Part 9
Trois ou quatre jours après, les fenaisons finies, la pauvre femme revenait tard, recrue, épuisée de fatigue, pour avoir peiné toute une longue journée de quinze heures sous un soleil pesant. Elle se hâtait fort afin d'arriver avant l'orage qui la suivait, mais elle eut beau se presser, un peu après avoir passé La Salvetat, les nuages crevèrent à grand bruit, et toute en sueur, haletante, une pluie froide mêlée de grêlons lui tomba dessus, de manière qu'au bout de trois quarts d'heure, lorsqu'elle arriva sous cette pluie battante, trempée jusqu'à la peau, elle triboulait, c'est-à-dire grelottait, et n'en pouvait plus. N'ayant pas d'autres habillements pour se changer, elle se coucha, et, moi, j'en fis autant. Toute la nuit je la sentis contre moi, brûlante, agitée par la fièvre, et tourmentée dans son demi-sommeil de mauvais rêves qui la faisaient déparler, ou délirer. Le matin, comme c'était une vaillante femme, elle voulut se lever; mais, ayant mis la marmite sur le feu pour faire cuire des pommes de terre, elle fut obligée de se recoucher, prise de frissons avec de forts claquements de dents, et se plaignant d'un grand mal dans les côtés.
La voyant ainsi, je la couvris de tout ce que je pus trouver, de son cotillon séché, et, finalement, de ma veste, mais elle frissonnait toujours. Je pensai alors à aller quérir du secours, mais lorsque je lui en parlai, elle me dit faiblement:
--Ne me quitte pas, mon Jacquou!...
Comme on doit penser, j'étais bien inquiet. Ne sachant que faire pour apaiser la soif qui la tourmentait, je coupai en quartiers des pommes d'anis que la pauvre femme avait portées pour moi dans la poche de son tablier, et, les faisant bouillir, j'en fis une espèce de tisane que je lui donnais lorsqu'elle demandait à boire, ce qui était souvent. Quelquefois, je me disais que, si elle pouvait s'endormir, je courrais jusqu'aux Granges pour avoir du secours; mais, quand je me bougeais le moindrement, elle ouvrait les yeux et disait:
--Tu es là, mon Jacquou? ne me laisse pas! Et je lui répondais, en lui prenant la main:
--Ne crains point, mère, je ne te quitterai pas.
Et elle refermait les paupières, brisée par la fièvre, et la poitrine haletante, oppressée.
Lorsqu'elle s'assoupissait un peu, j'allais sur la porte et j'épiais si quelqu'un passait par là. Mais dans cet endroit sauvage, où personne n'avait affaire, qui n'était sur aucun chemin, on ne voyait guère jamais personne, sinon, de loin en loin, un pauvre diable longeant l'orée des bois, sa serpe sous son sans-culotte, ou autrement dit sa veste, et s'en allant faire son faix dans les taillis. Et, personne ne se montrant, je rentrais bien ennuyé, et lorsque ma mère se réveillait, j'essayais de lui faire comprendre qu'il lui fallait avoir la patience de rester deux heures seule, tandis que j'irais chercher quelqu'un; mais à tout ce que je pouvais lui dire, elle ne savait que répondre toujours:
--Ne me quitte pas, mon Jacquou!
Ou bien, n'ayant pas la force de parler, elle secouait la tête pour dire non.
La nuit d'après, elle se mit à délirer, parlant de guillotine, de galères, appelant son pauvre homme, mort là-bas, sur une planche nue, les fers aux pieds. Tous nos malheurs lui revenaient dans la tête, et l'affolissaient. Elle criait après le comte de Nansac, et reniait la vierge Marie qui n'avait pas sauvé son homme. Dans sa fièvre, elle battait des bras sur le couvre-pieds pour chasser le bourreau qu'elle disait voir au fond du lit, ou cherchait à se lever pour aller rejoindre son Martissou qui l'attendait. J'avais grand-peine à la calmer un peu; il me fallait monter sur le lit, la prendre par le cou et lui parler comme à un petit drole en l'embrassant. Au matin, harassée de fatigue, elle s'assoupit un peu et, moi, la voyant ainsi, je crus qu'elle allait mieux; mais, lorsqu'elle se réveilla en sursaut avec une longue plainte, je vis bien que non. Sa respiration devenait de plus en plus pénible, précipitée, et la fièvre était si forte que sa main brûlait la mienne. La journée se passa ainsi, et quand revint la nuit, elle ne pouvait plus parler, mais se doulait et s'agitait désespérément. Oh! quelle nuit! Qu'on s'imagine un enfant de neuf ans, seul dans une cahute perdue au milieu des bois, avec sa mère agonisante! Pendant plusieurs heures, la pauvre malheureuse se débattit contre la mort, faisant aller follement ses bras, essayant d'arracher le couvre-pieds, se soulevant tout entière dans les transports de la fièvre, les yeux égarés, la poitrine haletante, et retombant sur le lit, le souffle lui faisant défaut un instant, pour reprendre encore par un pénible effort. Vers la minuit ou une heure, la fièvre cessa, et un bruit rauque sortit de sa poitrine, le rommeau ou râle de la mort! Cela dura une demi-heure; j'étais sur le banc près du lit, et, à moitié couché, je tenais la main de ma pauvre mère serrée contre ma poitrine. La connaissance lui revint tout à fait à la fin; elle tourna vers moi ses yeux pleins d'un angoisseux désespoir et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues amaigries et hâlées; puis ses lèvres remuèrent, le râle s'arrêta: elle était morte.
Alors, moi, plein de douleur et d'épouvante, je l'appelai:
--Mère! mère!
Et je me mis à sangloter sur sa main que je gardais toujours dans les miennes.
Je restai longtemps là, immobile, affaissé. Lorsque je relevai la tête, à la lueur du chalel, que le vent venant du trou de la tuilée faisait vaciller, je vis la figure de ma mère qui prenait une teinte de cire jaunâtre. Ses yeux étaient restés ouverts, et aussi sa bouche, dont les lèvres rétractées, laissaient voir les dents. Oh! de quelle funèbre terreur je fus pris en la voyant ainsi! Je ne pus la regarder une minute, et, me cachant la figure dans les draps, rempli de désespoir et d'effroi, j'achevai de passer de la sorte cette horrible nuit.
* * * * *
Le jour venu, je me relevai un peu rassuré et j'avisai ma pauvre mère. Maintenant elle était froide, roidie par la mort; sa main que je touchais glaçait la mienne; ses cheveux noirs, défaits dans les mouvements de fièvre, s'épandaient en mèches épaisses sur le lit, comme des serpents; sa pâleur était devenue terreuse; ses yeux étaient vitreux et ternis, et sa bouche, toujours grande ouverte, semblait clamer le désespoir de laisser son drole seul sur la terre.
Je restai là un moment à la contempler, puis, faisant ce que j'avais ouï dire qu'on faisait en tel cas, je lui couvris la figure avec le linceul, et, ayant fermé la porte, je m'en fus chercher quelqu'un. Au Petit-Lac, une femme qui filait accotée contre un mur, me voyant passer bien ennuyé, me demanda ce que j'avais. Lui ayant dit ce qui en était, elle leva les bras en disant:
--Sainte Vierge!
Et puis elle me fit une quantité de questions, et finit par me dire:
--Ah donc, tu es le drole du défunt Martissou!
Et ce fut tout. Comme elle ne me faisait aucune offre de service, je la quittai et m'en allai tout droit à Bars, chez le maire qui tout de suite me reconnut.
--Et qu'est-ce que tu demandes? me dit-il rudement, selon son habitude.
Après que je lui eus dit la mort de ma mère, il fit un geste de mauvaise humeur, grommela quelques paroles entre ses dents et finit par me répondre tout haut:
--Tu peux t'en retourner, on fera le nécessaire.
Je m'en revins à la tuilière et j'attendis assis devant la porte toute la journée. Sur les cinq heures, quatre hommes vinrent avec une espèce de civière à rebords, sorte de caisse longue avec des brancards dont on se servait pour porter en terre les pauvres qui n'avaient pas de quoi avoir un cercueil, ce qui était commun en ce temps-là. Entrés qu'ils furent, l'un d'eux découvrit la figure de ma mère et dit:
--Pauvre femme! elle était trop jeune pour mourir!
Voyant qu'elle n'était pas pliée, ensevelie, ils la laissèrent dans les draps, les rabattirent, puis l'ayant mise dans le vieux couvre-pieds, tout bâti et rapiécé de morceaux différents, après l'avoir bien arrangée dedans, ils attachèrent les linceuls au-dessus de la tête et aux pieds. Cela fait, ils prirent ce pauvre corps roide et le posèrent sur la civière, puis chacun prit un des quatre bras, et, étant sortis de la maison, ils se mirent en marche à travers la forêt.
La journée avait été chaude; le soleil qui baissait envoyait ses rais à travers les taillis comme des pailles d'or. Les oiseaux commençaient à se retirer pour la nuit et voletaient dans les branches. On étouffait dans ces bois sans air, et les chemins étaient mauvais, de sorte que les porteurs fatigués s'arrêtaient souvent et s'essuyaient le front avec leur manche. Puis, reposés, ils crachaient dans leurs mains, empoignaient les brancards et se remettaient en route.
Moi, je les suivais machinalement, m'arrêtant lorsqu'ils s'arrêtaient, repartant avec eux, perdu de chagrin, sans penser à rien, regardant d'un oeil fixe le corps de ma mère plié dans le couvre-pieds, qui s'en allait secoué par l'effet des accidents de terrain, et autour duquel de grosses mouches noires venaient bourdonner...
Au sortir de la forêt, les chemins étant découverts et meilleurs, les hommes purent porter tout le temps sur l'épaule et hâtèrent le pas. En passant près d'un village, une vieille pauvresse, qui venait de chercher son pain, comme en faisait foi son bissac à moitié plein sur son échine courbée, se signa disant à mi-voix:
--C'est grand'pitié de voir une pauvre créature portée en terre comme ça!
Et, tirant son chapelet de sa poche, elle suivit avec moi.
L'_Ave Maria_ sonnait comme nous arrivions au bourg de Bars. Les hommes posèrent la civière devant le portail de l'église, et l'un d'eux alla quérir le curé. Celui-ci vint, un moment après, jeta un coup d'oeil froid sur le corps, et dit:
--Cette femme ne fréquentait pas l'église et n'a pas fait ses Pâques; elle reniait Dieu et la sainte Vierge; c'est une huguenote: il n'y a pas de prières pour elle... Vous pouvez la porter dans le coin du cimetière où la fosse est creusée.
Les hommes restèrent un instant étonnés, puis, reprenant leur fardeau, ils entrèrent dans le cimetière tandis que la vieille me disait:
--Si tu avais eu de quoi payer, il aurait bien fait l'enterrement tout de même... Jésus mon Dieu!
Dans un coin du cimetière, plein de pierraille, de ronces et d'orties, le trou était là tout prêt, et l'homme qui l'avait fait attendait. Sur la planche inclinée, les porteurs placèrent le corps et, autant qu'ils purent, le firent glisser doucement. Puis ils ôtèrent peu à peu la planche, et ma pauvre mère se coucha au fond du trou noir, où elle était à peine étendue que le fossoyeur commença à jeter la terre et les pierres qui tombaient sur elle avec un bruit mat...
Pendant ce temps la nuit était venue, et moi, noyé dans mon chagrin, j'étais debout, regardant comme imbécile la fosse qui se comblait. A côté, la vieille, à genoux, disait son chapelet. Après que l'homme eut achevé, elle se leva, fit un signe de croix et, me touchant le bras, me dit:
--Viens-t'en, mon petit, c'est fini.
Et je la suivis jusqu'au village où on la retirait dans une grange, et, lorsqu'elle m'eut fait monter, écrasé de douleur et de fatigue, je tombai sur le foin et je m'endormis d'un lourd sommeil.
IV
Le matin, à mon réveil, je fus tout étonné de me trouver dans un grenier à foin; mais bientôt la mémoire me revint. Je regardai autour de moi: la vieille était partie, mais, se doutant que j'aurais faim, elle m'avait laissé un bon morceau de pain. Mon ventre criait, comme ça devait être depuis deux jours que je n'avais rien mangé. Pourtant, quoique ce pain fût de pur froment, qu'il eût l'air bien propre, je sentais une grande répugnance à y toucher. Chez nous autres, aussi pauvres que soient les gens, ils ont horreur du pain de l'aumône. On dit communément qu'un bissac bien promené nourrit son homme, mais avec ça, le plus chétif paysan, dans la plus noire misère, s'estime encore heureux de n'en être pas réduit là, et regarde avec une compassion un peu méprisante ceux qui cherchent leur vie en mendiant.
Moi, songeant à cette bonne pensée qu'avait eue la vieille, je me sentais comme ingrat de refuser ce morceau de miche; et puis j'étais affamé, ce qui est une terrible chose. Je pris donc le pain et je descendis du fenil. Dans la cour je ne vis personne, et la porte de la maison était fermée; ce qu'ayant vu, je m'en allai en mangeant.
Arrivé à la tuilière, lorsque j'aperçus cette masure déserte et ce châlit sur lequel il ne restait plus que la paillasse et une méchante couette, je m'assis sur le banc et me mis à pleurer en songeant à ma mère écrasée là-bas sous six pieds de terre et en me voyant tout seul au monde. Ayant pleuré mon aise pour la dernière fois, je me décidai à partir. Mais, auparavant, ne voulant pas laisser traîner les méchantes hardes de ma chère morte, je fis tout brûler dans le foyer. Ceci fait, je passai le havresac de corde sur mon épaule, je pris le bâton d'épine de mon père, et, ayant jeté un dernier regard sur le lit où il me semblait toujours voir le pauvre corps roidi qui n'y était plus, je sortis de cette baraque, abandonnant notre misérable mobilier.
Mon idée était de me louer comme dindonnier, et je pensai tout d'abord à la Mïon de Puymaigre, non pour me rendre chez eux, car pour rien au monde je n'aurais voulu demeurer sur les terres du comte de Nansac, mais pour m'enseigner quelque place.
Une fois rendu à Puymaigre, je fus étonné d'y trouver une nouvelle métayère qui me dit que la Mïon et son homme s'en étaient allés bordiers, du côté de Tursac, et, se reprenant, elle ajouta: «ou de Cendrieux»; elle ne savait trop. Je connus tout de suite que la pauvre femme n'était pas des plus adroites, car Tursac est sur la Vézère, en tirant vers le midi, à un endroit où la rivière fait un grand tour, comme le nom l'indique, tandis que Cendrieux est au couchant. La laissant donc, je rentrai dans la forêt, et, en cheminant, je vins à penser à Jean le charbonnier qui avait aidé mon père à se cacher. J'avais ouï dire qu'il était du côté de Vergt, où il avait pris du charbon à faire, mais, pour savoir au juste, j'allai aux Maurezies, où il avait une petite maison à lui. Lorsque j'y fus, on me dit que Jean avait fini à Vergt, et qu'il était pour l'heure dans la forêt de la Bessède, au delà de Belvès. Voyant ça, je remerciai les gens et je m'en fus au hasard, cherchant les bonnes maisons, car ce n'est pas chez les pauvres qu'on a de grands troupeaux de dindons à garder.
A ceux que je rencontrais sur les chemins, dans les villages, je demandais où je pourrais trouver à me louer, mais les premiers auxquels je m'adressai ne me surent rien dire de bon. Lorsque c'étaient des femmes, comme elles sont curieuses, tout ainsi que des hommes qu'il y a, elles me demandaient de chez qui j'étais et, après que je leur avais dit bonnement la vérité, je connaissais que ça ne les disposait pas bien pour moi. Le fils de ce Martissou le Croquant, qui avait tué Laborie et qui était mort aux galères, ça leur faisait une mauvaise impression, quoiqu'elles sussent bien qu'il n'était pas un scélérat, et il y en avait, sans doute, qui se disaient en elles-mêmes le vieux proverbe: «De race le chien chasse». Voyant ça, il me vint en idée de dire un autre nom; aussi, lorsque je fus aux Foucaudies, à la question forcée: «De chez qui es-tu?» je répondis assurément:
--De chez Garrigal, de la Jugie.
--Et où c'est-il, la Jugie?
--Dans la paroisse de Lachapelle d'Albarel. Comme ce n'était pas dans leur renvers, ou voisinage, les gens ne connaissaient pas cet endroit de la Jugie; et ça aurait été difficile qu'ils le connussent, d'ailleurs, vu qu'il n'y en a pas dans la commune de Lachapelle, comme je le sus deux ou trois jours après.
On aurait cru que, de céler mon nom, ça allait me porter bonheur, car une femme me dit:
--Tu pourrais aller voir à l'Auzelie, et puis ensuite à la Taleyrandie.
Je me fis enseigner le chemin de l'Auzelie, mais arrivé que j'y fus, on me dit que tous les petits dindons avaient crevé en mettant le rouge, pour s'être trouvés sous un orage.
De là je fus à la Taleyrandie, et je me présentai à la cuisinière, une bonne grosse femme:
--Mon pauvre drole, fit-elle, tu viens trop tard; on en a loué un.
Je la remerciai et je repartais, lorsqu'elle me dit d'attendre, et, un instant après, elle me porta un gros morceau de pain sur lequel elle avait écrasé des haricots.
Je n'étais pas encore bien maté par la Marane, ou malchance, c'est pourquoi je devins rouge, et lui dis que je ne demandais pas la charité.
--Aussi je ne te le donne pas par charité, fit-elle, mais c'est que j'ai un drole de ton âge... Allons, tu peux le prendre, va!--ajouta-t-elle en me voyant hésiter.
Je pris le morceau de pain et, ayant bien remercié la cuisinière, je m'en fus devant moi sans savoir où j'allais.
Vers le soir, je commençai à penser où je me retirerais pour la nuit. En face de moi, sur le coteau voisin, un village était campé, dont les vitres brillaient au soleil couchant avec des reflets d'incendie. Mais d'aller y demander l'abri, c'était comme pour le manger, ça me faisait crème. J'avais pourtant couché la veille dans une grange, comme un mendiant, mais je m'étais laissé conduire par la vieille, ne sachant où j'en étais. Il faisait beau temps, et chaud, de manière que je ne me tracassai pas trop de ça, et je continuai mon chemin. La nuit m'attrapa du côté de la Pinsonnie, lorsque, avisant dans une vigne perdue une de ces cabanes rondes au toit de pierre pointu, j'y allai droit. Il y avait, dans la logette, de la brande et des fougères sèches qui marquaient qu'on y venait au guet: je m'arrangeai sur cette litière et je m'endormis.
Au matin, dès l'aube, je repartis, et, pendant de longues heures, je marchai au hasard, m'offrant dans les grosses maisons mais inutilement. Ce jour-là, je ne mangeai pas, ayant toujours honte de mendier, et, quand vint la nuit, je me couchai au pied d'un châtaignier, dans un tas de bruyère coupée. Je ne sommeillai pas tout d'abord, car je commençais à m'inquiéter de ne pas trouver à me louer, et je me demandais ce que j'allais devenir si cela continuait ainsi. Enfin, malgré cette inquiétude et les tiraillements de mon estomac, je finis par fermer les yeux.
Le soleil me réveilla, et je me remis en marche; mais j'avais tellement faim qu'en passant dans un village appelé La Suzardie, et voyant sur sa porte une femme qui avait une bonne figure, je surmontai ma honte et je lui demandai la charité, «pour l'amour de Dieu», selon l'usage, et en baissant les yeux. La femme alla me chercher un morceau de pain, qui était aussi noir et dur que pain que j'aie vu; malgré ça, je me mis à le manger tout de suite comme un affamé que j'étais. Alors, m'ayant questionné, comme de bon juste, mes réponses ouïes, cette femme m'enseigna le chemin du château d'Auberoche, assez près de Fanlac, où peut-être on me prendrait. Mais, arrivé à Auberoche, le maître valet me dit, sans autre explication, qu'on n'avait pas besoin de moi céans.
Je commençais à croire que quelque sorcière m'avait jeté la mauvaise vue; mais que faire à cela? Je repartis donc, et, grimpant le rude coteau pelé au fond duquel est le château, je m'en allai vers Fanlac.
* * * * *
Tout en montant le chemin roide et pierreux bordé de murailles de pierres sèches, je faisais de tristes réflexions sur mon sort. Depuis trois jours que je galopais le pays, j'avais vu des enfants de mon âge dans les maisons bourgeoises et chez les paysans, et je songeais que ceux-là étaient heureux qui avaient leurs parents autour d'eux, une demeure où se retirer, et la vie à souhait, ou tout au moins le nécessaire. Non pas qu'une basse envie me travaillât, mais, en comparant ma destinée à la leur, je sentais plus vivement mon isolement et mon dénuement de toutes choses. Tout de même, je tâchais de prendre courage en suivant ce chemin pénible, mû par l'espérance. Le soleil rayait fort et tombait d'aplomb sur ma figure hâlée; il faisait une chaleur à faire bader les lézards, ou luserts, comme dit l'autre, et les pierres du chemin brûlaient mes pieds nus. Aussi, lorsque je fus sur la crête du haut coteau rocailleux où est pinqué le petit bourg de Fanlac, j'étais rendu, et je m'assis à l'ombre de la vieille église pour me reposer.
Il me sembla, en arrivant sur cette hauteur, d'où l'on domine le pays, que mes chagrins s'apaisaient. C'est qu'à mesure qu'on monte, l'esprit s'élève aussi; on embrasse mieux l'ensemble des choses de ce bas monde où tant de misères sont semblables aux nôtres, et l'on se résigne. Et puis on respire mieux sur les hautes cimes et, en ce moment, avec l'air pur, l'ombre et le repos me donnaient un bien-être qui m'engourdissait. Le bourg était désert quasi, la plupart des gens étant dans les terres à couper le blé. De tous côtés les cigales folles grinçaient leur chanson étourdissante, toujours la même, et, autour du clocher, dans le ciel d'un bleu cru, les hirondelles s'entre-croisaient avec de petits cris aigus. Un écho affaibli des chansons des moissonneurs montait de la plaine et se mêlait aux voix des bestioles de l'air. Sur la petite place devant l'église, au pied d'une ancienne croix, un coq grattait dans le terreau et appelait ses poules pour leur faire part d'un vermisseau. Je contemplais tout cela, machinalement, les yeux demi-clos, bercé par ces bruits qui m'enveloppaient, et alangui par le manque de nourriture. Tandis que j'étais là, rêvant vaguement au sort qui m'attendait, l'Angélus de midi sonna dans le clocher, envoyant au loin, sur la campagne brûlée par le soleil, un son clair, et faisant vibrer la muraille massive contre laquelle je m'étais adossé. Puis la cloche se tut, et le curé sortit de l'église, où il venait sans doute de remplacer son marguillier occupé à la moisson. En me voyant, il s'arrêta et me dit avec une voix forte, mais bonne pourtant:
--Que fais-tu là, petit?
Je m'étais levé, et, pendant que je lui racontais mon histoire, en gros, il me regardait d'un air de compassion. J'étais bien fait pour ça, car, depuis que je traînais mes habillements, ils étaient en guenilles. Ma culotte trouée laissait voir ma peau, et, tout effilochée, ne me venait guère qu'au-dessus du genou, tenue tant bien que mal par une cheville de bois à mode de bouton. Ma veste était de même, déchirée partout, et ma chemise, sale, usée et toute percée. Mes pieds nus et poussiéreux étaient égratignés par les ronces, et mes jambes de même. J'étais nu-tête aussi, mais, dès cette époque, j'avais une épaisse tignasse qui me gardait du soleil et de la pluie. A mesure que le curé m'examinait, je voyais, dans ses yeux couleur de tabac, sourdre une grande pitié. C'était un homme de taille haute, fort, aux cheveux noirs grisonnants, au front carré, aux joues charbonnées par une barbe rude de deux jours. Son grand nez droit, charnu, partageait une figure maigre, et son menton avancé, avec un trou au milieu, finissait de lui donner un air dur qui m'effrayait un peu; mais ses yeux, où se reflétait la bonté de son coeur, me rassuraient.
Quand j'eus fini de parler, le curé me dit:
--Viens avec moi.
La maison curiale était là, tout près de l'église, la porte donnant sur la petite place, pas loin d'un vieux puits à la margelle usée par les cordes à puiser l'eau. Entré que je fus derrière le curé, sa servante, qui était en train de tremper la soupe, s'écria:
--Hé! qui m'amenez-vous là?
--Tu le vois, un pauvre enfant mal couvert et qui n'a plus ni père ni mère.
--Mais il doit avoir des poux?
Moi, je secouai la tête, ce qui amena sur les lèvres du curé un petit commencement de sourire, tandis qu'il répondait à sa chambrière:
--S'il en a, ma pauvre Fantille, nous les lui ôterons; le plus pressé, c'est de le faire manger, car je crois que depuis quelque temps il ne vit pas trop bien.
Et là-dessus, allant au vaisselier, il y prit une assiette de faïence à fleurs, une cuiller d'étain, et ensuite remplit l'assiette d'une bonne soupe aux choux.
--Tiens, mange.