Part 8
Après ces tristes pensers, j'éprouvais du soulagement à sentir dans mon coeur une grande reconnaissance pour M. Fongrave, qui avait été si bon pour nous. Il me semblait que tant que nous n'aurions pas en quelque manière marqué notre reconnaissance à l'avocat de mon père, je ne serais pas à mon aise. En cherchant en moi-même ce que nous pourrions faire pour ça, je vins à penser que lui envoyer un lièvre, ça serait à propos. Je me souvins alors que, dans le tiroir du cabinet, il y avait des setons ou lacets de laiton dont se servait mon père, et, sautant du lit incontinent, je mis ma culotte, soutenue à mode de bretelle par un bout de ficelle que j'avais faite avec du chanvre, et j'allai au tiroir. Je fus content de voir qu'il y avait une dizaine de setons, et, sans plus tarder, je pris une mique et, en la mangeant, je m'en fus à la recherche de passages de lièvres, où je pourrais en poser. Après avoir bien viré, tourné, je remarquai trois coulées assez fréquentées, et, le soir, ayant flambé trois de ces collets, je les cachai dans une poignée de fougères, et au soleil entrant, ou couchant, si l'on veut, je m'en fus les placer. Je posai le premier dans un passage à deux pas du sentier, attaché à une forte pousse de chêne. J'en mis un autre sur la lisière d'un bois à un endroit où j'avais connu que le lièvre passait souvent pour aller faire sa nuit dans les terres autour des villages, et enfin le troisième à la croisée de deux petits sentiers qui devait être un poste pour la chasse aux chiens courants.
Le lendemain matin, de bonne heure, je m'en fus voir mes setons: rien. Le surlendemain, rien encore. Le troisième jour, je trouvai qu'il m'en manquait un, enlevé sans doute par quelque garde; aux autres, rien encore. Je compris lors que je n'étais pas bien fin braconnier, mais je ne me décourageai point pour ça; en quoi j'eus raison, car le quatrième jour, approchant de mon dernier seton, je vis quelque chose de gris dans la coulée et je me mis à courir: c'était un beau lièvre étendu mort, le poil encore humide de la rosée de la nuit; je le ramassai et m'engalopai chez nous. Lorsque le soir ma mère vint, je lui montrai le lièvre en lui disant que c'était pour M. Fongrave que je l'avais attrapé. Elle me dit que c'était très bien; qu'il ne fallait jamais oublier ceux qui nous avaient fait du bien, et non plus ceux qui nous avaient fait du mal.
Je n'avais garde d'oublier ceux-ci; mais que faire, moi, drole d'une huitaine d'années? Comment venger la mort de mon père sur les messieurs de Nansac? Ils étaient riches, puissants, la terre était à eux; ils avaient un château inabordable à leur volonté, des domestiques, des gardes armés, et, moi, j'étais pauvre et chétif. Je pensais à ça souvent, sans rien imaginer, preuve que je n'avais pas de nature l'idée tournée au mal, quand, le mardi suivant, allant à Thenon avec ma mère pour tâcher de faire passer le lièvre à M. Fongrave, nous trouvâmes un homme qui portait un fusil à la bretelle et menait, par une corde, un méchant briquet qui avait le cou tout écorché. On causait en marchant, et, entre autres propos, l'homme vint à nous dire que son chien s'était pris dans un seton et qu'heureusement, lui, étant tout près à couper de la bruyère, l'avait ouï gueuler et l'avait tiré du lacet à moitié étranglé: entendant ça, je vins à penser que, le comte de Nansac chassant souvent dans la forêt, je pourrais lui tuer des chiens par ce moyen, et je fus content.
A Thenon, ma mère trouva un marchand établi sur la place de la Clautre, à Périgueux, qui venait souvent au marché les mardis, avec deux mulets de bât portant ses marchandises. Cet homme nous dit connaître M. Fongrave, qui lui avait plaidé une affaire, et promit de lui rendre le lièvre le lendemain, certainement. Sur cette assurance, nous revînmes à la tuilière.
Je n'allais pas souvent dans la forêt de l'Herm, qui était aux messieurs de Nansac, pour ne pas les rencontrer chassant, ou leurs gardes; mais un soir, ayant remarqué les endroits, j'y posai deux solides setons doublés et bien attachés à de fortes cépées de chêne, et m'en retournai tout courant. Le lendemain, c'était jour de chasse, et, de loin, j'entendais par intervalles la trompe du piqueur et les voix des chiens. Je ne sus rien de ce jour-là, et j'enrageais en moi-même, quand, le surlendemain, étant dans la forêt de La Granval, je trouvai, entre les Maurezies et le Lac-Viel, le piqueur de l'Herm qui sonnait des appels. Il me demanda si je n'avais pas vu un grand chien blanc et noir, marqué de feu aux pattes et au-dessus des yeux. Je lui répondis que non, et là-dessus, poussant son cheval, il s'en alla. Dans les villages aux entours de la forêt, on sut par ce piqueur que Taïaut, le chien de tête, était perdu. Moi, je ne disais rien, mais je soupçonnais qu'il pourrait bien être étranglé mort au pied d'un petit chêne, là-bas, dans la Combe-du-Loup. J'avais une forte envie de m'en accertainer, mais la crainte d'être vu et d'attirer les soupçons sur moi me retenait. Cependant, perdant patience, le dimanche, pendant la messe, sûr que tous, maîtres et domestiques y étaient, je courus à la Combe-du-Loup. Ha! la tête de Taïaut était là par terre dans la coulée, et tout le reste avait disparu, mangé par les loups: il payait pour notre pauvre chienne. Je détachai vite le seton et je m'en revins tout fier et content de ce commencement de vengeance. Au château, personne ne se douta de rien, et lorsque, quelques jours plus tard, Mascret trouva la tête de Taïaut à moitié mangée par les fourmis, on crut que le chien, n'ayant pas retraité avec les autres, avait été attrapé la nuit par les loups.
J'étais content, j'ai dit: pourtant quelque chose me fâchait; c'était que le comte ne sût pas que j'avais fait ce coup. Un beau jour, pensais-je, je le lui dirai bien; mais, pour le moment, c'était trop dangereux. La mort de mon père ne l'avait pas saoulé, d'ailleurs, et il cherchait encore à nous faire du mal à nous autres. Pour nous faire quitter le pays, et nous ôter le pain de la main, il voulut d'abord acheter la tuilière où nous demeurions; mais l'homme à qui elle appartenait, qui ne l'aimait guère, comme tout le monde dans le pays, du reste, refusa de la lui vendre. N'ayant pas réussi de ce côté, il imagina de faire revenir le fils de chez Tâpy, là où travaillait ma mère, lequel avait assez de la vache enragée du régiment, quoiqu'il se fût enrôlé volontairement. Le comte agit si bien qu'il lui fit avoir son congé, je ne sais sous quel prétexte; mais, en ce temps-là, les nobles comme lui faisaient tout ce qu'ils voulaient.
Voilà donc ma mère encore une fois chômant et à se demander d'où elle tirerait le pain. Juste en cet instant, comme pour répondre à la méchanceté du comte, un autre de ses chiens se prend encore à un seton; mais, cette fois, on le trouva, et Mascret dit:
--Si Martissou n'était pas mort aux galères, je jurerais que c'est lui qui a fait et posé ce collet!
Mais ça n'alla pas plus loin pour le moment: on crut que le chien s'était pris à un seton tendu pour le lièvre, comme ça arrive quelquefois.
Pourtant, une quinzaine de jours après, Mascret, qui avait son idée, me trouvant dans la forêt, tira le lacet de son carnier et me dit:
--Connais-tu ça?
La colère de toutes les canailleries du comte me monta tout d'un coup:
--Oui bien! dis-je, c'est moi qui l'ai posé!
--Ah! foutu méchant garnement, je vais te corriger!
Mais, me jetant en arrière, j'ouvris mon couteau en même temps, prêt à le planter dans le ventre du garde:
--Avance! si tu n'es pas un capon! Lorsque Mascret me vit ainsi, les sourcils froncés, les yeux flamboyants, la bouche grinçante, montrant les dents comme un jeune loup qui va mordre, il eut peur et s'en alla après force menaces.
* * * * *
Cependant l'hiver était là; les pinsons se rassemblaient par troupes, les mésanges quittaient les bois pour les jardins, les grives descendaient dans les prés, et les rouges-gorges venaient autour des maisons. C'est l'époque où l'on balaie la feuille dans les châtaigneraies, où l'on cure les rigoles des prés, où l'on ramasse le gland et autres broutilles comme ça, toutes choses que les gens font en s'amusant: il n'y a pas d'ouvrage pour les journaliers en ce temps-là. Voyant donc qu'elle n'aurait pas de travail autrement, ma mère, qui était bonne filandière, chercha du chanvre à filer, d'un côté et d'autre, et en trouva quelque peu. Elle se mettait une châtaigne sèche, toute crue, dans la bouche, pour faire de la salive, et filait ainsi du matin au soir, gagnant à peu près ses trois sous par jour: il n'y avait pas pour manger notre aise de pain. Heureusement, l'homme à qui était la tuilière nous avait donné des châtaignes à ramasser à moitié, de manière que nous en avions la valeur de deux sacs sur de la fougère, dans le fond de la cassine, ce qui nous assurait de ne pas mourir de faim cet hiver. Quant au bois, il ne nous manquait pas: nous en avions amassé un grand pilo pour la mauvaise saison sous un bout de hangar qui tenait encore un peu. Ce fut bien à propos, quand vint la neige, et qu'il fallut rester des journées entières au coin du feu. Pour m'amuser, cependant que ma mère filait sans relâche, moi, je m'essayais à faire des cages d'osier, ayant pour tout outil mon couteau et une baguette de fer que je faisais rougir pour percer les trous des barreaux.
L'hiver, on dit que c'est la bonne saison pour les riches; mais pour les pauvres, il n'en va de même. D'ailleurs, il n'y a pas de bonne saison pour eux. Ceux-là qui ont besoin de gagner leur vie sont encore plus malheureux lorsque le travail de terre manque: ainsi sont dans la campagne les pauvres mercenaires: il leur faut chômer lorsqu'il pleut ou neige, et jeûner aussi souvent. Outre ça, l'hiver, c'est le temps où il ferait bon être bien habillé de bonne bure épaisse, ou de bon cadis bourru, pour se préserver du froid; mais les pauvres gens sont obligés de passer les mois de gel avec leurs habillements d'été. Nous autres, dans cette baraque où l'eau et la neige tombaient par le trou de la tuilée où le vent s'engouffrait aussi, tuant quelquefois le chalel pendu au manteau de la cheminée, nous n'étions pas trop bien, comme on peut croire; surtout que nos habillements, toujours les mêmes, usés, percés, n'étaient guère chauds. Aussi, quand vint le printemps, que les noisetiers sauvages fleurirent leurs chatons et que les buis commencèrent à faire leurs petites marmites, il nous sembla renaître avec le soleil. Mais ce n'était pas le tout, il fallait manger et, pour manger, gagner des sous.
Ce qui fait la peine des uns arrange quelquefois les autres. Vers la mi-carême, la femme de Tâpy tomba malade, de manière que son homme manda à ma mère d'y aller pour la soigner, les droles aussi, et tenir la maison. La pauvre femme resta au lit un mois et demi et, aussitôt qu'elle put se lever, quoique bien faible, il lui fallut reprendre son travail, car Tâpy était un peu serré et même avare, de sorte que d'être obligé de payer une femme pour faire les affaires dans la maison, si peu que ce fût, alors qu'il en avait une à lui, ça le suffoquait; tellement bien, qu'il en voulait à sa femme d'être malade, comme si c'eût été sa faute, à la pauvre diablesse!
Voilà donc ma mère encore une fois sans travail, de manière qu'au bout d'un mois et demi, les quelques sous qu'elle avait amassés furent dépensés. Un jour vint où il n'y eut plus de pain chez nous, ni de pommes de terre. Les châtaignes, il y avait longtemps qu'elles étaient finies; de graisse, plus: nous faisions la soupe avec un peu d'huile rance, tant qu'il y en eut; dans un fond de sac, seulement, il restait un peu de farine de blé d'Espagne. Ma mère la pétrit, en fit des miques qu'elle fit cuire, en disant:
--Lorsqu'elles seront finies, il nous faudra prendre le bissac et chercher notre pain.
Entendant ça, je maudissais ce comte de Nansac qui était la cause de la mort de mon père aux galères, et qui voulait nous faire crever de misère. En moi-même je répétais ce que j'avais souvent ouï dire à ma mère:
--Le bon Dieu n'est pas juste de souffrir ça!
Si j'avais eu le fusil de mon père, qu'au greffe ils gardaient, je crois que je me serais embusqué dans la forêt pour tuer comme un loup ce méchant noble, lorsqu'il passait à cheval avec ses chiens, l'air froid et méprisant, criant, lorsqu'il rencontrait quelque paysan sur son chemin:
--Gare, manant!
* * * * *
En ruminant toutes ces choses pénibles, affolé par la misère, je vins à penser que nous étions à la veille de la Saint-Jean. C'est la coutume dans nos pays que, ce jour-là, on allume un feu sur les cafourches ou carrefours, auprès des villages et des maisons écartées. Dans les bourgs on en dresse un beau, recouvert de verdure et de feuillage, avec, à la cime, un bouquet de lis, de roses et d'herbes de la Saint-Jean, qu'on s'arrache après. Comme autrefois le druide célébrant la fête du solstice, à la tombée de la nuit, le curé vient bénir le feu en cérémonie: ainsi faisait celui de Fanlac, de qui j'ai appris cela. Lorsque le feu tire à sa fin, ceux qui n'ont pu attraper le bouquet emportent des charbons pour garder la maison du tonnerre, après avoir sauté le brasier pour se préserver des clous.
Au temps que nous demeurions à Combenègre, d'où l'on voyait au loin s'étager les coteaux et les puys, j'aimais à regarder, ce soir-là, ces milliers de feux qui brillaient dans l'ombre, sur une immense étendue de pays, jusqu'à l'extrémité de l'horizon, où le vacillement incertain de la flamme se percevait à peine, comme une étoile perdue dans les profondeurs du ciel. Sur les cimes, les feux, tirant à leur fin, quelquefois s'obscurcissaient un instant, puis, ravivés par l'air, jetaient encore quelques clartés pour finir par s'éteindre alors que d'autres, dans la vigueur de leur première flambée, montaient dans le ciel noir comme des langues de feu.
De la tuilière, au milieu des bois, on ne pouvait pas apercevoir tous ces feux, mais je ne m'en souciais guère, car, sur le coup où j'avais pensé à cela, m'entra comme une balle dans la tête cette idée: mettre le feu à la forêt de l'Herm! De cet instant, je ne m'occupai d'autre chose; la nuit, j'en rêvais. Ce n'était pas la résolution perverse d'un enfant précocement méchant, faisant le mal pour le mal, par plaisir; non. A la guerre sans pitié du comte je répondais par une guerre semblable; ne pouvant le tuer,--ce que j'aurais fait alors sans remords,--je lui causais un grand dommage. Je tenais mon serment, je vengeais mon père; cette pensée me faisait du bien. Tout ça n'était pas, à ce moment-là, aussi net dans ma tête que je le dis aujourd'hui, mais je le sentais tout de même.
Le difficile était d'en venir à mes fins. J'y songeais tous les jours, cherchant les moyens, les pesant, les comparant, et, finalement, m'arrêtant aux meilleurs, c'est-à-dire à ceux qui pourraient rendre l'incendie plus considérable.
Le premier point, c'est qu'il fallait attendre un jour où il venterait fort; le second, que le vent devait venir de l'est, du côté de Bars, pour ne pas brûler la forêt de La Granval, ni celle du Lac-Gendre, ce que je n'aurais voulu pour rien au monde, mais seulement celle de l'Herm. La troisième condition, c'est qu'il fallait allumer le feu à un endroit d'où il pût gagner facilement tous les bois du comte de Nansac, car, de préparer plusieurs foyers, c'était appeler les soupçons; mis à une seule place, ça passerait pour un accident. Enfin, le quatrième point, c'est qu'il fallait mettre le feu la nuit, afin que les secours ne vinssent pas arrêter l'incendie à son début.
Pour un enfant de mon âge, tout ça n'était pas trop mal arrangé; le malheur était que ce fût pour une mauvaise action; mais, poussé au mal, je n'étais pas le seul coupable.
Tandis que je ruminais ces choses dans ma tête, ma mère, ayant su qu'on avait besoin de faneuses au Cheylard, y alla le lendemain, me laissant seul pour tout le temps des fenaisons, car c'était trop loin pour revenir chaque soir. Elle se fâchait de ça, mais je la tranquillisai en l'assurant que je ne m'inquiétais point d'être seul. Si je lui avais dit la vérité, j'aurais dit que j'en étais content. Le premier jour, je l'accompagnai jusqu'au Cheylard, où, ayant demandé quelque peu d'argent d'avance sur ses journées, elle acheta chez le fournier de Rouffignac une tourte de pain que j'emportai.
Mon plan était bien arrêté, je n'avais plus qu'à chercher un bon endroit et à attendre le moment propice. Il y avait une différence de trois ou quatre ans entre les coupes de la forêt de l'Herm et celles de La Granval qui se jouxtaient. Les premières étaient bonnes à couper l'hiver prochain, de manière que la divise, ou limite, était facile à trouver et à suivre, surtout avec les grosses bornes cornières qu'il y avait de distance en distance. Ayant bien considéré les choses, je me décidai pour une place où les bois de l'Herm entraient en coin dans les autres. Il y avait justement là un vieux fossé à moitié comblé: je cavai un petit four dans le talus, comme ceux que font les enfants pour s'amuser, j'assemblai quelques brassées de broussailles dans le fossé, et je m'en revins sans avoir été vu de quiconque.
Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Il faisait un soleil brûlant qui séchait sous bois les herbes et les brindilles, ce qui me réjouissait, en me faisant espérer une belle flambée; mais point de vent. Pourtant, un matin, avec la lune le temps changea, et un fort vent d'est se mit à souffler, à mon grand contentement. Toute la journée, je trépignai, impatient, et, la nuit venue, j'emplis un vieux sabot de braises et de cendres, et, le cachant sous ma veste, je m'encourus à travers les bois.
Des nuages grisâtres filaient au ciel, le temps était orageux, le vent soufflait chaud, sous les taillis, courbant les fougères et la palène, ou herbe forestière, et balançant à grand bruit les têtes des baliveaux et des arbres de haute futaie. Aussi, tout en galopant, je me disais: «Pourvu qu'il ne pleuve pas cette nuit!»
Lorsque j'arrivai à mon endroit, j'étais essoufflé et tout en sueur. Il pouvait être sur les dix heures: je retrouvai mon petit four en tâtonnant, et aussitôt, vidant mon sabot dedans, je le bourrai d'herbes sèches et me mis à souffler sur les braises. L'herbe flamba rapidement: j'y ajoutai quelques brindilles, et, à mesure que le feu prenait, des petits morceaux de branches mortes. Après qu'il fut bien allumé, j'y jetai une brassée des broussailles sèches que j'avais amassées et, incontinent, la flamme monta, gagnant le bois. Bientôt, sous l'action du vent, le taillis fut en feu, et je me sauvai comme j'étais venu, par les fourrés, emportant le sabot qui m'aurait dénoncé.
Arrivé à la tuilière, les mains saignantes, les jambes éraflées par les ronces, je me couchai tout habillé, agité, inquiet, ne craignant qu'une seule chose, que le feu ne s'éteignît de lui-même, ou par l'orage qui ronflait au loin. Vers une heure après minuit, j'entendis de grands bruits, et, me levant, je sortis. Le tocsin sonnait aux clochers d'alentour, avec des tintements pressés, sinistres. Une immense lueur rouge ensanglantait les nuages qui s'enfuyaient emportés par le vent, et éclairait les coteaux. Des clameurs montaient des villages voisins de la forêt: l'Herm, Prisse, Les Foucaudies, La Lande; et, au milieu des bois, on entendait les cris des gens des Maurezies, de la Cabane, du Lac-Viel, de La Granval, qui couraient au secours.
Alors je fus pris d'un grandissime désir de contempler mon ouvrage. Ayant laissé passer ces gens, je gagnai à travers les coupes un des endroits les plus élevés de la forêt, où il y avait un grand hêtre sur lequel j'étais monté plus d'une fois, et, l'embrassant aussitôt, je me mis à grimper.
A mesure que je montais, je découvrais le feu, et, arrivé au faîte, l'incendie m'apparut dans toute son étendue. La forêt de l'Herm brûlait sur une demi-lieue de largeur, semblable à un grand lac de feu. Les taillis, desséchés par la chaleur, flambaient comme des sarments; les grands baliveaux isolés au milieu de l'incendie résistaient plus longtemps, mais, enveloppés par les flammes, le pied miné, ils finissaient par tomber avec bruit dans l'énorme brasier où ils disparaissaient en soulevant des nuages d'étincelles. La fumée chassée par le vent découvrait ce flot qui s'avançait rapidement, dévorant tout sur son passage. Les oiseaux, réveillés brusquement, s'élevaient en l'air, et, ne sachant où aller dans les ténèbres, voletaient effarés au-dessus du foyer géant. Sur le sourd grondement de l'incendie s'élevaient dans la nuit les pétillements du bois vert se tordant dans la flamme, les craquements des arbres chus dans l'amoncellement de charbons ardents, et les voix des gens affolés travaillant à préserver leurs blés mûrs. Dans les clairières, des langues de feu s'allongeaient comme d'immenses serpents, et s'arrêtaient finalement à la lisière des bois. Sur le seuil des maisons d'alentour, inondées d'une aveuglante lumière, des enfants en chemise regardaient tranquillement brûler la forêt du comte de Nansac. Les lueurs de l'immense embrasement se projetaient au loin sur les collines, éclairant les villages de rougeurs sinistres qui se reflétaient dans le ciel incendié. Plus près, au-dessus des maisons basses du village, les tours et les grands pignons du château de l'Herm se dressaient comme une masse sombre où brillaient dans les vitres des reflets enflambés.
Je restai là, à cheval sur une grosse branche, jusqu'à la pointe du jour, suivant les progrès du feu, qui, sauf en quelques coins préservés par un bout de chemin, ne s'arrêta qu'après avoir dévoré toute la forêt, laissant après lui un vaste espace noir d'où s'élevaient des nuages de fumée. Alors, repu de vengeance, je descendis de mon arbre, et m'en retournai à la tuilière, plein d'une joie sauvage.
Merci à mon petit four, on crut que le feu avait été mis par des enfants en s'amusant; ils furent interrogés, tous ceux de par là, à tour de rôle; mais inutilement: le comte de Nansac en fut pour six ou sept cents journaux de bois brûlés.
Dès lors, il me sembla que je devenais un homme. L'orgueil de ma mauvaise action me grisait; je mesurais ma force à son étendue, et je me complaisais dans le sentiment de ma haine satisfaite. De remords, je n'en avais pas l'ombre, pas plus que le sanglier qui se retourne sur le veneur, pas plus que la vipère qui mord le pied du paysan. Au contraire, la réussite de mon projet m'affriandait jusqu'à me faire songer aux moyens de me venger encore.
Le dimanche, quand vint ma mère passer la journée à la tuilière, elle me demanda si je n'avais pas eu peur, la nuit de l'incendie, à quoi je répondis que non, et que, tout à l'opposé, je m'étais réjoui en voyant brûler les bois du comte.
A l'air dont je dis cela, elle me regarda, prise d'un soupçon, et puis, comprenant tout à coup, se jeta sur moi, m'enleva contre sa poitrine et m'embrassa furieusement.
--Ah! dit-elle en me reposant à terre, il ne sera jamais assez puni!
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