous avez ouvert la porte de votre chambre?

-- Non, monsieur, rien que le chandelier.

-- Mais vous avez entendu un rire singulier; ne l'aviez-vous pas déjà entendu, ou du moins quelque chose qui y ressemble?

-- Oui, monsieur, il y a ici une femme appelée Grace Poole, qui rit de cette manière; c'est une étrange créature.

-- Oui, Grace Poole; vous avez deviné; elle est étrange, comme vous le dites. Je réfléchirai sur ce qui vient de se passer; en attendant, je suis content que vous et moi soyons seuls à connaître les détails de cette affaire. N'en parlez jamais; j'expliquerai tout ceci, ajouta-t-il en indiquant le lit. Retournez dans votre chambre; quant à moi, le divan de la bibliothèque me suffira pour le reste de la nuit. Il est quatre heures; dans deux heures les domestiques seront levés.

-- Alors, bonsoir, monsieur,» dis-je en me levant.

Il sembla surpris, bien que lui-même m'eût dit de partir.

«Quoi! s'écria-t-il, vous me quittez déjà, et de cette manière?

-- Vous m'avez dit que je le pouvais, monsieur.

-- Mais pas ainsi, sans prendre congé, sans me dire un seul mot, et de cette manière sèche et brève. Vous m'avez sauvé la vie; vous m'avez arraché à une mort horrible, et vous me quittez comme si nous étions étrangers l'un à l'autre; donnez-moi au moins une poignée de main.»

Il me tendit sa main; je lui donnai la mienne, qu'il prit d'abord dans une de ses mains, puis dans toutes les deux.

«Vous m'avez sauvé la vie, et je suis heureux d'avoir contracté envers vous cette dette immense; je ne puis rien dire de plus. J'aurais souffert d'avoir une telle obligation envers toute autre créature vivante; mais envers vous, c'est différent. Ce que vous avez fait pour moi ne me pèse pas, Jane.»

Il s'arrêta et me regarda; les paroles tremblaient sur ses lèvres, et sa voix était émue.

«Encore une fois, bonsoir, monsieur; mais il n'y a ici ni dette, ni obligation, ni fardeau.

-- Je savais, continua-t-il, qu'un jour ou l'autre vous me feriez du bien; je l'ai vu dans vos yeux la première fois que je vous ai regardée. Ce n'est pas sans cause que leur expression et leur sourire...» Il s'arrêta, puis continua rapidement: «me firent du bien jusqu'au plus profond de mon coeur. Le peuple parle de sympathies naturelles et de bons génies; il y a du vrai dans les fables les plus bizarres. Ma protectrice chérie, bonsoir!»

Sa voix avait une étrange énergie, et ses yeux brillaient d'une flamme singulière.

«Je suis heureuse de m'être trouvée éveillée, dis-je en me retirant.

-- Comment! vous partez!

-- J'ai froid, monsieur.

-- C'est vrai, et vous êtes là dans l'eau; allez, Jane, allez!»

Mais il tenait toujours ma main, et je ne pouvais partir. Je pris un expédient.

«Il me semble, monsieur, dis-je, que j'entends remuer Mme Fairfax.

-- Alors, quittez-moi.» Il lâcha ma main et je partis.

Je regagnai mon lit, mais sans songer à dormir. Le matin arriva au moment où je me sentais emportée sur une mer houleuse dont les vagues troublées se mélangeaient aux ondes joyeuses; il me semblait voir au delà de ces eaux furieuses un rivage doux comme les montagnes de Beulah. De temps en temps une brise rafraîchissante éveillée par l'espoir me soutenait et me menait triomphalement au but; mais je ne pouvais pas l'atteindre, même en imagination. Un vent contraire m'écartait de la terre et me repoussait au milieu des vagues. En vain mon bon sens voulait résister à mon délire, ma sagesse à ma passion; trop fiévreuse pour m'endormir, je me levai aussitôt que je vis poindre le jour.

CHAPITRE XVI

Le jour qui suivit cette terrible nuit, j'avais à la fois crainte et désir de voir M. Rochester; j'avais besoin d'entendre sa voix, et je craignais son regard. Au commencement de la matinée, j'attendais de moment en moment son arrivée. Il n'entrait pas souvent dans la salle d'étude, mais il y venait pourtant quelquefois, et je pressentais qu'il y ferait une visite ce jour- là.

Mais la matinée se passa comme de coutume; rien ne vint interrompre les tranquilles études d'Adèle. Après le déjeuner, j'entendis du bruit du côté de la chambre de M. Rochester; on distinguait les voix de Mme Fairfax, de Leah, de la cuisinière, et l'accent brusque de John. «Quelle bénédiction, criait-on, que notre maître n'ait pas été brûlé dans son lit! C'est toujours dangereux de garder une chandelle allumée pendant la nuit Quel bonheur qu'il ait pensé à son pot à l'eau! Pourquoi n'a-t-il éveillé personne? Pourvu qu'il n'ait pas pris froid en dormant dans la bibliothèque!»

Après ces exclamations, on remit tout en état. Lorsque je descendis pour dîner, la porte de la chambre était ouverte et je vis que le dégât avait été réparé; le lit seul restait encore dépouillé de ses rideaux; Leah était occupée à laver le bord des fenêtres noirci par la fumée; je m'avançai pour lui parler, car je désirais connaître l'explication donnée par M. Rochester; mais en approchant j'aperçus une seconde personne: elle était assise près du lit, et occupée à coudre des anneaux à des rideaux. Je reconnus Grace Poole.

Elle était là taciturne comme toujours, habillée d'une robe de stoff brun, d'un tablier à cordons, d'un mouchoir blanc et d'un bonnet. Elle semblait complètement absorbée par son ouvrage; ses traits durs et communs n'étaient nullement empreints de cette pâleur désespérée qu'on se serait attendu à trouver chez une femme qui avait tenté un meurtre, et dont la victime avait été sauvée et lui avait déclaré connaître le crime qu'elle croyait caché à tous; j'étais étonnée, confondue. Elle leva les yeux pendant que je la regardais: ni tressaillement, ni pâleur, rien, en un mot, ne vint annoncer l'émotion, la conscience d'une faute ou la crainte d'être trahie. Elle me dit: «Bonjour, mademoiselle,» d'un ton bref et flegmatique comme toujours, et, prenant un autre anneau, elle continua son travail.

«Je vais la mettre à l'épreuve, pensai-je, car je ne puis comprendre comment elle est aussi impénétrable... Bonjour, Grace, dis-je. Est-il arrivé quelque chose ici? il me semble que je viens d'entendre les domestiques parler tous à la fois.

-- C'est simplement notre maître qui a voulu lire la nuit dernière. Il s'est endormi avec sa bougie allumée, et le feu a pris aux rideaux. Heureusement il s'est réveillé avant que les draps et les couvertures fussent enflammés, et il a pu éteindre le feu.

-- C'est étrange, dis-je plus bas et en la regardant fixement. Mais M. Rochester n'a-t-il éveillé personne? personne ne l'a-t-il entendu remuer?»

Elle leva les yeux sur moi, et cette fois leur expression ne fut plus la même; elle m'examina attentivement, puis répondit:

«Les domestiques dorment loin de là, mademoiselle, et ils n'ont pas pu entendre. Votre chambre et celle de Mme Fairfax sont les plus voisines; Mme Fairfax dit qu'elle n'a rien entendu; quand on vieillit, on a le sommeil dur.»

Elle s'arrêta, puis elle ajouta avec une indifférence feinte et un ton tout particulier:

«Mais vous, mademoiselle, vous êtes jeune, vous avez le sommeil léger; peut-être avez-vous entendu du bruit?

-- Oui, répondis-je en baissant la voix afin de ne pas être entendue de Leah, qui lavait toujours les carreaux: j'ai d'abord cru que c'était Pilote; mais Pilote ne rit pas, et je suis certaine d'avoir entendu un rire fort bizarre.»

Elle prit une nouvelle aiguillée de fil, la passa sur un morceau de cire, enfila son aiguille d'une main assurée, et m'examina avec un calme parfait.

«Je ne crois pas, mademoiselle, dit-elle, que notre maître se soit mis à rire dans un tel danger; vous l'aurez rêvé.

-- Non!» repris-je vivement; car j'étais indignée par la froideur de cette femme.

Elle fixa de nouveau sur moi un regard scrutateur. «Avez-vous dit à notre maître que vous aviez entendu rire? demanda-t-elle.

-- Je n'ai pas encore eu occasion de lui parler ce matin.

-- Vous n'avez pas songé à ouvrir votre porte et à regarder dans le corridor?»

Elle semblait me questionner pour m'arracher des détails malgré moi. Je pensai que, du jour où elle viendrait à savoir que je connaissais ou que je soupçonnais son crime, elle chercherait à se venger; je crus prudent de me tenir sur mes gardes.

«Au contraire, répondis-je, je poussai le verrou.

-- Vous n'avez donc pas l'habitude de mettre le verrou avant de vous coucher?

-- Démon! pensai-je; elle veut connaître mes habitudes, afin de tracer son plan.»

L'indignation fut de nouveau plus forte que la prudence. Je répondis avec aigreur:

«Jusqu'ici j'ai souvent oublié cette précaution, parce que je la croyais inutile. Je ne pensais pas qu'à Thornfield on pût craindre aucun danger. Mais à l'avenir, ajoutai-je en appuyant sur chaque mot, je veillerai à ma sûreté.

-- Et vous avez raison, répondit-elle. Les environs sont aussi tranquilles que possible, et je n'ai jamais entendu parler de voleurs depuis que le château est bâti; et pourtant on sait qu'il y a ici pour des sommes énormes de vaisselle d'argent; et pour une aussi grande maison vous voyez qu'il y a bien peu de domestiques, parce que notre maître y demeure rarement et qu'il n'est point marié. Mais je crois qu'il vaut toujours mieux être prudent; une porte est bien vite fermée, et il est bon d'avoir un verrou entre soi et un crime possible. Beaucoup de gens pensent qu'il faut se fier entièrement à la Providence; mais moi je crois que c'est à nous de pourvoir à notre sûreté, et que la Providence bénit ceux qui agissent avec sagesse.»

Ici elle termina cette harangue longue pour elle et prononcée avec la lenteur d'une quakeresse.

J'étais muette d'étonnement devant ce qui me semblait une merveilleuse domination sur elle-même et une incroyable hypocrisie, lorsque la cuisinière entra.

«Madame Poole, dit-elle en s'adressant à Grace, le repas des domestiques sera bientôt prêt: voulez-vous descendre?

-- Non; mettez-moi seulement une chopine de porter et un morceau de pouding sur un plateau et montez-le.

-- Voulez-vous un peu de viande?

-- Oui, un morceau, et un peu de fromage, voilà tout.

-- Et le sagou?

-- Je n'en ai pas besoin maintenant; je descendrai avant l'heure du thé et je le ferai moi-même.»

La cuisinière se tourna vers moi en me disant que Mme Fairfax m'attendait. Je sortis alors de la chambre.

J'étais tellement intriguée par le caractère de Grace Poole, que ce fut à peine si j'entendis le récit que me fit Mme Fairfax pendant le déjeuner de l'événement de la nuit dernière; je tâchais de comprendre ce que pouvait être Grace dans le château, et je me demandais pourquoi M. Rochester ne l'avait pas fait emprisonner, ou du moins chasser loin de lui. La nuit précédente, il m'avait presque dit qu'elle était coupable de l'incendie: quelle cause mystérieuse pouvait l'empêcher de le déclarer? Pourquoi m'avait-il recommandé le secret? N'était-ce pas singulier? Un gentleman hautain, téméraire et vindicatif, tombé au pouvoir de la dernière de ses servantes! et lorsqu'elle attentait à sa vie, il n'osait pas l'accuser publiquement et lui infliger un châtiment! Si Grace avait été jeune et belle, j'aurais pu croire que M. Rochester était poussé par des sentiments plus tendres que la prudence ou la crainte. Mais cette supposition devenait impossible dès qu'on regardait Grace. Et pourtant je me mis à réfléchir. Elle avait été jeune, et sa jeunesse avait dû correspondre à celle de M. Rochester; Mme Farfaix disait qu'elle demeurait depuis longtemps dans le château; elle n'avait jamais dû être jolie, mais peut-être avait-elle eu un caractère vigoureux et original. M. Rochester était amateur des excentricités, et certainement Grace était excentrique. Peut-être autrefois un caprice (dont une nature aussi prompte que la sienne était bien capable) l'avait livré entre les mains de cette femme; peut-être à cause de son imprudence exerçait-elle maintenant sur ses actions une influence secrète dont il ne pouvait pas se débarrasser et qu'il n'osait pas dédaigner. Mais à ce moment la figure carrée, grosse, laide et dure de Grace se présenta à mes yeux, et je me dis: «Non, ma supposition est impossible! Et pourtant, ajoutait en moi une voix secrète, toi non plus tu n'es pas belle, et pourtant tu plais peut-être à M. Rochester; du moins tu l'as souvent cru; la dernière nuit encore, rappelle-toi ses paroles, ses regards, sa voix.»

Je me rappelais tout; le langage, le regard, l'accent me revinrent à la mémoire. Nous étions dans la salle d'étude; Adèle dessinait; je me penchai vers elle pour diriger son crayon; elle leva tout à coup les yeux sur moi.

«Qu'avez-vous, mademoiselle? dit-elle; vos doigts tremblent comme la feuille et vos joues sont rouges, mais rouges comme des cerises.

-- J'ai chaud, Adèle, parce que je viens de me baisser.»

Elle continua à travailler et moi à méditer.

Je me hâtai de chasser de mon esprit la pensée que j'avais conçue sur Grace Poole; elle me dégoûtait. Je me comparai à elle et je vis que nous étions différentes. Bessie m'avait dit que j'avais tout à fait l'air d'une lady, et c'était vrai. J'étais mieux que lorsque Bessie m'avait vue; j'étais plus grasse, plus fraîche, plus animée, parce que mes espérances étaient plus grandes et mes jouissances plus vives.

«Voici la nuit qui vient, me dis-je en regardant du côté de la fenêtre; je n'ai entendu ni les pas ni la voix de M. Rochester aujourd'hui; mais certainement je le verrai ce soir.»

Le matin je craignais cette entrevue, mais maintenant je la désirais. Mon attente avait été vaine pendant si longtemps que j'étais arrivée à l'impatience.

Lorsqu'il fit nuit close et qu'Adèle m'eut quittée pour aller jouer avec Sophie, mon désir était au comble; j'espérais toujours entendre la sonnette retentir et voir Leah entrer pour me dire de descendre. Plusieurs fois je crus entendre les pas de M. Rochester et mes yeux se tournèrent vers la porte; je me figurais qu'elle allait s'ouvrir pour livrer passage à M. Rochester; mais la porte resta fermée. Il n'était pas encore bien tard; souvent il m'envoyait chercher à sept ou huit heures, et l'aiguille n'était pas encore sur six; serais-je donc désappointée justement ce jour- là où j'avais tant de choses à lui dire? Je voulais parler de Grace Poole, afin de voir ce qu'il me répondrait. Je voulais lui demander s'il la croyait véritablement coupable de cet odieux attentat, et pourquoi il désirait que le crime demeurât secret. Je m'inquiétais assez peu de savoir si ma curiosité l'irriterait; je savais le contrarier et l'adoucir tour à tour; c'était un vrai plaisir pour moi, et un instinct sûr m'empêchait toujours d'aller trop loin; je ne me hasardais jamais jusqu'à la provocation, mais je poussais aussi loin que me le permettait mon adresse. Conservant toujours les formes respectueuses qu'exigeait ma position, je pouvais néanmoins opposer mes arguments aux siens sans crainte ni réserve; cette manière d'agir nous plaisait à tous deux.

Un craquement se fit entendre dans l'escalier, et Leah parut enfin, mais c'était seulement pour m'avertir que le thé était servi dans la chambre de Mme Fairfax; je m'y rendis, contente de descendre, car il me semblait que j'étais ainsi plus près de M. Rochester.

«Vous devez avoir besoin de prendre votre thé, me dit la bonne dame au moment où j'entrai; vous avez si peu mangé à dîner! J'ai peur, continua-t-elle, que vous ne soyez pas bien aujourd'hui: vous avez l'air fiévreux.

-- Oh si! je vais très bien, je ne me suis jamais mieux portée.

-- Eh bien, alors, prouvez-le par un bon appétit; voulez-vous remplir la théière pendant que j'achève ces mailles?»

Lorsqu'elle eut fini sa tâche, elle se leva et ferma les volets, qu'elle avait probablement laissés ouverts pour jouir le plus longtemps possible du jour, quoique l'obscurité fût déjà presque complète.

«Bien qu'il n'y ait pas d'étoiles, il fait beau, dit-elle en regardant à travers les carreaux; M. Rochester n'aura pas eu à se plaindre de son voyage.

-- M. Rochester est donc parti? Je n'en savais rien!

-- Il est parti tout de suite après son déjeuner pour aller au château de M. Eshton, à dix milles de l'autre côté de Millcote. Je crois que lord Ingram, sir George Lynn, le colonel Dent et plusieurs autres encore doivent s'y trouver réunis.

-- L'attendez-vous aujourd'hui?

-- Oh non! ni même demain; je pense qu'il y restera au moins une semaine. Quand les nobles se réunissent, ils sont entourés de tant de gaieté, d'élégance et de sujets de plaisir, qu'ils ne sont nullement pressés de se séparer; on recherche surtout les messieurs dans ces réunions, et M. Rochester est si charmant dans le monde qu'il y est généralement fort aimé. Il est le favori des dames, bien qu'il n'ait pas l'air fait pour leur plaire; mais je crois que ses talents, sa fortune et son rang, font oublier son extérieur.

-- Et y a-t-il des dames au château?

-- Oui, il y a Mme Eshton avec ses trois filles, des jeunes filles vraiment charmantes, Mlles Blanche et Mary Ingram, qui, je crois, sont bien belles. J'ai vu Mlle Blanche il y a six ou sept ans; elle avait dix-huit ans, et était venue à un bal de Noël donné par M. Rochester. Ah! ce jour-là, la salle à manger était richement décorée et illuminée. Je crois qu'il y avait cinquante ladies et gentlemen des premières familles; Mlle Ingram était la reine de la fête.

-- Vous dites que vous l'avez vue, madame Fairfax. Comment était- elle?

-- Oui, je l'ai vue; les portes de la salle à manger étaient ouvertes, et, comme c'était le jour de Noël, les domestiques avaient le droit de se réunir dans la grande salle pour entendre chanter les dames. M. Rochester me fit entrer, je m'assis tranquillement dans un coin et je regardai autour de moi; je n'ai jamais vu un spectacle plus splendide! Les dames étaient en grande toilette. La plupart d'entre elles, ou du moins les plus jeunes, me semblèrent fort belles; mais Mlle Ingram était certainement la reine de la fête.

-- Et comment était-elle?

-- Grande, une taille fine, des épaules tombantes, un cou long et gracieux, un teint mat, des traits nobles, des yeux un peu semblables à ceux de M. Rochester, grands, noirs et brillants comme ses diamants. Ses beaux cheveux noirs étaient arrangés avec art; par derrière, une couronne de nattes épaisses, et par devant, les boucles les plus longues et les plus lisses que j'aie jamais vues. Elle portait une robe blanche; une écharpe couleur d'ambre, jetée sur une de ses épaules et sur sa poitrine, venait se rattacher sur le côté et prolongeait ses longues franges jusqu'au dessous du genou. Ses cheveux étaient ornés de fleurs également couleur d'ambre, et qui contrastaient bien avec sa chevelure d'ébène.

-- Elle devait être bien admirée?

-- Oh oui! et non seulement pour sa beauté, mais encore pour ses talents, car elle chanta un duo avec M. Rochester.

-- M. Rochester! Je ne savais pas qu'il chantât.

-- Ah! il a une très belle voix de basse et beaucoup de goût pour la musique.

-- Et quelle espèce de voix a Mlle Ingram?

-- Une voix très pleine et très puissante; elle chantait admirablement, et c'était un plaisir de l'entendre. Ensuite elle joua du piano; je ne m'y connais pas, mais j'ai entendu dire à M. Rochester qu'elle exécutait d'une manière très remarquable.

-- Et cette jeune fille, si belle et si accomplie, n'est pas encore mariée?

-- Il paraît que non; je crois que ni elle ni sa soeur n'ont beaucoup de fortune; le fils aîné a hérité de la plus grande partie des biens de son père.

-- Mais je m'étonne qu'aucun noble ne soit tombé amoureux d'elle, M. Rochester, par exemple; il est riche, n'est-ce pas?

-- Oh! oui; mais vous voyez qu'il y a une énorme différence d'âge. M. Rochester a près de quarante ans, et elle n'en a que vingt- cinq.

-- Qu'importe? il se fait tous les jours des mariages où l'on voit une différence d'âge plus grande encore entre les deux époux.

-- C'est vrai; je ne crois cependant pas que M. Rochester ait jamais eu une semblable idée. Mais vous ne mangez rien, vous avez à peine goûté à votre tartine depuis que vous avez commencé votre thé.

-- J'ai trop soif pour manger; voulez-vous, s'il vous plaît, me donner une autre tasse de thé?»

J'allais recommencer à parler de la probabilité d'un mariage entre M. Rochester et la belle Blanche, lorsque Adèle entra, ce qui nous força à changer le sujet de notre conversation.

Dès que je fus seule, je me mis à repasser dans ma mémoire ce que m'avait dit Mme Fairfax; je regardai dans mon coeur, j'examinai mes pensées et mes sentiments, et d'une main ferme, je m'efforçai de ramener dans le sentier du bon sens ceux que mon imagination avait laissés s'égarer dans des routes impraticables.

Appelé devant mon tribunal, le souvenir produisit les causes qui avaient éveillé en moi des espérances, des désirs, des sensations depuis la nuit dernière; il expliqua la raison de l'état général de l'esprit depuis une quinzaine environ; mais le bon sens vint tranquillement me présenter les choses telles qu'elles étaient et me montrer que j'avais rejeté la vérité pour me nourrir de l'idéal. Alors je prononçai mon jugement, et je déclarai:

Que jamais plus grande folle que Jeanne Eyre n'avait marché sur la terre, que jamais idiote plus fantasque ne s'était bercée de doux mensonges et n'avait mieux avalé un poison comme si c'eût été du nectar.

«Toi, me dis-je, devenir la préférée de M. Rochester, avoir le pouvoir de lui plaire, être de quelque importance pour lui? Va, ta folie me fait mal! Tu as été joyeuse de quelques marques d'attention, marques équivoques accordées par un noble, un homme du monde, à une servante, à une enfant; pauvre dupe! Comment as-tu osé ... Ton propre intérêt n'aurait-il pas dû te rendre plus sage? Ce matin, tu as repassé dans ta mémoire la scène de la nuit dernière; voile ta face et rougis de honte! Il a brièvement loué tes yeux, n'est-ce pas? Poupée aveugle! ouvre tes paupières troublées et regarde ta démence. Il est fâcheux pour une femme d'être flattée par un supérieur qui ne peut pas avoir l'intention de l'épouser. C'est folie chez une femme de laisser s'allumer en elle un amour secret qui doit dévorer sa vie, s'il n'est ni connu ni partagé, et qui, s'il est connu et partagé, doit la lancer dans de misérables difficultés dont il lui sera impossible de sortir.

«Jane Eyre, écoute donc ta sentence: demain tu prendras une glace et tu feras fidèlement ton portrait, sans omettre un seul défaut, sans adoucir une seule ligne trop dure, sans effacer une seule irrégularité déplaisante; tu écriras en dessous: «Portrait d'une gouvernante laide, pauvre et sans famille.»

«Ensuite tu prendras une feuille d'ivoire, tu en as une toute prête dans ta boîte à dessiner, tu mélangeras sur ta palette les couleurs les plus fraîches et les plus fines, tu dessineras la plus charmante figure que pourra te retracer ton imagination; tu la coloreras des teintes les plus douces, d'après ce que t'a dit Mme Fairfax sur Blanche Ingram; n'oublie pas les boucles noires et l'oeil oriental. Quoi, tu songes à prendre M. Rochester pour modèle! non, pas de désespoir, pas de sentiment; je demande du bon sens et de la résolution. Rappelle-toi les traits nobles et harmonieux, le cou et la taille grecs; laisse voir un beau bras rond et une main délicate; n'oublie ni l'anneau de diamant ni le bracelet d'or; copie exactement les dentelles et le satin, l'écharpe gracieuse et les roses d'or; puis au-dessous tu écriras: «Blanche, jeune fille accomplie, appartenant à une famille d'un haut rang.»

«Et si jamais, à l'avenir, tu t'imaginais que M. Rochester pense à toi, prends ces deux portraits, compare-les et dis-toi: «Il est probable que M. Rochester pourrait gagner l'amour de cette jeune fille noble, s'il voulait s'en donner la peine; est-il possible qu'il songe sérieusement à cette pauvre et insignifiante institutrice?»

«Eh bien oui, me dis-je, je ferai ces deux portraits.»

Et, après avoir pris cette résolution, je devins plus calme et je m'endormis.

Je tins ma parole; une heure ou deux me suffirent pour esquisser mon portrait au crayon, et en moins de quinze jours j'eus achevé une miniature d'une Blanche Ingram imaginaire: c'était une assez jolie figure, et, lorsque je la comparais à la mienne, le contraste était aussi frappant que je pouvais le désirer. Ce travail me fit du bien: d'abord il occupa pendant quelque temps ma tête et mes mains; puis il donna de la force et de la fixité à l'impression que je désirais maintenir dans mon coeur.

Je fus bientôt récompensée de cette discipline que j'avais imposée à mes sentiments. Grâce à elle, je pus supporter avec calme les événements qui vont suivre; et si je n'y avais pas été préparée, je n'aurais probablement pas pu conserver une tranquillité même apparente.

CHAPITRE XVII

Une semaine se passa sans qu'on reçût aucune nouvelle de M. Rochester; au bout de dix jours il n'était pas encore revenu. Mme Fairfax me dit qu'elle ne serait pas étonnée qu'en quittant le château de M. Eshton il se rendit à Londres, puis que de là il passât sur le continent, pour ne pas revenir à Thornfield de toute l'année; bien souvent, disait-elle, il avait quitté le château d'une manière aussi prompte et aussi inattendue. En l'entendant parler ainsi, j'éprouvai un étrange frisson et je sentis mon coeur défaillir. Je venais de subir un douloureux désappointement.

Mais, ralliant mes esprits et rappelant mes principes, je m'efforçai de remettre de l'ordre dans mes sensations. Bientôt je me rendis maîtresse de mon erreur passagère, et je chassai l'idée que les actes de M. Rochester pussent avoir tant d'intérêt pour moi. Et pourtant je ne cherchais pas à m'humilier en me persuadant que je lui étais trop inférieure; mais je me disais que je n'avais rien à faire avec le maître de Thornfield, si ce n'est à recevoir les gages qu'il me devait pour les leçons que je donnais à sa protégée, à me montrer reconnaissante de la bonté et du respect qu'il me témoignait; bonté et respect auxquels j'avais droit du reste, si j'accomplissais mon devoir. Je m'efforçais de me convaincre que M. Rochester ne pouvait admettre entre lui et moi que ce seul lien; ainsi donc c'était folie à moi de vouloir en faire l'objet de mes sentiments les plus doux, de mes extases, de mes déchirements, et ainsi de suite, puisqu'il n'était pas dans la même position que moi. Avant tout, je ne devais pas chercher à sortir de ma classe; je devais me respecter et ne pas nourrir avec toute la force de mon coeur et de mon âme un amour qu'on ne me demandait pas, et qu'on mépriserait même.

Je continuais tranquillement ma tâche, mais de temps en temps d'excellentes raisons s'offraient à mon esprit pour m'engager à quitter Thornfield. Involontairement je me mettais à penser aux moyens de changer de place; je crus inutile de chasser ces pensées. «Eh bien! me dis-je, laissons-les germer, et, si elles le peuvent, qu'elles portent des fruits!»

Il y avait à peu près quinze jours que M. Rochester était absent, lorsque Mme Fairfax reçut une lettre.

«C'est de M. Rochester, dit-elle en regardant le timbre; nous allons savoir s'il doit ou non revenir parmi nous.»

Pendant qu'elle brisait le cachet et qu'elle lisait le contenu, je continuai à boire mon café (nous étions à déjeuner); il était très chaud, et ce fut un moyen pour moi d'expliquer la rougeur qui couvrit ma figure à la réception de la lettre; mais je ne me donnai pas la peine de chercher la raison qui agitait ma main et qui me fit renverser la moitié de mon café dans ma soucoupe.

«Quelquefois je me plains que nous sommes trop tranquilles ici, dit Mme Fairfax en continuant de tenir la lettre devant ses lunettes; mais maintenant nous allons être passablement occupées, pour quelque temps au moins.»

Ici je me permis de demander une explication; après avoir rattaché le cordon du tablier d'Adèle qui venait de se dénouer, lui avoir versé une autre tasse de lait et lui avoir donné une talmouse, je dis nonchalamment:

«M. Rochester ne doit probablement pas revenir de sitôt?

-- Au contraire, il sera ici dans trois jours, c'est-à-dire jeudi prochain; et il ne vient pas seul: il amène avec lui toute une société. Il dit de préparer les plus belles chambres du château; la bibliothèque et le salon doivent être aussi mis en état. Il me dit également d'envoyer chercher des gens pour aider à la cuisine, soit à Millcote, soit dans tout autre endroit; les dames amèneront leurs femmes de chambre et les messieurs leurs valets; la maison sera pleine.»

Après avoir parlé, Mme Fairfax avala son déjeuner et partit pour donner ses ordres.

Il y eut en effet beaucoup à faire pendant les trois jours suivants. Toutes les chambres de Thornfield m'avaient semblé très propres et très bien arrangées; mais il paraît que je m'étais trompée. Trois servantes nouvelles arrivèrent pour aider les autres; tout fut frotté et brossé; les peintures furent lavées, les tapis battus, les miroirs et les lustres polis, les feux allumés dans les chambres, les matelas de plume mis à l'air, les draps séchés devant le foyer; jamais je n'ai rien vu de semblable. Adèle courait au milieu de ce désordre; les préparatifs de réception et la pensée de tous les gens qu'elle allait voir la rendaient folle de joie. Elle voulut que Sophie vérifiât ses toilettes, ainsi qu'elle appelait ses robes, afin de rafraîchir celles qui étaient passées et d'arranger les autres; quant à elle, elle ne faisait que bondir dans les chambres, sauter sur les lits, se coucher sur les matelas, entasser les oreillers et les traversins devant d'énormes feux. Elle était libérée de ses leçons; Mme Fairfax m'avait demandé mes services, et je passais toute ma journée dans l'office à l'aider tant bien que mal, elle et la cuisinière. J'apprenais à faire du flan, des talmouses, de la pâtisserie française, à préparer le gibier et à arranger les desserts.

On attendait toute la compagnie le jeudi à l'heure du dîner, c'est-à-dire à six heures; je n'eus pas le temps d'entretenir mes chimères, et je fus aussi active et aussi gaie que qui que ce fût, excepté Adèle. Cependant quelquefois ma gaieté se refroidissait, et, en dépit de moi-même, je me laissais de nouveau aller au doute et aux sombres conjectures, et cela surtout lorsque je voyais la porte de l'escalier du troisième, qui depuis quelque temps était toujours restée fermée, s'ouvrir lentement et donner passage à Grace Poole, qui glissait alors tranquillement le long du corridor pour entrer dans les chambres à coucher et dire un mot à l'une des servantes, peut-être sur la meilleure manière de polir une grille, de nettoyer un marbre de cheminée ou d'enlever les taches d'une tenture; elle descendait à la cuisine une fois par jour pour dîner, fumait un instant près du foyer, et retournait dans sa chambre, triste, sombre et solitaire, emportant avec elle un pot de porter. Sur vingt-quatre heures elle n'en passait qu'une avec les autres domestiques. Le reste du temps, elle restait seule dans une chambre basse du second étage, où elle cousait et riait probablement de son rire terrible. Elle était aussi seule qu'un prisonnier dans son cachot.

Mais ce qui m'étonna, c'est que personne dans la maison, excepté moi, ne semblait s'inquiéter des habitudes de Grace. Personne ne se demandait ce qu'elle faisait là; personne ne la plaignait de son isolement.

Un jour, je saisis un fragment de conversation entre Leah et une femme de journée; elles s'entretenaient de Grace. Leah dit quelque chose que je n'entendis pas, et la femme de journée répondit:

«Elle a sans doute de bons gages?

-- Oui, dit Leah. Je souhaiterais bien que les miens fussent aussi forts; non pas que je me plaigne. On paye bien à Thornfield; mais Mme Poole reçoit cinq fois autant que moi et elle met de côté; tous les trimestres elle va porter de l'argent à la banque de Millcote; je ne serais pas étonnée qu'elle eût assez pour mener une vie indépendante. Mais je crois qu'elle est habituée à Thornfield; et puis elle n'a pas encore quarante ans; elle est forte et capable de faire bien des choses: il est trop tôt pour cesser de travailler.

-- C'est une bonne domestique? reprit la femme de journée.

-- Oh! elle comprend mieux que personne ce qu'elle a à faire, répondit Leah d'un ton significatif; tout le monde ne pourrait pas chausser ses souliers, même pour de l'argent.

-- Oh! pour cela non, ajouta la femme de journée. Je m'étonne que le maître...»

Elle allait continuer, mais Leah m'aperçut et fit un signe à sa compagne. Alors celle-ci ajouta tout bas:

«Est-ce qu'elle ne sait pas?»

Leah secoua la tête et la conversation cessa; tout ce que je venais d'apprendre, c'est qu'il y avait un mystère à Thornfield, mystère que je ne devais pas connaître.

Le jeudi arriva: les préparatifs avaient été achevés le soir précédent; on avait tout mis en place: tapis, rideaux festonnés, couvre-pieds blancs; les tables de jeu avaient été disposées, les meubles frottés, les vases remplis de fleurs. Tout était frais et brillant; la grande salle avait été nettoyée. La vieille horloge, l'escalier, la rampe, resplendissaient comme du verre; dans la salle à manger, les étagères étaient garnies de brillantes porcelaines; des fleurs exotiques répandaient leur parfum dans le salon et le boudoir.

L'après-midi arriva; Mme Fairfax mit sa plus belle robe de satin noir, ses gants et sa montre d'or: car c'était elle qui devait recevoir la société, conduire les dames dans leur chambre, etc. Adèle aussi voulut s'habiller, bien que je ne crusse pas qu'on la demanderait ce jour-là pour la présenter aux dames. Néanmoins, ne désirant pas la contrarier, je permis à Sophie de lui mettre une robe de mousseline blanche; quant à moi, je ne changeai rien à ma toilette: j'étais bien persuadée qu'on ne me ferait pas sortir de la salle d'étude, vrai sanctuaire pour moi et agréable refuge dans les temps de trouble.

Nous avions eu une journée douce et sereine, une de ces journées de fin de mars ou de commencement d'avril, qui semblent annoncer l'été; je dessinais, et, comme la soirée même était chaude, j'avais ouvert les fenêtres de la salle d'étude.

«Il commence à être tard, dit Mme Fairfax en entrant bruyamment; je suis bien aise d'avoir commandé le dîner pour une heure plus tard que ne l'avait demandé M. Rochester, car il est déjà six heures passées. J'ai envoyé John regarder s'il n'apercevrait rien sur la route; des portes du parc on voit une partie du chemin de Millcote.»

Elle s'avança vers la fenêtre:

«Le voilà qui vient,» dit-elle. Puis elle s'écria: «Eh bien, John, quelles nouvelles?

-- Ils viennent, madame; ils seront ici dans dix minutes!» répondit John.

Je la suivis, faisant attention à me mettre de côté, de manière à être cachée par le rideau et à voir sans être vue.

Les dix minutes de John me semblèrent très longues; mais enfin on entendit le bruit des roues. Quatre cavaliers galopaient en avant; derrière eux venaient deux voitures découvertes où j'aperçus des voiles flottants et des plumes ondoyantes. Deux des cavaliers étaient jeunes et beaux; dans le troisième je reconnus M. Rochester, monté sur son cheval noir Mesrour et accompagné de Pilote, qui bondissait devant lui; à côté de lui j'aperçus une jeune femme; tous deux marchaient en avant de la troupe; son habit de cheval, d'un rouge pourpre, touchait presque à terre; son long voile soulevé par la brise effleurait les plis de sa robe, et à travers on pouvait voir de riches boucles d'un noir d'ébène.

«Mlle Ingram!» s'écria Mme Fairfax, et elle descendit rapidement.

La cavalcade tourna bientôt l'angle de la maison, et je la perdis de vue. Adèle demanda à descendre; mais je la pris sur mes genoux et je lui fis comprendre que ni maintenant, ni jamais, elle ne devrait aller voir les dames à moins que son tuteur ne la fit demander, et que, si M. Rochester la voyait prendre une semblable liberté, il serait certainement fort mécontent. Elle pleura un peu; je pris aussitôt une figure grave, et elle finit par essuyer ses yeux.

On entendait un joyeux murmure dans la grande salle; les voix graves des messieurs et les accents argentins des dames se mêlaient harmonieusement. Mais, bien qu'il ne parlât pas haut, la voix sonore du maître de Thornfield souhaitant la bienvenue à ses aimables hôtes retentissait au-dessus de toutes les autres, puis des pas légers montèrent l'escalier; on entendit dans le corridor des rires doux et joyeux; les portes s'ouvrirent et se refermèrent, et au bout de quelque temps tout rentra dans le silence.

«Elles changent de toilette, dit Adèle qui écoutait attentivement et qui suivait chaque mouvement, et elle soupira. Chez maman, reprit-elle, quand il y avait du monde, j'allais partout, au salon, dans les chambres; souvent je regardais les femmes de chambre coiffer et habiller les dames, et c'était si amusant! Comme cela, au moins, on apprend.

-- Avez-vous faim, Adèle?

-- Mais oui, mademoiselle; voilà cinq ou six heures que nous n'avons pas mangé.

-- Eh bien, pendant que les dames sont dans leurs chambres, je vais me hasarder à descendre, et je tâcherai d'avoir quelque chose.»

Sortant avec précaution de mon asile, je descendis l'escalier de service qui conduisait directement à la cuisine. Tout y était en émoi; la soupe et le poisson étaient arrivés à leur dernier degré de cuisson, et le cuisinier se penchait sur les casseroles, qui toutes menaçaient de prendre feu d'un moment à l'autre; dans la salle des domestiques, deux cochers et trois valets se tenaient autour du feu; les femmes de chambre étaient sans doute occupées avec leurs maîtresses; les gens qu'on avait fait venir de Millcote étaient également fort affairés. Je traversai ce chaos et j'arrivai au garde-manger, où je pris un poulet froid, quelques tartes, un pain, plusieurs assiettes, des fourchettes et des couteaux: je me dirigeai alors promptement vers ma retraite. J'avais déjà gagné le corridor et fermé la porte de l'escalier, quand un murmure général m'apprit que les dames allaient sortir de leurs chambres; je ne pouvais pas arriver à la salle d'étude sans passer devant quelques-unes de leurs chambres, et je courais le risque d'être surprise avec mes provisions; alors je restai tranquillement à l'un des bouts du corridor, comptant sur l'obscurité qui y était complète depuis le coucher du soleil.

Les chambres furent bientôt privées de leurs belles habitantes; toutes sortirent gaiement, et leurs vêtements brillaient dans l'obscurité; elles restèrent un moment groupées à une des extrémités du corridor pendant que moi je me tenais à l'autre; elles parlèrent avec une douce vivacité; elles descendirent l'escalier presque aussi silencieuses qu'un brouillard qui glisse le long d'une colline: cette apparition m'avait frappée par son élégance distinguée.

Adèle avait entr'ouvert la porte de la salle d'étude et s'était mise à regarder:

«Oh! les belles dames! s'écria-t-elle en anglais; comme je serais contente d'aller avec elles! Pensez-vous, me dit-elle, que M. Rochester nous envoie chercher après dîner?

-- Non, en vérité; M. Rochester a bien autre chose à faire; ne pensez plus aux dames aujourd'hui; peut-être les verrez-vous demain. En attendant, voilà votre dîner.»

Comme elle avait très faim, elle fut un moment distraite par le poulet et les tartes. J'avais été bien inspirée d'aller chercher ces quelques provisions à l'office; car sans cela Adèle, moi et Sophie, que j'invitai à partager notre repas, nous aurions couru risque de ne pas dîner du tout. En bas, on était trop occupé pour penser à nous. Il était neuf heures passées lorsqu'on retira le dessert, et à dix heures on entendait encore les domestiques emporter les plateaux et les tasses où l'on avait pris le café. Je permis à Adèle de rester debout beaucoup plus tard qu'ordinairement, parce qu'elle prétendit qu'elle ne pourrait dormir tant qu'on ne cesserait pas d'ouvrir et de fermer les portes en bas. «Et puis, ajoutait-elle, M. Rochester pourrait nous envoyer chercher lorsque je serais déshabillée; et alors quel dommage!

Je lui racontai des histoires aussi longtemps qu'elle voulut; ensuite, pour la distraire, je l'emmenai dans le corridor: la lampe de la grande salle était allumée, et, en se penchant sur la rampe, elle pouvait voir passer et repasser les domestiques. Lorsque la soirée fut avancée, on entendit tout à coup des accords retentir dans le salon; on y avait transporté le piano; nous nous assîmes toutes deux sur les marches de l'escalier pour écouter. Une voix se mêla bientôt aux puissantes vibrations de l'instrument. C'était une femme qui chantait, et sa voix était pleine de douceur. Le solo fut suivi d'un duo et d'un choeur; dans les intervalles, le murmure d'une joyeuse conversation arrivait jusqu'à nous. J'écoutai longtemps, étudiant toutes les voix et cherchant à distinguer au milieu de ce bruit confus les accents de M. Rochester, ce qui me fut facile; puis je m'efforçai de comprendre ces sons que la distance rendait vagues.

Onze heures sonnèrent; je regardai Adèle qui appuyait sa tête contre mon épaule; ses yeux s'appesantissaient. Je la pris dans mes bras et je la couchai. Lorsque les invités regagnèrent leurs chambres, il était près d'une heure.

Le jour suivant brilla aussi radieux. Il fut consacré à une excursion dans le voisinage; on partit de bonne heure, quelques- uns à cheval, d'autres en voiture. Je vis le départ et le retour.

De toutes les dames, Mlle Ingram seule montait à cheval, et, comme le jour précédent, M. Rochester galopait à ses côtés; tous deux étaient séparés du reste de la compagnie. Je fis remarquer cette circonstance à Mme Fairfax, qui était à la fenêtre avec moi.

«Vous prétendiez l'autre jour, dis-je, qu'il n'y avait aucune probabilité de les voir mariés; mais regardez vous-même si M. Rochester ne la préfère pas à toutes les autres.

-- Oui, il l'admire sans doute.

-- Et elle l'admire aussi, ajoutai-je; voyez, elle se penche comme pour lui parler confidentiellement; je voudrais voir sa figure, je ne l'ai pas pu encore jusqu'ici.

-- Vous la verrez ce soir, répondit Mme Fairfax. J'ai dit à M. Rochester combien Adèle désirait voir les dames; il m'a répondu: «Eh bien, qu'elle vienne dans le salon après dîner, et demandez à Mlle Eyre de l'accompagner.»

-- Oui, il a dit cela par pure politesse; mais je n'irai certainement pas, répondis-je.

-- Je lui ai dit que vous n'étiez pas habituée au monde, et qu'il vous serait probablement pénible de paraître devant tous ces étrangers; mais il m'a répondu de son ton bref: «Niaiseries! Si elle fait des objections, dites-lui que je le désire vivement, et si elle résiste encore, ajoutez que j'irai moi-même la chercher.»

-- Je ne lui donnerai pas cette peine, répondis-je; j'irai puisque je ne puis pas faire autrement; mais j'en suis fâchée. Serez-vous là, madame Fairfax?

-- Non. J'ai plaidé et j'ai gagné mon procès. Voici comment il faut faire pour éviter une entrée cérémonieuse, ce qui est le plus désagréable de tout. Vous irez dans le salon pendant qu'il est vide, avant que les dames aient quitté la table; vous vous assoirez tranquillement dans un petit coin; vous n'aurez pas besoin de rester longtemps après l'arrivée des messieurs, à moins que vous ne vous amusiez. Il suffit que M. Rochester vous ait vue; après cela vous pourrez vous retirer, personne ne fera attention à vous.

-- Pensez-vous que tout ce monde restera longtemps au château?

-- Une ou deux semaines, certainement pas davantage. Après le départ des invités, sir John Lynn, qui vient d'être nommé membre de Millcote, se rendra à la ville. Je pense que M. Rochester l'accompagnera, car je suis étonnée qu'il ait fait un si long séjour à Thornfield.»

C'est avec crainte que je vis s'approcher le moment où je devais entrer dans le salon avec mon élève. Adèle avait passé tout le jour dans une perpétuelle extase, à partir du montent où on lui avait appris qu'elle allait être présentée aux dames, et elle ne se calma un peu que lorsque Sophie commença à l'habiller.

Quand ses cheveux furent arrangés en longues boucles bien brillantes, quand elle eut mis sa robe de satin rose, ses mitaines de dentelle noire, et qu'elle eut attaché autour d'elle sa longue ceinture, elle demeura grave comme un juge. Il n'y eut pas besoin de lui recommander de ne rien déranger dans sa toilette, lorsqu'elle fut habillée, elle s'assit soigneusement dans sa petite chaise, faisant bien attention à relever sa robe de satin de peur d'en salir le bas; elle promit de ne pas remuer jusqu'au moment où je serais prête. Ce ne fut pas long; j'eus bientôt mis ma robe de soie grise achetée à l'occasion du mariage de Mlle Temple et que je n'avais jamais portée depuis; je lissai mes cheveux; je mis mon épingle de perle et nous descendîmes.

Heureusement il n'était pas nécessaire de passer par la salle à manger pour entrer dans le salon, que nous trouvâmes vide; un beau feu brûlait silencieusement sur le foyer de marbre, et les bougies brillaient au milieu des fleurs exquises qui ornaient les tables. L'arche qui donnait du salon dans la salle à manger était fermée par un rideau rouge; quelque mince que fût cette séparation, les invités parlaient si bas qu'on ne pouvait rien entendre de leur conversation.

Adèle semblait toujours sous l'influence d'une impression solennelle. Elle s'assit sans dire un mot sur le petit tabouret que je lui indiquai. Je me retirai près de la fenêtre, et prenant un livre sur une des tables, je m'efforçai de lire. Adèle apporta son tabouret à mes pieds; au bout de quelque temps elle me toucha le genou.

«Qu'est-ce, Adèle? demandai-je.

-- Est-ce que je ne puis pas prendre une de ces belles fleurs, mademoiselle? seulement pour compléter ma toilette.

-- Vous pensez beaucoup trop à votre toilette, Adèle!» dis-je en prenant une rose que j'attachai à sa ceinture.

Elle soupira de satisfaction, comme si cette dernière joie eût mis le comble à son bonheur. Je me retournai pour cacher un sourire que je ne pus réprimer; il y avait quelque chose de comique et de triste dans la dévotion innée et sérieuse de cette petite Parisienne pour tout ce qui se rapportait à la toilette.

Tout à coup j'entendis plusieurs personnes se lever dans la chambre voisine. Le rideau de l'arche fut tiré et j'aperçus la salle à manger, dont le lustre répandait une vive lumière sur le service de cristal et d'argent qui couvrait une longue table Un groupe de dames était sous l'arche; elles entrèrent, et le rideau retomba derrière elles.

Elles étaient huit; mais quand elles entrèrent elles me parurent beaucoup plus nombreuses. Quelques-unes étaient grandes, plusieurs d'entre elles habillées de blanc et toutes couvertes de vêtements amples et ondoyants qui les rendaient plus imposantes, comme les nuages qui entourent la lune l'agrandissent à nos yeux. Je me levai et les saluai. Une ou deux me répondirent par un mouvement de tête; les autres se contentèrent de me regarder.

Elles se dispersèrent dans la chambre; la légèreté de leurs mouvements les faisait ressembler à un troupeau d'oiseaux blancs; quelques-unes s'étendirent à demi sur le sofa et les ottomanes, d'autres se penchèrent sur les tables pour regarder les fleurs et les livres; plusieurs, enfin, formèrent un groupe autour du feu et se mirent à parler d'une voix basse, mais claire, qui semblait leur être habituelle. J'appris plus tard comment elles se nommaient, et je puis dès à présent les désigner par leurs noms. Je vis d'abord Mme Eshton et ses deux filles. Elle avait dû être jolie et était encore bien conservée. Amy, l'aînée de ses filles, était petite; sa figure et ses manières étaient piquantes, bien que naïves et enfantines; sa robe de mousseline blanche et sa ceinture bleue s'harmonisaient bien avec sa personne. Sa soeur Louisa, plus grande et plus élégante, était fort jolie. Elle avait une de ces figures que les Français appellent minois chiffonné. Du reste, les deux soeurs étaient belles comme des lis.

Lady Lynn était une femme de quarante ans, grande et forte, à la taille droite, au regard hautain. Elle était richement drapée dans une robe de satin changeant; une plume bleu azur et un bandeau de pierres précieuses faisaient ressortir le brillant de ses cheveux noirs.

Mme Dent était moins splendide, mais elle était plus femme. Elle avait la taille mince, la figure douce et pâle, et les cheveux blonds. Je préférais sa robe de satin noir, son écharpe en dentelle et ses quelques ornements de perles au splendide éclat de la noble lady.

Mais trois personnes surtout se faisaient remarquer, en partie à cause de leur haute taille. C'étaient la douairière lady Ingram, et ses deux filles Blanche et Marie; toutes trois étaient prodigieusement grandes. La douairière avait de quarante à cinquante ans; sa taille était encore belle et ses cheveux encore noirs, du moins aux lumières. Ses dents me semblèrent avoir conservé toute leur blancheur. Eu égard à son âge, elle devait passer aux yeux de presque tout le monde pour très belle, et elle l'était en effet; mais il y avait dans toute sa tenue et dans toute son expression une insupportable fierté. Elle avait des traits romains et un double menton qui se fondait dans son énorme cou. Ses traits me parurent gonflés, assombris et même sillonnés par l'orgueil, orgueil qui lui faisait tenir la tête tellement droite qu'on eût facilement cru la position surnaturelle; ses yeux étaient sauvages et durs: ils me rappelaient ceux de Mme Reed. Elle mâchait chacune de ses paroles. Sa voix était profonde, pompeuse, dogmatique, insupportable en un mot. Grâce à une robe en velours cramoisi et à un châle des Indes, qu'elle portait en turban, elle croyait avoir la dignité d'une impératrice.

Blanche et Marie étaient de sa taille, droites et grandes comme des peupliers; Marie était trop mince, mais Blanche était faite comme une Diane. Je la regardai avec un intérêt tout particulier: d'abord je désirais savoir si son extérieur s'accordait avec ce que m'en avait dit Mme Fairfax; ensuite si elle ressemblait à la miniature que j'en avais faite; enfin, il faut bien le dire, s'il y avait en elle de quoi plaire à M. Rochester.

Elle était bien telle que me l'avait dépeinte Mme Fairfax et telle que je l'avais reproduite; je reconnaissais cette taille noble, ces épaules tombantes, ces yeux et ces boucles noires dont m'avait parlé Mme Fairfax; mais sa figure était semblable à celle de sa mère: c'était lady Ingram, plus jeune et moins sillonnée; toujours le même front bas, les mêmes traits hautains, le même orgueil, moins sombre pourtant; elle riait continuellement; son rire était satirique, de même que l'expression habituelle de sa lèvre arquée.

On dit que le génie apprécie sa valeur; je ne sais si Mlle Ingram avait du génie, mais bien certainement elle appréciait sa valeur. Aussi commença-t-elle à parler botanique avec la douce Mme Dent, qui, à ce qu'il paraît, n'avait pas étudié cette science, bien qu'elle aimât beaucoup les fleurs, surtout les fleurs sauvages, disait-elle; Mlle Ingram l'avait étudiée, et elle débita tout son vocabulaire avec emphase.

Je m'aperçus qu'elle se riait de l'ignorance de Mme Dent: sa raillerie pouvait être habile; en tout cas, elle n'indiquait pas une bonne nature. Elle joua du piano; son exécution était brillante; elle chanta, sa voix était belle; elle parla français avec sa mère, et je pus m'apercevoir qu'elle s'exprimait facilement et que sa prononciation était bonne.

Marie avait une figure plus ouverte que Blanche, des traits plus doux et un teint plus clair. Mlle Ingram avait un vrai teint d'Espagnole, mais Marie n'était pas assez animée. Sa figure manquait d'expression, ses yeux de lumière. Elle ne parlait pas, et, après avoir choisi une place, elle y resta immobile comme une statue. Les deux soeurs étaient vêtues de blanc.

Mlle Ingram me semblait-elle propre à plaire à M. Rochester? Je ne sais. Je ne connaissais pas son goût. S'il aimait les beautés majestueuses, Blanche était l'idéal; elle devait être généralement admirée, et j'avais déjà eu une preuve presque certaine qu'elle plaisait à M. Rochester; pour effacer mon dernier doute, il ne me restait qu'à les voir ensemble.

Vous ne supposez pas, lecteur, qu'Adèle était restée tout ce temps immobile à mes pieds; au moment où les dames entrèrent, elle se leva, s'avança vers elles, les salua cérémonieusement et leur dit avec gravité:

«Bonjour, mesdames.»

Mlle Ingram la regarda d'un air moqueur et s'écria:

«Oh! quelle petite poupée!

-- Je crois, dit lady Lynn, que c'est la pupille de M. Rochester, la petite fille française dont il nous a parlée.»

Mme Dent la prit doucement par la main et l'embrassa. Amy et Louisa Eshton s'écrièrent ensemble:

«Oh! l'amour d'enfant!»

Elles l'emmenèrent sur le sofa, et elle se mit à parler soit en français, soit en mauvais anglais, accaparant non seulement les deux jeunes filles, mais encore Mme Eshton et lady Lynn; elle fut gâtée autant qu'elle pouvait le désirer.

Enfin, on apporta le café et on appela les messieurs. J'étais assise dans l'ombre, si toutefois il y avait un seul coin obscur dans un salon si bien éclairé; le rideau de la fenêtre me cachait à moitié. Le reste de la société arriva. L'apparition des messieurs me parut imposante comme celle des dames. Ils étaient tous habillés de noir; la plupart grands, et quelques-uns jeunes. Henry et Frédéric Lynn étaient ce qu'on appelle de brillants jeunes gens. Le colonel Dent me parut un beau militaire. M. Eshton, magistrat du district, avait des manières de gentilhomme; ses cheveux parfaitement blancs, ses sourcils et ses moustaches noires, lui donnaient l'air d'un père noble. De même que ses soeurs, lord Ingram était très grand, et comme elles il était beau; mais il partageait l'apathie de Marie. Il semblait avoir plus de longueur dans les membres que de vivacité dans le sang et de vigueur dans le cerveau.

Où était M. Rochester?

Il arriva enfin. Je ne regardais pas du côté de la porte, et pourtant je le vis entrer. Je m'efforçai de concentrer toute mon attention sur les mailles de la bourse à laquelle je travaillais; j'aurais voulu ne penser qu'à l'ouvrage que j'avais dans les mains, aux perles d'argent et aux fils de soie posés sur mes genoux: et pourtant je ne pus m'empêcher de regarder sa figure et de me rappeler le jour où je l'avais vu pour la dernière fois, le moment où, après lui avoir rendu ce qu'il appelait un immense service, il prit mes mains et me regarda avec des yeux qui révélaient un coeur plein et prêt à déborder. Et j'avais été pour quelque chose dans cette émotion; j'avais été bien près de lui à cette époque! Qui est-ce qui avait pu changer ainsi nos positions relatives? car désormais nous étions étrangers l'un pour l'autre, si étrangers que je ne comptais même pas l'entendre m'adresser quelques mots; et je ne fus pas étonnée lorsque, sans m'avoir même regardée, il alla s'asseoir de l'autre côté de la chambre pour causer avec l'une des dames.

Lorsque je le vis absorbé par la conversation et que je fus convaincue que je pouvais examiner sans être observée moi-même, je ne tentai plus de me contenir; je détournai mes yeux de mon ouvrage et je les fixai sur M. Rochester; je trouvais dans cette contemplation un plaisir à la fois vif et poignant; aiguillon de l'or le plus pur, mais aiguillon de souffrance; ma joie ressemblait à l'ardente jouissance de l'homme qui, mourant de soif, se traîne vers une fontaine qu'il sait empoisonnée, et en boit l'eau néanmoins comme un divin breuvage.

Il est vrai que ce que certains trouvent laid peut sembler beau à d'autres. La figure olivâtre et décolorée de M. Rochester, son front carré et massif, ses sourcils de jais, ses yeux profonds, ses traits fermes, sa bouche dure, en un mot, l'expression énergique et décidée de sa figure, ne rentraient en rien dans les règles de la beauté; mais pour moi son visage était plus que beau, Il m'intéressait et me dominait. M. Rochester s'était emparé de mes sentiments et les avait liés aux siens. Je n'avais pas voulu l'aimer; j'avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour repousser de mon âme ces premières atteintes de l'amour, et, dès que je le revoyais, toutes ces impressions se réveillaient en moi avec une force nouvelle. Il me contraignait à l'aimer sans même faire attention à moi.

Je le comparais à ses hôtes. Qu'étaient la grâce galante des MM. Lynn, l'élégance langoureuse de lord Ingram, et même la distinction militaire du colonel Dent, devant son regard plein d'une force native et d'une puissance naturelle? Leur extérieur, leur expression, n'éveillaient aucune sympathie en moi; et pourtant tout le monde les déclarait beaux et attrayants, tandis qu'on trouvait les traits de M. Rochester durs et son regard triste. Je les entendis rire. La bougie avait autant d'âme dans sa lumière qu'eux dans leur sourire. Je vis aussi M. Rochester sourire; ses traits s'adoucirent; ses yeux devinrent aimables, brillants et chercheurs. Il parlait dans ce moment à Louise et à Amy Eshton: je m'étonnai de les voir rester calmes devant ce regard qui m'avait semblé si pénétrant; je croyais que leurs yeux allaient se baisser, leurs joues se colorer, et je fus heureuse de ce qu'elles n'étaient nullement émues, «Il n'est pas pour elles ce qu'il est pour moi, pensai-je. Il n'est pas de leur nature et je crois qu'il est de la mienne; j'en suis même sûre: je sens comme lui; je comprends le langage de ses mouvements et de sa tenue; quoique le rang et la fortune nous séparent, j'ai quelque chose dans ma tête, dans mon coeur, dans mon sang et dans mes nerfs, qui forme entre nous une union spirituelle. Si, il y a quelques jours, j'ai dit que je n'avais rien à faire avec lui, si ce n'est à recevoir mon salaire; si je me suis défendue de penser à lui autrement que comme à un maître qui me paye, j'ai proféré un blasphème contre la nature. Tout ce qu'il y a en moi de bon, de fort, de sincère, va vers lui. Je sais qu'il faut cacher mes sentiments, étouffer toute espérance, me rappeler qu'il ne peut pas faire grande attention à moi; car, lorsque je prétends que je suis de la même nature que lui, je ne veux pas dire que j'ai sa force et son attrait, mais simplement que j'ai certains goûts et certaines sensations en commun avec lui. Il faut donc me répéter sans cesse que nous sommes séparés pour toujours, et que néanmoins je dois l'aimer tant que je vivrai.»

On passa le café. Depuis l'arrivée des messieurs, les dames sont devenues vives comme des alouettes. La conversation commence, joyeuse et animée. Le colonel Dent et M. Eshton parlent politique; leurs femmes écoutent. Les deux orgueilleuses douairières lady Lynn et lady Ingram causent ensemble. Sir George, gentilhomme de campagne, gras et frais, se tient debout devant le sofa, sa tasse de café à la main, et place de temps en temps son mot. M. Frédéric Lynn est assis à côté de Marie Ingram et lui montre les gravures d'un beau livre; elle regarde et sourit de temps en temps, mais parle peu. Le grand et flegmatique lord Ingram se penche sur le dos de la chaise de la vivante petite Amy Eshton; elle lui jette par moments un coup d'oeil, et gazouille comme un roitelet, car elle préfère lord Ingram à M. Rochester. Henry prend possession d'une ottomane aux pieds de Louise; Adèle est assise à côté de lui; il tâche de parler français avec elle, et Louise rit de ses fautes. Avec qui ira Blanche Ingram? Elle est seule devant une table, gracieusement penchée sur un album; elle semble attendre qu'on vienne la chercher; mais, comme l'attente la fatigue, elle se décide à choisir elle-même son interlocuteur.

M. Rochester, après avoir quitté les demoiselles Eshton, se place devant le feu aussi solitairement que Blanche l'est devant la table; mais Mlle Ingram va s'asseoir de l'autre côté de la cheminée, vis-à-vis de lui.

«Monsieur Rochester, dit-elle, je croyais que vous n'aimiez pas les enfants?

-- Et vous aviez raison.

-- Alors qui est-ce qui vous a décidé à vous charger de cette petite poupée-là? reprit-elle en montrant Adèle; où avez-vous été la chercher?

-- Je n'ai pas été la chercher; on me l'a laissée sur les bras.

-- Vous auriez dû l'envoyer en pension.

-- Je ne le pouvais pas; les pensions sont si chères!

-- Mais il me semble que vous avez une gouvernante; j'ai tout à l'heure vu quelqu'un avec votre pupille; serait-elle partie? Oh non, elle est là derrière le rideau. Vous la payez sans doute. Je crois que c'est aussi cher que de la mettre en pension, et même plus, car vous avez à les entretenir toutes les deux.»

Je craignais, ou, pour mieux dire, j'espérais que cette allusion à ma présence forcerait M. Rochester à regarder de mon côté, et involontairement je m'enfonçai encore davantage dans l'ombre; mais il ne tourna pas les yeux.

«Je n'y ai pas pensé, dit-il avec indifférence et regardant droit devant lui.

-- Non, vous ne pensez jamais à ce qui est d'économie ou de bon sens. Si vous entendiez maman parler des gouvernantes, Mary et moi nous en avons eu au moins une douzaine, la moitié détestables, les autres ridicules, toutes insupportables; n'est-ce pas, maman?

-- Avez-vous parlé, ma chérie?»

La jeune fille réitéra sa question.

«Ma bien-aimée, ne me parlez pas des gouvernantes; ce mot me fait mal. J'ai souffert le martyre avec leur inhabileté et leurs expressions. Je remercie le ciel de ne plus avoir affaire à elles.»

Mme Dent se pencha alors vers lady Ingram, et lui dit quelque chose tout bas. Je suppose, d'après la réponse, que Mme Dent lui faisait remarquer la présence d'un des membres de cette race sur laquelle elle venait de lancer un anathème.

«Tant pis, reprit la noble dame, j'espère que cela lui profitera!» Puis elle ajouta plus bas, mais assez haut pourtant pour que les sons arrivassent jusqu'à moi: «Je l'ai déjà examinée; je suis bon juge des physionomies, et dans la sienne je lis tous les défauts qui caractérisent sa classe.

-- Et quels sont-ils? madame, demanda tout haut M. Rochester.

-- Je vous les dirai dans un tête-à-tête, reprit-elle en secouant trois fois son turban d'une manière significative.

-- Mais ma curiosité sera passée alors, et c'est maintenant qu'elle voudrait être satisfaite.

-- Demandez-le donc à Blanche. Elle est plus près de vous que moi.

-- Oh! ne me chargez pas de cette tâche, maman. Je n'ai du reste qu'un mot à dire sur toute cette espèce, c'est qu'elle ne peut que nuire. Non pas que les institutrices m'aient jamais fait beaucoup souffrir: Théodore et moi, nous n'avons épargné aucune taquinerie à nos gouvernantes; Marie était trop endormie pour prendre une part active à nos complots. C'est surtout à Mme Joubert que nous avons joué de bons tours. Mlle Wilson était une pauvre créature triste et malade; elle ne valait même pas la peine qu'on se serait donnée pour la vaincre. Mme Grey était dure et insensible; rien n'avait effet sur elle; mais Mme Joubert! je vois encore sa colère lorsque nous la poussions à bout; quand, après avoir renversé notre thé, émietté nos tartines, jeté nos livres au plafond, nous nous mettions à faire un charivari général avec les pupitres, les règles, le cendrier et le feu. Théodore, vous rappelez-vous ces jours de gaieté?

-- Oui certainement, répondit lentement lord Ingram; et la pauvre vieille avait l'habitude de nous appeler méchants enfants; alors nous lui faisions des sermons où nous lui prouvions que c'était de la présomption à elle, ignorante comme elle l'était, de vouloir instruire des jeunes gens aussi habiles que nous.

-- Oui, et vous savez, Théodore, je vous aidais aussi à persécuter votre précepteur, ce M. Vinning, à la figure couleur de petit- lait; nous l'avions surnommé le ministre malade de la pépie. Lui et Mlle Wilson prirent la liberté de tomber amoureux l'un de l'autre, ou du moins Théodore et moi nous le supposâmes; nous avions surpris de tendres regards, des soupirs que nous avions interprétés comme des marques certaines de cette belle passion; et je vous assure que bientôt le public fut au courant de notre découverte. Ce fut un moyen de se débarrasser de ce boulet que nous traînions à nos pieds; dès que maman sut ce qui se passait, elle déclara que c'était immoral; n'est-ce pas, maman?

-- Oui, ma chérie, et ce n'était pas à tort. Il y a mille raisons qui font que, dans une maison bien dirigée, on ne doit jamais laisser naître d'affection entre une gouvernante et un précepteur. D'abord...

-- Oh! ma gracieuse mère, épargnez-nous cette énumération; au reste, nous la connaissons tous: mauvais exemple pour l'innocence des enfants; négligence continuelle dans les devoirs de la gouvernante et du précepteur; alliance et confiance mutuelles; confidences qui en résultent; insolence inévitable à l'égard des maîtres; révolte et insurrection générale. Ai-je raison, baronne Ingram de Ingram-Park?

-- Oui, mon beau lis, vous avez raison comme toujours.

-- Alors, il est inutile d'en parler plus longtemps; changeons de conversation.»

Amy Eshton n'entendit pas cette phrase ou ne voulut pas y faire attention, car elle s'écria de sa voix douce et enfantine:

«Louisa et moi, nous avions aussi l'habitude de tourmenter notre gouvernante; mais elle était si bonne qu'elle supportait tout; rien ne l'irritait; jamais elle ne se fâchait, n'est-ce pas, Louisa?

-- Oh! non! nous avions beau renverser son pupitre, sa boîte à ouvrage, mettre ses tiroirs en désordre, elle ne nous en voulait jamais; elle était si bonne qu'elle nous donnait tout ce que nous lui demandions.

-- Est-ce que par hasard, dit Mlle Ingram en mordant sa lèvre ironique, nous allons être obligés d'entendre le résumé de toutes les vertus des gouvernantes? Pour éviter cet ennui, je demande de nouveau qu'on change de conversation. Monsieur Rochester, approuvez-vous ma pétition?

-- Oui, madame, je vous approuve en ceci, comme en tous points.

-- Alors, c'est à moi de la faire exécuter. Signor Eduardo, êtes- vous en voix aujourd'hui?

-- Oui, si vous me le commandez, donna Bianca.

-- Alors, signor, mon altesse vous ordonne de préparer vos poumons, car on va vous les demander pour mon royal service.

-- Qui ne voudrait être le Rizzio d'une semblable Marie?

-- Je me soucie bien de Rizzio, s'écria-t-elle en secouant ses boucles abondantes et en se dirigeant vers le piano; à mon avis, le ménétrier David était un imbécile; je préfère le noir Bothwell; je trouve qu'un homme doit avoir en lui quelque chose de satanique, et, malgré tout ce que raconte l'histoire sur James Hepburn, il me semble que ce bandit devait être un de ces héros fiers et sauvages que j'aurais aimé à prendre pour époux.

-- Messieurs, vous l'entendez; eh bien, quel est celui d'entre vous qui ressemble le plus à Bothwell?

-- C'est sur vous que doit tomber notre choix, répondit le colonel Dent.

-- Sur mon honneur, je vous en remercie.» reprit M. Rochester.

Mlle Ingram s'était assise devant le piano avec une grâce orgueilleuse. Après avoir royalement étendu sa robe blanche, elle exécuta un prélude brillant, sans cesser néanmoins de parler. Ce soir-là, elle était enivrée; ses paroles et son attitude semblaient vouloir exciter non seulement l'admiration, mais aussi l'étonnement de ses auditeurs: elle désirait les frapper par son éclat. Quant à moi, elle me sembla très hardie.

«Oh! reprit-elle en continuant à promener ses doigts sur l'instrument sonore, je suis fatiguée des jeunes gens de nos jours, pauvres misérables créatures, qui craindraient de dépasser la grille du parc de leur père, et même d'y aller sans la permission de leur mère ou de leur gouverneur; qui ne songent qu'à leur belle figure, à leurs mains blanches et à leurs petits pieds: comme si les hommes avaient rien à faire avec la beauté! comme si le charme extérieur n'était pas l'héritage légitime et le privilège exclusif de la femme! Je vous accorde qu'une femme laide est une tache dans la création, où tout est beau; mais, quant aux hommes, ils ne doivent chercher que la force et le courage; leur occupation, c'est la chasse et le combat; le reste ne vaut pas qu'on y pense. Voilà quelle serait ma devise, si j'étais homme!

«Quand je me marierai, continua-t-elle après une pause que personne n'interrompit, je ne veux pas trouver un rival dans mon mari; je ne veux voir aucun prétendant près de mon trône. J'exigerai de lui un hommage complet; je ne veux pas que son admiration soit partagée entre moi et la figure qu'il verra dans sa glace. Maintenant, chantez, monsieur Rochester, et je vais vous accompagner.

-- Je ne demande qu'à vous obéir, répondit-il.

-- Tenez, voilà un chant de corsaire; sachez que j'aime les corsaires; ainsi donc, je vous prie de chanter con spirito.

-- Un ordre sorti des lèvres de Mlle Ingram animerait un marbre.

-- Eh bien, alors, prenez garde; car si la manière dont vous allez chanter ne me plaît pas, pour vous faire honte, je vous montrerai moi-même comment cette romance doit être comprise.

-- C'est offrir une prime à l'incapacité, et désormais je vais faire mes efforts pour me tromper.

-- Gardez-vous-en bien; si vous vous trompez volontairement, la punition sera proportionnée à la faute.

-- Mlle Ingram devrait être indulgente, car il lui est facile d'infliger un châtiment plus grand que ne pourrait le supporter un homme.

-- Oh! expliquez-vous! s'écria la jeune fille.

-- Pardon, madame; toute explication serait inutile; votre instinct a dû vous apprendre qu'un regard sévère lancé par vos yeux est une peine capitale.

-- Chantez, dit-elle en recommençant l'accompagnement.

-- Voilà le moment de m'échapper,» pensai-je; mais les notes qui frappèrent mes oreilles me forcèrent à rester.

Mme Fairfax m'avait annoncé que M. Rochester avait une belle voix; elle était puissante en effet et révélait la force de son âme; elle était pénétrante et éveillait en vous d'étranges sensations. J'écoutai jusqu'à la dernière vibration de ces notes pleines et sonores; j'attendis que le mouvement causé par les compliments d'usage se fût un peu calmé: alors je quittai mon coin, et je sortis par la porte de côté, qui heureusement était tout près de moi. Un corridor étroit conduisait dans la grande salle: je m'aperçus, en le traversant, que mon soulier était dénoué; je m'agenouillai sur le paillasson de l'escalier pour le rattacher; j'entendis tout à coup la porte de la salle à manger s'ouvrir et des pas d'homme se diriger de mon côté; je me relevai précipitamment, et je me trouvai face à face avec M. Rochester.

«Comment vous portez-vous? me demanda-t-il.

-- Très bien, monsieur.

-- Pourquoi n'êtes-vous pas venue me parler dans le salon?»

Je pensai que j'aurais bien pu lui retourner sa question; mais n'osant pas prendre cette liberté, je lui répondis:

«Vous aviez l'air occupé, et je n'aurais pas osé vous déranger, monsieur.

-- Et qu'avez-vous fait pendant mon absence?

-- Rien de particulier; j'ai continué à donner des leçons à Adèle.

-- Et vous êtes devenue beaucoup plus pâle que vous n'étiez. Je l'ai remarqué tout de suite; dites-moi ce que vous avez.

-- Je n'ai rien, monsieur.

-- Avez-vous attrapé froid la nuit où vous m'avez à moitié noyé?

-- Pas le moins du monde.

-- Retournez au salon, vous êtes partie trop tôt.

-- Je suis fatiguée, monsieur.»

Il me regarda un instant.

«Et un peu triste, ajouta-t-il; qu'avez-vous? dites-le-moi, je vous en prie.

-- Rien, rien, monsieur; je ne suis pas triste.

-- Je suis bien sûr du contraire; vous êtes si triste que le moindre mot amènerait des larmes dans vos yeux; tenez, en voilà une qui brille et se balance sur vos cils. Si j'avais le temps et si je ne craignais pas de voir apparaître quelque servante curieuse, je saurais ce que signifie tout cela; allons, pour ce soir je vous excuse; mais sachez qu'aussi longtemps que mes hôtes seront ici, je vous demande de venir tous les soirs dans le salon; je le désire vivement; faites-le, je vous en prie. Maintenant partez, et envoyez Sophie chercher Adèle. Bonsoir, ma...»

Il s'arrêta, mordit ses lèvres et me quitta brusquement.

CHAPITRE XVIII

Les jours se passaient joyeusement à Thornfield, et l'activité régnait désormais dans le château; quelle différence entre cette quinzaine et les trois mois de tranquillité, de monotonie et de solitude que j'avais passés dans ces murs! On avait chassé les sombres pensées et oublié les tristes souvenirs; partout et toujours il y avait de la vie et du mouvement; on ne pouvait pas traverser le corridor, silencieux autrefois, ni entrer dans une des chambres du devant, jadis inhabitées, sans y rencontrer une piquante femme de chambre ou un mirliflore de valet.

La cuisine, la salle des domestiques, la grande salle du château, étaient également animées; et le salon ne restait silencieux et vide que lorsqu'un ciel bleu et un beau soleil de printemps invitaient les hôtes du château à faire une petite promenade sur les terres de M. Rochester. Tout à coup le beau temps cessa et fut remplacé par des pluies continuelles; mais rien ne put détruire la gaieté qui régnait à Thornfield, et quand il fut impossible de chercher des distractions au dehors, les plaisirs qu'offrait le château devinrent plus animés et plus variés.

Lorsque les hôtes de M. Rochester déclarèrent qu'il fallait chercher des amusements nouveaux, je me demandai ce qu'ils pourraient inventer. On avait parlé de charades; mais, dans mon ignorance, je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. On appela les domestiques pour retirer les tables de la salle à manger; les lumières furent disposées différemment, et les chaises placées en cercle vis-à-vis de l'arche. Pendant que M. Rochester et ses hôtes examinaient les préparatifs, les dames montaient et descendaient les escaliers en appelant leurs femmes de chambre. On demanda Mme Fairfax pour savoir ce qu'il y avait dans le château en fait de châles, de robes, de draperies de toute espèce; les jupes de brocart, les robes de satin, les coiffures de dentelle renfermées dans les armoires du troisième furent descendues par les femmes de chambre; on choisit ceux des vêtements qui pouvaient servir, et on les porta dans le boudoir attenant au salon.

M. Rochester appela les dames autour de lui, afin de choisir celles qui feraient partie de sa charade.

«Mlle Ingram est certainement pour moi,» dit-il, après avoir nommé les deux demoiselles Eshton et Mme Dent.

Il se tourna vers moi; je me trouvais près de lui au moment où il rattachait le bracelet de Mme Dent. «Voulez-vous jouer?» me demanda-t-il. Je secouai la tête; je craignais qu'il n'insistât, mais il n'en fit rien, et me permit de retourner tranquillement à ma place ordinaire.

Il se retira derrière le rideau avec ceux qui faisaient partie de la même charade que lui; le reste de la compagnie, présidé par le colonel Dent, s'assit sur les chaises devant l'arche. M. Eshton m'ayant remarquée, demanda tout bas si l'on ne pourrait pas me faire une place; mais lady Ingram répondit aussitôt:

«Non, elle a l'air trop stupide pour comprendre ce jeu.»

Au bout de quelque temps, on sonna une cloche, et le rideau fut tiré. Sous l'arche apparaissait sir George Lynn, enveloppé d'un long vêtement blanc; un livre était ouvert sur une table placée devant lui; Amy Eshton, assise à ses côtés, était enveloppée dans le manteau de M. Rochester, et tenait un livre à la main. Quelqu'un d'invisible fit retentir joyeusement la cloche; Adèle, qui avait demanda à être avec son tuteur, bondit sur le théâtre et répandit autour d'elle le contenu d'une corbeille de fleurs qu'elle portait dans ses bras; alors apparut la belle Mlle Ingram, vêtue de blanc, enveloppée d'un long voile et le front orné d'une couronne de roses. M. Rochester marchait à côté d'elle, et tous deux s'approchèrent de la table; ils s'agenouillèrent; Mme Dent et Louisa Eshton, également habillées de blanc, se placèrent derrière eux. Alors commença une cérémonie dans laquelle il était facile de reconnaître la pantomime d'un mariage. Lorsque tout fut fini, le colonel Dent, après avoir un instant consulté ses voisins, s'écria:

«Bride (mariée)!»

M. Rochester s'inclina, et le rideau tomba. Un temps assez long s'écoula avant qu'on recommençât, et lorsque le rideau fut tiré de nouveau, je m'aperçus que le théâtre avait été préparé avec plus de soin que précédemment. Le salon, comme je l'ai déjà dit, était de deux marches plus élevé que la salle à manger; on avait placé sur la plus haute de ces marches un grand bassin de marbre que je reconnus pour l'avoir vu dans la serre, où il était ordinairement entouré de plantes rares et rempli de poissons rouges; vu sa taille et son poids, on devait avoir eu beaucoup de peine à le transporter. M. Rochester, enveloppé dans des châles et portant un turban sur la tête, était assis à côté du bassin; ses yeux noirs et son teint basané s'harmonisaient bien avec son costume; on eût dit un émir de l'Orient; puis je vis s'avancer Mlle Ingram; elle aussi portait un costume oriental: une écharpe rouge était nouée autour de sa taille; un mouchoir brodé retombait sur ses tempes; ses bras bien modelés semblaient supporter un vase gracieusement posé sur sa tête; son attitude, son teint, ses traits, toute sa personne enfin, rappelaient quelque belle princesse israélite du temps des patriarches; et c'était bien là en effet ce qu'elle voulait représenter.

Elle se pencha vers le bassin comme pour remplir la cruche qu'elle portait, et allait la poser de nouveau sur sa tête, lorsque l'homme couché se leva et s'approcha d'elle; il sembla lui faire une demande. Aussitôt elle souleva sa cruche pour lui donner à boire; alors l'étranger prit une cassette cachée sous ses vêtements, l'ouvrit et montra à la jeune fille des bracelets et des boucles d'oreilles magnifiques. Celle-ci manifesta son étonnement et son admiration; l'étranger s'agenouilla près d'elle et mit la cassette à ses pieds; mais les regards et les gestes de la belle israélite exprimèrent l'incrédulité et le ravissement; cependant l'inconnu, s'avançant vers elle, attacha les bracelets à ses bras et les boucles à ses oreilles: C'étaient Eliézer et Rebecca; les chameaux seuls manquaient au tableau.

M. Dent et ses compagnons se consultèrent de nouveau; mais il paraît qu'ils ne purent pas s'entendre sur le mot, car le colonel demanda à voir le dernier tableau avant de se décider. On baissa de nouveau le rideau.

Lorsqu'il fut tiré pour la troisième fois, on ne vit qu'une partie du salon; le reste était caché par des tentures sombres et grossières; le bassin de marbre avait été enlevé, et à la place on apercevait une table et une chaise de cuisine; ces objets étaient éclairés par une faible lueur provenant d'une lanterne; toutes les bougies avaient été éteintes.

Au milieu de cette triste scène était assis un homme; ses mains jointes retombaient sur ses genoux et ses yeux se fixaient à terre; je reconnus M. Rochester, malgré sa figure grimée, ses vêtements en désordre (une des manches de son habit pendait, séparée de son bras, comme si elle eût été déchirée dans une lutte), sa contenance désespérée, ses cheveux rudes et hérissés; il remua, et on entendit un bruit de fer, car ses mains étaient enchaînées.

«Bridewelll! s'écria aussitôt le colonel Dent. Et ce fut pour moi le signal que la charade était finie.

Lorsque les acteurs eurent repris leur costume ordinaire, ils rentrèrent dans la salle à manger; M. Rochester conduisait Mlle Ingram; elle le complimentait sur la manière dont il avait joué.

«Savez-vous, dit-elle, que c'est dans votre dernier rôle que je vous préfère? si vous étiez né quelques années plus tôt, vous auriez fait un galant bandit.

-- Ai-je bien fait disparaître le fard de mon visage? demanda-t-il en se tournant vers elle.

-- Oui, malheureusement, car il vous allait bien.

-- Alors, vous aimeriez un héros de grands chemins?

-- Oui, c'est ce que je préférerais après un bandit italien; et ce dernier ne pourrait être surpassé que par un pirate d'Orient.

-- Eh bien, qui que je sois, rappelez-vous que vous êtes ma femme; nous avons été mariés il y a une heure, en la présence de tous ces témoins.»

Elle rougit et se mit à rire.

«Maintenant, colonel Dent, dit M. Rochester, c'est à votre tour.»

Et au moment où le colonel se retira avec sa bande, lui et ses compagnons s'assirent sur les siéges vides; Mlle Ingram se mit à sa droite, et chacun choisit sa place. Je ne fis pas attention aux acteurs; désormais le lever du rideau n'avait plus aucun intérêt pour moi; les spectateurs absorbaient toute mon attention, mes yeux, fixés de temps en temps sur l'arène, étaient toujours attirés malgré moi par le groupe des spectateurs. Je ne me rappelle plus le mot choisi par le colonel Dent, ni la manière dont les acteurs s'acquittèrent de leurs rôles; mais j'entends encore la conversation qui suivait chaque tableau; je vois M. Rochester se tourner du côté de Mlle Ingram; je la vois incliner sa tête vers lui, et laisser ses boucles noires toucher son épaule et se balancer près de ses joues; j'entends encore leurs murmures; je me rappelle les regards qu'ils échangeaient, et je me souviens même de l'impression que produisit sur moi ce spectacle.

J'ai dit que j'aimais le maître de Thornfield. Je ne pouvais pas faire taire ce sentiment, uniquement parce que M. Rochester ne prenait plus garde à moi, parce qu'il pouvait passer des heures près de moi sans tourner une seule fois les yeux de mon côté, parce que je voyais toute son attention reportée sur une grande dame qui aurait craint de laisser le bas de sa robe m'effleurer en passant, qui, lorsque son oeil noir et impérieux s'arrêtait par hasard de mon côté, détournait bien vite son regard d'un objet si indigne de sa contemplation. Je ne pouvais pas cesser de l'aimer parce que je sentais qu'il épouserait bientôt cette jeune fille, parce que je lisais chaque jour dans la tenue de Mlle Ingram son orgueilleuse sécurité, parce qu'enfin, à chaque heure, je découvrais chez M. Rochester une sorte de courtoisie qui, bien qu'elle se fit rechercher plutôt qu'elle ne recherchait elle-même, était captivante dans son insouciance et irrésistible même dans son orgueil.

Toutes ces choses ne pouvaient ni bannir, ni même refroidir l'amour; mais elles pouvaient créer le désespoir et engendrer la jalousie, si toutefois ce sentiment était possible entre une femme dans ma position et une jeune fille dans la position de Mlle Ingram. Non, je n'étais pas jalouse, ou du moins c'était très rare; ce mal ne saurait exprimer ma souffrance: Mlle Ingram était au-dessous de ma jalousie; elle était trop inférieure pour l'exciter. Pardonnez-moi cette apparente absurdité; je veux dire ce que je dis: elle était brillante, mais non pas remarquable; elle était belle, possédait certains talents, mais son esprit était pauvre et son coeur sec. Aucune fleur sauvage ne s'était épanouie sur ce sol; aucun fruit naturel n'y avait mûri; elle n'était ni bonne ni originale; elle répétait de belles phrases apprises dans des livres, mais elle n'avait jamais une opinion personnelle. Elle affectait le sentiment, et ne connaissait ni la sympathie ni la pitié; il n'y avait en elle ni tendresse ni franchise; sa nature se manifestait quelquefois par la manière dont elle laissait percer son antipathie contre la petite Adèle. Lorsque l'enfant s'approchait d'elle, elle la repoussait en lui donnant quelque nom injurieux; d'autres fois, elle lui ordonnait de sortir de la chambre, et la traitait toujours avec aigreur et dureté. Je n'étais pas seule à étudier ses manifestations de son caractère: M. Rochester, l'époux futur, exerçait une incessante surveillance; cette conscience claire et parfaite des défauts de sa bien-aimée, cette complète absence de passion à son égard, étaient pour moi une torture sans cesse renaissante.

Je voyais qu'il allait l'épouser pour des raisons de famille, ou peut-être pour des raisons politiques, parce que son rang et ses relations lui convenaient. Je sentais qu'il ne lui avait pas donné son amour, et qu'elle n'était pas propre à gagner jamais ce précieux trésor; là était ma plus vive souffrance; c'était là ce qui nourrissait constamment ma fièvre: elle ne pouvait pas lui plaire.

Si elle eût gagné la victoire, si M. Rochester eût été sincèrement épris d'elle, j'aurais voilé mon visage; je me serais tournée du côté de la muraille et je serais morte pour eux, au figuré s'entend. Si Mlle Ingram avait été une femme bonne et noble, douée de force, de ferveur et d'amour, j'aurais eu à un moment une lutte douloureuse contre la jalousie et le désespoir, et alors brisée un instant, mais victorieuse enfin, je l'aurais admirée; j'aurais reconnu sa perfection et j'aurais été calme pour le reste de ma vie; plus sa supériorité eût été absolue, plus mon admiration eût été profonde. Mais voir les efforts de Mlle Ingram pour fasciner M. Rochester, la voir échouer toujours et ne pas même s'en douter, puisqu'elle croyait au contraire que chaque coup portait; m'apercevoir qu'elle s'enorgueillissait de son succès, alors que cet orgueil la faisait tomber plus bas encore aux yeux de celui qu'elle voulait séduire; être témoin de toutes ces choses, incessamment irritée et toujours forcée de me contraindre, voilà ce que je ne pouvais supporter.

Chaque fois qu'elle manquait son but, je voyais si bien par quel moyen elle aurait pu réussir! Chacune de ces flèches lancées contre M. Rochester et qui retombaient impuissantes à ses pieds, je savais que, dirigées par une main plus sûre, elles auraient pu percer jusqu'au plus profond de ce coeur orgueilleux; elles auraient pu amener l'amour dans ces sombres yeux, et adoucir cette figure sardonique; et, même sans aucune arme. Mlle Ingram eût pu remporter une silencieuse victoire.

«Pourquoi n'a-t-elle aucune influence sur lui, pensais-je, elle qui peut l'approcher sans cesse? Non, elle ne l'aime pas d'une véritable affection; sans cela elle n'aurait pas besoin de ces continuels sourires, de ces incessants coups d'oeil, de ces manières étudiées, de ces grâces multipliées: il me semble qu'il lui suffirait de s'asseoir tranquillement près de lui, de parler peu et de regarder moins encore, et elle arriverait plus directement à son coeur. J'ai vu sur les traits de M. Rochester une expression bien plus douce que celle qu'excitent chez lui les avances de Mlle Ingram, mais alors cette expression lui venait naturellement et n'était pas provoquée par des manoeuvres calculées: il suffisait d'accepter ses questions, d'y répondre sans prétention, de lui parler sans grimace: alors il devenait plus doux et plus aimable, et vous échauffait de sa propre chaleur; comment fera-t-elle pour lui plaire lorsqu'ils seront mariés? Je ne crois pas qu'elle le puisse; et pourtant ce ne serait pas difficile, et une femme pourrait être bien heureuse avec lui.»

Rien de ce que j'ai dit jusqu'ici ne peut faire supposer que je blâmais M. Rochester de se marier par intérêt et pour des convenances. Je fus étonnée lorsque je découvris son intention; je ne croyais pas qu'il pût être influencé par de tels motifs dans le choix d'une femme: mais plus je considérais l'éducation, la position des deux époux futurs, moins je me sentais portée à les blâmer d'agir d'après des idées qui devaient leur avoir été inspirées dès leur enfance; dans leur classe, tous avaient les mêmes principes, et je comprenais qu'ils ne pussent pas voir les choses sous le même aspect que moi. Il me semblait qu'à sa place je n'aurais voulu prendre pour femme qu'une jeune fille aimée. «Mais les avantages d'une telle union, pensais-je, sont si évidents que tout le monde les verrait comme moi, s'il n'y avait pas quelque autre raison que je ne puis pas bien comprendre.»

Là, comme toujours, j'étais indulgente pour M. Rochester; j'oubliais ses défauts que j'avais jadis étudiés avec tant de soin. Autrefois, je m'étais efforcée de voir tous les côtés de son caractère, d'examiner ce qu'il y avait en lui de bon et de mauvais, afin que mon jugement fût équitable; mais je n'apercevais plus que le bon.

Le ton de sarcasme qui, quelques semaines auparavant, m'avait repoussée, la dureté qui m'avait révoltée, m'impressionnaient tout différemment: j'y trouvais une sorte d'âcreté savoureuse, un sel piquant qui semblait préférable à la fadeur; cette expression sinistre, douloureuse, fine ou désespérée, qu'un observateur attentif eût pu voir briller de temps en temps dans ses yeux, mais qui disparaissait avant qu'on eût pu en mesurer l'étrange profondeur; cette vague expression qui me faisait trembler comme si, marchant sur des montagnes volcaniques, le sol avait tout à coup frémi sous mes pas; cette expression que je contemplais quelquefois tranquille et le coeur gonflé, mais sans jamais sentir mes nerfs se paralyser, au lieu de désirer la fuir, j'aspirais à la deviner. Je trouvais Mlle Ingram heureuse, parce que je me disais qu'un jour elle pourrait regarder dans l'abîme, en explorer les secrets, en analyser la nature.

Pendant que je ne pensais qu'à mon maître et à sa future épouse, que je ne voyais qu'eux, que je n'entendais que leurs discours, que je ne faisais attention qu'à leurs mouvements, les autres invités de M. Rochester étaient également occupés de leur intérêt et de leur plaisir. Lady Lynn et lady Ingram continuaient leurs solennelles conférences, baissaient leurs deux turbans l'un vers l'autre et agitaient leurs quatre mains avec surprise, mystère ou horreur, selon le sujet de leur commérage; la douce Mme Dent causait avec la bonne Mme Eshton, et toutes deux me souriaient de temps en temps, ou m'adressaient une parole aimable. Sir George Lynn, le colonel Dent et Mme Eshton discutaient sur la politique, la justice ou les affaires du comté; lord Ingram babillait avec Amy Eshton; Louisa jouait ou chantait avec un des messieurs Lynn, et Mary Ingram écoutait avec indolence les galants propos de l'autre. Quelquefois tous, comme par un consentement mutuel, suspendaient leur conversation pour observer les principaux acteurs: car après tout, M. Rochester et Mlle Ingram, puisqu'elle était intimement liée à lui, étaient la vie et l'âme de toute la société; si M. Rochester s'absentait une heure seulement, l'engourdissement s'emparait aussitôt de ses hôtes; et lorsqu'il rentrait, un nouvel élan était donné à la conversation, qui reprenait sa vivacité.

Le besoin de sa présence se fit particulièrement sentir un jour où il fut appelé à Millcote pour ses affaires; il ne devait revenir que tard.

Le temps était humide; on s'était proposé d'aller voir un camp de Bohémiens arrivés dernièrement dans une commune au delà de Hay; mais la pluie força d'abandonner ce projet; plusieurs messieurs partirent visiter les étables, les plus jeunes allèrent jouer au billard avec quelques dames. Lady Ingram et Lady Lynn se mirent tranquillement aux cartes; Blanche Ingram, après avoir fatigué par son silence dédaigneux Mme Dent et Mme Eshton, qui voulaient l'associer à leur conversation, se mit à fredonner une romance sentimentale en s'accompagnant du piano; puis elle alla chercher un roman, se jeta d'un air indifférent sur le sofa, et se prépara à charmer par une amusante fiction les heures de l'absence. Toute la maison était silencieuse; de temps en temps seulement on entendait de joyeux éclats de rire dans la salle de billard.

La nuit approchait; on avait déjà sonné la cloche pour avertir que l'heure de s'habiller était venue, quand la petite Adèle, agenouillée à mes pieds devant la fenêtre du salon, s'écria:

«Voilà M. Rochester qui revient.»

Je me retournai; Mlle Ingram se leva, et tout le monde regarda vers la fenêtre, car au même instant on entendit des piétinements et un bruit de roues dans l'allée du château; on vit avancer une chaise de poste.

«Pourquoi revient-il en voiture? dit Mlle Ingram; il est parti sur son cheval Mesrour, et Pilote l'accompagnait; qu'a-t-il pu faire du chien?»

En disant ces mots, elle approcha sa grande taille et ses amples vêtements si près de la fenêtre, que je fus obligée de me jeter brusquement en arrière: dans son empressement, elle ne m'avait pas remarquée; mais lorsqu'elle me vit, elle releva dédaigneusement sa lèvre orgueilleuse et alla vers une autre fenêtre. La chaise de poste s'arrêta. Le conducteur sonna et un monsieur descendit en habit de voyage. Au lieu de M. Rochester, j'aperçus un étranger, grand et aux manières élégantes.

«Mon Dieu, que c'est irritant! s'écria Mlle Ingram; et vous, insupportable petit singe, ajouta-t-elle en s'adressant à Adèle, qui vous a perchée sur cette fenêtre pour donner de faux renseignements?»

Elle jeta un regard mécontent sur moi, comme si j'étais cause de cette méprise.

On entendit parler dans la grande salle, et le nouveau venu fut introduit; il salua lady Ingram, parce qu'elle lui parut la dame la plus âgée de la société.

«Il paraît que j'ai mal choisi mon moment, madame, dit-il; mon ami M. Rochester est absent; mais je viens d'un long voyage, et je compte assez sur notre ancienne amitié pour m'installer ici jusqu'à son retour.»

Ses manières étaient polies; son accent avait quelque chose de tout particulier; il ne me semblait ni étranger ni Anglais; il pouvait avoir le même âge que M. Rochester, de trente à quarante ans. Si son teint n'avait pas été si jaune, le nouveau venu aurait été beau, surtout au premier coup d'oeil; en regardant de plus près, on trouvait dans sa figure quelque chose qui déplaisait; ou plutôt il lui manquait ce qu'il faut pour plaire; ses traits étaient réguliers, mais mous; ses yeux grands et bien fendus, mais inanimés. Telle fut du moins l'impression qu'il me produisit.

La cloche dispersa les invités, et ce ne fut qu'après le dîner que je revis l'étranger; ses manières n'étaient plus gênées, mais sa figure me plut moins encore qu'avant; ses traits étaient à la fois immobiles et désordonnés; ses yeux erraient sur tous les objets, sans même en avoir conscience; son regard était étrange. Bien que sa figure fût assez belle et assez aimable, elle me repoussait; ce visage ovale manquait de puissance; cette petite bouche vermeille, de fermeté; il n'y avait rien de pensif dans ce front bas; ces yeux bruns et troubles n'exprimaient jamais le commandement.

Assise à ma place ordinaire, je pouvais le voir facilement, car il était éclairé en plein par les candélabres de la cheminée; il s'était placé dans le fauteuil le plus près du feu, et s'avançait de plus en plus vers la flamme, comme s'il avait froid. Je le comparai à M. Rochester; il me semble qu'entre un jars bien lisse et un faucon sauvage, entre une douce brebis et son gardien, le dogue à la peau rude et à l'oeil aiguisé, la différence ne doit pas être beaucoup plus grande.

Il avait parlé de M. Rochester comme d'un ancien ami; curieuse amitié! Preuve évidente de la vérité de l'ancien dicton: les extrêmes se touchent.

Deux ou trois messieurs l'entouraient, et j'entendais de temps en temps des fragments de leur conversation; d'abord je ne pus pas bien comprendre. Louisa Eshton et Mary Ingram, qui étaient assises près de moi, m'empêchaient de tout entendre; elles aussi parlaient de l'étranger; toutes les deux le trouvaient très beau; Louisa prétendait que c'était une charmante créature et qu'elle l'adorait; Marie faisait remarquer son nez délicat et sa petite bouche, qui lui semblaient d'une beauté idéale.

«Comme son front est doux! s'écria Louisa; son visage n'a aucune de ces irrégularités que je déteste tant; quelle tranquillité dans son oeil et dans son sourire!»

À mon grand contentement, M. Henry Lynn les appela à l'autre bout de la chambre pour leur parler de l'excursion projetée à la commune de Hay.

Je pus alors concentrer toute mon attention sur le groupe placé près du feu; j'appris que le nouveau venu s'appelait M. Mason, qu'il venait de débarquer en Angleterre, et qu'il arrivait d'un pays chaud; je m'expliquai alors la couleur de sa figure, son empressement à s'approcher du feu, et je compris pourquoi il portait un manteau même à la maison. Les mots Jamaïque, Kingston, villes espagnoles, m'indiquèrent qu'il avait résidé aux Indes Occidentales. Je ne fus pas peu étonnée lorsque j'appris que c'était là qu'il avait vu M. Rochester pour la première fois, et il dit que son ami n'aimait pas les brûlantes chaleurs, les ouragans et les saisons pluvieuses de ces pays. Je savais par Mme Fairfax que M. Rochester avait voyagé, mais je croyais qu'il s'était borné à visiter l'Europe. Jusque-là, pas un mot n'avait pu me faire supposer qu'il eût erré sur des rives éloignées.

Je réfléchissais, lorsqu'un incident tout à fait inattendu vint rompre ma rêverie. M. Mason, qui grelottait chaque fois qu'on ouvrait une porte, demanda d'autre charbon pour mettre dans le feu, qui avait cessé de flamber, bien qu'un amas de cendres rouges répandit encore une grande chaleur. Le domestique, après avoir apporté le charbon, s'arrêta près de Mme Eshton, et lui dit quelque chose à voix basse; je n'entendis que ces mots: «Une vieille femme très ennuyeuse.

«Dites-lui qu'on la mettra en prison si elle ne veut pas partir, répondit le magistrat.

-- Non, arrêtez, interrompit le colonel Dent, ne la renvoyez pas, Eshton; nous pouvons nous en servir; consultons d'abord les dames.» Et il continua à haute voix: «Mesdames, vous vouliez aller visiter le camp des Bohémiens à la commune de Hay; Sam vient de nous dire qu'une de ces vieilles sorcières est dans la salle des domestiques et demande à être présentée à la société pour dire la bonne aventure; désirez-vous la voir?

-- Certainement, colonel, s'écria lady Ingram, vous n'encouragerez pas une si grossière imposture; renvoyez cette femme d'une façon ou d'une autre.

-- Mais je ne puis la faire partir, madame, dit Sam, ni les autres domestiques non plus; dans ce moment-ci Mme Fairfax l'engage à se retirer, mais elle s'est assise au coin de la cheminée, et dit que rien ne l'en fera sortir jusqu'au moment où on l'aura présentée ici.

-- Et que veut-elle? demanda Mme Eshton.

-- Dire la bonne aventure, madame, et elle a juré qu'elle y réussirait.

-- Comment est-elle? demandèrent les demoiselles Eshton.

-- Oh! horriblement laide, mesdemoiselles; presque aussi noire que la suie.

-- C'est une vraie sorcière alors, s'écria Frédéric Lynn; qu'on la fasse entrer!

-- Certainement, répondit son frère, ce serait dommage de perdre ce plaisir.

-- Mes chers enfants, y pensez-vous? s'écria lady Lynn.

-- Je ne supporterai pas une semblable chose, ajouta lady Ingram.

-- En vérité, ma mère? et pourtant il le faudra, s'écria la voix impérieuse de Blanche, en se tournant sur le tabouret du piano, où jusque-là elle était demeurée silencieuse à examiner de la musique; je suis curieuse d'entendre ma bonne aventure. Sam, faites entrer cette femme.

-- Ma Blanche chérie! songez...

-- Je sais tout ce que vous pourrez me dire, mais je veux qu'on m'obéisse. Allons, dépêchez-vous, Sam.

-- Oui, oui, oui, s'écrièrent tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles; faites-la entrer, cela nous amusera.»

Le domestique hésita encore un instant.

«Elle a l'air d'une femme si grossière! dit-il.

-- Allez,» s'écria Mlle Ingram; et Sam partit.

Aussitôt l'animation se répandit dans le salon; un feu roulant de railleries et de plaisanteries avait déjà commencé lorsque Sam rentra.

«Elle ne veut pas venir maintenant, dit-il; elle prétend que ce n'est pas sa mission de paraître ainsi devant un vil troupeau (ce sont ses expressions). Il faut, dit-elle, que je la mène dans une chambre où ceux qui voudront la consulter viendront l'un après l'autre.

-- Vous voyez, ma royale Blanche, elle devient de plus en plus exigeante; soyez raisonnable, mon bel ange.

-- Menez-la dans la bibliothèque, s'écria impérieusement le bel ange. Ce n'est pas ma mission non plus de l'entendre devant un vil troupeau. Je veux l'avoir pour moi seule. Y a-t-il du feu dans la bibliothèque?

-- Oui, madame; mais elle a l'air si intraitable!

-- Cessez votre bavardage, lourdaud, et obéissez-moi.»

Sam sortit, et le mystère, l'animation, l'attente, s'emparèrent de nouveau des esprits.

«Elle est prête maintenant, dit le domestique en entrant, et désire savoir quelle est la première personne qu'elle va voir.

-- Je crois bien que je ferais mieux de jeter un coup d'oeil sur cette sorcière avant de laisser les dames s'entretenir avec elle, s'écria le colonel Dent; dites-lui, Sam, que c'est un monsieur qui va venir.»

Sam sortit et rentra bientôt.

«Elle ne veut pas, dit-elle, recevoir de messieurs; ils n'ont que faire de se déranger.» Puis il ajouta en réprimant avec peine un sourire: «Elle ne veut s'entretenir qu'avec les femmes jeunes et pas mariées.

-- Par Dieu, elle a du goût,» s'écria Henri Lynn.

Mlle Ingram se leva avec solennité.

«J'irai la première, dit-elle d'un ton tragique.

-- Oh! ma chérie, réfléchissez!» s'écria sa mère.

Mais Blanche passa silencieusement devant lady Ingram, franchit la porte que le colonel Dent tenait ouverte, et nous l'entendîmes entrer dans la bibliothèque.

Il s'ensuivit un silence relatif; lady Ingram pensa que c'était le cas de joindre les mains, et elle le fit en conséquence; Marie déclara que, quant à elle, elle n'oserait jamais s'aventurer; Amy et Louisa riaient tout bas et semblaient un peu effrayées.

Le temps parut long; un quart d'heure s'écoula sans qu'on entendît ouvrir la porte de la bibliothèque; enfin, Mlle Ingram revint par la salle à manger.

Allait-elle rire et prendre tout cela en plaisanterie? Tous les yeux se fixèrent sur elle avec curiosité. Elle répondit à ces regards par un coup d'oeil froid; elle n'était ni gaie ni agitée; elle s'avança majestueusement vers sa place, et s'assit en silence.

«Eh bien! Blanche? dit lord Ingram.

-- Que vous a-t-elle dit, ma soeur? demanda Marie.

-- Que pensez-vous d'elle? Est-elle une vraie diseuse de bonne aventure? s'écrièrent les demoiselles Eshton.

-- Mes bons amis, répondit Mlle Ingram, ne m'accablez pas ainsi de questions! Vraiment votre curiosité et votre crédulité sont facilement excitées: par l'importance que vous attachez tous, ma mère même, à tout ceci, on croirait que nous avons dans la maison quelque savant génie, ami du diable. J'ai simplement vu une Bohémienne vagabonde qui a étudié la science de la chiromancie; elle m'a dit ce que disent toujours ces gens-là; mais ma fantaisie est satisfaite, et je pense que M. Eshton fera bien de la jeter en prison demain, comme il l'en a menacée.»

Mlle Ingram prit un livre, se pencha sur sa chaise, et de cette manière coupa court à toute conversation. Je l'examinai une demi- heure environ; pendant ce temps elle ne tourna pas une seule page de son livre; son visage s'obscurcissait, devenait de plus en plus mécontent, et indiquait un évident désappointement. Certainement elle n'avait pas été charmée de ce qu'on lui avait dit; son silence et sa mauvaise humeur prolongée me prouvaient, malgré son indifférence affectée, qu'elle attachait une grande importance aux révélations qui venaient de lui être faites.

Marie Ingram, Amy et Louisa Eshton déclarèrent qu'elles n'oseraient point aller seules, et pourtant elles désiraient voir la sorcière; une négociation fut ouverte par le moyen de l'ambassadeur Sam. Il y eut tant d'allées et venues que le malheureux Sam devait avoir les jambes brisées. Pourtant, après avoir fait bien des difficultés, la rigoureuse sibylle permit enfin aux trois jeunes filles de venir ensemble.

Leur visite ne fut pas aussi tranquille que celle de Mlle Ingram: on entendait de temps en temps des ricanements et des petits cris; au bout de vingt minutes, elles ouvrirent précipitamment la porte, traversèrent la grande salle en courant et arrivèrent tout agitées.

«Ce n'est pas grand-chose de bon, s'écrièrent-elles toutes ensemble; elle nous a dit tant de choses! elle sait tout ce qui nous concerne!»

En prononçant ces mots, elles tombèrent essoufflées sur les sièges que les jeunes gens s'étaient empressés de leur apporter.

On leur demanda de s'expliquer plus clairement; elles déclarèrent que la sorcière leur avait répété ce qu'elles avaient fait et dit lorsqu'elles étaient enfants, qu'elle leur avait parlé des livres et des ornements qui se trouvaient dans leurs boudoirs, des souvenirs que leur avaient donnés leurs amis; elles affirmèrent aussi que la sorcière connaissait même leurs pensées, et qu'elle avait murmuré à l'oreille de chacune la chose qu'elle désirait le plus et le nom de la personne qu'elle aimait le mieux au monde.

Ici les jeunes gens demandèrent de plus amples explications sur les deux derniers points: mais les jeunes filles ne purent que rougir, balbutier et sourire; les mères présentèrent des éventails à leurs filles, et répétèrent encore qu'on avait eu tort de ne pas suivre leurs conseils; les vieux messieurs riaient, et les jeunes gens offraient leurs services aux jeunes filles agitées.

Au milieu de ce tumulte et pendant que j'étais absorbée par la scène qui se passait devant moi, quelqu'un me toucha le coude; je me retournai et je vis Sam.

«La sorcière dit qu'il y a dans la chambre une jeune fille à laquelle elle n'a pas encore parlé, et elle a juré de ne pas partir avant de l'avoir vue. J'ai pensé que ce devait être vous, car il n'y a personne autre; que dois-je lui dire?

-- Oh! j'irai!» répondis-je.

J'étais contente de pouvoir satisfaire ainsi ma curiosité, qui venait d'être si vivement excitée. Je sortis de la chambre sans que personne me vît, car tout le monde était occupé des trois tremblantes jeunes filles.

«Si vous désirez, mademoiselle, me dit Sam, je vous attendrai dans la salle, dans le cas où elle vous ferait peur; vous n'auriez qu'à m'appeler et je viendrais tout de suite.

-- Non, Sam, retournez à la cuisine; je n'ai pas peur le moins du monde.»

C'était vrai, je n'avais pas peur; mais tout cela m'intéressait et excitait ma curiosité.

CHAPITRE XIX

La bibliothèque était tranquille; la sibylle, assise sur un fauteuil au coin de la cheminée, portait un manteau rouge, un chapeau noir, ou plutôt une coiffure à larges bords attachée au- dessous du menton à l'aide d'un mouchoir de toile; sur la table se trouvait une chandelle éteinte; la Bohémienne était penchée vers le foyer et lisait à la lueur des flammes un petit livre semblable à un livre de prières; en lisant elle marmottait tout haut, comme le font souvent les vieilles femmes. Elle n'interrompit pas sa lecture en me voyant entrer: il paraît qu'elle désirait finir un paragraphe.

Je m'avançai vers le feu, et je réchauffai mes mains qui s'étaient refroidies dans le salon, car je n'osais pas m'approcher de la cheminée. Je n'avais jamais été plus calme; du reste, rien dans l'extérieur de la Bohémienne n'était propre à troubler. Elle ferma son livre et me regarda lentement; le bord de son chapeau cachait en partie son visage; cependant, lorsqu'elle leva la tête, je pus remarquer que sa figure était singulière: elle était d'un brun foncé; on voyait passer sous le mouchoir blanc qui retenait son chapeau quelques boucles de cheveux qui venaient effleurer ses joues ou plutôt sa bouche. Elle fixa sur moi son regard direct et hardi.

«Eh bien! vous voulez savoir votre bonne aventure? dit-elle, d'une voix aussi décidée que son regard, aussi dure que ses traits.

-- Je n'y tiens pas beaucoup, ma mère; vous pouvez me la dire si cela vous plaît, mais je dois vous avérer que je ne crois pas à votre science.

-- Voilà une impudence qui ne m'étonne pas de vous; je m'y attendais; vos pas me l'avaient annoncé, lorsque vous avez franchi le seuil de la porte.

-- Vous avez l'oreille fine?

-- Oui, et l'oeil prompt et le cerveau actif.

-- Ce sont trois choses bien nécessaires dans votre état.

-- Surtout lorsque j'ai affaire à des gens comme vous; pourquoi ne tremblez-vous pas?

-- Je n'ai pas froid.

-- Pourquoi ne pâlissez-vous pas?

-- Je ne suis pas malade.

-- Pourquoi n'interrogez-vous pas mon art?

-- Je ne suis pas niaise.»

La vieille femme cacha un sourire, puis prenant une pipe courte et noire, elle l'alluma et se mit à fumer; après avoir aspiré quelques bouffées de ce parfum calmant, elle redressa son corps courbé, retira la pipe de ses lèvres, et regardant le feu, elle dit d'un ton délibéré:

«Vous avez froid, vous êtes malade et niaise.

-- Prouvez-le, dis-je.

-- Je vais le faire, et en peu de mots: vous avez froid, parce que vous êtes seule; aucun contact n'a encore fait jaillir la flamme du feu qui brûle en vous: vous êtes malade, parce que vous ne connaissez pas le meilleur, le plus noble et le plus doux des sentiments que le ciel ait accordés aux hommes: vous êtes niaise, parce que vous auriez beau souffrir, vous n'inviteriez pas ce sentiment à s'approcher de vous; vous ne feriez même pas un effort pour aller le trouver là où il vous attend.»

Elle plaça de nouveau sa pipe noire entre ses lèvres, et recommença à fumer avec force.

«Vous pourriez dire cela à presque tous ceux qui vivent solitaires et dépendants dans une grande maison.

-- Oui, je pourrais le dire; mais serait-ce vrai pour presque tous?

-- Pour presque tous ceux qui sont dans ma position.

-- Oui, dans votre position; mais trouvez-moi une seule personne placée exactement dans votre position.

-- Il serait facile d'en trouver mille.

-- Je vous dis que vous auriez peine à en trouver une. Si vous saviez quelle est votre situation! bien près du bonheur, au moment de l'atteindre; les éléments en sont prêts; il ne faut qu'un seul mouvement pour les réunir: le hasard les a éloignés les uns des autres; qu'ils soient rapprochés, et le résultat sera beau.

-- Je ne comprends pas les énigmes; Je n'ai jamais su les deviner.

-- Vous voulez que je parle plus clairement? Montrez-moi la paume de votre main.

-- Je suppose qu'il faut la croiser avec de l'argent?

-- Certainement.»

Je lui donnai un schelling; elle le mit dans un vieux bas qu'elle retira de sa poche, et après l'avoir attaché, elle me dit d'ouvrir la main. J'obéis; elle l'approcha de sa figure et la regarda sans la toucher.

«Elle est trop fine, dit-elle, je ne puis rien faire d'une semblable main; elle n'a presque pas de lignes, et puis, que peut- on voir dans une paume? ce n'est pas là que la destinée est écrite.

-- Je vous crois, répondis-je.

-- Non, continua-t-elle, c'est sur la figure, sur le front, dans les yeux, dans les lignes de la bouche; agenouillez-vous et regardez-moi.

-- Ah! vous approchez de la vérité, répondis-je en obéissant; je serai bientôt forcée de vous croire.»

Je m'agenouillai à un demi-mètre d'elle; elle remua le feu, et le charbon jeta une vive clarté. Mais elle s'assit de manière à être encore plus dans l'ombre; moi seule j'étais éclairée.

«Je voudrais savoir avec quel sentiment vous êtes venue vers moi, me dit-elle après m'avoir examinée un instant; je voudrais savoir quelles pensées occupent votre esprit pendant les longues heures que vous passez dans ce salon, près de ces gens élégants qui s'agitent devant vous comme les ombres d'une lanterne magique: car entre vous et eux il n'y a pas plus de communication et de sympathie qu'entre des hommes et des ombres.

-- Je suis souvent fatiguée, quelquefois ennuyée, rarement triste.

-- Alors quelque espérance secrète vous soutient et murmure à votre oreille de belles promesses pour l'avenir.

-- Non; tout ce que j'espère, c'est de gagner assez d'argent pour pouvoir un jour établir une école dans une petite maison que je louerai.

-- Ces idées ne sont propres qu'à distraire votre imagination pendant que vous êtes assise dans le coin de la fenêtre; vous voyez que je connais vos habitudes.

-- Vous les aurez apprises par les domestiques.

-- Ah! vous croyez montrer de la pénétration; eh bien! à parler franchement, je connais ici quelqu'un, Mme Poole.»

Je tressaillis en entendant ce nom.

«Ah! ah! pensai-je, il y a bien vraiment quelle chose d'infernal dans tout ceci.

-- N'ayez pas peur, continua l'étrange Bohémienne, Mme Poole est une femme sûre, discrète et tranquille; on peut avoir confiance en elle. Mais pendant que vous êtes assise au coin de votre fenêtre, ne pensez-vous qu'à votre future école! Parmi tous ceux qui occupent les chaises ou les divans du salon, n'y en a-t-il aucun qui ait pour vous un intérêt actuel? n'étudiez-vous aucune figure? N'y en a-t-il pas une dont vous suivez les mouvements, au moins avec curiosité?

-- J'aime à observer toutes les figures et toutes les personnes.

-- Mais n'en remarquez-vous pas une plus particulièrement, ou même deux?

-- Oh! si, et bien souvent; lorsque les regards ou les gestes de deux personnes semblent raconter une histoire, j'aime à les regarder.

-- Quel est le genre d'histoire que vous préférez!

-- Oh! je n'ai pas beaucoup de choix; elles roulent presque toutes sur le même thème: l'amour, et promettent le même dénoûment: le mariage.

-- Et aimez-vous ce thème monotone?

-- Peu m'importe; cela m'est assez indifférent.

-- Cela vous est indifférent? Quand une femme jeune, belle, pleine de vie et de santé, charmante de beauté, douée de tous les avantages du rang et de la fortune, sourit à un homme, vous...

-- Eh bien!

-- Vous pensez peut-être...

-- Je ne connais aucun des messieurs ici; c'est à peine si j'ai échangé une parole avec l'un d'eux, et quant à ce que j'en pense, c'est facile à dire: quelques-uns me semblent dignes, respectables et d'un âge mur; d'autres jeunes, brillants, beaux et pleins de vie; mais certainement tous sont bien libres de recevoir les sourires de qui leur plaît, sans que pour cela je désire un seul instant être à la place des jeunes filles courtisées.

-- Vous ne connaissez pas les messieurs qui demeurent au château? Vous n'avez pas échangé un seul mot avec eux, dites-vous? Oserez- vous me soutenir que vous n'avez jamais parlé au maître de la maison?

-- Il n'est pas ici.

-- Remarque profonde, ingénieux jeu de mots! il est parti pour Millcote ce matin, et sera de retour ce soir ou demain; est-ce que cette circonstance vous empêcherait de le connaître?

-- Non, mais je ne vois pas le rapport qu'il y a entre M. Rochester et ce dont vous me parliez tout à l'heure.

-- Je vous parlais des dames qui souriaient aux messieurs, et dernièrement tant de sourires ont été versés dans les yeux de M. Rochester, que ceux-ci débordent comme des coupes trop pleines. Ne l'avez-vous pas remarqué?

-- M. Rochester a le droit de jouir de la société de ses hôtes.

-- Je ne vous questionne pas sur ses droits; mais n'avez-vous pas remarqué que, de tous ces petits drames qui se jouaient sous vos yeux, celui de M. Rochester était le plus animé?

-- L'avidité du spectateur excite la flamme de l'acteur.»

En disant ces mots, c'était plutôt à moi que je parlais qu'à la Bohémienne; mais la voix étrange, les manières, les discours de cette femme, m'avaient jetée dans une sorte de rêve; elle me lançait des sentences inattendues l'une après l'autre, jusqu'à ce qu'elle m'eût complètement déroutée. Je me demandais quel était cet esprit invisible qui, pendant des semaines, était resté près de mon coeur pour en étudier le travail et en écouter les pulsations.

«L'avidité du spectateur? répéta-t-elle; oui, M. Rochester est resté des heures prêtant l'oreille aux lèvres fascinantes qui semblaient si heureuses de ce qu'elles avaient à communiquer, et M. Rochester paraissait satisfait de cet hommage, et reconnaissant de la distraction qu'on lui accordait. Ah! vous avez remarqué cela?

-- Reconnaissant! je ne me rappelle pas avoir jamais vu sa figure exprimer la gratitude.

-- Vous l'avez donc analysée? qu'exprimait-elle alors?»

Je ne répondis pas.

«Vous y avez vu l'amour, n'est-ce pas? et, regardant dans l'avenir, vous avez vu M. Rochester marié et sa femme heureuse?

-- Non pas précisément; votre science vous fait quelquefois défaut.

-- Alors, que diable avez-vous vu?

-- N'importe; je venais vous interroger et non pas me confesser; c'est une chose connue que M. Rochester va se marier.

-- Oui, avec la belle Mlle Ingram.

-- Enfin!

-- Les apparences, en effet, semblent toutes annoncer ce mariage, et ce sera un couple parfaitement heureux, bien que, avec une audace qui mériterait un châtiment, vous sembliez en douter; il aimera cette femme noble, belle, spirituelle, accomplie en un mot. Quant à elle, il est probable qu'elle aime M. Rochester, ou du moins son argent; je sais qu'elle considère les domaines de M. Rochester comme dignes d'envie, quoique, Dieu me le pardonne, je lui ai dit tout à l'heure sur ce sujet quelque chose qui l'a rendue singulièrement grave; les coins de sa bouche se sont abaissés d'un demi pouce. Je conseillerai à son triste adorateur de faire attention; car si un autre vient se présenter avec une fortune plus brillante et moins embrouillée, c'en est fait de lui.

-- Je ne suis pas venue pour entendre parler de la fortune de M. Rochester, mais pour connaître ma destinée, et vous ne m'en avez encore rien dit.

-- Votre destinée est douteuse; quand j'examine votre figure, un trait en contredit un autre. La fortune a mis en réserve pour vous une riche moisson de bonheur; je le sais, je le savais avant de venir ici: car je l'ai moi-même vue faire votre part et la mettre de côté. Il dépend de vous d'étendre la main et de la prendre; et j'étudie votre visage pour savoir si vous le ferez. Agenouillez- vous encore sur le tapis.

-- Ne me gardez pas trop longtemps ainsi; le feu me brûle.»

Je m'agenouillai. Elle ne s'avança pas vers moi, mais elle se contenta de me regarder, en s'appuyant le dos sur sa chaise; puis elle se mit à murmurer:

«Voilà des yeux remplis de flamme et qui scintillent comme la rosée; ils sont doux et pleins de sentiment: mon jargon les fait sourire; ainsi donc ils sont susceptibles: les impressions se suivent rapidement dans leur transparent orbite; quand ils cessent de sourire, ils deviennent tristes: une lassitude, dont ils n'ont même pas conscience, appesantit leurs paupières; cela indique la mélancolie résultant de l'isolement: ils se détournent de moi, ils ne veulent pas être examinés plus longtemps; ils semblent nier, par leur regard moqueur, la vérité de mes découvertes, nier leur sensibilité et leur tristesse; mais cet orgueil et cette réserve me confirment dans mon opinion. Les yeux sont favorables.

«Quant à la bouche, elle se plaît quelquefois à rire; elle est disposée à raconter tout ce qu'a conçu le cerveau, mais elle reste silencieuse sur ce qu'a éprouvé le coeur; elle est mobile et flexible, et n'a jamais été destinée à l'éternel silence de la solitude; c'est une bouche faite pour parler beaucoup, sourire souvent, et avoir pour interlocuteur un être aimé. Elle aussi est propice.

«Dans le front seulement, je vois un ennemi de l'heureuse destinée que j'ai prédite. Ce front a l'air de dire: «Je peux vivre seule, si ma dignité et les circonstances l'exigent; je n'ai pas besoin de vendre mon âme pour acheter le bonheur; j'ai un trésor intérieur, né avec moi, qui saura me faire vivre si les autres joies me sont refusées, ou s'il faut les acheter à un prix que je ne puis donner; ma raison est ferme et tient les rênes; elle ne laissera pas mes sentiments se précipiter dans le vide; la passion pourra crier avec fureur, en vraie païenne qu'elle est; les désirs pourront inventer une infinité de choses vaines, mais le jugement aura toujours le dernier mot, et sera chargé de voter toute décision. L'ouragan, les tremblements de terre et le feu pourront passer près de moi; mais j'écouterai toujours la douce voix qui interprète les volontés de la conscience.»

Le front a raison, continua la Bohémienne, et sa déclaration sera respectée; oui, j'ai fait mon plan et je le crois bon: car, en le formant, j'ai écouté le cri de la conscience et les conseils de la raison. Je sais combien vite la jeunesse se fanerait et la fleur périrait, si dans la coupe de joie se trouvait mélangée une seule goutte de honte ou de remords!

«Je ne veux ni sacrifice, ni ruine, ni tristesse; je désire élever et non détruire; mériter la reconnaissance, et non pas faire couler le sang et les larmes. Ma moisson sera douée, et se fera au milieu de la joie et des sourires! Mais je m'égare dans un ravissant délire. Oh! je voudrais prolonger cet instant indéfiniment, mais je n'ose pas; jusqu'ici, je me suis entièrement dominé; j'ai agi comme j'avais dessein d'agir; mais, si je continuais, l'épreuve pourrait être au-dessus de mes forces. Debout, mademoiselle Eyre, et laissez-moi; la comédie est jouée!»

Étais-je endormie ou éveillée? Avais-je rêvé, et mon rêve continuait-il encore? La voix de la vieille femme était changée; son accent, ses gestes, m'étaient aussi familiers que ma propre figure; je connaissais son langage aussi bien que le mien; je me levai, mais je ne partis pas. Je la regardais; j'attisai le feu pour la mieux voir, mais elle ramena son chapeau et son mouchoir plus près de son visage et me fit signe de m'éloigner; la flamme éclairait la main qu'elle étendait; mes soupçons étaient éveillés; j'examinai cette main: ce n'était pas le membre flétri d'une vieille femme, mais une main potelée, souple, et des doigts ronds et doux; un large anneau brillait au petit doigt. Je m'avançai pour la regarder, et j'aperçus une pierre que j'avais vue cent fois déjà; je contemplai de nouveau la figure, qui ne se détourna plus de moi; au contraire, le chapeau avait été jeté en arrière, ainsi que le mouchoir, et la tête était dirigée de mon côté.

«Eh bien, Jane, me reconnaissez-vous? demanda la voix familière.

-- Retirez ce manteau rouge, monsieur, et alors...

-- Il y a un noeud, aidez-moi.

-- Cassez le cordon, monsieur.

-- Eh bien donc! loin de moi, vêtements d'emprunt! et M. Rochester s'avança, débarrassé de son déguisement.

-- Mais, monsieur, quelle étrange idée avez-vous eue là?

-- J'ai bien joué mon rôle; qu'en pensez-vous?

-- Il est probable que vous vous en êtes fort bien acquitté avec les dames.

-- Et pas avec vous?

-- Avec moi, vous n'avez pas joué le rôle d'une Bohémienne.

-- Quel rôle ai-je donc joué? suis-je resté moi-même?

-- Non, vous avez joué un rôle étrange; vous avez cherché à me dérouter; voua avez dit des choses qui n'ont pas de sens, pour m'en faire dire également; c'est tout au plus bien de votre part, monsieur.

-- Me pardonnez-vous? Jane.

-- Je ne puis pas vous le dire avant d'y avoir pensé; si, après mûre réflexion, je vois que vous ne m'avez pas fait tomber dans de trop grandes absurdités, j'essayerai d'oublier: mais ce n'était pas bien à vous de faire cela.

-- Oh! vous avez été très sage, très prudente et très sensible.»

Je réfléchis à tout ce qui s'était passé et je me rassurai; car j'avais été sur mes gardes depuis le commencement de l'entretien: je soupçonnais quelque chose; je savais que les Bohémiennes et les diseuses de bonne aventure ne s'exprimaient pas comme cette prétendue vieille femme; j'avais remarqué sa voix feinte, son soin à cacher ses traits; j'avais aussitôt pensé à Grace Poole, cette énigme vivante, ce mystère des mystères; mais je n'avais pas un instant songé à M. Rochester.

«Eh bien! me dit-il, à quoi rêvez-vous? Que signifie ce grave sourire?

-- Je m'étonne de ce qui s'est passé, et je me félicite de la conduite que j'ai tenue, monsieur; mais il me semble que vous m'avez permis de me retirer.

-- Non, restez un moment, et dites-moi ce qu'on fait dans le salon.

-- Je pense qu'on parle de la Bohémienne.

-- Asseyez-vous et racontez-moi ce qu'on en disait.

-- Je ferais mieux de ne pas rester longtemps, monsieur, il est près de onze heures; savez-vous qu'un étranger est arrivé ici ce matin?

-- Un étranger! qui cela peut-il être? je n'attendais personne. Est-il parti?

-- Non; il dit qu'il vous connaît depuis longtemps et qu'il peut prendre la liberté de s'installer au château jusqu'à votre retour.

-- Diable! a-t-il donné son nom?

-- Il s'appelle Mason, monsieur; il vient des Indes Occidentales, de la Jamaïque, je crois.»

M. Rochester était debout près de moi; il m'avait pris la main, comme pour me conduire à une chaise: lorsque j'eus fini de parler, il me serra convulsivement le poignet; ses lèvres cessèrent de sourire; on eût dit qu'il avait été subitement pris d'un spasme.

«Mason, les Indes Occidentales! dit-il du ton d'un automate qui ne saurait prononcer qu'une seule phrase; Mason, les Indes Occidentales!» répéta-t-il trois fois. Il murmura ces mêmes mots, devenant de moment en moment plus pâle; il semblait savoir à peine ce qu'il faisait.

«Êtes-vous malade, monsieur? demandai-je.

-- Jane! Jane! j'ai reçu un coup, j'ai reçu un coup! et il chancela.

-- Oh! appuyez-vous sur moi, monsieur.

-- Jane, une fois déjà vous m'avez offert votre épaule; donnez-la- moi aujourd'hui encore.

-- Oui, monsieur, et mon bras aussi.»

Il s'assit et me fit asseoir à côté de lui; il prit ma main dans les siennes et la caressa en me regardant; son regard était triste et troublé.

«Ma petite amie, dit-il, je voudrais être seul avec vous dans une île bien tranquille, où il n'y aurait plus ni trouble, ni danger, ni souvenirs hideux.

-- Puis-je vous aider, monsieur? je donnerais ma vie pour vous servir.

-- Jane, si j'ai besoin de vous, ce sera vers vous que j'irai. Je vous le promets.

-- Merci, monsieur; dites-moi ce qu'il y a à faire, et j'essayerai du moins.

-- Eh bien, Jane, allez me chercher un verre de vin dans la salle à manger. On doit être à souper; vous me direz si Mason est avec les autres et ce qu'il fait.

J'y allai et je trouvai tout le monde réuni dans la salle à manger pour le souper, ainsi que me l'avait annoncé M. Rochester. Mais personne ne s'était mis à table; le souper avait été arrangé sur le buffet, les invités avaient pris ce qu'ils voulaient et s'étaient réunis en groupe, portant leurs assiettes et leurs verres dans leurs mains. Tout le monde riait; la conversation était générale et animée. M. Mason, assis près du feu, causait avec le colonel et Mme Dent; il semblait aussi gai que les autres. Je remplis un verre de vin; Mlle Ingram me regarda d'un air sévère; elle pensait probablement que j'étais bien audacieuse de prendre cette liberté; je retournai ensuite dans la bibliothèque.

L'extrême pâleur de M. Rochester avait disparu; il avait l'air triste, mais ferme; il prit le verre de mes mains et s'écria:

«À votre santé, esprit bienfaisant!»

Après avoir bu le vin, il me rendit le verre et me dit:

«Eh bien, Jane, que font-ils?

-- Ils rient et ils causent, monsieur.

-- Ils n'ont pas l'air grave et mystérieux, comme s'ils avaient entendu quelque chose d'étrange?

-- Pas le moins du monde; ils sont au contraire pleins de gaieté.

-- Et Mason?

-- Rit comme les autres.

-- Et si, au moment où j'entrerai dans le salon, tous se précipitaient vers moi pour m'insulter, que feriez-vous, Jane?

-- Je les renverrais de la chambre, si je pouvais, monsieur.»

Il sourit à demi.

«Mais, continua-t-il, si, quand je m'avancerai vers mes convives pour les saluer, ils me regardent froidement, se mettent à parler bas et d'un ton railleur; si enfin ils me quittent tous l'un après l'autre, les suivrez-vous, Jane?

-- Je ne pense pas, monsieur; je trouverai plus de plaisir à rester avec vous.

-- Pour me consoler?

-- Oui, monsieur; pour vous consoler autant qu'il serait en mon pouvoir.

-- Et s'ils lançaient sur vous l'anathème, pour m'être restée fidèle?

-- Il est probable que je ne comprendrais rien à leur anathème, et en tout cas je n'y ferais point attention.

-- Alors vous pourriez braver l'opinion pour moi?

-- Oui, pour vous, ainsi que pour tous ceux de mes amis qui, comme vous, sont dignes de mon attachement.

-- Eh bien, retournez dans le salon; allez tranquillement vers M. Mason et dites-lui tout bas que M. Rochester est arrivé et désire le voir; puis vous le conduirez ici et vous nous laisserez seuls.

-- Oui, monsieur.»

Je fis ce qu'il m'avait demandé; tout le monde me regarda en me voyant passer ainsi au milieu du salon; je m'acquittai de mon message envers M. Mason, et, après l'avoir conduit à M. Rochester, je remontai dans ma chambre.

Il était tard et il y avait déjà quelque temps que j'étais couchée lorsque j'entendis les habitants du château rentrer dans leurs chambres; je distinguai la voix de M. Rochester qui disait:

«Par ici, Mason; voilà votre chambre.»

Il parlait gaiement, ce qui me rassura tout à fait, et je m'endormis bientôt.

CHAPITRE XX

J'avais oublié de fermer mon rideau et de baisser ma jalousie; la nuit était belle, la lune pleine et brillante, et, lorsque ses rayons vinrent frapper sur ma fenêtre, leur éclat, que rien ne voilait, me réveilla. J'ouvris les yeux et je regardai cette belle lune d'un blanc d'argent et claire comme le cristal: c'était magnifique, mais trop solennel; je me levai à demi et j'étendis le bras pour fermer le rideau.

Mais, grand Dieu! quel cri j'entendis tout à coup!

Un son aigu, sauvage, perçant, qui retentit d'un bout à l'autre de Thornfield, venait de briser le silence et le repos de la nuit.

Mon pouls s'arrêta; mon coeur cessa de battre; mon bras étendu se paralysa. Mais le cri ne fut pas renouvelé; du reste, aucune créature humaine n'aurait pu répéter deux fois de suite un semblable cri; non, le plus grand condor des Andes n'aurait pas pu, deux fois de suite, envoyer un pareil hurlement vers le ciel: il fallait bien se reposer, avant de renouveler un tel effort.

Le cri était parti du troisième; il sortait de la chambre placée au-dessus de la mienne. Je prêtai l'oreille, et j'entendis une lutte, une lutte qui devait être terrible, à en juger d'après le bruit; une voix à demi étouffée cria trois fois de suite:

«Au secours! au secours! Personne ne viendra-t-il?» continuait la voix; et pendant que le bruit des pas et de la lutte continuait à se faire entendre, je distinguai ces mots: «Rochester, Rochester, venez, pour l'amour de Dieu!»

Une porte s'ouvrit; quelqu'un se précipita dans le corridor; j'entendis les pas d'une nouvelle personne dans la chambre où se passait la lutte; quelque chose tomba à terre, et tout rentra dans le silence.

Je m'étais habillée, bien que mes membres tremblassent d'effroi. Je sortis de ma chambre; tout le monde s'était levé, on entendait dans les chambres des exclamations et des murmures de terreur; les portes s'ouvrirent l'une après l'autre, et le corridor fut bientôt plein; les dames et les messieurs avaient quitté leurs lits.

«Eh! qu'y a-t-il? disait-on. Qui est-ce qui est blessé? Qu'est-il arrivé? Allez chercher une lumière. Est-ce le fou, ou sont-ce des voleurs? Où faut-il courir?

Sans le clair de lune on aurait été dans une complète obscurité; tous couraient çà et là et se pressaient l'un contre l'autre, quelques-uns sanglotaient, d'autres tremblaient; la confusion était générale.

«Où diable est Rochester? s'écria le colonel Dent; je ne puis pas le trouver dans son lit.

-- Me voici, répondit une voix; rassurez-vous tous, je viens.»

La porte du corridor s'ouvrit et M. Rochester s'avança avec une chandelle; il descendait de l'étage supérieur; quelqu'un courut à lui et lui saisit le bras: c'était Mlle Ingram.

«Quel est le terrible événement qui vient de se passer? dit-elle; parlez et ne nous cachez rien.

-- Ne me jetez pas par terre et ne m'étranglez pas! répondit-il; car les demoiselles Eshton se pressaient contre lui, et les deux douairières, avec leurs amples vêtements blancs, s'avançaient à pleines voiles. Il n'y a rien! s'écria-t-il; c'est bien du bruit pour peu de chose; mesdames, retirez-vous, ou vous allez me rendre terrible.»

Et, en effet, son regard était terrible; ses yeux noirs étincelaient; faisant un effort pour se calmer, il ajouta:

«Une des domestiques a eu le cauchemar, voilà tout; elle est irritable et nerveuse; elle a pris son rêve pour une apparition ou quelque chose de semblable, et a eu peur. Mais, maintenant, retournez dans vos chambres; je ne puis pas aller voir ce qu'elle devient, avant que tout soit rentré dans l'ordre et le silence. Messieurs, ayez la bonté de donner l'exemple aux dames; mademoiselle Ingram, je suis persuadé que vous triompherez facilement de vos craintes; Amy et Louisa, retournez dans vos nids comme deux petites tourterelles; mesdames, dit-il, en s'adressant aux douairières, si vous restez plus longtemps dans ce froid corridor, vous attraperez un terrible rhume.»

Et ainsi, tantôt flattant et tantôt ordonnant, il s'efforça de renvoyer chacun dans sa chambre. Je n'attendis pas son ordre pour me retirer; j'étais sortie sans que personne me remarquât, je rentrai de même.

Mais je ne me recouchai pas; au contraire, j'achevai de m'habiller. Le bruit et les paroles qui avaient suivi le cri n'avaient probablement été entendus que par moi; car ils venaient de la chambre au-dessus de la mienne, et je savais bien que ce n'était pas le cauchemar d'une servante qui avait jeté l'effroi dans toute la maison: je savais que l'explication donnée par M. Rochester n'avait pour but que de tranquilliser ses hôtes. Je m'habillai pour être prête en tout cas; je restai longtemps assise devant la fenêtre, regardant les champs silencieux, argentés par la lune, et attendant je ne sais trop quoi. Il me semblait que quelque chose devait suivre ce cri étrange et cette lutte.

Pourtant le calme revint; tous les murmures s'éteignirent graduellement, et, au bout d'une heure, Thornfield était redevenu silencieux comme un désert; la nuit et le sommeil avaient repris leur empire.

La lune était au moment de disparaître; ne désirant pas rester plus longtemps assise au froid et dans l'obscurité, je quittai la fenêtre, et, marchant aussi doucement que possible sur le tapis, je me dirigeai vers mon lit pour m'y coucher tout habillée; au moment où j'allais retirer mes souliers, une main frappa légèrement à ma porte.

«A-t-on besoin de moi? demandai-je.

-- Êtes-vous levée? me répondit la voix que je m'attendais bien à entendre, celle de M. Rochester.

-- Oui, monsieur.

-- Et habillée?

-- Oui.

-- Alors, venez vite.»

J'obéis. M. Rochester était dans le corridor, tenant une lumière à la main.

«J'ai besoin de vous, dit-il, venez par ici; prenez votre temps et ne faites pas de bruit.»

Mes pantoufles étaient fines, et sur le tapis on n'entendait pas plus mes pas que ceux d'une chatte. M. Rochester traversa le corridor du second, monta l'escalier, et s'arrêta sur le palier du troisième étage, si lugubre à mes yeux; je l'avais suivi et je me tenais à côté de lui.

«Avez-vous une éponge dans votre chambre? me demanda-t-il très bas.

-- Oui, monsieur.

-- Avez-vous des sels volatiles?

-- Oui.

-- Retournez chercher ces deux choses.»

Je retournai dans ma chambre; je pris l'éponge et les sels, et je remontai l'escalier; il m'attendait et tenait une clef à la main. S'approchant de l'une des petites portes, il y plaça la clef; puis, s'arrêtant, il s'adressa de nouveau à moi, et me dit:

«Pourrez-vous supporter la vue du sang?

-- Je le pense, répondis-je; mais je n'en ai pas encore fait l'épreuve.»

Lorsque je lui répondis, je sentis en moi un tressaillement, mais ni froid ni faiblesse.

«Donnez-moi votre main, dit-il; car je ne peux pas courir la chance de vous voir vous évanouir.»

Je mis mes doigts dans les siens.

«Ils sont chauds et fermes.» dit-il; puis, tournant la clef, il ouvrit la porte.

Je me rappelai avoir vu la chambre où me fit entrer M. Rochester, lorsque Mme Fairfax m'avait montré la maison. Elle était tendue de tapisserie; mais cette tapisserie était alors relevée dans un endroit et mettait à découvert une porte qui, autrefois, était cachée; la porte était ouverte et menait dans une chambre éclairée, d'où j'entendis sortir des sons ressemblant à des cris de chiens qui se disputent. M. Rochester, après avoir posé la chandelle à côté de moi, me dit d'attendre une minute, et il entra dans la chambre; son entrée fut saluée par un rire bruyant qui se termina par l'étrange «ah! ah!» de Grace Poole. Elle était donc là, et M. Rochester faisait quelque arrangement avec elle; j'entendis aussi une voix faible qui parlait à mon maître. Il sortit et ferma la porte derrière lui.

«C'est ici. Jane,» me dit-il.

Et il me fit passer de l'autre côté d'un grand lit dont les rideaux fermés cachaient une partie de la chambre; un homme était étendu sur un fauteuil placé près du lit. Il paraissait tranquille et avait la tête appuyée; ses yeux étaient fermés. M Rochester approcha la chandelle, et, dans cette figure pâle et inanimée, je reconnus M. Mason; je vis également que le linge qui recouvrait un de ses bras et un de ses côtés était souillé de sang.

«Prenez la chandelle!» me dit M. Rochester, et je le fis; il alla chercher un vase plein d'eau, et me pria de le tenir; j'obéis.

Il prit alors l'éponge, la trempa dans l'eau, et inonda ce visage semblable à celui d'un cadavre. Il me demanda mes sels et les fit respirer à M. Mason, qui, au bout de peu de temps, ouvrant les yeux, fit entendre une espèce de grognement; M. Rochester écarta la chemise du blessé, dont le bras et l'épaule étaient enveloppés de bandages, et il étancha le sang qui continuait à couler.

«Y a-t-il un danger immédiat? murmura M. Mason.

-- Bah! une simple égratignure! ne soyez pas si abattu, montrez que vous êtes un homme. Je vais aller chercher moi-même un chirurgien, et j'espère que vous pourrez partir demain matin. Jane! continua-t-il.

-- Monsieur?

-- Je suis forcé de vous laisser ici une heure ou deux; vous étancherez le sang comme vous me l'avez vu faire, quand il recommencera à couler; s'il s'évanouit, vous porterez à ses lèvres ce verre d'eau que vous voyez là, et vous lui ferez respirer vos sels; vous ne lui parlerez sous aucun prétexte, et vous, Richard, si vous prononcez une parole, vous risquez votre vie; si vous ouvrez les lèvres, si vous remuez un peu, je ne réponds plus de rien.»

Le pauvre homme fit de nouveau entendre sa plainte; il n'osait pas remuer. La crainte de la mort, ou peut-être de quelque autre chose, semblait le paralyser. M. Rochester plaça l'éponge entre mes mains, et je me mis à étancher le sang comme lui; il me regarda faire une minute et me dit:

«Rappelez-vous bien: ne dites pas un mot!»

Puis il quitta la chambre.

J'éprouvai une étrange sensation lorsque la clef cria dans la serrure et que je n'entendis plus le bruit de ses pas.

J'étais donc au troisième, enfermée dans une chambre mystérieuse, pendant la nuit, et ayant devant les yeux le spectacle d'un homme pâle et ensanglanté; et l'assassin était séparé de moi par une simple porte; voilà ce qu'il y avait de plus terrible: le reste, je pouvais le supporter; mais je tremblais à la pensée de voir Grace Poole se précipiter sur moi.

Et pourtant il fallait rester à mon poste, regarder ce fantôme, ces lèvres bleuâtres auxquelles il était défendu de s'ouvrir; ces yeux tantôt fermés, tantôt errant autour de la chambre, tantôt se fixant sur moi, mais toujours sombres et vitreux; il fallait sans cesse plonger et replonger ma main dans cette eau mêlée de sang et laver une blessure qui coulait toujours. Il fallait voir la chandelle, que personne ne pouvait moucher, répandre sur mon travail sa lueur lugubre. Les ombres s'obscurcissaient sur la vieille tapisserie, sur les rideaux du lit, et flottaient étrangement au-dessus des portes de la grande armoire que j'avais en face de moi; cette armoire était divisée en douze panneaux, dans chacun desquels se trouvait une tête d'apôtre enfermée comme dans une châsse; au-dessus de ces douze têtes on apercevait un crucifix d'ébène et un Christ mourant.

Selon les mouvements de la flamme vacillante, c'était tantôt saint Luc à la longue barbe qui penchait son front, tantôt saint Jean dont les cheveux paraissaient flotter, soulevés par le vent; quelquefois la figure infernale de Judas semblait s'animer pour prendre la forme de Satan lui-même.

Et, au milieu de ces lugubres tableaux, j'écoutais toujours si je n'entendrais pas remuer cette femme enfermée dans la chambre voisine; mais on eût dit que, depuis la visite de M. Rochester, un charme l'avait rendue immobile; pendant toute la nuit, je n'entendis que trois sons à de longs intervalles: un bruit de pas, un grognement semblable à celui d'un chien hargneux, et un profond gémissement.

Mais j'étais accablée par mes propres pensées: quel était ce criminel enfermé dans cette maison, et que le maître du château ne pouvait ni chasser ni soumettre? quel était ce mystère qui se manifestait tantôt par le feu, tantôt par le sang, aux heures les plus terribles de la nuit? Quelle était cette créature qui, sous la forme d'une femme, prenait la voix d'un démon railleur, ou faisait entendre le cri d'un oiseau de proie à la recherche d'un cadavre?

Et cet homme sur lequel j'étais penchée, ce tranquille étranger, comment se trouvait-il enveloppé dans ce tissu d'horreurs? Pourquoi la furie s'était-elle précipitée sur lui? Pourquoi, à cette heure où il aurait dû être couché, était-il venu dans cette partie de la maison? J'avais entendu M. Rochester lui assigner une chambre en bas; pourquoi était-il monté? Qui l'avait amené ici et pourquoi supportait-il avec tant de calme une violence ou une trahison? Pourquoi acceptait-il si facilement le silence que lui imposait M. Rochester, et pourquoi M. Rochester le lui imposait- il? Son hôte venait d'être outragé; quelque temps auparavant on avait comploté contre sa propre vie, et il voulait que ces deux attaques restassent dans le secret. Je venais de voir M. Mason se soumettre à M. Rochester; grâce à sa volonté impétueuse, mon maître avait su s'emparer du créole inerte; les quelques mots qu'ils avaient échangés me l'avaient prouvé: il était évident que dans leurs relations précédentes les dispositions passives de l'un avaient subi l'influence de l'active énergie de l'autre D'où venait donc le trouble de M. Rochester, lorsqu'il apprit l'arrivée de M. Mason? Pourquoi le seul nom de cet homme sans volonté, qu'un seul mot faisait plier comme un enfant, pourquoi ce nom avait-il produit sur M. Rochester l'effet d'un coup de tonnerre sur un chêne?

Je ne pouvais point oublier son regard et sa pâleur lorsqu'il murmura: «Jane, j'ai reçu un coup!» Je ne pouvais pas oublier le tremblement de son bras, lorsqu'il l'appuya sur mon épaule, et ce n'était pas peu de chose qui pouvait affaisser ainsi l'âme résolue et le corps vigoureux de M. Rochester.

«Quand reviendra-t-il donc?» me demandai-je; car la nuit avançait, et mon malade continuait à perdre du sang, à se plaindre et à s'affaiblir; aucun secours n'arrivait, et le jour tardait à venir. Bien des fois j'avais porté le verre aux lèvres pâles de Mason et je lui avais fait respirer les sels; mes efforts semblaient vains: la souffrance physique, la souffrance morale, la perte du sang, ou plutôt ces trois choses réunies, amoindrissaient ses forces d'instant en instant; ses gémissements, son regard à la fois faible et égaré, me faisaient craindre de le voir expirer, et je ne devais même pas lui parler. Enfin, la chandelle mourut; au moment où elle s'éteignit, j'aperçus sur la fenêtre les lignes d'une lumière grisâtre: c'était le matin qui approchait. Au même instant, j'entendis Pilote aboyer dans la cour. Je me sentis renaître, et mon espérance ne fut pas trompée; cinq minutes après, le bruit d'une clef dans la serrure m'avertit que j'allais être relevée de garde; du reste, je n'aurais pas pu continuer plus de deux heures; bien des semaines semblent courtes auprès de cette seule nuit.

M. Rochester entra avec le chirurgien.

«Maintenant, Carter, dépêchez-vous, dit M. Rochester au médecin; vous n'avez qu'une demi-heure pour panser la blessure, mettre les bandages et descendre le malade.

-- Mais est-il en état de partir?

-- Sans doute, ce n'est rien de sérieux; il est nerveux, il faudra exciter son courage. Venez et mettez-vous à l'oeuvre.»

M. Rochester tira le rideau et releva la jalousie, afin de laisser entrer le plus de jour possible; je fus étonnée et charmée de voir que l'aurore était si avancée. Des rayons roses commençaient à éclairer l'orient; M. Rochester s'approcha de M. Mason, qui était déjà entre les mains du chirurgien.

«Comment vous trouvez-vous maintenant, mon ami? demanda-t-il.

-- Je crois qu'elle m'a tué, répondit-il faiblement.

-- Pas le moins du monde; allons, du courage! c'est à peine si vous vous en ressentirez dans quinze jours; vous avez perdu un peu de sang et voilà tout. Carter, affirmez-lui qu'il n'y a aucun danger.

-- Oh! je puis le faire en toute sûreté de conscience, dit Carter, qui venait de détacher les bandages; seulement, si j'avais été ici un peu plus tôt, il n'aurait pas perdu tant de sang. Mais qu'est- ce que ceci? La chair de l'épaule est déchirée, et non pas seulement coupée; cette blessure n'a pas été faite avec un couteau: il y a eu des dents là.

-- Oui, elle m'a mordu, murmura-t-il; elle me déchirait comme une tigresse, lorsque Rochester lui a arraché le couteau des mains.

-- Vous n'auriez pas dû céder, dit M. Rochester, vous auriez dû lutter avec elle tout de suite.

-- Mais que faire dans de semblables circonstances? répondit Mason. Oh! c'était horrible, ajouta-t-il en frémissant, et je ne m'y attendais pas; elle avait l'air si calme au commencement!

-- Je vous avais averti, lui répondit son ami; je vous avais dit de vous tenir sur vos gardes lorsque vous approcheriez d'elle; d'ailleurs vous auriez bien pu attendre jusqu'au lendemain, et alors j'aurais été avec vous: c'était folie que de tenter une entrevue la nuit et seul.

-- J'espérais faire du bien.

-- Vous espériez, vous espériez! cela m'impatiente de vous entendre parler ainsi. Du reste, vous avez assez souffert et vous souffrirez encore assez pour avoir négligé de suivre mon conseil; aussi je ne dirai plus rien. Carter, dépêchez-vous, le soleil sera bientôt levé, et il faut qu'il parte.

-- Tout de suite, monsieur. J'ai fini avec l'épaule; mais il faut que je regarde la blessure du bras; là aussi je vois la trace de ses dents.

-- Elle a sucé le sang, répondit Mason; elle prétendait qu'elle voulait retirer tout le sang de mon coeur.»

Je vis M. Rochester frissonner; une forte expression de dégoût, d'horreur et de haine, contracta son visage, mais il se contenta de dire:

«Taisez-vous, Richard; oubliez ce qu'elle a fait et n'en parlez jamais.

-- Je voudrais pouvoir oublier, répondit-il.

-- Vous oublierez quand vous aurez quitté ce pays, quand vous serez de retour aux Indes Occidentales; vous supposerez qu'elle est morte, ou plutôt vous ferez mieux de ne pas penser du tout à elle.

-- Impossible d'oublier cette nuit!

-- Non, ce n'est point impossible. Ayez un peu d'énergie; il y a deux heures vous vous croyiez mort, et maintenant vous êtes vivant et vous parlez. Carter a fini avec vous, ou du moins à peu près, et dans un instant vous allez être habillé. Jane, me dit-il en se tournant vers moi pour la première fois depuis son arrivée, prenez cette clef, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du haut de ma commode, prenez-y une chemise propre et une cravate; apportez-les et dépêchez-vous.»

Je partis; je cherchai le meuble qu'il m'avait indiqué; j'y trouvai ce qu'il me demandait et je l'apportai.

«Maintenant, allez de l'autre côté du lit pendant que je vais l'habiller, me dit M. Rochester; mais ne quittez pas la chambre nous pourrons avoir encore besoin de vous.»

J'obéis.

«Avez-vous entendu du bruit lorsque vous êtes descendue, Jane? demanda M. Rochester.

-- Non, monsieur; tout était tranquille.

-- Il faudra bientôt partir, Dick; cela vaudra mieux, tant pour votre sûreté que pour celle de cette pauvre créature qui est enfermée là. J'ai lutté longtemps pour que rien ne fût connu, et je ne voudrais pas voir tous mes efforts rendus vains. Carter, aidez-le à mettre son gilet. Où avez-vous laissé votre manteau doublé de fourrure? je sais que vous ne pouvez pas faire un mille sans l'avoir dans notre froid climat. Il est dans votre chambre. Jane, descendez dans la chambre de M. Mason, celle qui est à côté de la mienne, et apportez le manteau que vous y trouverez.»

Je courus de nouveau, et je revins bientôt, portant un énorme manteau garni de fourrure.

«Maintenant j'ai encore une commission à vous faire faire, me dit mon infatigable maître. Quel bonheur, Jane, que vous ayez des souliers de velours! un messager moins léger ne me servirait à rien; en bien donc, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du milieu de ma toilette, et vous y trouverez une petite fiole et un verre que vous m'apporterez.»

Je partis et je rapportai ce qu'on m'avait demandé.

«C'est bien. Maintenant, docteur, je vais administrer à notre malade une potion dont je prends toute la responsabilité sur moi. J'ai eu ce cordial à Rome, d'un charlatan italien que vous auriez roué de coups, Carter; c'est une chose qu'il ne faut pas employer légèrement, mais qui est bonne dans des occasions comme celle-ci. Jane, un peu d'eau.»

Je remplis la moitié du petit verre.

«Cela suffit; maintenant mouillez le bord de la fiole.»

Je le fis, et il versa douze gouttes de la liqueur rouge dans le verre qu'il présenta à Mason.

«Buvez, Richard, dit-il; cela vous donnera du courage pour une heure au moins.

-- Mais cela me fera mal; c'est une liqueur irritante.

-- Buvez, buvez.»

M. Mason obéit, parce qu'il était impossible de résister. Il était habillé; il me parut bien pâle encore; mais il n'était plus souillé de sang. M. Rochester le fit asseoir quelques minutes lorsqu'il eut avalé le cordial, puis il le prit par le bras.

«Maintenant, dit-il, je suis persuadé que vous pourrez vous tenir debout; essayez.»

Le malade se leva.

«Carter, soutenez-le sous l'autre bras. Voyons, Richard, soyez courageux; tâchez de marcher. Voilà qui va bien.

-- Je me sens mieux, dit Mason.

-- J'en étais sûr. Maintenant, Jane, descendez avant nous; ouvrez la porte de côté; dites au postillon que vous trouverez dans la cour ou bien dehors, car je lui ai recommandé de ne pas faire rouler sa voiture sur le pavé, dites-lui de se tenir prêt, que nous arrivons; si quelqu'un est déjà debout, revenez au bas de l'escalier et toussez un peu.»

Il était cinq heures et demie et le soleil allait se lever; néanmoins la cuisine était encore sombre et silencieuse; la porte de côté était fermée; je l'ouvris aussi doucement que possible, et j'entrai dans la cour que je trouvai également tranquille: mais les portes étaient toutes grandes ouvertes, et dehors je vis une chaise de poste attelée et le cocher assis sur son siège. Je m'approchai de lui et je lui dis que les messieurs allaient venir; puis je regardai et j'écoutai attentivement. L'aurore répandait son calme partout; les rideaux des fenêtres étaient encore fermés dans les chambres des domestiques; les petits oiseaux commençaient à sautiller sur les arbres du verger tout couverts de fleurs, et dont les branches retombaient en blanches guirlandes sur les murs de la cour; de temps en temps, les chevaux frappaient du pied dans les écuries; tout le reste était tranquille. Je vis alors apparaître les trois messieurs. Mason, soutenu par M. Rochester et le médecin, semblait marcher assez facilement; ils l'aidèrent à monter dans la voiture, et Carter y entra également.

«Prenez soin de lui, dit M. Rochester au chirurgien; gardez-le chez vous jusqu'à ce qu'il soit tout à fait bien; j'irai dans un ou deux jours savoir de ses nouvelles. Comment vous trouvez-vous maintenant, Richard?

-- L'air frais me ranime, Fairfax.

-- Laissez la fenêtre ouverte de son côté, Carter; il n'y a pas de vent. Adieu, Dick.

-- Fairfax!

-- Que voulez-vous?

-- Prenez bien soin d'elle; traitez-la aussi tendrement que possible; faites...»

Il s'arrêta et fondit en larmes.

«Jusqu'ici j'ai fait tout ce que j'ai pu et je continuerai, répondit-il; puis il ferma la portière et la voiture partit. Et pourtant, plût à Dieu que tout ceci fût finit» ajouta M. Rochester, en fermant les portes de la cour.

Puis il se dirigea lentement et d'un air distrait vers une porte donnant dans le verger; supposant qu'il n'avait plus besoin de moi, j'allais rentrer, lorsque je l'entendis m'appeler: il avait ouvert la porte et m'attendait.

«Venez respirer l'air frais pendant quelques instants, dit-il. Ce château est une vraie prison; ne le trouvez-vous pas?

-- Il me semble très beau, monsieur.

-- Le voile de l'inexpérience recouvre vos yeux, répondit-il, vous voyez tout à travers un miroir enchanté; vous ne remarquez pas que les dorures sont misérables, les draperies de soie semblables à des toiles d'araignée, les marbres mesquins, les boiseries faites avec des copeaux de rebut et de grossières écorces d'arbres. Ici, dit-il en montrant l'enclos où nous venions d'entrer, ici, tout est frais, doux et pur.

Il marchait dans une avenue bordée de buis; d'un côté, se voyaient des poiriers, des pommiers et des cerisiers; de l'autre, des oeillets de poète, des primeroses, des pensées des aurones, des aubépines et des herbes odoriférantes; elles étaient aussi belles qu'avaient pu les rendre le soleil et les ondées d'avril suivis d'un beau matin de printemps; le soleil perçait à l'orient, faisait briller la rosée sur les arbres du verger, et dardait ses rayons dans l'allée solitaire où nous nous promenions.

«Jane, voulez-vous une fleur?» me demanda M. Rochester.

Et il cueillit une rose à demi épanouie, la première du buisson et me l'offrit.

«Merci, monsieur, répondis-je.

-- Aimez-vous le lever du soleil, Jane? ce ciel couvert de nuages légers qui disparaîtront avec le jour? aimez-vous cet air embaumé?

-- Oh! oui, monsieur, j'aime tout cela.

-- Vous avez passé une nuit étrange, Jane.

-- Très étrange, monsieur.

-- Cela vous a rendue pâle; avez-vous eu peur quand je vous ai laissée seule avec Mason?

-- Oui, j'avais peur de voir sortir quelqu'un de la chambre du fond.

-- Mais j'avais fermé la porte, et j'avais la clef dans ma poche; j'aurais été un berger bien négligent, si j'avais laissé ma brebis, ma brebis favorite, à la portée du loup; vous étiez en sûreté.

-- Grace Poole continuera-t-elle à demeurer ici, monsieur?

-- Oh! oui; ne vous creusez pas la tête sur son compte, oubliez tout cela.

-- Mais il me semble que votre vie n'est pas en sûreté tant qu'elle demeure ici.

-- Ne craignez rien, j'y veillerai moi-même.

-- Et le danger que vous craigniez la nuit dernière est-il passé maintenant, monsieur?

-- Je ne puis pas en être certain tant que Mason sera en Angleterre, ni même lorsqu'il sera parti; vivre, pour moi, c'est me tenir debout sur le cratère d'un volcan qui d'un jour à l'autre peut faire éruption.

-- Mais M. Mason semble facile à mener: vous avez tout pouvoir sur lui; jamais il ne vous bravera ni ne vous nuira volontairement.

-- Oh non! Mason ne me bravera ni ne me nuira volontairement; mais, sans le vouloir, il peut, par un mot dit trop légèrement, me priver sinon de la vie, du moins du bonheur.

-- Recommandez-lui d'être attentif, monsieur, dites-lui ce que vous craignez, et montrez-lui comment il doit éviter le danger.»

Je vis sur ses lèvres un sourire sardonique; il prit ma main, puis la rejeta vivement loin de lui.

«Si c'était possible, reprit-il, il n'y aurait aucun danger; depuis que je connais Mason, je n'ai eu qu'à lui dire: «Faites cela,» et il l'a fait. Mais dans ce cas je ne puis lui donner aucun ordre; je ne peux pas lui dire: «Gardez-vous de me faire du mal, Richard!» car il ne doit pas savoir qu'il est possible de me faire du mal. Vous avez l'air intriguée; eh bien, je vais vous intriguer encore davantage. Vous êtes ma petite amie, n'est-ce pas?

-- Monsieur, je désire vous être utile et vous obéir dans tout ce qui est bien.

-- Précisément, et je m'en suis aperçu; j'ai remarqué une expression de joie dans votre visage, dans vos yeux et dans votre tenue, lorsque vous pouviez m'aider, me faire plaisir, travailler pour moi et avec moi: mais, comme vous venez de le dire, vous ne voulez faire que ce qui est bien. Si, au contraire, je vous ordonnais quelque chose de mal, il ne faudrait plus compter sur vos pieds agiles et vos mains adroites; je ne verrais plus vos yeux briller et votre teint s'animer; vous vous tourneriez vers moi, calme et pâle, et vous me diriez: «Non, monsieur, cela est impossible, je ne puis pas le faire, parce que cela est mal;» et vous resteriez aussi ferme que les étoiles fixes. Vous aussi vous avez le pouvoir de me faire du mal; mais je ne vous montrerai pas l'endroit vulnérable, de crainte que vous ne me perciez aussitôt, malgré votre coeur fidèle et aimant.

-- Si vous n'avez pas plus à craindre de M. Mason que de moi, monsieur, vous êtes en sûreté.

-- Dieu le veuille! Jane, voici une grotte; venez vous asseoir.»

La grotte était creusée dans le mur et toute garnie de lierre; il s'y trouvait un banc rustique. M. Rochester s'y assit, laissant néanmoins assez de place pour moi; mais je me tins debout devant lui.

«Asseyez-vous, me dit-il; le banc est assez long pour nous deux. Je pense que vous n'hésitez pas à prendre place à mes côtés; cela serait-il mal?»

Je répondis en m'asseyant, car je voyais que j'aurais tort de refuser plus longtemps.

«Ma petite amie, continua M. Rochester, voyez, le soleil boit la rosée, les fleurs du jardin s'éveillent et s'épanouissent, les oiseaux vont chercher la nourriture de leurs, petits, et les abeilles laborieuses font leur première récolte: et moi, je vais vous poser une question, en vous priant de vous figurer que le cas dont je vais vous parler est le votre. D'abord, dites-moi si vous vous sentez à votre aise ici, si vous ne craignez pas de me voir commettre une faute en vous retenant, et si vous-même n'avez pas peur de mal agir en restant avec moi.

-- Non, monsieur, je suis contente.

-- Eh bien! Jane, appelez votre imagination à votre aide: supposez qu'au lieu d'être une jeune fille forte et bien élevée, vous êtes un jeune homme gâté depuis son enfance; supposez que vous êtes dans un pays éloigné, et que là vous tombez dans une faute capitale, peu importe laquelle et par quels motifs, mais une faute dont les conséquences doivent peser sur vous pendant toute votre vie et attrister toute votre existence. Faites attention que je n'ai pas dit un crime: je ne parle pas de sang répandu ou de ces choses qui amènent le coupable devant un tribunal; j'ai dit une faute dont les conséquences vous deviennent plus tard insupportables. Pour obtenir du soulagement, vous avez recours à des mesures qu'on n'emploie pas ordinairement, mais qui ne sont ni coupables ni illégales; et pourtant vous continuez à être malheureux, parce que l'espérance vous a abandonné au commencement de la vie; à midi, votre soleil est obscurci par une éclipse qui doit durer jusqu'à son coucher; votre mémoire ne peut se nourrir que de souvenirs tristes et amers; vous errez çà et là, cherchant le repos dans l'exil, le bonheur dans le plaisir: je veux parler des plaisirs sensuels et bas, de ces plaisirs qui obscurcissent l'intelligence et souillent le sentiment. Le coeur fatigué, l'âme flétrie, vous revenez dans votre patrie après des années d'exil volontaire; vous y rencontrez quelqu'un, comment et où, peu importe; vous trouvez chez cette personne les belles et brillantes qualités que vous avez vainement cherchées pendant vingt ans, nature saine et fraîche que rien n'a encore flétrie; près d'elle vous renaissez à la vie, vous vous rappelez des jours meilleurs, vous éprouvez des désirs plus élevés, des sentiments plus purs; vous souhaitez commencer une vie nouvelle, et pendant le reste de vos jours vous rendre digne de votre titre d'homme. Pour atteindre ce but, avez-vous le droit de surmonter l'obstacle de l'habitude, obstacle conventionnel, que la raison ne peut approuver, ni la conscience sanctifier?»

M. Rochester s'arrêta et attendit une réponse. Que pouvais-je dire? Oh! si quelque bon génie était venu me dicter une réponse juste et satisfaisante! Vain désir! le vent soufflait dans le lierre autour de moi, mais aucune divinité n'emprunta son souffle pour me parler; les oiseaux chantaient dans les arbres, mais leurs chants ne me disaient rien.

M. Rochester posa de nouveau sa question:

«Est-ce mal, dit-il, à un homme repentant et qui cherche le repos, de braver l'opinion du monde, pour s'attacher à tout jamais cet être bon, doux et gracieux, et d'assurer ainsi la paix de son esprit et la régénération de son âme?

-- Monsieur, répondis-je, le repos du voyageur et la régénération du coupable ne peuvent dépendre d'un de ses semblables; les hommes et les femmes meurent, les philosophes manquent de sagesse et les chrétiens de bonté. Si quelqu'un que vous connaissez a souffert et a failli, que ce ne soit pas parmi ses égaux, mais au delà, qu'il aille chercher la force et la consolation.

-- Mais l'instrument, l'instrument! Dieu lui-même qui a fait l'oeuvre a prescrit l'instrument. Je vous dirai sans plus de détours que j'ai été un homme mondain et dissipé; je crois avoir trouvé l'instrument de ma régénération dans...»

Il s'arrêta. Les oiseaux continuaient à chanter et les feuilles à murmurer; je m'attendais presque à entendre tous ces bruits s'arrêter pour écouter la révélation: mais ils eussent été obligés d'attendre longtemps. Le silence de M. Rochester se prolongeait; je levai les yeux sur lui, il me regardait avidement.

«Ma petite amie,» me dit-il d'un ton tout différent, et sa figure changea également: de douce et grave, elle devint dure et sardonique; «vous avez remarqué mon tendre penchant pour Mlle Ingram; pensez-vous que, si je l'épousais, elle pourrait me régénérer?»

Il se leva, se dirigea vers l'autre bout de l'allée et revint en chantonnant.

«Jane, Jane, dit-il en s'arrêtant devant moi, votre veille vous a rendue pâle; ne m'en voulez-vous pas de troubler ainsi votre repos?

-- Vous en vouloir? oh! non, monsieur.

-- Donnez-moi une poignée de main pour me le prouver. Comme vos doigts sont froids! ils étaient plus chauds que cela la nuit dernière, lorsque je les ai touchés à la porte de la chambre mystérieuse. Jane, quand veillerez-vous encore avec moi?

-- Quand je pourrai vous être utile, monsieur.

-- Par exemple, la nuit qui précédera mon mariage, je suis sûr que je ne pourrai pas dormir; voulez-vous me promettre de rester avec moi et de me tenir compagnie? à vous, je pourrai parler de celle que j'aime, car maintenant vous l'avez vue et vous la connaissez.

-- Oui, monsieur.

-- Il n'y en a pas beaucoup qui lui ressemblent, n'est-ce pas, Jane?

-- C'est vrai, monsieur.

-- Elle est belle, forte, brune et souple; les femmes de Carthage devaient avoir des cheveux comme les siens. Mais voilà Dent et Lynn dans les écuries; tenez, rentrez par cette porte.»

J'allai d'un côté et lui de l'autre; je l'entendis parler gaiement dans la cour.

«Mason, disait-il, a été plus matinal que vous tous; il est parti avant le lever du soleil; j'étais debout à quatre heures pour lui dire adieu.»

CHAPITRE XXI

Les pressentiments, les sympathies et les signes sont trois choses étranges qui, ensemble, forment un mystère dont l'humanité n'a pas encore trouvé la clef; je n'ai jamais ri des pressentiments, parce que j'en ai eu d'étranges; il y a des sympathies qui produisent des effets incompréhensibles, comme celles, par exemple, qui existent entre des parents éloignés et inconnus, sympathies qui se continuent, malgré la distance, à cause de l'origine qui est commune; et les signes pourraient bien n'être que la sympathie entre l'homme et la nature.

Un jour, à l'âge de six ans, j'entendis Bessie raconter à Abbot qu'elle avait rêvé d'un petit enfant, et que c'était un signe de malheur pour soi ou pour ses parents; cette croyance populaire se serait probablement effacée de mon souvenir, sans une circonstance qui l'y fixa à jamais: le jour suivant, Bessie fut demandée au lit de mort de sa petite soeur.

Depuis quelques jours, je pensais souvent à cet événement, parce, que, pendant une semaine entière, j'avais toutes les nuits rêvé d'un enfant: tantôt je l'endormais dans mes bras, tantôt je le berçais sur mes genoux, tantôt je le regardais jouer avec les marguerites de la prairie ou se mouiller les mains dans une eau courante. Une nuit l'enfant pleurait; la nuit suivante, au contraire, il riait; quelquefois il se tenait attaché à mes vêtements, d'autres fois il courait loin de moi: mais, sous n'importe quelle forme, cette apparition me poursuivit pendant sept nuits successives.

Je n'aimais pas cette persistance de la même idée, ce retour continuel de la même image; je devenais nerveuse au moment où je voyais approcher l'heure de me coucher, l'heure de la vision. J'étais encore dans la compagnie de ce fantôme d'enfant la nuit où j'entendis le terrible cri, et l'après-midi du lendemain on vint m'avertir que quelqu'un m'attendait dans la chambre de Mme Fairfax; je m'y rendis et j'y trouvai un homme qui me parut un domestique de bonne maison; il était en grand deuil, et le drapeau qu'il tenait à la main était entouré d'un crêpe.

«Je pense que vous avez de la peine à me remettre, mademoiselle, dit-il en se levant; je m'appelle Leaven; j'étais cocher chez Mme Reed lorsque vous habitiez Gateshead, et je demeure toujours au château.

-- Oh! Robert, comment vous portez-vous? je ne vous ai pas oublié du tout; je me rappelle que vous me faisiez quelquefois monter à cheval sur le poney de Mlle Georgiana. Et comment va Bessie? car vous avez épousé Bessie.

-- Oui, mademoiselle. Ma femme se porte très bien, je vous remercie; il y a à peu près deux mois, elle m'a encore donné un enfant, nous en avons trois maintenant; la mère et les enfants prospèrent.

-- Et comment va-t-on au château, Robert?

-- Je suis fâché de ne pas pouvoir vous donner de meilleures nouvelles, mademoiselle; cela ne va pas bien, et la famille vient d'éprouver un grand malheur.

-- J'espère que personne n'est mort?» dis-je en jetant un coup d'oeil sur ses vêtements.

Il regarda le crêpe qui entourait son chapeau et répondit: «Il y a eu hier huit jours, M. John est mort dans son appartement de Londres.

-- M. John?

-- Oui.

-- Et comment sa mère a-t-elle supporté ce coup?

-- Dame, mademoiselle Eyre, ce n'est pas un petit malheur: sa vie a été désordonnée; les trois dernières années, il s'est conduit d'une manière singulière, et sa mort a été choquante.

-- Bessie m'a dit qu'il ne se conduisait pas bien.

-- Il ne pouvait pas se conduire plus mal, il a perdu sa santé et gaspillé sa fortune avec ce qu'il y avait de plus mauvais en hommes et en femmes; il a fait des dettes, il a été mis en prison. Deux fois sa mère est venue à son aide; mais, aussitôt qu'il était libre, il retournait à ses anciennes habitudes, Sa tête n'était pas forte; les bandits avec lesquels il a vécu l'ont complètement dupé. Il y a environ trois semaines, il est venu à Gateshead et a demandé qu'on lui remit la fortune de toute la famille entre les mains; Mme Reed a refusé, car sa fortune était déjà bien réduite par les extravagances de son fils; celui-ci partit donc, et bientôt on apprit qu'il était mort; comment, Dieu le sait! On prétend qu'il s'est tué.»

Je demeurai silencieuse, tant cette nouvelle était terrible. Robert continua:

«Madame elle-même a été bien malade; elle n'a pas eu la force de supporter cela: la perte de sa fortune et la crainte de la pauvreté l'avaient brisée. La nouvelle de la mort subite de M. John fut le dernier coup; elle est restée trois jours sans parler. Mardi dernier, elle était un peu mieux, elle semblait vouloir dire quelque chose et faisait des signes continuels à ma femme; mais ce n'est qu'hier matin que Bessie l'a entendue balbutier votre nom, car elle a enfin pu prononcer ces mots: «Amenez Jane, allez chercher Jane Eyre, je veux lui parler.» Bessie n'est pas sûre qu'elle ait sa raison et qu'elle désire sérieusement vous voir; mais elle a raconté ce qui s'était passé à Mlle Reed et à Mlle Georgiana, et leur a conseillé de vous envoyer chercher. Les jeunes filles ont d'abord refusé; mais, comme leur mère devenait de plus en plus agitée, et qu'elle continuait à dire: «Jane, Jane», elles ont enfin consenti. J'ai quitté Gateshead hier, et si vous pouviez être prête, mademoiselle, je voudrais vous emmener demain matin de bonne heure.

-- Oui, Robert, je serai prête; il me semble que je dois y aller.

-- Je le crois aussi, mademoiselle; Bessie m'a dit qu'elle était sûre que vous ne refuseriez pas. Mais je pense qu'avant de partir il vous faut demander la permission.

-- Oui, et je vais le faire tout de suite.»

Après l'avoir mené à la salle des domestiques et l'avoir recommandé à John et à sa femme, j'allai à la recherche de M. Rochester.

Il n'était ni dans les chambres d'en bas, ni dans la cour, ni dans l'écurie, ni dans les champs; je demandai à Mme Fairfax si elle ne l'avait pas vu, elle me répondit qu'il jouait au billard avec Mlle Ingram. Je me dirigeai vers la salle de billard, où j'entendis le bruit des billes et le son des voix. M. Rochester, Mlle Ingram, les deux demoiselles Eshton et leurs admirateurs étaient occupés à jouer; il me fallut un peu de courage pour les déranger, mais je ne pouvais plus retarder ma demande; aussi, m'approchai-je de mon maître, qui était à côté du Mlle Ingram. Elle se retourna et me regarda dédaigneusement; ses yeux semblaient demander ce que pouvait vouloir cette vile créature, et lorsque je murmurai tout bas: «Monsieur Rochester!» elle fit un mouvement comme pour m'ordonner de me retirer. Je me la rappelle à ce moment; elle était pleine de grâce et frappante de beauté: elle portait une robe de chambre en crêpe bleu de ciel; une écharpe de gaze également bleue était enlacée dans ses cheveux; le jeu l'avait animée, et son orgueil irrité ne nuisait en rien à l'expression de ses grandes lignes:

«Cette personne a-t-elle besoin de vous?» demanda Mlle Ingram à M. Rochester, et M. Rochester se retourna pour voir quelle était cette personne.

Il fit une curieuse grimace, étrange et équivoque; il jeta à terre la queue qu'il tenait et sortit de la chambre avec moi.

«Eh bien, Jane? dit-il en s'appuyant le dos contre la porte de la chambre d'étude qu'il venait de fermer.

«Je vous demanderai, monsieur, d'avoir la bonté de m'accorder une ou deux semaines de congé.

-- Pour quoi faire? Pour aller où?

-- Pour aller voir une dame malade qui m'a envoyé chercher.

-- Quelle dame malade? Où demeure-t-elle?

-- À Gateshead, dans le comté de...

-- Mais c'est à cent milles d'ici; quelle peut être cette dame qui envoie chercher les gens pour les voir à une pareille distance?

-- Elle s'appelle Mme Reed, monsieur.

-- Reed, de Gateshead? Il y avait un M, Reed, de Gateshead; il était magistrat.

-- C'est sa veuve, monsieur.

-- Et qu'avez-vous à faire avec elle? comment la connaissez-vous?

-- M. Reed était mon oncle, le frère de ma mère.

-- Vous ne m'avez jamais dit cela auparavant; vous avez toujours prétendu, au contraire, que vous n'aviez pas de parents.

-- Je n'en ai pas, en effet, monsieur, qui veuillent bien me reconnaître; M. Reed est mort, et sa femme m'a chassée loin d'elle.

-- Pourquoi?

-- Parce qu'étant pauvre, je lui étais à charge, et qu'elle me détestait.

-- Mais M. Reed a laissé des enfants; vous devez avoir des cousins. Sir George Lynn me parlait hier d'un Reed de Gateshead, qui, dit-il, est un des plus grands coquins de la ville, et Ingram me parlait également d'une Georgiana Reed qui, il y un hiver ou deux, était très admirée, à Londres, pour sa beauté.

-- John Reed est mort, monsieur; il s'est ruiné et a à moitié ruiné sa famille; on croit qu'il s'est tué; cette nouvelle a tellement affligé sa mère, qu'elle a eu une attaque d'apoplexie.

-- Et quel bien pourrez-vous lui faire, Jane? Vous ne prétendez pas parcourir cent milles pour voir une vieille femme qui sera peut-être morte avant votre arrivée; d'ailleurs, vous dites qu'elle vous a chassée.

-- Oui, monsieur; mais il y a bien longtemps, et sa position était différente alors; je serais mécontente de moi si je ne cédais pas à son désir.

-- Combien de temps resterez-vous?

-- Aussi peu de temps que possible, monsieur.

-- Promettez-moi de ne rester qu'une semaine.

-- Il vaut mieux que je ne promette pas, parce que je ne pourrai peut-être pas tenir ma parole.

-- Mais en tout cas vous reviendrez? rien ne pourra vous faire rester toujours avec votre tante?

-- Oh! certainement, je reviendrai dès que tout ira bien.

-- Et qui est-ce qui vous accompagne? vous n'allez pas faire ce long voyage seule?

-- Non, monsieur, elle a envoyé son cocher.

-- Est-ce un homme de confiance?

-- Oui, monsieur; il est dans la famille depuis dix ans.»

M. Rochester réfléchit.

«Quand désirez-vous partir? demanda-t-il.

-- Demain matin de bonne heure.

-- Mais il vous faut de l'argent, vous ne pouvez pas partir sans rien, et je pense que vous n'avez pas grand-chose; je ne vous ai pas encore payée depuis que vous êtes ici. Jane, me demanda-t-il en souriant, combien avez-vous d'argent en tout?»

Je tirai ma bourse; elle n'était pas bien lourde.

«Cinq schillings, monsieur» répondis-je.

Il prit ma bourse, la retourna, la secoua dans sa main, et parut content de la voir aussi peu garnie; il tira son portefeuille.

«Prenez.» dit-il, en m'offrant un billet. Il était de cinquante livres, et il ne m'en devait que quinze.

Je lui dis que je n'avais pas de monnaie.

«Je n'ai pas besoin de monnaie; prenez ce sont vos gages»

Je refusai d'accepter plus qu'il ne m'était dû. Il voulut d'abord m'y forcer; puis tout à coup, comme se rappelant quelque chose, il me dit:

«Vous avez raison: il vaut mieux que je ne vous donne pas tout maintenant. Si vous aviez cinquante livres; vous pourriez bien rester six mois; mais en voilà dix. Est-ce assez?

-- Oui, monsieur, mais vous m'en devez encore cinq.

-- Alors, revenez les chercher; je suis votre banquier pour quarante livres.

-- Monsieur Rochester, je voudrais vous parler encore d'une autre chose importante, puisque je le puis maintenant.

-- Et quelle est cette chose? je suis curieux de l'apprendre.

-- Vous m'avez presque dit, monsieur, que vous alliez bientôt vous marier.

-- Oui. Eh bien! après?

-- Dans ce cas, monsieur, il faudra qu'Adèle aille en pension; je suis convaincue que vous en sentirez vous-même la nécessité.

-- Pour l'éloigner du chemin de ma femme, qui, sans cela, pourrait marcher trop impérieusement sur elle. Sans doute, vous avez raison, il faudra mettre Adèle en pension, et vous, vous irez tout droit... au diable!

-- J'espère que non, monsieur; mais il faudra que je cherche une autre place.

-- Oui! s'écria-t-il d'une voix sifflante et en contorsionnant. les traits de son visage d'une manière à la fois fantastique et comique. Il me regarda quelques minutes. «Et vous demanderez à la vieille Mme Reed ou à ses filles de vous chercher une place, je suppose?

-- Non, monsieur; mes rapports avec ma tante et mes cousines ne sont pas tels que je puisse leur demander un service. Je me ferai annoncer dans un journal.

-- Oui, oui; vous monterez au haut d'une pyramide; vous vous ferez annoncer, sans vous inquiéter du danger que vous courez en agissant ainsi, murmura-t-il. Je voudrais ne vous avoir donné qu'un louis au lieu de dix livres. Rendez-moi neuf livres, Jane, j'en ai besoin.

-- Et moi aussi, monsieur, répondis-je en cachant ma bourse, je ne pourrais pas un instant me passer de cet argent.

-- Petite avare, dit-il, qui refusez de me rien prêter! Eh bien, rendez-moi cinq livres seulement, Jane.

-- Pas cinq schellings, monsieur, pas même cinq sous.

-- Donnez-moi seulement votre bourse un instant, que je la regarde.

-- Non, monsieur, je ne puis pas me fier à vous.

-- Jane?

-- Monsieur.

-- Voulez-vous me promettre ce que je vais vous demander?

-- Oui, monsieur, je veux bien vous promettre tout ce que je pourrai tenir.

-- Eh bien, promettez-moi de ne pas vous faire annoncer et de vous en rapporter à moi pour votre position; je vous en trouverai une avec le temps.

-- Je le ferai avec plaisir, monsieur, si à votre tour vous me promettez qu'Adèle et moi nous serons hors de la maison et en sûreté avant que votre femme y entre.

-- Très bien, très bien, je vous le promets; vous partez demain, n'est-ce-pas?

-- Oui, monsieur, demain matin.

-- Viendrez-vous au salon ce soir après dîner?

-- Non, monsieur; j'ai des préparatifs de voyage à faire.

-- Alors il faut que je vous dise adieu pour quelque temps.

-- Je le pense, monsieur.

-- Et comment se pratique cette cérémonie de la séparation? Jane, apprenez-le-moi, je ne le sais pas bien.

-- On se dit adieu, ou bien autre chose si l'on préfère.

-- Eh bien! dites-le.

-- Adieu, monsieur Rochester, adieu pour maintenant.

-- Et moi, que dois-je dire?

-- La même chose si vous voulez, monsieur.

-- Adieu, mademoiselle Eyre, adieu pour maintenant. Est-ce tout?

-- Oui.

-- Cela me semble bien sec et bien peu amical; je préférerais autre chose, rien qu'une petite addition au rite ordinaire; par exemple, si l'on se donnait une poignée de main. Mais non, cela ne me suffirait pas; ainsi donc, je me contenterai de dire: Adieu, Jane!

-- C'est assez, monsieur; beaucoup de bonne volonté peut être renfermée dans un mot dit avec coeur.

-- C'est vrai; mais ce mot adieu est si froid!»

«Combien de temps va t'il rester ainsi le dos appuyé contre la porte?» me demandai-je; car le moment de commencer mes paquets était venu.

La cloche du dîner sonna et il sortit tout à coup sans prononcer une syllabe; je ne le vis pas pendant le reste de la journée, et le lendemain je partis avant qu'il fût levé.

J'arrivai à Gateshead à peu près à cinq heures du soir, le premier du mois de mai.

Je m'arrêtai d'abord devant la loge: elle me parut très propre et très gentille; les fenêtres étaient ornées de petits rideaux blancs; le parquet bien ciré; la grille, la pelle et les pincettes reluisaient, et le feu brillait dans la cheminée; Bessie, assise devant le foyer, nourrissait son dernier-né; Robert et sa soeur jouaient tranquillement dans un coin.

«Dieu vous bénisse, je savais bien que vous viendriez! s'écria Mme Leaven en me voyant entrer.

-- Oui, Bessie, répondis-je après l'avoir embrassée. J'espère que je ne suis pas arrivée trop tard. Comment va Mme Reed? elle vit encore, n'est-ce pas?

-- Oui, elle vit, et même elle a plus qu'hier le sentiment de ce qui se passe autour d'elle; le médecin dit qu'elle pourra traîner une semaine ou deux; mais il ne pense pas qu'elle guérisse.

-- A-t-elle parlé de moi dernièrement!

-- Elle parlait de vous ce matin, et désirait vous voir arriver; mais elle dort maintenant, ou du moins elle dormait il y a dix minutes. Elle est ordinairement plongée dans une sorte de léthargie pendant toute l'après-midi et ne se réveille que vers six ou sept heures: voulez-vous vous reposer ici une heure, mademoiselle? et alors je monterai avec vous.»

Robert entra à ce moment; Bessie posa son enfant endormi dans un berceau, afin d'aller souhaiter la bienvenue à son mari; ensuite elle me pria de retirer mon chapeau et de prendre un peu de thé, car, disait-elle, j'étais pâle et j'avais l'air fatiguée. Je fus heureuse d'accepter son hospitalité, et quand elle me débarrassa de mes vêtements de voyage, je restai aussi tranquille que lorsqu'elle me déshabillait dans mon enfance.

Le souvenir du passé me revint lorsque je la vis s'agiter autour de moi, apporter son plus beau plateau et ses plus belles porcelaines, couper des tartines, griller des gâteaux pour le thé, et de temps en temps donner une petite tape à Robert ou à sa soeur, comme elle le faisait autrefois pour moi; Bessie avait conservé son caractère vif, de même que son pas léger et son joli regard.

Quand le thé fut pris, je voulus m'approcher de la table; mais elle m'ordonna de rester tranquille avec le ton absolu que je connaissais bien; elle voulut me servir au coin du feu; elle plaça devant moi un petit guéridon avec une tasse et une assiette de pain rôti: c'est ainsi qu'elle m'installait autrefois sur une chaise et m'apportait quelques friandises dérobées pour moi. Je souris et je lui obéis comme jadis.

Elle me demanda si j'étais heureuse à Thornfield et quel genre de caractère avait ma maîtresse. Quand je lui dis que je n'avais qu'un maître, elle me demanda s'il était beau et si je l'aimais; je lui répondis qu'il était plutôt laid, mais que c'était un vrai gentleman, qu'il me traitait avec bonté et que j'étais satisfaite; puis je lui décrivis la joyeuse société qui venait d'arriver au château. Bessie écoutait tous ces détails avec intérêt: c'était justement le genre qui lui plaisait.

Une heure fut bientôt écoulée. Bessie me rendit mon chapeau, et je sortis avec elle de la loge pour me rendre au château; il y avait neuf ans, elle m'avait également accompagnée pour descendre cette allée que maintenant je remontais.

Par une matinée sombre et pluvieuse du mois de janvier, j'avais quitté cette maison ennemie, le coeur aigri et désespéré, me sentant réprouvée et proscrite, pour me rendre dans la froide retraite de Lowood, si éloignée et si inconnue; ce même toit ennemi reparaissait à mes yeux; mon avenir était encore douteux et mon coeur encore souffrant; j'étais toujours une voyageuse sur la terre: mais j'avais plus de confiance dans mes forces et moins peur de l'oppression; mes anciennes blessures étaient complètement guéries et mon ressentiment éteint.

«Vous irez d'abord dans la salle à manger, me dit Bessie en marchant devant moi; les jeunes dames doivent y être.»

Une minute après, j'étais entrée. Depuis le jour où j'avais été introduite pour la première fois devant M. Brockelhurst, rien n'avait été changé dans cette salle à manger: j'aperçus encore devant le foyer le tapis sur lequel je m'étais tenue; jetant un regard vers la bibliothèque, je crus distinguer les deux volumes de Berwick à leur place ordinaire, sur le troisième rayon, et au- dessus le Voyage de Gulliver et les Contes arabes; les objets inanimés n'étaient pas changés, mais il eût été difficile de reconnaître les êtres vivants.

Je vis devant moi deux jeunes dames: l'une, presque aussi grande que Mlle Ingram, très mince, à la figure jaune et sévère, avait quelque chose d'ascétique qu'augmentait encore l'extrême simplicité de son étroite robe de laine noire, de son col empesé, de ses cheveux lissés sur les tempes; enfin elle portait pour tout ornement un chapelet d'ébène, au bout duquel pendait un crucifix. Je compris que c'était Éliza, quoique ce visage allongé et décoloré ressemblât bien peu à celui que j'avais connu.

L'autre était bien certainement Georgiana; mais non pas la petite fée de onze ans que je me rappelais svelte et mince: c'était une jeune fille très grasse et dans tout l'éclat de sa beauté; jolie poupée de cire aux traits beaux et réguliers, aux yeux bleus et languissants, aux boucles blondes. Sa robe était noire comme celle de sa soeur, mais elle en différait singulièrement par la forme; elle était ample et élégante: autant l'une affichait le puritanisme, autant l'autre annonçait le caprice.

Dans chacune des soeurs il y avait un des traits de la mère, mais un seul: l'aînée, maigre et pâle, avait les yeux de Mme Reed; la plus jeune, nature riche et éblouissante, avait le contour des joues et du menton de sa mère. Chez Georgiana, ces contours étaient plus doux que chez Mme Reed; néanmoins ils donnaient une expression de dureté à toute sa personne, qui, à part cela, était si souple et si voluptueuse.

Lorsque j'entrai, les deux jeunes filles se levèrent pour me saluer; elles m'appelèrent Mlle Eyre. Le bonjour d'Éliza fut court et sec; elle ne me sourit même pas; elle se rassit, et, fixant les yeux sur le feu, sembla m'oublier. Georgiana, après m'avoir demandé comment je me portais, me fit quelques questions sur mon voyage, sur le temps, et d'autres lieux communs semblables; sa voix était traînante; elle me jetait de temps en temps un regard de côté pour m'examiner des pieds à la tête, passant des plis de mon manteau noir à mon chapeau, que ne relevait aucun ornement. Les jeunes filles ont un remarquable talent pour vous montrer qu'elles vous trouvent dépourvue de charme; le dédain du regard, la froideur des manières, la nonchalance de la voix, expriment assez leurs sentiments, sans qu'il leur soit nécessaire de se compromettre par une positive impertinence.

Mais un sourire de dédain, soit franc, soit caché, ne me faisait plus la même impression qu'autrefois; lorsque je me trouvai entre mes deux cousines, je fus étonnée de voir combien je supportais facilement la complète indifférence de l'une et l'attention demi- railleuse de l'autre; Éliza ne pouvait me mortifier ni Georgiana me déconcerter. Le fait est que j'avais à penser à autre chose; les sensations qu'elles pouvaient éveiller en moi n'étaient rien auprès des puissantes émotions qui, depuis quelque temps, avaient remué mon âme; j'avais éprouvé des douleurs et des joies bien vives auprès de celles qu'auraient excitées les demoiselles Reed. Aussi restai-je parfaitement insensible à leurs grands airs.

«Comment va Mme Reed? demandai-je bientôt en regardant tranquillement Georgiana, qui jugea convenable de relever la tête, comme si j'avais pris une liberté à laquelle elle ne s'attendait pas.

-- Mme Reed? ah! vous voulez parler de maman; elle va mal; je ne pense pas que vous puissiez la voir aujourd'hui.

-- Je vous serais bien obligée si vous vouliez monter lui dire que je suis arrivée.»

Georgiana tressaillit, et ouvrit ses grands yeux bleus.

«Je sais qu'elle désire beaucoup me voir, ajoutai-je, et je ne voudrais pas la faire attendre plus qu'il n'est absolument nécessaire.

-- Maman n'aime pas à être dérangée le soir,» répondit Éliza.

Au bout de quelques minutes, je me levai, je retirai mon chapeau et mes gants tranquillement et sans y être invitée, puis je dis aux deux jeunes filles que j'allais chercher Bessie qui devait être dans la cuisine, et la prier de s'informer si Mme Reed pouvait me recevoir. Je partis, et ayant trouvé Bessie, je lui dis ce que je désirais; ensuite je me mis à prendre des mesures pour mon installation. Jusque-là l'arrogance m'avait toujours rendue craintive; un an auparavant, si j'avais été reçue de cette façon, j'aurais pris la résolution de quitter Gateshead le lendemain même: mais maintenant je voyais bien que c'eût été agir follement; j'avais fait un voyage de cent milles pour voir ma tante, et je devais rester avec elle jusqu'à son rétablissement ou sa mort. Quant à l'orgueil et à la folie de ses filles, je devais ne pas y penser et conserver mon indépendance. Je m'adressai à la femme de charge; je lui demandai de me préparer une chambre, et je lui dis que je resterais probablement une semaine ou deux; je me rendis dans ma chambre, après y avoir fait porter ma malle, et je rencontrai Bessie sur le palier.

«Madame est réveillée, me dit-elle; je l'ai informée de votre arrivée; suivez-moi, et nous verrons si elle vous reconnaîtra.»

Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le chemin de cette chambre où jadis j'avais été si souvent appelée, soit pour être châtiée, soit pour être réprimandée; je passai devant Bessie et j'ouvris doucement la porte. Comme la nuit approchait, on avait placé sur la table une lumière voilée par un abat-jour; je vis le grand lit à quatre colonnes, les rideaux couleur d'ambre, comme autrefois, la table de toilette, le fauteuil, le marchepied sur lequel on m'avait tant de fois forcée à m'agenouiller pour demander pardon de fautes que je n'avais pas commises. Je jetai les yeux sur un certain coin, comptant presque y voir se dessiner le mince contour d'une verge, jadis redoutée, qui, pendue au mur, semblait guetter le moment où elle pourrait s'agiter comme un petit lutin et frapper mes mains tremblantes ou mon cou contracté; je tirai les rideaux du lit, et je me penchai sur les oreillers entassés.

Je me rappelais la figure de Mme Reed, et je me mis à chercher dans le lit l'image qui m'était familière. Heureusement que le temps tarit les désirs de vengeance et assoupit la colère et la haine; lorsque j'avais quitté cette femme, mon coeur était plein d'aversion et d'amertume, et maintenant que je revenais vers elle, je ne sentais en moi que de la pitié pour ses grandes souffrances, le désir de pardonner toutes les injures, de me réconcilier avec elle et de presser amicalement ses mains.

Mme Reed avait toujours le même visage sombre et impitoyable; je revis ces yeux que rien ne pouvait adoucir, ces sourcils arqués, impérieux et despotiques. Que de fois, en me regardant, ils avaient exprimé la menace et la haine! et, en la contemplant, je me rappelai les terreurs et les tristesses de mon enfance; pourtant, me baissant vers elle, je l'embrassai; elle me regarda «Est-ce Jane Eyre? demanda-t-elle.

-- Oui, ma tante; comment êtes-vous, chère tante?»

Autrefois j'avais juré de ne jamais l'appeler ma tante; mais je pensais maintenant qu'il n'y avait rien de mal à enfreindre ce serment. J'avais pris sa main qui pendait hors du lit, et si à ce moment elle eût affectueusement pressé la mienne, j'en aurais été heureuse; mais les natures froides ne sont pas si facilement adoucies, ni les antipathies naturelles si vite détruites: Mme Reed retira sa main, et, éloignant son visage de moi, elle dit que la nuit était bien chaude. Elle me regarda froidement: à ce regard, je compris aussitôt que son opinion sur moi et ses sentiments à mon égard n'étaient pas changés et ne changeraient jamais. Je vis dans ses yeux de pierre, inaccessibles à la tendresse et aux larmes, qu'elle était décidée à me considérer toujours comme ce qu'il y avait de plus mauvais; elle n'aurait éprouvé aucun généreux plaisir à me croire bonne; elle en eût même été profondément mortifiée.

Je sentis d'abord de la tristesse, puis de la colère; enfin, je résolus de la dominer en dépit de sa nature et de sa volonté. Les larmes m'étaient venues aux yeux, comme dans mon enfance; je m'efforçai de les retenir; j'approchai une chaise du lit; je m'assis et je me penchai vers le traversin.

«Vous m'avez envoyé chercher, dis-je; je suis venue, et j'ai l'intention de rester ici jusqu'à ce que vous soyez mieux.

-- Oh! sans doute. Vous avez vu mes filles, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Eh bien, dites-leur que je désire vous voir rester jusqu'à ce que je vous aie dit quelque chose qui me pèse; aujourd'hui il est trop tard; d'ailleurs, je ne me rappelle plus bien ce que c'est...»

Elle était très agitée; elle voulut ramener les couvertures sur elle; mais elle ne le put pas, parce que mon bras était appuyé sur un des coins du couvre-pieds; aussitôt elle se fâcha:

«Levez-vous! dit-elle; vous m'ennuyez à tenir ainsi les couvertures. Êtes-vous Jane Eyre? J'ai eu avec cette enfant plus d'ennuis qu'on ne pourrait le croire. Quel fardeau! Que de troubles elle m'a causés chaque jour avec son caractère incompréhensible, ses colères subites, son continuel examen de tous vos mouvements! Un jour elle m'a parlé comme une folle ou plutôt comme un démon; jamais enfant n'a parlé ni regardé comme elle; j'ai été bien heureuse lorsqu'elle a quitté la maison. Qu'ont-ils fait d'elle à Lowood? La fièvre y a éclaté; beaucoup d'élèves sont mortes, mais pas elle, et pourtant j'ai dit qu'elle était morte; je le souhaitais tant!

-- Étrange désir, madame Reed! Pourquoi la haïssiez-vous?

-- J'ai toujours détesté sa mère; elle était la soeur unique de mon mari qui l'aimait tendrement; il se mit en opposition avec sa famille quand celle-ci voulut renier la mère de Jane à cause de son mariage, et lorsqu'il apprit sa mort, il pleura amèrement. Il envoya chercher l'enfant, bien que je lui conseillasse de la mettre plutôt en nourrice et de payer pour son entretien; dès le premier jour où j'aperçus cette petite créature chétive et pleureuse, je la détestai; elle se plaignait toute la nuit dans son berceau; au lieu de crier franchement comme les autres enfants, on ne l'entendait jamais que sangloter et gémir. M. Reed avait pitié d'elle; il la soignait et la berçait comme ses propres enfants, et même jamais il ne s'était autant occupé d'eux dans leur première enfance; il essaya de rendre mes enfants affectueux envers la petite mendiante; les pauvres petits ne purent pas la supporter. M. Reed se fâchait contre eux lorsqu'ils montraient leur peu de sympathie pour Jane; dans sa dernière maladie, il voulut avoir l'enfant constamment près de lui, et, une heure avant sa mort, il me fit jurer de la garder avec moi. J'aurais autant aimé être chargée de la fille d'un ouvrier des manufactures. Mais M. Reed était faible, très faible; John ne ressemble pas à son père, et j'en suis heureuse; il me ressemble, et à mes frères aussi; c'est un vrai Gibson. Oh! je voudrais qu'il cessât de me tourmenter avec ses demandes d'argent; je n'ai plus rien à lui donner; nous devenons pauvres. Il faudra renvoyer la moitié des domestiques et fermer une partie de la maison ou la quitter; je ne m'y déciderai jamais; cependant, comment faire? Les deux tiers de mon revenu sont employés à payer des intérêts d'hypothèques; John joue beaucoup et perd toujours, pauvre garçon! il est entouré d'escrocs; il est abattu, son regard est effrayant; quand je le vois ainsi, j'ai honte pour lui.»

Mme Reed s'exaltait de plus en plus.

«Je pense que nous ferions mieux de la quitter, dis-je à Bessie, qui se tenait de l'autre côté du lit.

-- Je le crois, mademoiselle; il lui arriva souvent de parler ainsi quand la nuit approche; le matin elle est plus calme.»

Je me levai.

«Attendez, s'écria Mme Reed; je voulais encore vous dire autre chose; il me menace continuellement de me tuer ou de se tuer lui- même; quelquefois, dans mes rêves, je le vois étendu à terre, avec une large blessure au cou ou la figure noire ou enflée; je suis dans un singulier état; je me sens bien troublée. Que faire? Comment me procurer de l'argent?»

Bessie s'efforça de lui faire prendre un calmant; elle y parvint difficilement. Bientôt après, Mme Reed devint plus calme, et tomba dans une sorte d'assoupissement; je la quittai.

Plus de dix jours s'écoulèrent sans que j'eusse de nouvelles conversations avec elle; elle était toujours, soit dans le délire, soit dans un sommeil léthargique, et le médecin défendait tout ce qui pouvait lui produire une impression douloureuse. Pendant ce temps, j'essayai de vivre en aussi bonne intelligence que possible avec Éliza et Georgiana. Dans le commencement, elles furent très froides; Éliza passait la moitié de la journée à lire, à écrire et à coudre, et c'est à peine si elle adressait une seule parole à moi ou à sa soeur. Georgiana murmurait des phrases sans signification à son serin pendant des heures entières, et ne faisait pas attention à moi; mais j'étais résolue à m'occuper et à m'amuser; j'y parvins facilement, car j'avais apporté de quoi peindre.

Munie de mes crayons et de mon papier, j'allais m'asseoir seule près de la fenêtre, et je me mettais à reproduire les scènes qui passaient sans cesse dans mon imagination: un bras de mer entre deux rochers, le lever de la lune éclairant un bateau, des roseaux et des glaïeuls d'où sort la tête d'une naïade couronnée de lotus, ou, enfin, un elfe assis dans le nid d'un moineau sous une aubépine en fleurs.

Un jour je me mis à dessiner une figure, quelle figure? peu m'importait; je pris un crayon noir très doux et je commençai mon travail, j'eus bientôt tracé sur le papier un front large et proéminent, une figure carrée par le bas; je me hâtai d'y placer les traits; ce front demandait des sourcils bien dessinés, puis mon crayon indiqua naturellement les contours d'un nez droit et aux larges narines, d'une bouche flexible et qui n'avait rien de bas, d'un menton formé et séparé au milieu par une ligne fortement indiquée; il manquait encore des moustaches noires et quelques touffes de cheveux flottant sur les tempes et sur le front. Maintenant aux yeux! Je les avais gardés pour la fin, parce que c'étaient eux qui demandaient le plus de soin. Je les fis beaux et bien fendus, les paupières longues et sombres, les prunelles grandes et lumineuses. «C'est bien, me dis-je en regardant l'ensemble, mais ce n'est pas encore tout à fait cela; il faut plus de force et plus de flamme dans le regard.» Je rendis les ombres plus noires encore, afin que la lumière brillât avec plus de vivacité; un ou deux coups de crayon achevèrent mon oeuvre. J'avais sous les yeux le visage d'un ami: peu m'importait si ces jeunes filles me tournaient le dos; je regardais le portrait, et je souriais devant cette frappante ressemblance. J'étais absorbée et heureuse.

«Est-ce le portrait de quelqu'un que vous connaissez?» demanda Éliza, qui s'était approchée de moi sans que je m'en fusse aperçue.

Je répondis que c'était une tête de fantaisie, et je me hâtai de la placer avec mes autres dessins. Sans doute je mentais, car c'était le portrait frappant de M. Rochester; mais que lui importait, à elle ou à tout autre? En ce moment, Georgiana s'avança également pour regarder; mes autres dessins lui plurent beaucoup; mais, quant à la tête, elle la déclara laide. Toutes deux semblaient étonnées de ce que je savais en dessin. Je leur offris de faire leurs portraits, et chacune posa à son tour pour une esquisse au crayon. Georgiana m'apporta son album, où je promis de mettre une petite aquarelle. Je la vis reprendre aussitôt sa bonne humeur; elle me proposa une promenade dans les champs. Nous étions sorties depuis deux heures à peine que déjà nous étions plongées dans une conversation confidentielle; elle m'avait fait l'honneur de me parler du brillant hiver passé à Londres deux ans auparavant, de l'admiration excitée par elle, des soins dont elle était l'objet; elle me laissa même entrevoir la grande conquête qu'elle avait faite. Dans l'après-midi et la soirée j'en appris encore davantage: elle me rapporta quelques douces conversations, quelques scènes sentimentales; enfin elle improvisa pour moi en ce jour tout un roman de la vie élégante. Ses communications se renouvelaient et roulaient toujours sur le même thème: elle, ses amours et ses chagrins; pas une seule fois elle ne parla de la maladie de sa mère, de la mort de son frère ou du triste avenir de la famille; elle semblait tout absorbée par le souvenir de son joyeux passé et par ses aspirations vers de nouveaux plaisirs: c'est tout au plus si elle passait cinq minutes chaque jour dans la chambre de sa mère malade.

Éliza continuait à peu parler; évidemment elle n'avait pas le temps de causer; je n'ai jamais vu personne aussi occupé qu'elle semblait l'être, et pourtant il était difficile de dire ce qu'elle faisait, ou du moins de voir les résultats de son activité. Elle se levait toujours très tôt, et je ne sais à quoi elle employait son temps avant le déjeuner; mais après, elle le divisait en portions régulières, et chaque heure différente amenait un travail différent. Trois fois par jour elle étudiait un petit volume: en l'examinant, je reconnus que c'était un livre de prières catholiques. Un jour, je lui demandai quel attrait elle pouvait trouver dans ce livre; elle me répondit ces seuls mots: «La rubrique.» Elle passait trois heures par jour à broder avec un fil d'or un morceau de drap rouge presque de la grandeur d'un tapis; en réponse à mes questions sur ce sujet, elle m'apprit que cet ouvrage était destiné à recouvrir l'autel d'une église nouvellement bâtie près de Gateshead. Elle consacrait deux heures à son journal, deux autres à travailler seule dans le jardin de la cuisine, et une à régler ses comptes. Elle paraissait n'avoir besoin ni de conversation ni de société; je crois qu'elle était heureuse à sa manière; la routine lui suffisait, et elle était vivement contrariée lorsqu'un accident quelconque la forçait à rompre son invariable régularité.

Un soir, plus communicative qu'à l'ordinaire, elle me dit avoir été profondément affligée par la conduite de John et la ruine qui menaçait sa famille; mais elle ajouta que maintenant sa résolution était prise, qu'elle avait mis sa fortune à l'abri; après la mort de sa mère (et elle remarquait en passant que la malade ne pouvait pas recouvrer la santé, ni même traîner longtemps), après la mort de sa mère donc, elle devait mettre à exécution un projet dès longtemps chéri: elle devait chercher un refuge où rien ne troublerait la ponctualité de ses habitudes, une retraite qui servirait de barrière entre elle et le monde frivole. Je lui demandai si Georgiana l'accompagnerait.

Certainement non. Georgiana et elle n'avaient jamais eu et n'avaient encore rien de commun; pour aucune raison, elle n'aurait voulu supporter l'ennui de sa compagnie; Georgiana devait suivre sa route et Éliza la sienne.

Le temps que Georgiana ne passait pas à m'ouvrir son coeur, elle restait étendue sur un sofa, à déplorer la tristesse qui régnait dans la maison et à désirer que sa tante Gibson lui envoyât une invitation pour aller à la ville. «Il vaudrait bien mieux pour moi, disait-elle, passer un ou deux mois hors d'ici jusqu'à ce que tout fût fini.» Je ne lui demandai pas ce qu'elle voulait dire par ces mots; mais je pense qu'elle faisait allusion à la mort prochaine de sa mère et au service funèbre. Éliza ne s'inquiétait généralement pas plus des plaintes et de l'indolence de sa soeur que si elle n'eût pas existé. Un jour cependant, après avoir achevé ses comptes et pris sa broderie elle interpella sa soeur de la manière suivante:

«Georgiana, certainement jamais animal plus vain et plus absurde que vous n'a eu permission d'embarrasser la terre; vous n'aviez aucune raison pour naître, car vous ne vous servez pas de la vie. Au lieu de vivre pour vous, en vous et avec vous, comme devrait le faire toute créature raisonnable, vous ne cherchez qu'à appuyer votre faiblesse sur la force de quelque autre; si personne ne veut se charger d'une créature lourde, impuissante et inutile, vous criez que vous êtes maltraitée, négligée et misérable; l'existence pour vous doit être sans cesse variée et remplie de plaisirs, sans cela vous trouvez que le monde est une prison; il faut que vous soyez admirée, courtisée, flattée; vous avez besoin de musique, de danse et de monde, ou bien vous devenez languissante! N'êtes-vous pas capable d'adopter un système qui rendrait impuissants les efforts de la volonté des autres? Prenez une journée, divisez-la en plusieurs parties, appropriez un travail quelconque à chacune de ces parties, n'ayez pas un quart d'heure, dix minutes, cinq minutes même qui ne soient employées; que chaque chose soit faite à son tour, avec méthode et régularité, et vous arriverez à la fin de la journée sans vous en apercevoir; vous ne serez redevable à personne de vous avoir aidée à passer le temps, vous n'aurez demandé à personne sa compagnie, sa conversation ou sa sympathie; en un mot, vous aurez vécu comme devrait vivre tout être indépendant! Écoutez ce conseil, le premier et le dernier que vous recevrez jamais de moi, et alors, quoi qu'il arrive, vous n'aurez pas plus besoin de moi que d'aucun autre. Si vous le négligez, eh bien! vous continuerez à vous plaindre, à traîner partout votre indolence et à subir les résultats de votre stupidité, quelque tristes et insupportables qu'ils puissent être. Je vais vous parler franchement; ce que j'ai à vous dire, je ne le répéterai plus, mais j'agirai en conséquence: après la mort de ma mère, je ne m'inquiète plus de vous; du jour où son cercueil aura été transporté dans les caveaux de Gateshead, vous et moi serons aussi séparées que si nous ne nous étions jamais connues. N'allez pas croire que, parce que le hasard nous a fait naître des mêmes parents, je vous laisserai m'enchaîner, même par le lien le plus faible! Voici ce que je vous dis: si toute l'humanité venait à disparaître de la surface du globe, excepté nous, si nous restions seules sur la terre, je vous abandonnerais dans le vieux monde, et je m'en irais vers la terre nouvelle.»

Éliza cessa de parler.

«Vous auriez pu vous épargner la peine de débiter cette tirade, répondit Georgiana; tout le monde sait que vous êtes la créature la plus égoïste et la plus dépourvue de coeur qui existe. Vous me haïssez, j'en ai eu une preuve dans le tour que vous m'avez joué à propos de lord Edwin Vire; vous ne pouviez pas vous habituer à l'idée que je serais au-dessus de vous, que j'aurais un titre, que je serais reçue dans des salons où vous n'oseriez pas seulement vous montrer: aussi vous avez agi en espion et en traître, et vous avez détruit mes projets pour jamais.»

Georgiana prit son mouchoir et se moucha pendant une heure environ; Éliza demeura froide, impassible et assidue.

Il y a des gens qui font peu de cas d'une tendresse véritable et généreuse. J'avais sous les yeux deux natures chez lesquelles ce sentiment n'existait pas: l'une avait une intolérable amertume, l'autre manquait de saveur. La tendresse sans la raison constitue un caractère faible et impuissant, mais la raison sans la tendresse rend l'âme aigre et rude.

Le temps était humide et le vent sifflait. Georgiana s'était endormie sur le sofa en lisant un roman; Éliza était allée entendre un service à la nouvelle église, car elle était sévère pour ce qui concernait la religion; aucun temps ne pouvait empêcher le ponctuel accomplissement de ce qu'elle regardait comme ses devoirs religieux; par la pluie ou le soleil, elle se rendait trois fois à l'église le dimanche, et, dans la semaine, toutes les fois qu'il y avait des prières.

J'eus alors l'idée d'aller voir l'état de la pauvre femme, qui était à peine soignée: les domestiques s'inquiétaient peu d'elle; la garde, n'étant pas surveillée, s'échappait de la chambre dès qu'elle le pouvait; Bessie était fidèle, mais elle avait à s'occuper de sa famille, et ne montait au château que de temps en temps. Au moment où j'entrai dans la chambre, je n'y vis personne; la garde n'y était pas. La malade était couchée tranquillement et semblait toujours plongée dans sa léthargie; sa figure livide était enfoncée dans ses oreillers; le feu s'éteignait, je le ranimai, j'arrangeai les draps, je regardai un instant celle qui ne pouvait plus me voir, puis je me dirigeai vers la fenêtre.

La pluie battait contre les vitres, et le vent soufflait impétueusement; je pensai en moi-même: «Sur ce lit est couché quelqu'un qui bientôt ne sera plus au milieu de la guerre des éléments; cet esprit qui maintenant lutte contre la matière, où ira-t-il, lorsqu'il sera enfin délivré?»

En sondant ce grand mystère, le souvenir d'Hélène Burns me revint; je me rappelai ses dernières paroles, sa foi, sa doctrine sur l'égalité des âmes une fois délivrées du corps; ma pensée écoutait cette voix dont je me souvenais si bien; je voyais encore cette figure pâle, mourante et divine, ce regard sublime, lorsque, couchée sur son lit de mort, elle aspirait à retourner dans le sein de son père céleste. Tout à coup une voix faible, partie du lit, murmura:

«Qui est là?»

Je savais que Mme Reed n'avait pas parlé depuis plusieurs jours. Allait-elle revenir à la santé? Je m'approchai d'elle.

«C'est moi, ma tante, dis-je.

-- Qui, moi? répondit-elle; qui êtes-vous?» Puis elle fixa sur moi un regard surpris, alarmé, mais pas complètement égaré. «Je ne vous connais pas; où est Bessie?

-- Elle est à la loge, ma tante.

-- Ma tante, répéta-t-elle; qui m'appelle tante? Vous n'êtes pas une Gibson, et pourtant je vous connais; cette figure, ces yeux, ce front me sont familiers; vous ressemblez... mais vous ressemblez à Jane Eyre!»

Je ne répondis rien; j'avais peur de lui faire mal en lui disant qui j'étais.

«Oui, dit-elle, je crains que ce ne soit une erreur; je me trompe; je désirais voir Jane Eyre, et je me figure une ressemblance là où il n'en existe pas; d'ailleurs, en huit années, elle doit avoir changé.»

Je l'assurai doucement que j'étais bien celle qu'elle avait cru reconnaître et qu'elle désirait voir; m'apercevant qu'elle me comprenait et qu'elle avait entière connaissance, je lui expliquai comment le mari de Bessie était venu me chercher à Thornfield.

«Oui, je sais que je suis très malade, reprit-elle au bout de peu de temps. Il y a quelques instants, j'ai voulu me tourner, et je n'ai pas pu remuer un seul membre; il vaut mieux que je délivre mon esprit avant de mourir; dans l'état où je suis on trouve lourd ce qui semble léger lorsqu'on se porte bien... La garde est-elle ici? ou bien êtes-vous seule dans la chambre?»

Je l'assurai que j'étais seule.

«Eh bien! dit-elle, je vous ai nui deux fois et je le regrette maintenant: la première, en n'accomplissant pas la promesse que j'avais faite à mon mari de vous élever comme mes enfants; l'autre...» Elle s'arrêta. «Après tout, cela n'a peut-être pas beaucoup d'importance, murmura-t-elle, et puis je peux guérir; il est si pénible de m'humilier ainsi devant elle!»

Elle fit un effort pour changer de position, mais ne put pas; sa figure s'altéra et sembla exprimer une douleur intérieure, peut- être quelque trouble précurseur de l'agonie.

«Allons, il le faut bien, dit-elle, l'éternité est devant moi; je ferai mieux de le lui dire. Ouvrez ma toilette, ajouta-t-elle, et apportez la lettre que vous y verrez.»

Je lui obéis.

«Lisez-la maintenant.» dit-elle.

Elle était courte et ainsi conçue:

«Madame, voudriez-vous avoir la bonté de m'envoyer l'adresse de ma nièce Jane Eyre, et de me dire comment elle se porte. Mon intention est d'écrire brièvement et mon désir de la faire venir à Madère. La Providence a béni mes efforts, j'ai pu amasser quelque chose; je n'ai ni femme ni enfant; je veux l'adopter pendant ma vie et lui laisser à ma mort tout ce que je possède.

«Je suis, madame, etc.

«John Eyre. Madère.»

La lettre était datée de trois ans auparavant.

«Pourquoi n'ai-je jamais entendu parler de cela? demandai-je.

-- Parce que je vous détestais trop profondément pour prêter la main à votre élévation et à votre prospérité; je ne pouvais pas oublier votre conduite à mon égard, Jane, la fureur avec laquelle vous vous êtes une fois tournée contre moi, le ton avec lequel vous m'aviez déclaré que vous me détestiez plus que personne au monde, votre regard qui n'avait rien d'un enfant, votre voix lorsque vous avez assuré que ma pensée seule vous rendait malade, et que je vous ai traitée avec cruauté; je ne pouvais pas oublier mes propres sensations, lorsque vous vous étiez levée et que vous aviez jeté sur moi le venin de votre esprit; j'étais aussi effrayée alors que si un animal poussé ou frappé par moi se fût mis à me regarder avec les yeux d'un homme, et m'eut maudite avec une voix humaine. Apportez-moi de l'eau, oh! dépêchez-vous!

-- Chère madame Reed, lui dis-je en lui offrant ce qu'elle me demandait, ne pensez plus à toutes ces choses, effacez-les de votre souvenir; pardonnez-moi mon langage passionné; j'étais une enfant alors, huit, neuf années se sont écoulées depuis ce jour.»

Elle ne fit pas attention à ce que je disais; mais lorsqu'elle eut bu et repris haleine, elle continua ainsi:

«Je vous dis que je ne pouvais pas oublier, et je me vengeai; je ne pouvais pas accepter de vous voir adoptée par votre oncle et vivant dans l'aisance. Je lui écrivis, je lui dis que j'étais désolée que ses projets ne pussent pas s'accomplir, mais que Jane Eyre était morte du typhus à Lowood! Maintenant faites ce que vous voudrez, écrivez pour contredire mon assertion, exposez mon mensonge, dites tout ce qu'il vous plaira. Je crois que vous êtes née pour être mon tourment; ma dernière heure est empoisonnée par le souvenir d'une faute que sans vous je n'aurais jamais été tentée de commettre.

-- Si vous pouviez ne plus y penser, ma tante, et me regarder avec tendresse et indulgence!

-- Vous avez une mauvaise nature, me dit-elle, une nature qu'il m'a été impossible de comprendre jusqu'à ce jour. Comment, pendant neuf ans, avez-vous pu être patiente, et accepter tous les traitements, et pourquoi, la dixième année, avez-vous laissé éclater votre violence? voilà ce que je n'ai jamais compris.

-- Je ne pense pas que ma nature soit mauvaise, repris-je; je suis peut-être violente, mais non pas vindicative; bien des fois, dans mon enfance, j'aurais été heureuse de vous aimer, si vous l'aviez voulu, et maintenant je désire vivement me réconcilier avec vous. Embrassez-moi, ma tante.»

J'approchai ma joue de ses lèvres, mais elle ne la toucha pas: elle me dit que je l'oppressais en me penchant sur son lit, et me redemanda de l'eau; lorsque je la recouchai, car je l'avais soulevée avec mon bras pendant qu'elle buvait, je pris dans mes mains ses mains froides; mais ses faibles doigts essayèrent de m'échapper, ses yeux vitreux évitèrent les miens.

«Eh bien! dis-je enfin, aimez-moi ou haïssez-moi, en tout cas vous avez mon plein et libre pardon; demandez celui de Dieu et soyez en paix.»

Pauvre femme malade! il était trop tard désormais pour changer son âme: vivante, elle m'avait haïe; mourante, elle devait me haïr encore.

La garde entra, suivie de Bessie; je restai encore une demi-heure, espérant découvrir chez Mme Reed quelque marque d'affection; mais elle n'en donna aucune, elle était retombée dans son engourdissement; elle ne recouvra pas ses esprits, elle mourut la nuit même, à minuit; je n'étais pas là pour lui fermer les yeux, et ses filles non plus. Le lendemain, on vint nous avertir que tout était fini. Éliza et moi nous allâmes pour la voir. Georgiana, en apprenant cette nouvelle, se mit à sangloter tout haut, et dit qu'elle n'osait pas venir avec nous. Sarah Reed, jadis robuste, active, rigide et calme, était étendue sur son lit de mort; ses yeux de bronze étaient recouverts par leurs froides paupières; son front et ses traits vigoureux portaient encore l'empreinte de son âme inexorable. Ce cadavre était pour moi un objet étrange et solennel; j'y jetai un regard sombre et triste; il n'inspirait aucun doux sentiment d'espérance, de pitié ou de résignation. Je sentis une poignante angoisse, à cause de ses douleurs, non pas de ma perte, et une sombre terreur devant la mort contemplée sous cette forme effrayante.

Éliza regarda sa mère avec calme, puis elle dit, après un silence de quelques minutes:

«Avec sa constitution elle aurait dû vivre longtemps; les chagrins l'ont tuée.»

La bouche d'Éliza fut un instant contractée par un spasme léger; puis elle quitta la chambre, et je la suivis. Personne n'avait versé une larme.

CHAPITRE XXII

M. Rochester ne m'avait accordé qu'une semaine, et pourtant je ne quittai Gateshead qu'au bout d'un mois. Je voulais partir immédiatement après les funérailles; mais Georgiana me pria de rester jusqu'à son départ pour Londres: car elle venait enfin d'être invitée par son oncle, M. Gibson, qui était venu assister à l'enterrement de Mme Reed et régler les affaires de famille. Georgiana disait qu'elle craignait de rester seule avec sa soeur, car elle ne pouvait trouver près d'elle ni sympathie pour ses tristesses ni soutien pour ses terreurs; elle ne voudrait même pas l'aider dans ses préparatifs. Je fus donc obligée de supporter aussi bien que possible les plaintes et les lamentations de cet esprit faible, et je fis de mon mieux pour coudre et emballer ses toilettes. Il est vrai que, pendant que je travaillais, elle se reposait, et je pensais en moi-même: «Si nous étions destinées à vivre ensemble, ma cousine, nous commencerions les choses différemment; je ne m'accommoderais pas de tout supporter ainsi; je vous laisserais votre part de travail, et si vous ne la faisiez pas, eh bien, personne n'y toucherait; je vous demanderais aussi de garder pour vous quelques-unes de ces plaintes à moitié sincères; mais comme nos rapports doivent être très courts et ont commencé sous de tristes auspices, je consens à être facile et patiente.»

Enfin Georgiana partit; ce fut alors Éliza qui me pria de rester encore une semaine; ses plans, disait-elle, demandaient tout son temps et toute son attention; elle devait se rendre dans un pays inconnu. Elle s'enfermait dans sa chambre, et y restait toute la journée à remplir des malles, à vider des tiroirs et à brûler des papiers; elle n'avait de communication avec personne; elle me demanda de surveiller la maison, de recevoir les visites et de répondre aux lettres de condoléance.

Un matin, elle me dit que j'étais libre, et elle ajouta:

«Je vous remercie de vos services et de votre conduite discrète; il y a une grande différence entre vivre avec quelqu'un comme vous ou avec Georgiana; vous accomplissez votre tâche dans la vie et vous n'êtes à charge à personne. Demain, continua-t-elle, je pars pour le continent; j'irai m'installer dans une maison religieuse, près de Lille; un couvent, comme vous diriez. Là, je serai tranquille; pendant quelque temps, j'étudierai le dogme catholique et j'examinerai soigneusement ce système religieux; si, comme je le crois, il est combiné pour que toute chose soit faite décemment et en ordre, j'accepterai les lois de Rome et je prendrai probablement le voile.»

Je n'exprimai aucune surprise, lorsqu'elle m'apprit sa résolution, et je n'essayai nullement de la dissuader. «Voilà qui vous convient parfaitement, pensai-je au contraire; Dieu veuille que cela vous fasse du bien!»

Quand nous nous séparâmes, elle me dit:

«Adieu, cousine Jane; je vous souhaite du bonheur; vous avez passablement de bon sens.

-- Vous n'en manquez pas non plus, Éliza, lui répondis-je, mais je pense qu'avant une année votre bon sens sera enfermé dans les murs d'un couvent français... Du reste, ces choses ne me regardent pas, et, si cela vous convient, peu m'importe.

-- Vous avez raison,» reprit-elle; et chacune de nous prit une route différente.

Comme je n'aurai plus occasion de parler ni d'elle ni de sa soeur, j'avertirai tout de suite le lecteur que Georgiana épousa un vieux noble très riche et qu'Éliza prit le voile; elle est maintenant au prieuré du couvent où eut lieu son noviciat, et qu'elle dota de sa fortune.

Je ne connaissais pas encore les sensations qu'on éprouve en retournant chez soi après une absence. Je savais ce que j'avais éprouvé dans mon enfance quand je rentrais à Gateshead après une longue promenade, pour y être grondée, à cause de ma mine froide et triste; plus tard, lorsque je revenais de l'église, à Lowood, je désirais un repas nourrissant et un bon feu, et je ne pouvais avoir ni l'un ni l'autre; les retours n'avaient rien de très agréable; je n'étais pas attirée vers ma demeure par un de ces aimants dont la force attractive augmente à mesure que l'objet approche; je ne savais pas encore l'effet que devait me produire le retour à Thornfield.

Mon voyage me sembla très ennuyeux: il fallait faire cinquante milles le premier jour, autant le second, et passer une nuit à l'hôtel. Pendant les douze premières heures, je pensai aux derniers moments de Mme Reed; je voyais sa figure pâle et décomposée; j'entendais sa voix altérée; je me rappelais le jour des funérailles, le cercueil, le corbillard, la longue file des fermiers et des serviteurs, le petit nombre de parents, les caveaux lugubres, l'église silencieuse, le service solennel. Puis, je songeai à Éliza et à Georgiana; je voyais l'une s'étalant dans un bal, l'autre enfermée dans la cellule d'un couvent, et je méditais en moi-même les particularités de leurs personnes et de leurs caractères. Le soir, j'arrivai à la ville de... Mes pensées s'évanouirent, et, pendant la nuit, mon imagination se reporta sur tout autre chose; étendue sur mon lit de voyage, j'oubliai le passé pour songer à l'avenir.

Je retournais à Thornfield, mais pour combien de temps? j'étais persuadée que mon séjour n'y serait pas long. J'avais reçu une lettre de Mme Fairfax. Elle m'apprenait que les invités de M. Rochester venaient de quitter le château; M. Rochester était à Londres depuis trois semaines, mais il devait revenir dans une quinzaine de jours; Mme Fairfax me disait qu'il était allé faire des préparatifs pour son mariage, et qu'il avait parlé d'acheter une voiture neuve. Elle ajoutait que ce mariage avec Mlle Ingram lui paraissait toujours bien étrange; mais que, d'après ce qu'elle entendait dire et ce qu'elle voyait elle-même, elle ne pouvait plus douter que la cérémonie ne dût être prochaine.

«Ce serait bien de l'incrédulité que de ne pas croire encore, me disais-je tout bas; non, je suis persuadée maintenant.»

Et alors je me demandais où j'irais; je rêvai à Mlle Ingram toute la nuit; dans un de mes rêves, je la vis me fermer les portes de Thornfield et me montrer la grande route; M. Rochester la regardait les bras croisés, et promenait sur nous deux son sourire sardonique.

Je n'avais pas écrit à Mme Fairfax le jour de mon arrivée, parce que je ne désirais pas qu'on envoyât une voiture pour moi à Millcote; j'avais l'intention de faire tranquillement ce petit trajet, et, après avoir laissé ma malle aux soins de l'hôtelier, je quittai l'auberge de George à six heures du soir, et je pris le chemin qui conduisait à Thornfield. La route se faisait en partie au milieu des champs et était peu fréquentée.

C'était par une soirée d'été douce et belle, mais non pas brillante et splendide. Les faucheurs travaillaient encore, et le ciel, bien que chargé de quelques nuages, promettait un beau temps; le bleu du ciel était doux et pur dans les endroits où il se laissait voir; les nuages étaient légers et hauts; l'occident, d'une teinte chaude, n'était traversé par aucune lueur humide; on eût dit un foyer allumé, un autel embrasé derrière ces vapeurs marbrées, et, à travers les fentes, on apercevait des rayons d'un rouge doré.

Je me sentais heureuse de voir le chemin s'abréger devant moi, si heureuse que je m'arrêtai pour me demander ce que signifiait cette joie, et pour me répéter que je ne retournais pas chez moi, ni dans un endroit où je dusse toujours rester, ni dans un lieu où je serais attendue par d'affectueux amis. «Mme Fairfax, me disais-je, me souhaitera tranquillement la bienvenue, la petite Adèle battra des mains et sautera de joie en me voyant; mais je pense à un autre qui ne pense pas à moi.» Cependant rien n'est plus entêté que la jeunesse, plus aveugle que l'inexpérience, et toutes deux affirmaient qu'avoir le privilège de regarder M. Rochester, quand même il ne ferait pas attention à moi, c'était déjà un bonheur assez grand; puis elles ajoutaient: «Dépêchez-vous, dépêchez-vous; tâchez d'être avec lui pendant que vous le pouvez; encore quelques jours, ou tout au plus quelques semaines, et vous serez séparée de lui pour jamais!» Alors j'étouffais une nouvelle agonie, une pensée que je ne pouvais ni avouer ni entretenir en moi.

On faisait aussi les foins dans les prairies de Thornfield, ou plutôt les paysans retournaient chez eux, le râteau sur l'épaule, au moment où j'arrivais; il ne me restait plus qu'un ou deux champs et la route à traverser avant d'atteindre les portes du château; les buissons étaient pleins de roses, mais je n'avais pas le temps d'en cueillir, je désirais être arrivée. Je passai devant un grand églantier qui avançait ses branches fleuries jusqu'au milieu du sentier; j'aperçus la barrière étroite et les marches de pierre. M. Rochester était assis là, un livre et un crayon à la main; il écrivait.

Ce n'était pas un fantôme, et pourtant je me sentis faiblir un instant; pendant une minute, je ne fus pas maîtresse de moi. Qu'est-ce que cela signifiait? Je ne pensais pas trembler ainsi en le voyant, et je ne croyais pas que sa présence me ferait perdre la faculté de remuer ou de parler. «Dès que je pourrai marcher, me dis-je, je retournerai sur mes pas, je ne veux pas devenir complètement idiote; je connais un autre chemin qui me conduira au château...»

Mais quand même j'en aurais connu vingt, cela ne m'aurait servi à rien, car il m'avait vue.

«Holà! s'écria-t-il en déposant son livre et son crayon; vous voilà donc! Venez ici, s'il vous plaît.»

Je pense que je m'avançai vers lui, quoique je ne puisse pas dire de quelle manière; j'avais à peine conscience de ce que je faisais, et tout ce que je désirais c'était paraître calme, et surtout dominer les muscles de ma figure, qui, rebelles à ma volonté, s'efforçaient d'exprimer ce que j'avais résolu de cacher. Mais heureusement j'avais un voile, je le baissai, «Maintenant même, me dis-je, j'aurai peut-être encore de la peine à faire bonne contenance.»

«Eh! c'est là Jane Eyre, reprit M. Rochester; vous êtes venue à pied de Millcote? que voilà encore un tour digne de vous! Pourquoi ne pas avoir envoyé chercher une voiture au château, et vous être fait traîner sur la route, comme tout le monde, plutôt que d'errer seule à la nuit tombante près de votre demeure, comme une ombre ou un songe? Que diable avez-vous fait pendant le mois dernier?

-- J'ai été avec ma tante qui est morte, monsieur.

-- Cette réponse est bien de vous; bons anges, venez à mon secours! Elle arrive de l'autre monde, de la demeure de ceux qui sont morts, et ne craint pas de me le dire, lorsqu'elle me rencontre seul dans l'obscurité. Si j'osais, je vous toucherais pour m'assurer que vous êtes un corps et non pas une ombre, petite elfe! mais autant essayer à prendre un feu follet dans un marais. Petite paresseuse, ajouta-t-il après s'être arrêté un instant, vous avez été loin de moi pendant tout un mois, et sans doute vous m'avez oublié.»

Je savais que j'aurais du plaisir à voir mon maître, mais que ce plaisir serait mélangé de tristesse à la pensée que bientôt il cesserait d'être mon maître, et que je n'étais rien pour lui; cependant il y avait chez M Rochester, du moins je le pensais, une telle puissance pour communiquer le bonheur, que même goûter aux miettes qu'il éparpillait aux oiseaux étrangers comme moi, c'était prendre part à un splendide festin. Ses dernières paroles avaient été un baume: elles semblaient signifier qu'il ne lui était pas indifférent de se voir oublié par moi; puis il avait appelé Thornfield ma demeure. Hélas! je l'aurais bien désiré!

Il ne semblait pas disposé à quitter l'escalier, et j'osais à peine le prier de me faire place. Au bout de quelque temps, je lui demandai enfin s'il n'avait pas été à Londres.

«Oui, me répondit-il; vous l'avez deviné, je suppose.

-- Mme Fairfax me l'a écrit.

-- Et vous a-t-elle dit pourquoi?

-- Oh! oui, monsieur, tout le monde le savait.

-- Eh bien! Jane, il faudra que je vous montre la voiture, et vous me direz si elle convient bien à la femme de M. Rochester, et si, étendue sur ces coussins rouges, elle n'aura pas l'air de la reine Boadicea. Voyez-vous, Jane, je voudrais que mon extérieur s'accordât un peu mieux avec le sien; dites-moi, petite fée, ne pourriez-vous pas me donner quelque fiole merveilleuse qui me rendit beau?

-- Cela dépasse le pouvoir de la magie, monsieur.» Et j'ajoutai en moi-même: «Un oeil aimant est le plus grand charme; ce charme-là vous l'avez, et l'expression dure de votre visage a plus de pouvoir que la beauté même.»

Souvent M. Rochester avait lu mes pensées avec une justesse que je ne pouvais comprendre; pour le moment, il sembla ne point écouter ma réponse brève; il me sourit d'un de ces sourires que lui seul possédait et dont il n'usait que dans de rares occasions; il le trouvait sans doute trop beau pour en abuser; c'était la flamme brillante du sentiment, et, en me regardant, il jeta sur moi cet éclatant rayon.

«Passez, Jane, me dit-il en me faisant place sur l'escalier; retournez au château, et arrêtez votre petit pied errant et fatigué sur le seuil d'un ami.»

Ce que j'avais de mieux à faire, c'était de lui obéir en silence, car je n'avais plus de raison pour causer avec lui. Je montai les marches sans dire un mot et résolue à le quitter avec calme; mais quelque chose me retenait, une force irrésistible me contraignît à me retourner; je m'écriai, ou plutôt un sentiment que je ne pouvais maîtriser s'écria, en dépit de ma ferme volonté:

«Merci, monsieur Rochester, merci de votre grande bonté; je suis bien heureuse d'être revenue près de vous, et où vous êtes, là est ma demeure, ma seule demeure!»

Alors je me mis à marcher si vite que, s'il eût voulu me rattraper, il aurait eu de la peine. La petite Adèle devint presque folle de joie quand elle me revit; Mme Fairfax me reçut avec sa bonté ordinaire, Leah me sourit, et Sophie elle-même me dit bonsoir d'un air joyeux; tout cela me parut très agréable. Il n'y a pas de bonheur plus grand que d'être aimé par ses semblables, et de sentir que votre présence est une joie pour eux.

Ce soir-là, je fermai résolument les yeux pour ne pas voir l'avenir; je me bouchai les oreilles pour ne pas entendre la voix qui m'annonçait une prochaine séparation et des tristesses prochaines. Le thé achevé, Mme Fairfax prit son tricot, je m'assis sur une petite chaise près d'elle, et Adèle, agenouillée sur le tapis, se pressa contre moi; un sentiment de mutuelle affection semblait nous avoir entourées d'un cercle de paix; alors, dans le silence de mon âme, je priai Dieu de ne pas nous séparer trop tôt. Nous étions ainsi groupées, lorsque M. Rochester entra sans s'être fait annoncer; il sembla satisfait en nous voyant si unies.

«Madame Fairfax, dit-il, doit être bien contente d'avoir retrouvé sa fille d'adoption, et je vois qu'Adèle est toute prête à croquer sa petite maman anglaise.»

En l'entendant ainsi parler, j'espérai presque que, même après son mariage, il pourrait peut-être nous laisser toutes ensemble, nous placer dans quelque abri protégé par lui et que sa présence viendrait de temps en temps réjouir.

Thornfield resta quinze jours dans un calme complet. On ne parlait plus du mariage de M. Rochester, et aucun préparatif ne se faisait. Presque tous les jours, je demandais à Mme Fairfax si elle avait entendu dire quelque chose de définitif; sa réponse était toujours négative. Une fois, elle me dit avoir demandé à M. Rochester quand il amènerait sa femme au château: il ne lui avait répondu que par une plaisanterie et un regard étrange, et elle ne savait qu'en conclure.

Il y avait encore une chose qui m'étonnait beaucoup: c'est que personne de la famille Ingram ne venait au château, et que M. Rochester ne se rendait jamais à Ingram-Park. Il est vrai que Blanche ne demeurait pas dans le même pays que M. Rochester, et que pour y arriver il fallait traverser vingt milles. Mais qu'étaient vingt milles pour un amoureux passionné? pour un cavalier aussi habile et aussi infatigable que M. Rochester, ce n'était qu'une promenade. Je commençai à me bercer de l'espérance que le mariage était brisé, que la rumeur publique s'était trompée, que l'un des partis ou tous deux avaient changé d'opinion. Ordinairement j'étudiais la figure de mon maître pour savoir s'il était irrité ou triste; mais jamais je ne l'avais vue aussi dégagée de nuages et de mauvais sentiments qu'alors. Si, dans les instants que mon élève et moi passions avec lui, il me voyait manquer de courage et tomber dans l'abattement, il s'efforçait d'être gai; jamais il ne m'avait fait venir si souvent en sa présence, jamais il n'avait été aussi bon pour moi: hélas! jamais je ne l'avais tant aimé.

CHAPITRE XXIII

Un splendide été brillait sur l'Angleterre; un ciel pur et un soleil radieux égayent rarement la Grande-Bretagne, même pendant un seul jour, et pourtant depuis longtemps déjà nous jouissions de cette faveur: on eût dit que les belles journées d'Italie venaient de quitter le Midi, comme de brillants oiseaux de passage, pour s'arrêter quelque temps sur les rochers d'Albion. On avait rentré les foins; les champs verts qui entouraient Thornfield venaient d'être fauchés; la route poudreuse était durcie par la chaleur; les arbres se montraient dans tout leur éclat: les teintes foncées des haies et des bois touffus contrastaient bien avec la nuance tendre des prairies nouvellement fauchées.

Un soir, Adèle, fatiguée d'avoir ramassé des baies la moitié de la journée, s'était couchée avec le soleil; quand je la vis endormie, je la quittai pour me rendre dans le jardin.

C'était alors l'heure la plus agréable de la journée; la grande chaleur avait cessé et une fraîche rosée tombait dans les plaines altérées et sur les montagnes desséchées; pendant le jour, le soleil avait brillé sans nuage; à ce moment, tout le ciel était empourpré. Les rayons du soleil couchant s'étaient concentrés sur un seul pic et brillaient avec l'éclat d'une fournaise ardente ou d'une pierre précieuse; ces lueurs se reflétaient sur la moitié du ciel, mais devenaient de plus en plus douces à mesure qu'elles s'éloignaient de leur centre de lumière. L'orient avait aussi son charme avec son beau ciel d'un bleu foncé, et son étoile solitaire qui venait de se lever pour lui servir de modeste joyau; la lune, encore cachée à l'horizon, devait bientôt l'éclairer de ses doux rayons.

Je me promenai quelques instants sur le pavé; mais tout à coup une odeur légère et bien connue, celle d'un cigare, arriva jusqu'à moi: je regardai, et je m'aperçus que la fenêtre de la bibliothèque était entr'ouverte. Je savais que de là on pouvait suivre tous mes mouvements; aussi je me dirigeai vers le verger. C'était un lieu abrité et semblable à un Eden, plein d'arbres et de fleurs; un mur très élevé le séparait de la cour, et une avenue de hêtres de la pelouse; à un des bouts, une barrière détruite le séparait seule des champs déserts; une allée tortueuse, bordée de lauriers et terminée par un gigantesque marronnier d'Inde entouré d'un banc, conduisait à la barrière. Émue par la douce rosée, par le silence et l'obscurité croissante, il me sembla que j'aimerais à passer ma vie en cet endroit. Je me promenai au milieu des fleurs et des arbres fruitiers dans le haut du verger, qui pour le moment était plus éclairé que le reste par les rayons de la lune naissante; je fus arrêtée tout à coup, non pas que j'eusse aperçu ou entendu quelque chose mais je venais de sentir encore une fois la même odeur.

L'aubépine, les aurones, le jasmin, les oeillets et les roses avaient cessé de répandre leur parfum: cette odeur n'était produite ni par les arbres ni par les fleurs; je savais bien qu'elle venait du cigare de M. Rochester; je regardai autour de moi en écoutant. Je vis des arbres chargés de fruits mûrs, j'entendis le rossignol chanter dans le bois, mais je n'aperçus aucune forme humaine et je ne distinguai aucun bruit de pas; cependant, comme l'odeur augmentait, je résolus de me retirer. Au moment où je mettais la main sur la porte, M. Rochester entra; je reculai dans la niche tapissée de lierre: «Il ne restera pas longtemps, pensai-je; il retournera bientôt au château, et ainsi du moins il ne m'aura pas vue.»

Mais je m'étais trompée; le soir lui parut aussi agréable et le vieux jardin aussi attrayant qu'à moi. Il se promenait, tantôt soulevant les branches des groseilliers à maquereau pour en contempler les fruits aussi gros que des prunes, tantôt cueillant une cerise mûre, tantôt se penchant sur des fleurs, soit pour en respirer le parfum, soit pour examiner les gouttes de rosée renfermées dans leurs pétales. Un gros scarabée passa en bourdonnant près de moi et alla se poser sur une plante aux pieds de M. Rochester; il le vit et s'inclina pour le regarder.

«Maintenant, pensai-je, il me tourne le dos et il est occupé, peut-être pourrai-je sortir sans être remarquée.»

Je marchai sur le gazon, afin que ma présence ne fût pas révélée par le craquement du sable; M. Rochester se tenait à un ou deux mètres de l'endroit devant lequel j'étais obligée de passer; il semblait absorbé dans la contemplation de l'insecte. «Je pourrai très bien me retirer sans être vue.»me dis-je. Au moment où je passai près de son ombre, projetée sur le jardin par la lune qui n'était pas encore complètement levée, il me dit tranquillement et sans se retourner:

«Jane, venez un peu ici voir cet insecte.»

Je n'avais fait aucun bruit; il n'avait pas d'yeux derrière le dos, son ombre m'avait donc sentie; je tressaillis d'abord, puis je m'approchai.

«Regardez ces ailes, me dit-il; cet animal me rappelle les insectes de l'Inde. Il est rare de voir en Angleterre un rôdeur de nuit aussi grand et aussi gai; ah! le voilà envolé.»

L'insecte partit. J'allais l'imiter, mais M. Rochester me suivit, et, au moment où j'atteignis la porte, il me dit:

«Revenez; par une nuit si belle, il serait honteux de rester enfermée, et personne ne peut désirer dormir au moment où le soleil couchant fait place à la lune qui se lève.»

Bien que souvent ma langue soit prompte à répondre, il y a des cas où je ne puis trouver une phrase pour m'excuser, et cela arrive presque toujours dans des circonstances où un simple mot et un prétexte plausible seraient bien nécessaires pour me tirer d'un embarras pénible. Je ne désirais pas me promener à cette heure avec M. Rochester dans le verger obscur, mais je ne pouvais trouver aucune raison pour le quitter. Je le suivis lentement, tout en cherchant un moyen de délivrance; mais il était lui-même si calme et si grave que j'eus honte de mon trouble: la pensée que ce que je faisais là n'était pas bien ne préoccupait que moi; la conscience de M. Rochester semblait parfaitement calme.

«Jane, me dit-il, lorsque, après être entrés dans l'allée bordée de lauriers, nous nous dirigeâmes du côté de la barrière et du marronnier d'Inde, Thornfield est une résidence agréable en été, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Vous devez aimer cette maison, vous qui remarquez les beautés de la nature et qui vous attachez aux choses?

-- En effet, je me suis attachée à Thornfield.

-- Et, bien que je ne puisse comprendre comment, je me suis aperçu que vous aviez une certaine affection pour cette petite folle d'Adèle, et même pour la simple Mme Fairfax.

-- Oui, monsieur, je les aime toutes deux, d'une manière différente, il est vrai.

-- Et vous seriez fâchée de les quitter?

-- Oui.

-- C'est malheureux! dit-il; puis il soupira et s'arrêta. Il en est toujours ainsi dans la vie, continua-t-il; à peine êtes-vous installé dans un lieu agréable qu'une voix vous ordonne de vous lever et de partir, car l'heure du repos est expirée.

-- Dois-je partir, monsieur?'demandai-je; dois-je quitter Thornfield?

-- Je crois que oui, Jane; j'en suis fâché, mais je crois qu'il le faudra.»

C'était un rude coup; mais je ne me laissai pas abattre.

«Eh bien, monsieur, je serai prête quand viendra l'ordre de marcher.

-- Il est venu maintenant; je suis forcé de le donner ce soir.

-- Alors, vous allez vous marier, monsieur?

-- Précisément, exactement; avec votre pénétration ordinaire, vous avez deviné juste.

-- Et sera-ce bientôt, monsieur?

-- Oh! oui, ma... c'est-à-dire mademoiselle Eyre; vous vous rappelez bien, Jane, la première fois où, grâce soit à moi, soit à la rumeur publique, vous avez compris que j'avais l'intention, moi, vieux célibataire, d'accepter des liens sacrés, d'entrer dans le saint état de mariage, en un mot, de presser Mlle Ingram sur mon coeur (mes deux bras y suffiront à peine; mais, après tout, d'une si belle créature on ne saurait trop prendre); eh bien, comme je le disais... Mais écoutez-moi donc, Jane; ne tournez pas la tête; ne cherchez pas d'autres scarabées: celui que vous avez vu était quelque enfant qui venait de déserter sa demeure. Je voulais seulement vous rappeler que vous avez été la première à me dire, avec cette discrétion que je respecte en vous, cette prévoyance, cette prudence et cette humilité qui conviennent à votre position, que, dans le cas où j'épouserais Mlle Ingram, vous et la petite Adèle feriez mieux de vous retirer. Je ne parle pas du blâme implicite jeté sur ma bien-aimée par cet avis, et même je tâcherai de l'oublier lorsque vous serez loin d'ici, Jane; je ne me souviendrai que de la sagesse d'un conseil que j'ai voulu suivre: il faut qu'Adèle aille en pension, et vous, mademoiselle Eyre, il faut changer de place.

-- Oui, monsieur, je vais faire insérer ma demande tout de suite dans les journaux. En attendant, je suppose...»

J'avais l'intention d'ajouter: «Je suppose que je puis rester ici jusqu'à ce que j'aie trouvé un nouvel abri.» Mais je m'arrêtai, sentant qu'il serait imprudent d'entreprendre une longue phrase, car je n'étais plus maîtresse de ma voix.

«Dans un mois environ j'espère être marié, continua M. Rochester; dans l'intervalle je m'occuperai de vous chercher de l'occupation et un asile.

-- Je vous remercie, monsieur; je suis fâchée de vous donner...

-- Oh! pas de remercîments; lorsqu'on a rempli ses devoirs aussi bien que vous, on a le droit de demander à celui au service duquel on a été, de faire pour vous tout ce qui est en son pouvoir. J'ai déjà entendu parler à ma future belle-mère d'une place qui, je le crois, vous conviendrait: il s'agit d'entreprendre l'éducation des cinq filles de Mme Dionysius O'Gall, de Betternut-Lodge, en Irlande; je crois que vous aimerez l'Irlande; on dit que les habitants y sont pleins de coeur.

-- C'est bien loin, monsieur.

-- Qu'importe? une jeune fille aussi raisonnable que vous ne doit pas regarder à faire un long voyage.

-- Ce n'est pas le voyage qui m'inquiète; mais la mer et une barrière entre...

-- Entre quoi, Jane?

-- Entre l'Irlande, et l'Angleterre, et Thornfield, et...

-- Eh bien!

-- Et vous, monsieur!»

Je prononçai cette dernière phrase presque involontairement, et involontairement aussi mes larmes se mirent à couler; néanmoins, je ne pleurais pas assez haut pour être entendue; je réprimai mes sanglots. La pensée de Mme O'Gall me glaçait le coeur, mais moins encore que la pensée des vagues destinées à murmurer éternellement entre moi et le maître auprès duquel je me promenais; cependant, ce qui était plus douloureux encore pour mon âme, c'était l'idée que la richesse, le rang et l'habitude étaient venus se placer entre moi et celui que j'aimais.

«C'est bien loin, repris-je de nouveau.

-- Certainement; et lorsque vous serez en Irlande, je ne vous reverrai plus, Jane, c'est bien certain: car je n'irai jamais en Irlande; je n'aime pas beaucoup ce pays. Nous avons été amis, Jane, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, lorsque des amis sont à la veille de se séparer, ils aiment à passer l'un près de l'autre le peu de temps qui leur reste; venez, nous allons parler de ce voyage et de cette séparation, pendant que les étoiles commencent leur course brillante dans le ciel. Tenez, voici un marronnier d'Inde entouré d'un banc; nous allons nous y asseoir tranquillement, bien que nous ne soyons plus destinés à nous placer ainsi l'un à côté de l'autre.»

Il me fit asseoir, et il s'approcha de moi.

«Il y a bien loin d'ici en Irlande, Jane, et je suis fâché de voir ma petite amie entreprendre un voyage si fatigant; mais si je ne puis rien trouver de mieux, que faire?... Jane, m'êtes-vous attachée?»

Je ne pus pas hasarder une réponse, mon coeur était trop plein.

«C'est que, dit-il, j'éprouve quelquefois pour vous un étrange sentiment, surtout lorsque vous êtes près de moi, comme maintenant: il me semble que j'ai dans le coeur une corde invisible, fortement attachée à une corde toute semblable et placée dans votre coeur; si un bras de mer et soixante lieues de terre doivent nous séparer, j'ai peur que cette corde sympathique ne se brise et que la blessure ne saigne intérieurement. Quant à vous, vous m'oublieriez.

-- Jamais, monsieur! vous savez...» Il me fut impossible de continuer.

«Jane, entendez-vous le rossignol chanter dans les bois? écoutez!»

En écoutant, je sanglotais convulsivement, car je ne pouvais plus réprimer mes sentiments; je fus obligée de céder, et j'éprouvai dans tout mon être une souffrance aiguë. Quand je parlai, ce ne fut que pour exprimer un désir impétueux de n'être jamais née ou de n'être jamais venue à Thornfield.

«Est-ce parce que vous êtes fâchée de le quitter?» me demanda M. Rochester.

La souffrance et l'amour avaient excité chez moi une violente émotion, qui s'efforçait de devenir maîtresse absolue, de dominer, de régner et de parler.

«Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m'écriai-je; j'aime Thornfield; je l'aime, parce que, pendant quelque temps, j'y ai vécu d'une vie délicieuse; je n'ai pas été foulée aux pieds et humiliée; je n'ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs; on ne m'a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé; j'ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit; j'ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et d'angoisse en pensant qu'il faut m'éloigner de vous pour toujours; je vois la nécessité du départ, et c'est comme si je me voyais forcée de mourir.

-- Où voyez-vous la nécessité de partir? demanda-t-il tout à coup.

-- Où? ne me l'avez-vous pas vous-même montrée, monsieur?

-- Et sous quelle forme?

-- Sous la forme de Mlle Ingram, une jeune fille belle et noble, votre fiancée.

-- Ma fiancée! Quelle fiancée? Je n'ai pas de fiancée.

-- Mais vous en aurez une.

-- Oui, j'en aurai une, dit-il en serrant les dents.

-- Alors, il faut que je parte; vous l'avez dit vous-même.

-- Non, il faut que vous restiez; je le jure, et je garderai mon serment!

-- Je vous dis qu'il me faut partir, répondis-je, excitée par quelque chose qui ressemblait à la passion. Croyez-vous que je puisse rester en n'étant rien pour vous? croyez-vous que je sois une automate, une machine qui ne sent rien? croyez-vous que je souffrirais de me voir mon morceau de pain arraché de mes lèvres et ma goutte d'eau vive jetée de ma coupe? croyez-vous que, parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n'aie ni âme ni coeur? Et si Dieu m'avait faite belle et riche, j'aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu'elle l'est aujourd'hui pour moi! Ce n'est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle; c'est mon esprit qui s'adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité!

-- Oui, dans notre véritable égalité ,» répéta M. Rochester; puis il ajouta, en me serrant dans ses bras et en pressant ses lèvres contre les miennes: «Et, puisque nous sommes égaux, c'est ainsi que nous serons aux pieds de Dieu.

-- Oui, monsieur, répondis-je. Et pourtant non; non, car vous êtes marié, ou du moins sur le point de l'être, et à une femme qui vous est inférieure, pour laquelle vous n'avez pas de sympathie, que vous n'aimez pas réellement, car je vous ai entendu rire d'elle! Moi, je mépriserais une pareille union ainsi, je suis meilleure que vous. Laissez-moi partir.

-- Où, Jane pour l'Irlande?

-- Oui, pour l'Irlande; je me suis rendue maîtresse de moi, maintenant je puis aller n'importe où.

-- Jane, restez tranquille; ne vous débattez pas comme un oiseau sauvage pris au piège et qui arracherait ses plumes dans son désespoir.

-- Je ne suis pas un oiseau, et aucun filet ne m'enveloppe; je suis libre; j'ai une volonté indépendante, et je m'en sers pour vous quitter.»

Un nouvel effort me dégagea de ses bras, et je me tins debout devant lui.

«Vous-même allez prendre une décision sur votre avenir, me dit-il; je vous offre ma main, mon coeur et la moitié de ce que je possède.

-- Vous jouez une comédie dont je ne puis que rire.

-- Je vous demande de passer votre vie près de moi, d'être une partie de moi et ma meilleure compagne sur la terre.

-- Vous avez déjà fait votre choix et vous devez vous y tenir.

-- Jane, calmez-vous; vous êtes trop exaltée. Moi aussi, je vais rester quelques instants tranquille.»

Le vent siffla dans l'allée et vint trembler entre les branches du marronnier, puis il alla se perdre au loin. La voix du rossignol était le seul bruit qu'on entendît à cette heure; en l'écoutant, je me remis à pleurer.

M. Rochester était tranquillement assis et me regardait avec une sérieuse douceur; il demeura muet quelque temps; enfin il me dit:

«Venez à côté de moi, Jane; tâchons de nous expliquer et de nous comprendre.

-- Je ne reviendrai jamais près de vous; j'ai pu m'échapper et je ne reviendrai pas.

-- Mais, Jane, je vous le demande comme à ma femme; c'est vous seule que je veux épouser.»

Je demeurai silencieuse; je croyais qu'il se moquait de moi.

«Venez, Jane, venez ici.

-- Votre fiancée est entre nous.»

Il se leva et m'atteignit.

«Ma fiancée est ici, dit-il en me pressant de nouveau contre lui; ma fiancée est ici, parce qu'ici est mon égale et ma semblable. Jane, voulez-vous m'épouser?»

Je ne lui répondis pas et je m'efforçai de nouveau de lui échapper, car je n'avais pas foi en lui.

«Vous doutez de moi. Jane?

-- Entièrement.

-- Vous n'avez pas foi en moi?

-- Pas le moins du monde.

-- Suis-je un menteur à vos yeux? demanda-t-il avec passion; petite incrédule, vous allez être convaincue. Ai-je de l'amour pour Mlle Ingram? non, et vous le savez. A-t-elle de l'amour pour moi? non; j'en ai la preuve. J'ai répandu le bruit que ma fortune n'était pas le tiers de ce qu'on la supposait, et je me suis arrangé de manière à ce que ce bruit arrivât jusqu'à elle; ensuite, je me suis présenté à son château pour voir le résultat de mes efforts: elle et sa mère m'ont reçu très froidement; je ne veux pas, je ne puis pas épouser Mlle Ingram. Vous, créature étrange, qui n'êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma chair; vous, pauvre, petite, obscure et laide, je vous supplie de m'accepter comme mari.

-- Moi! m'écriai-je; car, en voyant son sérieux et en entendant son impertinence, je commençais à croire à sa sincérité; moi qui n'ai point d'amis dans le monde, excepté vous, si toutefois vous êtes mon ami, moi qui ne possède rien que ce que vous m'avez donné?

-- Vous, Jane; il faut que vous soyez tout entière à moi; le voulez-vous? répondez vite.

-- Monsieur Rochester, tournez-vous du côté de la lune et laissez- moi regarder votre visage.

-- Pourquoi?

-- Parce que je veux y lire votre pensée; tournez-vous!

-- Vous ne pourrez pas lire sur mon visage plus que sur une page souillée et déchirée; lisez; mais dépêchez-vous, car je souffre.»

Sa figure était gonflée et agitée; ses traits étaient contractés et ses yeux animés d'un brillant regard.

«Oh! Jane, s'écria-t-il, vous me torturez avec votre regard scrutateur, bien qu'il soit généreux et droit; vous me torturez!

-- Et pourquoi, si ce que vous dites est vrai, si votre offre est véritable? vous savez bien que je ne puis éprouver pour vous que des sentiments de reconnaissance et de dévouement; qu'y a-t-il de douloureux là dedans?

-- De la reconnaissance! s'écria-t-il; et il ajouta d'un ton irrité: «Jane, acceptez-moi vite; appelez-moi par mon nom; dites «Édouard, je veux bien vous épouser.

-- Parlez-vous sérieusement? m'aimez-vous véritablement et désirez-vous sincèrement que je sois votre femme?

-- Oui, et si un serment est nécessaire pour vous satisfaire, eh bien, je le jure!

-- Alors, monsieur, je vous épouserai.

-- Appelez-moi Édouard, ma petite femme.

-- Cher Édouard!

-- Venez à moi; venez tout entière à moi,» dit-il; puis il ajouta tout bas, me parlant à l'oreille, pendant que sa joue touchait la mienne: «Faites mon bonheur, et je ferai le vôtre. Dieu me pardonne, ajouta-t-il au bout de peu de temps, et que les hommes ne viennent pas se mêler de tout ceci; je l'ai et je la garderai.

-- Les hommes n'auront pas besoin de s'en mêler, monsieur je n'ai pas de parents qui puissent s'opposer à vos projets.

-- Et c'est ce qu'il y a de mieux.» dit-il.

Si je l'avais moins aimé, j'aurais remarqué dans son regard et dans sa voix une sauvage exaltation. Mais, assise près de lui, sortie de ce douloureux rêve de la séparation, appelée à une heureuse union, je ne pouvais penser qu'au bonheur qui venait de m'être si libéralement donné; bien des fois il me demanda: «Êtes- vous heureuse, Jane?» et bien des fois je lui répondis: «Oui;» puis il murmurait tout bas:

«Oui, nous nous aimerons. Je l'ai trouvée sans ami, sans joie et le coeur glacé; je la garderai près de moi pour la caresser et la consoler; n'y a-t-il pas de l'amour dans mon coeur et de la constance dans mes résolutions? Et cela seul pourra racheter tout le reste devant le tribunal de Dieu. Je sais que mon Créateur m'approuve; peu m'importent les jugements du monde; quant à l'opinion des hommes, je la défie!»

La nuit venait de tomber; la lune n'était pas encore levée, et nous étions tous deux dans l'obscurité; quelque près que je fusse de mon maître, j'avais peine à voir son visage; le vent murmurait dans l'allée des lauriers, sifflait entre les branches du marronnier et envoyait son souffle jusqu'à nous.

«Il faut rentrer, me dit M. Rochester, le temps va changer; je serais resté avec toi jusqu'au matin, Jane.

-- Moi aussi,» pensai-je; et je l'aurais peut-être dit, si un éclair ne fût venu déchirer la portion du ciel que je regardais; l'éclair fut suivi d'un craquement et d'un violent coup de tonnerre qui me sembla avoir éclaté tout près de nous. Je ne songeais qu'à cacher mes yeux éblouis contre l'épaule de M. Rochester; la pluie tombait à flots; nous traversâmes rapidement l'allée, les champs, et nous entrâmes dans la maison; mais, lorsque nous atteignîmes le perron, l'eau ruisselait sur nos vêtements. M. Rochester me retirait mon châle et secouait l'eau qui coulait de mes cheveux dénoués, lorsque Mme Fairfax sortit de sa chambre; ni moi ni M. Rochester ne l'aperçûmes au premier moment; la lampe était allumée; l'horloge marquait minuit.

«Dépêchez-vous de changer de vêtements, me dit-il, et maintenant bonsoir; bonsoir ma bien-aimée!»

Il m'embrassa à plusieurs reprises. Lorsqu'en le quittant je regardai autour de moi, je vis la veuve pâle, grave et étonnée; je me contentai de sourire et de gagner l'escalier. «Tout s'expliquera bientôt,» pensai-je. Cependant, lorsque je fus arrivée à ma chambre, je fus attristée de la pensée qu'un seul moment même elle avait pu se méprendre sur ce qu'elle avait vu; mais, au bout de peu de temps, la joie effaça tout autre sentiment; malgré le vent qui soufflait avec violence, le tonnerre qui retentissait avec force tout près de moi, les éclairs qui scintillaient vifs et rapprochés, la pluie qui, pendant deux heures, tomba avec la violence d'une cataracte, je n'éprouvai aucun effroi, et peu de cette crainte respectueuse qu'éveillait ordinairement chez moi la vue d'un orage. Trois fois M. Rochester vint frapper à ma porte pour voir si j'étais tranquille; c'était assez pour me rendre forte et calme contre tout.

Le lendemain matin, avant que je fusse levée, la petite Adèle accourut dans ma chambre pour me dire que le grand marronnier au bout du verger avait été frappé par le tonnerre et à moitié détruit.

CHAPITRE XXIV

Tout en m'habillant, je repassai dans ma mémoire les événements de la veille, et je me demandai si ce n'était point un rêve; je n'en fus bien convaincue que lorsque, ayant revu M. Rochester, je l'entendis me répéter ses promesses et me reparler de son amour.

En me peignant, je me regardai dans la glace, et je m'aperçus que je n'étais plus laide; mon visage était plein de vie et d'espérance, mes yeux semblaient avoir contemplé une fontaine de joie et emprunté l'éclat à ses ondes transparentes. Souvent je m'étais efforcée de ne pas regarder mon maître, craignant que ma figure ne lui déplût: aujourd'hui je pouvais lever mon regard jusqu'à lui sans avoir peur de refroidir son amour par l'expression de mon visage. Je mis une robe d'été, légère et d'une couleur claire; il me sembla que jamais vêtement ne m'avait mieux parée, parce que jamais aucun n'avait été porté avec tant de joie.

Quand je descendis dans la grande salle, je ne fus pas surprise de voir qu'une belle matinée de juin avait succédé à l'orage de la veille, et de sentir, à travers la porte ouverte, le souffle d'une brise fraîche et parfumée; la nature devait avoir quelque chose de joyeux; j'étais si heureuse! Une pauvre femme et un petit enfant pâle et en haillons s'arrêtèrent devant la porte; je courus vers eux pour leur donner tout l'argent que j'avais dans ma bourse, trois ou quatre schellings; bons ou mauvais, je voulais les voir heureux. Aussi les corneilles faisaient entendre leurs cris et les oiseaux chantaient; mais rien n'était aussi joyeux ni aussi musical que mon coeur!

Mme Fairfax apparut à la fenêtre avec un visage triste, et me dit gravement:

«Mademoiselle Eyre, voulez-vous venir déjeuner?»

Pendant le repas, elle fut calme et froide; mais je ne pouvais pas la détromper. Il fallait attendre que mon maître voulût bien expliquer tout ceci. Je mangeai ce que je pus, puis je me hâtai de remonter dans ma chambre; je rencontrai Adèle qui sortait de la salle d'étude.

«Où allez-vous? lui demandai-je, c'est l'heure du travail.

-- M. Rochester m'a dit d'aller dans la chambre des enfants.

-- Où est-il?

-- Là,» me répondit-elle, en indiquant la pièce qu'elle venait de quitter.

J'entrai et je l'y trouvai en effet.

«Venez me dire bonjour,» me cria-t-il.

J'avançai joyeusement. Cette fois ce n'était pas un simple mot ou une poignée de main qui m'attendait, mais un baiser; je le trouvai tout naturel, et il me sembla doux d'être ainsi aimée et caressée par lui.

«Jane, vous êtes fraîche, souriante et jolie, dit-il, oui, vraiment jolie. Est-ce là la pâle petite fée que je connaissais? Quelle joyeuse figure, quelles joues fraîches et quelles lèvres roses! comme ces cheveux et ces yeux sont d'un brun brillant!»

J'avais des yeux verts, mais il faut excuser cette méprise: il paraît qu'ils avaient changé de couleur pour lui.

«Oui, monsieur, c'est Jane Eyre.

-- Qui sera bientôt Jane Rochester, ajouta-t-il; dans quatre semaines, Jane, pas un jour de plus, entendez-vous?»

Je ne pouvais pas bien comprendre encore, j'étais tout étourdie; en entendant parler M. Rochester, je n'éprouvai pas une joie intime, je ressentis comme un choc violent; je fus étonnée, presque effrayée.

«Vous avez rougi, et maintenant vous êtes bien pâle, Jane, pourquoi?

-- Parce que vous m'avez appelée Jane Rochester, et cela me semble étrange.

-- Oui, la jeune Mme Rochester, la fiancée de Fairfax Rochester.

-- Cela ne se pourra pas, monsieur; le nom de Jane Rochester sonne étrangement; les hommes ne jouissent jamais d'un bonheur complet sur la terre; je ne suis pas destinée à avoir un sort plus heureux que les autres jeunes filles dans ma position; me figurer un tel bonheur, c'est croire à un conte de fée.

-- Eh bien, celui-là, j'en ferai une réalité; je commencerai dès demain. Ce matin, j'ai écrit à mon banquier de Londres, pour qu'il m'envoyât certains bijoux qu'il a en sa possession; ils ont toujours appartenu aux dames de Thornfield; dans un jour ou deux, j'espère pouvoir les remettre entre vos mains: car je veux vous entourer des mêmes soins et des mêmes attentions que si vous étiez la fille d'un lord.

-- Oh! monsieur, ne pensez pas aux bijoux, je n'aime pas à en entendre parler; des bijoux pour Jane Eyre! Cela aussi me semble étrange et peu naturel; je préférerais n'en point avoir.

-- Je veux mettre moi-même la chaîne de diamants autour de votre cou et placer le cercle d'or sur votre front: car sur ce front du moins la nature a posé son cachet de noblesse. Je veux attacher des bracelets sur ces poignets délicats, et charger d'anneaux ces doigts de fée.

-- Non, non, monsieur, pensez à autre chose; ne me parlez pas de cela, et surtout de cette manière; ne vous adressez pas à moi comme si j'étais belle; je suis une institutrice laide et semblable à une quakeresse.

-- Vous êtes belle à mes yeux; vous avez la beauté que j'aime, vous êtes délicate et aérienne.

-- Vous voulez dire chétive et nulle. Vous rêvez, monsieur ou vous raillez; pour l'amour de Dieu, ne soyez pas ironique.

-- Je forcerai le monde à vous déclarer belle.» ajouta-t-il.

Mon embarras croissait à l'entendre parler ainsi; il me semblait qu'il voulait soit se tromper, soit essayer de me tromper moi- même.

«Je vêtirai ma Jane de satin et de dentelle, continua-t-il, je mettrai des roses dans ses cheveux, et je couvrirai sa tête bien- aimée d'un voile sans prix.

-- Et alors vous ne me reconnaîtrez pas, monsieur; je ne serai plus votre Jane Eyre, mais un singe déguisé en arlequin, un geai recouvert de plumes d'emprunt. Je ne serais pas plus étonnée de vous voir habillé en acteur que moi revêtue d'une robe de cour; et pourtant je ne vous trouve pas beau, bien que je vous aime tendrement, trop tendrement pour vous flatter; ainsi donc ne me flattez pas non plus.»

Il continua à parler sur le même ton, malgré ma prière.

«Aujourd'hui même, reprit-il, je vous mènerai dans la voiture à Millcote pour que vous y choisissiez, quelques vêtements. Je vous ai dit que nous serions mariés dans quatre semaines; le mariage aura lieu tranquillement dans la chapelle du château; ensuite nous partirons pour la ville. Après un court séjour j'emmènerai mon trésor dans des régions plus rapprochées du soleil que l'Angleterre, dans les vignes françaises, et les plaines d'Italie; elle verra tout ce qui est fameux dans l'histoire ancienne et dans les temps modernes; elle goûtera à l'existence des villes; elle apprendra sa valeur par une juste comparaison avec les autres femmes.

-- Je voyagerai, monsieur, et avec vous?

-- Vous passerez quelque temps à Paris, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Vienne; tous les pays que j'ai parcourus seront traversés par vous; partout où mon éperon a frappé, vous poserez votre pied de sylphide. Il y a dix ans, j'ai parcouru l'Europe à moitié fou de dégoût, de haine, de rage, et un peu semblable à ceux qui m'accompagnaient; cette fois, guéri et purifié, je la visiterai avec l'ange qui est mon soutien.»

Je souris en l'entendant parler ainsi.

«Je ne suis pas un ange, dis-je, et je n'en serai pas un tant que je vivrai; je ne serai que moi-même. Il ne faut pas vous attendre à trouver rien de céleste en moi; vous seriez aussi trompé que moi si je voulais trouver quelque chose de divin en vous.

-- Que vous attendez-vous à trouver chez moi?

-- Pendant quelque temps peut-être, vous serez comme maintenant, mais cela durera peu; ensuite vous deviendrez froid, capricieux, sombre, et j'aurai beaucoup de peine à vous plaire; puis, quand vous serez habitué à moi, vous m'aimerez de nouveau, je ne dis pas d'amour, mais d'affection. Je pense que votre amour s'éteindra au bout de six mois ou même de moins; j'ai vu dans les livres écrits par les hommes que c'était le temps le plus long accordé à l'ardeur d'un mari; mais je pense après tout que, comme amie et comme compagne, je ne serai jamais tout à fait déplaisante aux yeux de mon cher maître.

-- Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore! moi je sais que je vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce n'est pas seulement de l'affection, mais de l'amour, et un amour véritable, fervent et sûr.

-- Vous êtes capricieux.

-- Pour les femmes qui ne me plaisent que par leur visage je suis pire que le diable, quand je découvre qu'elles n'ont ni âme ni coeur, quand je les vois basses, triviales, peut-être imbéciles, dures et méchantes; mais pour un oeil pur, une langue éloquente, une âme de feu, un caractère qui peut se plier sans se briser, à la fois souple et fort, maniable et résistant, je suis toujours fidèle et aimant.

-- Avez-vous jamais rencontré une telle nature, monsieur? avez- vous jamais aimé une telle femme?

-- Je l'aime maintenant.

-- Quant à moi, je n'atteindrai jamais à cet idéal, même sur un seul point.

-- Je n'ai point rencontré de femmes qui vous ressemblassent, Jane; vous me plaisez et vous me dominez; vous semblez vous soumettre, et j'aime votre manière de plier. Quand je retourne sous mes doigts un écheveau de soie, je sens dans mes bras un tressaillement qui continue jusque dans mon coeur; eh bien, de même je me sens gagné par vous, et votre influence est plus douce que je ne puis le dire; cette défaite me donne plus de joie que n'importe quel triomphe! Pourquoi souriez-vous, Jane? que signifie cet air inexplicable?

-- Je pensais, monsieur (excusez-moi, mon idée était involontaire), je pensais à Hercule et à Samson, près de celles qui les avaient charmés.

-- Et vous, petite fée, vous étiez...

-- Silence, monsieur! Il n'y a pas plus de sagesse dans vos paroles que de raison dans les actes de ceux dont je vous parlais tout à l'heure; mais il est probable que, s'ils avaient été mariés, la sévérité du mari aurait expié la douceur de l'amant, et c'est ce que je crains en vous; je voudrais savoir ce que vous me répondrez dans un an, si je vous demande une faveur qu'il ne vous plaira pas de m'accorder.

-- Demandez-moi quelque chose maintenant, Jane, la moindre chose; je désire être prié.

-- Je le veux bien, monsieur; ma pétition est toute prête.

-- Parlez; mais si vous me regardez, et si vous me regardez de cette manière, je me verrai forcé de vous promettre d'avance, ce qui serait une folie à moi.

-- Pas du tout, monsieur; voici simplement ce que je voulais vous demander: n'envoyez pas chercher vos bijoux, et ne me mettez pas une couronne de roses; autant vaudrait entourer d'une dentelle d'or ce grossier mouchoir de poche que vous tenez à la main.

-- C'est-à-dire qu'autant vaudrait dorer l'or le plus pur, je le sais; aussi serez-vous satisfaite, pour le moment du moins; je vais écrire à mon banquier. Mais vous ne m'avez encore rien demandé; priez-moi de vous donner quelque chose.

-- Eh bien, monsieur, ayez la bonté de satisfaire ma curiosité sur un point.»

Il se troubla.

«Comment, comment? dit-il vivement; la curiosité est dangereuse; heureusement je n'ai pas juré de vous répondre.

-- Il n'y a aucun danger à me répondre, monsieur.

-- Parlez donc, Jane; mais plutôt que cette simple question, à laquelle est peut-être lié un secret, je préférerais que vous m'eussiez demandé la moitié de ce que je possède.

-- Eh bien, roi Assuérus, que ferais-je de la moitié de vos richesses? me prenez-vous pour un usurier juif, désirant s'approprier des terres? J'aimerais bien mieux avoir votre confiance; vous me donnerez bien votre confiance, n'est-ce pas, puisque vous me donnez votre amour?

-- Vous êtes la bienvenue, Jane, à connaître tous ceux de mes secrets qui sont dignes de vous; mais pour l'amour de Dieu, ne demandez pas un fardeau inutile; ne tendez pas vos lèvres vers une coupe empoisonnée, et ne me soumettez pas à un examen trop dur.

-- Pourquoi pas, monsieur? vous venez de me dire que vous aimiez à être vaincu, et qu'il vous était doux de vous sentir persuadé. Ne pensez-vous pas que je ferais bien de vous arracher une confession, de prier, de supplier, de pleurer même, si c'est nécessaire, rien que pour essayer mon pouvoir?

-- Je vous défie dans un tel essai; cherchez à deviner, et le jeu cessera aussitôt.

-- Alors, monsieur, vous renoncez facilement. Mais, comme votre regard est sombre! vos paupières sont devenues aussi épaisses que mon doigt, et votre front ressemble à celui d'un Jupiter tonnant. C'est là l'air que vous aurez lorsque vous serez marié, monsieur, je suppose?

-- Et vous, reprit M. Rochester si c'est là l'air que vous aurez lorsque vous serez mariée, il faudra bien vite rompre: car en ma qualité de chrétien, je ne puis pas vivre avec un lutin. Mais que vouliez-vous me demander, petite créature? dépêchez-vous.

-- Voyez, vous n'êtes même plus poli. Du reste, j'aime mieux la rudesse que la flatterie; j'aime mieux être une petite créature qu'un ange. Voici ce que j'avais à vous demander: pourquoi avez- vous pris tant de peine à me persuader que vous vouliez épouser Mlle Ingram?

-- Est-ce tout? Dieu soit loué!» Son front se dérida; il me regarda en souriant, lissa mes cheveux et sembla heureux comme s'il venait d'éviter un danger. «Je puis vous faire ma confession, Jane, dit-il, bien que je risque un peu de vous indigner, et je sais tout ce qu'il y a de flamme en vous lorsque vous êtes irritée; vous étiez pleine d'ardeur, hier soir, quand vous vous révoltiez contre la destinée et que vous vous déclariez mon égale: car c'est vous, Jane, qui l'avez dit!

-- Sans doute; mais répondez, monsieur, je vous prie, à la question que je vous ai faite sur Mlle Ingram.

-- Eh bien! j'ai fait la cour à Mlle Ingram pour vous rendre aussi follement amoureuse de moi que je l'étais de vous; je savais que le meilleur moyen d'arriver à mon but était d'exciter votre jalousie.

-- Très bien; comme cela vous rapetisse! vous n'êtes pas plus grand que le bout de mon petit doigt. C'était une honte et un scandale d'agir ainsi; les sentiments de Mlle Ingram n'étaient donc rien à vos yeux?

-- Tous ses sentiments se réduisent à un seul: l'orgueil; il est bon qu'elle soit humiliée. Étiez-vous jalouse, Jane?

-- Peu importe, monsieur; il n'est point intéressant pour vous de le savoir. Répondez-moi encore une fois franchement: croyez-vous que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie déloyale? Ne se sentira-t-elle pas bien abandonnée?

-- C'est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que c'était elle qui m'avait abandonné; la pensée que je n'étais pas riche a refroidi ou plutôt a éteint sa flamme en un moment.

-- Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester; je crains que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

-- Jamais personne ne leur a donné une bonne direction, Jane et ils ont bien pu s'égarer souvent.

-- Eh bien! sérieusement, dites-moi si je puis accepter le grand bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre souffrir les douleurs amères que j'endurais il y a quelque temps.

-- Oui, vous le pouvez, ma chère et bonne enfant; personne au monde n'a pour moi un amour pur comme le vôtre; la croyance à votre affection, Jane, est un baume bien doux pour mon âme.»

Je pressai mes lèvres contre la main qu'il avait laissée sur mon épaule. Je l'aimais beaucoup, plus que je ne voulais me l'avouer, plus que ne peuvent l'exprimer des mots.

«Demandez-moi encore quelque chose, me dit-il; c'est mon bonheur d'être prié et de céder.

-- J'avais une autre pétition toute prête. Communiquez vos intentions à Mme Fairfax, monsieur, dis-je; elle m'a vue hier soir dans la grande salle avec vous, et elle a été étonnée; donnez-lui quelques explications avant que je la revoie: cela me fait de la peine d'être mal jugée par une femme aussi excellente.

-- Montez dans votre chambre, et mettez votre chapeau, me répondit-il; je voudrais vous emmener ce matin à Millcote. Pendant que vous vous habillerez, je vais éclairer l'intelligence de la vieille dame. Vous croit-elle perdue, parce que vous m'avez donné votre amour?

-- Elle pense que j'ai oublié ma place, et vous la vôtre, monsieur.

-- Votre place est dans mon coeur; et malheur à ceux qui voudraient vous insulter, maintenant ou plus tard! Allez-vous habiller.»

Ce fut bientôt fait, et lorsque j'entendis M. Rochester quitter la chambre de Mme Fairfax, je me hâtai de descendre. La vieille dame était à lire sa Bible comme tous les matins; elle avait posé ses lunettes sur le livre; pour le moment, elle semblait avoir oublié l'occupation suspendue par l'entrée de M. Rochester; ses yeux, fixés sur la muraille, indiquaient la surprise d'un esprit tranquille qui vient d'apprendre une nouvelle extraordinaire. En me voyant, elle se leva, fit un effort pour sourire, et murmura quelques mots de félicitation; mais le sourire expira sur ses lèvres et la phrase fut laissée inachevée; elle mit ses lunettes, ferma sa Bible, et éloigna sa chaise de la table.

«Je suis si étonnée, mademoiselle Eyre, dit-elle, que je ne sais ce que je dois vous dire. Certainement je n'ai pas rêvé... Quelquefois, lorsque je suis assise seule, je m'endors et je me figure des choses qui ne sont jamais arrivées; bien souvent j'ai cru voir mon mari, qui est mort il y a quinze ans, s'asseoir à côté de moi, et je l'ai même entendu m'appeler Alice, comme il avait coutume de le faire. Pouvez-vous me dire si M. Rochester vous a vraiment demandé de l'épouser? Ne vous moquez pas de moi; mais il me semble bien qu'il est entré ici, il y a cinq minutes, pour me dire que dans un mois vous seriez sa femme.

-- Il m'a dit la même chose, répondis-je.

-- Vraiment! Et croyez-vous ce qu'il vous a dit? Avez-vous accepté?

-- Oui.»

Elle me regarda avec étonnement.

«Je ne l'aurais jamais cru. C'est un homme orgueilleux, tous les Rochester l'étaient; son père aimait l'argent, et lui-même a toujours passé pour économe. Il a l'intention de vous épouser?

-- Il me l'a dit.»

Elle me regarda, et je lus dans ses yeux qu'elle ne trouvait en moi aucun charme assez puissant pour résoudre l'énigme.

«Je ne comprends pas cela, continua-t-elle; mais sans doute c'est vrai, puisque vous le dites. Comment tout cela s'expliquera-t-il? je ne le sais pas. On conseille souvent l'égalité de fortune et de position; puis il y a vingt ans de différence entre vous, il pourrait presque être votre père.

-- Non, en vérité, madame Fairfax, m'écriai-je; il n'a pas l'air de mon père le moins du monde, et ceux qui nous verront ensemble ne pourront pas le supposer un instant; M. Rochester semble aussi jeune et est aussi jeune que certains hommes de vingt-cinq ans.

-- Et c'est vraiment par amour qu'il veut vous épouser?» me demanda-t-elle.

Je fus si blessée par sa froideur et son scepticisme, que mes yeux se remplirent de larmes.

«Je suis fâchée de vous faire de la peine, continua la veuve; mais vous êtes si jeune et vous connaissez si peu les hommes! je voudrais vous mettre sur vos gardes. Il y a un vieux dicton qui dit que tout ce qui brille n'est pas or, et je crains qu'il n'y ait là-dessous quelque chose que ni vous ni moi ne pouvons deviner.

-- Comment! suis-je donc un monstre? m'écriai-je. Est-il impossible que M. Rochester ait une affection sincère pour moi?

-- Non, vous êtes très bien et vous avez même gagné depuis quelque temps; je crois que M. Rochester vous aime; j'ai toujours remarqué que vous étiez sa favorite; souvent j'ai souffert pour vous de cette préférence si marquée, et j'aurais désiré pouvoir vous mettre sur vos gardes: mais j'hésitais à placer sous vos yeux même la possibilité du mal. Je savais qu'une semblable pensée vous choquerait, vous offenserait peut-être; je vous savais profondément modeste et sensible; je pensais qu'on pouvait vous livrer à vous-même. Je ne puis pas vous dire ce que j'ai souffert la nuit dernière, lorsqu'après vous avoir cherchée dans toute la maison, je n'ai pas pu vous trouver, ni M. Rochester non plus, et quand je vous ai vus revenir ensemble à minuit...

-- Eh bien! peu importe cela maintenant, interrompis-je avec impatience. Il suffit que tout se soit bien passé.

-- Et j'espère que tout ira bien jusqu'à la fin, dit-elle. Mais, croyez-moi, vous ne pouvez pas prendre trop de précautions; gardez M. Rochester à distance; défiez-vous de vous-même autant que de lui; des hommes dans sa position n'ont pas l'habitude d'épouser leurs institutrices.»

L'impatience me gagnait; heureusement Adèle entra en courant:

«Laissez-moi aller à Millcote avec vous, s'écria-t-elle; M. Rochester ne le veut pas, et pourtant il y a bien de la place dans la voiture neuve; demandez-lui de me laisser aller, mademoiselle.

-- Certainement, Adèle.»

Et je me hâtai de sortir, heureuse d'échapper à une si rude conseillère. La voiture était prête, on l'amenait devant la maison; mon maître s'avançait vers elle, et Pilote l'accompagnait.

«Adèle peut venir avec nous, n'est-ce pas, monsieur? demandai-je.

-- Je lui ai dit que non; je ne veux pas avoir de marmot; je désire être seul avec vous.

-- Laissez-la venir, monsieur Rochester, je vous en prie; cela vaudra mieux.

-- Non, ce serait une entrave.»

Son regard et sa voix étaient absolus: les avertissements et les doutes de Mme Fairfax m'avaient glacée; je n'avais plus aucune certitude dans mes espérances; je ne cherchais plus à exercer mon pouvoir sur M. Rochester. J'allais obéir machinalement et sans dire un mot de plus; mais, en m'aidant à monter dans la voiture, il me regarda.

«Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il; toute la joie est disparue de votre visage. Désirez-vous vraiment que la petite vienne? et cela vous contrariera-t-il si je la laisse ici?

-- Je préférerais qu'elle vînt, monsieur.

-- Eh bien! allez chercher votre chapeau, et revenez aussi vite que l'éclair.» cria-t-il à Adèle.

Elle lui obéit avec promptitude.

«Après tout, qu'importe une petite contrainte d'une matinée? dit- il; bientôt je vous demanderai vos conversations, vos pensées, et votre société pour toujours.»

Lorsque Adèle fut dans la voiture, elle se mit à m'embrasser pour m'exprimer sa reconnaissance, mais elle fut immédiatement reléguée dans un coin à côté de M. Rochester. Elle jeta un coup d'oeil de mon côté; un voisin si sombre la gênait; elle n'osait lui faire