Jacquou le Croquant

Part 7

Chapter 73,806 wordsPublic domain

Dès le jour ensuivant, malgré tout son chagrin, la pauvre femme s'inquiéta de trouver des journées. De retourner chez Géral, il n'y fallait point songer, à cause de la servante qui «coupait le farci» chez lui, comme on dit de celles qui font les maîtresses; moi, je le regrettais fort à cause de Lina. Dans ce pays par là, il y avait plus de métayers et de petits biens que de bons propriétaires employant des journaliers. A l'autre bout de la forêt, vers Saint-Geyrac, c'était la terre de l'Herm, dont il ne pouvait être question. Du côté de Rouffignac, en deçà, il y avait Tourtel qui appartenait à M. de Baronnat, qui, à ce que j'ai ouï dire depuis, était un ancien juge du parlement de Grenoble; au-delà, il y avait le château du Cheylard, où elle aurait encore pu trouver quelques journées maintenant que le travail sortait; mais ces endroits étaient trop loin de la tuilière. A force de chercher, ma mère trouva à s'employer chez un homme de Marancé dont l'aîné était parti s'enrôler, car, en ce moment, on ne tirait plus au sort depuis la chute de Napoléon. Cet homme donc, ayant besoin de quelqu'un pour l'aider, car sa femme ne pouvait guère, ayant toujours un nourrisson au col et cinq ou six autres droles autour de ses cotillons, prit ma mère à raison de six sous par jour et nourrie. Mais lorsqu'elle voulut parler de m'amener, comme chez Géral, il lui dit roidement qu'il y avait bien assez de droles chez lui pour le faire enrager, qu'il y en avait même trop, et qu'ainsi il n'en voulait pas davantage.

Ma mère se désolant de ça, je lui dis de ne pas se faire de mauvais sang en raison de moi; que je resterais très bien seul à la tuilière, sans avoir peur. Malgré ça, elle n'en était pas plus contente; mais ainsi qu'on dit communément: «Besoin fait vieille trotter»; les pauvres gens ne font pas souvent à leur fantaisie, et il lui fallut se résigner.

Tous les matins donc, à la pique du jour, elle s'en allait à Marancé, qui était à environ trois quarts d'heure de chemin; moi, je restais seul. Le premier jour, je ne bougeai guère de la maison et des environs, mais je m'ennuyai vite d'être ainsi casanier, et je me risquai dans la forêt. Des loups, je n'en avais pas peur, sachant bien qu'en cette saison où ils trouvent à manger des chiens, des moutons, des oies, de la poulaille, ils ne sont pas à craindre pour les gens, et dorment dans le fort sur leur liteau lorsqu'ils sont repus, ou sinon, vont rôder au loin autour des troupeaux. D'ailleurs, j'avais dans ma poche le couteau de mon père attaché au bout d'une ficelle, et, avec un bâton accourci à ma taille, ça me donnait de la hardiesse. Pour les voleurs, on disait bien qu'il s'en cachait dans la forêt, mais je n'y pensais point: c'est un souci dont les pauvres sont exempts; malheureusement, il leur en reste assez d'autres.

Dans les temps anciens, à ce qu'il paraît, la forêt était beaucoup plus vaste et considérable que maintenant, car elle s'étendait sur les paroisses de Fossemagne, de Milhac, de Saint-Geyrac, de Cendrieux, de Ladouze, de Mortemart, de Rouffignac, de Bars, et venait jusqu'aux portes de Thenon. Encore à cette époque où j'étais petit drole, quoique moins grande qu'autrefois, elle était cependant bien plus étendue qu'aujourd'hui, car on a beaucoup défriché depuis. Elle se divisait, ainsi qu'aujourd'hui, en plusieurs cantons, ayant un nom particulier: forêt de l'Herm, forêt du Lac-Gendre, forêt de La Granval; mais, lorsqu'on parlait de tous ces bois qui se tenaient, on disait, comme on dit encore: «la Forêt Barade», qui vaut autrement à dire comme «la Forêt Fermée», parce qu'elle dépendait des seigneurs de Thenon, de la Mothe, de l'Herm, qui défendaient d'y mener les troupeaux.

Les bois n'étaient pas en trop bon état partout, au temps où nous étions à la tuilière: on y avait mis le feu autrefois à quelques places, et puis l'ancien noble à qui presque toutes ces forêts appartenaient à la Révolution, s'étant ruiné, disait-on, avait fait couper les futaies, avancé des coupes et, finalement, avait vendu la plus grande partie de ses bois pour un morceau de pain. Malgré ça, on y trouvait encore, quelques années après, des taillis épais et de beaux arbres dans les endroits difficiles à exploiter. Il y avait aussi, dans les endroits écartés, dans les fonceaux perdus, des fourrés drus, d'ajoncs, de genêts, de brandes, de bruyères, entremêlés de ronces et de fougères qui semblaient de petits arbres. C'est dans ces fourrés impénétrables que les sangliers, appelés en patois _porcs-singlars_, avaient leur bauge, d'où ils sortaient la nuit pour aller fouir les champs de raves ou de pommes de terre autour des villages. On ne les voyait guère de jour, sinon lorsqu'ils étaient chassés par la meute du comte; ou bien c'était une laie traversant une clairière, au loin, suivie de ses petits trottinant après elle.

Deux chemins coupaient la forêt: le grand chemin royal de Bordeaux à Brives ou, autrement, de Limoges à Bergerac, qui passait à l'Herm, à la Croix-de-Ruchard où s'embranchait un chemin venant de Rouffignac, et ensuite allait, toujours en plein bois, jusqu'au Jarripigier, pour de là gagner Thenon. L'autre était le grand chemin de traverse d'Angoulême à Sarlat qui, venant de Milhac-d'Auberoche, passait près du Lac-Nègre, au Lac-Gendre, et, à un quart de lieue de Las Motras, allait croiser le chemin de Bordeaux à Brives et se dirigeait vers Auriac, en passant sur la gauche de Bars.

Ces chemins n'étaient pas tenus comme les routes d'aujourd'hui. C'étaient, du moins les deux premiers, de grandes voies larges de quarante et quarante-huit pieds, comme ça se voit encore à des tronçons qui restent, lorsque les riverains n'ont pas empiété. Elles montaient tout bonnement dans les montées, descendaient dans les descentes, sans remblais ni déblais, gazonnées par places, ravinées par d'autres, et s'en allaient directement où elles devaient aller, sans chercher de détours, tristes et grandioses entre les immenses bois noirs qui les bordaient. Quelquefois, en voyant, l'espace d'une demi-lieue, ces routes s'allonger tout droit, jusqu'en haut d'une côte, sans un voyageur, sans un passant, pierreuses, arides ou verdissantes, défoncées, envahies çà et là par les herbes sauvages ou des bruyères rases, il semblait que sur cette voie déserte, ruinée, allaient apparaître, escortés par des cavaliers de la maréchaussée prévôtale, les mulets du fisc portant les écus de la taille et de la gabelle dans les coffres du Roy. Ailleurs, dans une combe sauvage, traversée par la route, c'était un fond d'aspect sinistre, humide l'été, dont l'hiver faisait une fondrière, loin de toute habitation, en plein bois, entouré de halliers épais: lorsque tombait la nuit, on se prenait à regarder autour de soi, comme si des voleurs de grand chemin étaient prêts à sortir des taillis sombres. Outre ces grands chemins, il y avait des pistes tracées par les charrettes qui enlevaient les brasses de bois, pistes qui s'effaçaient après l'exploitation des coupes, et des petits sentiers de braconniers qui s'enfonçaient dans les fourrés, serpentaient sous les taillis, suivaient les combes, contournaient les coteaux, ou s'entrecroisaient à leur cime où était un poste pour le lièvre.

On ne rencontrait guère jamais personne dans les bois. Quelquefois, le soir, on apercevait un paysan en bonnet de coton bleu, du foin dans ses sabots l'hiver, pieds nus l'été, cachant la batterie de son fusil sous sa veste déchirée, qui s'enfonçait dans les taillis, et allait au clair de lune se poster à l'orée d'une clairière, pour guetter le lièvre sortant de son fort et allant au gagnage; ou bien, sur une cafourche hantée par les loups, attendre, caché derrière une touffe de genêts, la bête à l'oreille pointue qui, au milieu de la nuit, vient hurler sinistrement en levant le museau vers la lune. Dans la journée, de loin en loin, on trouvait sur ces petits chemins un garde-bois, sa plaque au bras, venant donner de la bruyère à couper, ou du bois à faire; et, plus rarement encore, une file de cinq à six mulets portant du charbon pour la forge des Eyzies.

Ainsi que tous les enfants de par chez nous, je grimpais comme un écureuil. Des fois, lorsque je trouvais un grand arbre sur la cime d'une haute butte, je montais jusqu'au faîte, et je regardais l'immensité des bois qui s'étendaient à perte de vue sur les plateaux, les croupes et les creux ravinés. Çà et là, dans une éclaircie, une maison isolée sur la lisière de la forêt, un clocher pointu au-dessus des masses sombres des bois, ou la fumée d'une charbonnière, flottant lourdement comme une brume épaisse dans les combes et les fonds. De tous côtés, presque, les puys, les coteaux et les vallons s'enchevêtraient et s'étageaient pour gagner les plateaux du haut Périgord, tandis qu'au midi, dans le lointain, au-delà de la Vézère, les grandes collines du Périgord noir fermaient l'horizon bleuâtre. Autour de moi, nul bruit: quelquefois seulement, le battement d'ailes d'un oiseau effarouché, ou le passage, dans le fourré, d'un renard cheminant la queue traînante. Au loin, c'était le jappement clair d'un chien labri sur la voie du lièvre, ou la corne d'appel de quelque chasseur huchant ses briquets, ou bien encore une vache bramant lamentablement après son veau, livré au boucher de Thenon.

Puis, quand venait le midi, l'angélus tintait à tous les clochers d'alentour, Fossemagne, Thenon, Bars, Rouffignac, Saint-Geyrac, Milhac-d'Auberoche, et la musique de toutes ces cloches aux sonorités variées s'épandait sur la forêt silencieuse. Je restais là, enjuché sur mon arbre, rêvant à ces choses vagues qui passent dans les têtes d'enfants, aspirant les senteurs agrestes qui montaient de la forêt, vaste herbier de plantes sauvages chauffé par le soleil, écoutant le coucou chanter au fond des bois, et, plus au loin, un autre lui répondre, comme un écho affaibli. D'autres fois, c'était un geai miauleur, qui s'était appris à imiter les chats, autour des maisons, à la saison des cerises, et qui s'envolait bientôt en m'apercevant.

J'aimais cette solitude et ce quasi-silence, qui amortissaient, sans que j'y fisse attention, les cruels ressouvenirs de mon pauvre père, et, tous les jours, pendant que ma mère travaillait à Marancé, je courais dans les bois, mangeant une mique ou un morceau de pain apporté dans ma poche, me gorgeant de fruits sauvages, buvant dans les creux où l'eau s'assemblait, car il n'y a guère de sources dans la forêt, et me couchant sur l'herbe lorsque j'étais las. Pas bien loin de Las Motras, il y a, dans un creux, un petit lac appelé le Gour; on dit qu'on n'a jamais pu en sonder le fond, mais peut-être, on n'a jamais bien essayé. En ce temps-là, le Gour était environné d'épais fourrés, et l'eau dormait là tranquille et claire, ombragée par de grands arbres qu'elle réfléchissait: frênes, fayards ou hêtres, érables et chênes robustes. Il y avait même, penché sur le petit lac, un tremble argenté, venu là par hasard, dont les feuilles frémissaient avec un bruit léger comme celui d'une aile d'insecte. J'allais quelquefois me coucher là, sous les hautes fougères, et quand le soleil commençait à baisser, alors qu'aux environs un mâle de tourterelle roucoulait amoureusement, j'épiais les oiseaux, altérés par la chaleur du jour, qui venaient y boire. Il y en avait de toute espèce: geais, loriots, merles, grives, pinsons, linots, mésanges, fauvettes, rouges-gorges; ils arrivaient voletant, se posaient sur une branche, tournaient la tête de droite, de gauche, et, lorsqu'ils voyaient qu'il n'y avait pas de danger, ils s'abattaient au bord du Gour, et buvaient à gorgées en levant le bec en l'air pour faire couler l'eau. Des fois, les uns se baignaient en faisant aller leurs ailes, comme des enfants qui battent l'eau à la baignade, et, après, se secouaient pour se sécher et s'éplumissaient.

Il me semblait, à moi, sur qui pesait toujours, quoique moins lourdement, le malheur de mon père, il me semblait, je dis, que ces petites bêtes, libres dans les bois, étaient heureuses, n'ayant souci de rien, se levant avec le soleil, se couchant avec lui, et, le jabot bien garni, dormant tranquilles la tête sous leur aile. Pourtant, je me venais à penser aussi que l'hiver elles n'étaient pas trop à leur affaire, lorsqu'il gelait fort et que la neige était épaisse: il y en avait alors qui devaient jeûner. Les merles, les grives, les geais, trouvent toujours quelques grains de genièvre, quelques prunelles de buisson, des baies de viorne ou de sureau, ou encore quelques alises restées à la cime de l'arbre. Mais les autres pauvres petits oisillons ne trouvent plus de graines, ni de bestioles à picorer, et, si la neige tient, si le froid est dur, affaiblis par le jeûne, une nuit où il gèle à pierre fendre, ils tombent morts de la branche, et restent là, le bec ouvert, les plumes hérissées, les pattes roides. D'autres fois, c'est un chat sauvage qui, dans l'obscurité, monte à l'arbre et les emporte, ou encore un chasseur à l'allumade, qui vient avec sa lanterne, tandis que tout dort, et d'un coup de palette assomme les imprudents qui s'enjuchent trop bas: ah! il y a de la misère pour tous les êtres sur la terre.

Le dimanche, ma mère restait à la tuilière, bien contente d'être avec moi, et elle s'occupait de rapetasser nos pauvres hardes, qui en avaient grand besoin, surtout les miennes, car on pense bien qu'avec cette vie dans les bois, à traverser les ronciers, à grimper aux arbres, mes culottes et ma chemise en voyaient de rudes. Ce jour-là, elle faisait de la soupe avec quelque chose qu'on lui avait donné, ou avec des haricots que nous appelons mongettes, et il nous semblait bon de manger comme ça ensemble, étant toute la semaine chacun de notre côté. La nécessité enseigne de bonne heure les enfants du pauvre; lors donc que j'étais seul, s'il restait un peu de bouillon, je le faisais chauffer quelquefois, et je me trempais de la soupe dans une petite soupière; mais, ordinairement, j'aimais mieux aller courir.

Avec ça, je mangeais des frottes d'ail, ménageant le sel, comme de juste, car il était cher, ou bien des pommes de terre à l'étouffée, des miques, et puis des fruits venus sur des arbres sauvages, semés par les oiseaux dans les bois: cerises, sorbes ou pommes, ou encore de mauvais percès ou alberges, trouvés dans quelque vigne perdue à la lisière de la forêt. Des fois, ma mère me portait dans la poche de son tablier un morceau de millassou dont elle s'était privée, la pauvre femme, mais il lui fallait se cacher pour ça, parce que l'homme de Marancé, qui regrettait le pain qu'on mangeait, se serait fâché s'il s'en était donné garde. Malgré tout, je profitais comme un arbre planté en bon terrain, et je devenais fort, car, quoique n'ayant que huit ans, j'en paraissais bien dix. Ma connaissance aussi s'était bien faite; je parlais avec ma mère de choses que les enfants ignorent d'ordinaire, et je comprenais des affaires au-dessus de mon âge: je crois que la misère et le malheur m'avaient ouvert l'entendement.

* * * * *

Il y en a qui diront:

--Alors vous viviez comme des _higounaous_, des huguenots! vous n'alliez pas à la messe le dimanche, ni à vêpres?

Eh! non, nous n'y allions pas. Ma mère, la pauvre, croyait bien au paradis et à l'enfer; elle savait bien qu'elle se damnait en faisant ainsi; d'ailleurs, elle ne pouvait l'ignorer, car le curé, l'ayant rencontrée un soir qu'elle revenait, harassée de sa journée, le lui avait reproché, disant que de ne pas aller à la messe, de ne point se confesser, ni faire ses Pâques, c'était vivre comme la chenaille. Non, elle n'allait pas à l'église et ne m'y menait point, faute de n'avoir le temps, disait-elle, mais il y avait autre chose. S'il faut dire la vérité, elle s'était brouillée avec le bon Dieu: elle lui en voulait, et surtout à la Sainte Vierge, de ce que mon père avait été condamné. Elle convenait bien qu'il devait être puni, mais non pas de mort, parce que les vrais coupables, ceux qui l'avaient poussé à faire ce coup, c'était le comte, qui avait donné l'ordre injuste et méchant de tuer notre chienne, et puis cette canaille de Laborie, qui la poursuivait de ses propositions malhonnêtes. Je dis: puni de mort, car, en ce temps-là, ce n'était pas comme à présent, où les forçats sont mieux soignés et plus heureux là-bas, dans les îles, que les pauvres gens de par chez nous. Ceux qui tenaient dix ans à cette vie des galères avaient la carcasse solide; mais la plupart mouraient avant, surtout ceux qu'on envoyait à Rochefort, dans les marais de la Charente. Et justement, c'était là qu'on avait mis mon père, sur la demande du comte de Nansac, comme M. Fongrave nous le fit savoir. Dans le commencement, comme on nous avait dit que Rochefort était plus près de la tuilière que Brest ou Toulon, nous nous en contentions, comme si d'être séparés de cinquante, ou de cent, ou de deux cents lieues, ça n'était pas la même chose pour nous. Mais, depuis, j'ai su par un marinier de Saint-Léon que c'était là qu'on envoyait ceux dont on voulait se défaire.

Et pour mon pauvre père, ça ne fut pas long. Tout le jour à travailler dans les boues de la rivière, nourri de mauvaises fèves, enchaîné la nuit sur le lit de planches, il attrapa les terribles fièvres du bagne. Et puis, la perte de sa liberté et le chagrin le minaient plus que la maladie: aussi, au bout de quelques mois, le pauvre misérable mourut désespéré.

L'avant-veille de la Toussaint, le maire fit appeler ma mère, et lui dit brutalement devant le curé, qui était avec lui sur la place de l'église:

--Ton homme est mort là-bas, il y eut hier quinze jours; tu peux lui faire dire des messes.

--Les pauvres gens n'en ont pas besoin, repartit ma mère: ils font leur enfer en ce monde.

Et elle s'en alla. Il était nuit noire lorsqu'elle arriva à la tuilière, où je l'attendais au coin du feu en faisant cuire des châtaignes sous la cendre pour mon souper. Sans me rien dire, elle défit son mouchoir de tête, et, se recoiffant, elle cacha en dessous la pointe du mouchoir qui était ramenée en avant.

Il faut dire qu'autrefois il y avait des manières différentes de se coiffer en mouchoir: les filles laissaient pendre un long bout par derrière, sur le cou, comme pour pêcher un mari; les femmes glorieuses d'avoir un homme ramenaient fièrement ce bout en avant sur l'oreille, tandis que les pauvres veuves le cachaient sous leur coiffure, désolées de leur viduité. D'après cette explication, on comprend que ce bout de mouchoir, arrangé d'une certaine façon, était l'emblème du mariage désiré par les filles, possédé par les femmes et regretté par les veuves: cela tout naïvement, et sans penser à mal.

En ce temps-là, je ne connaissais pas la signifiance de cette pointe de mouchoir, et je regardais faire ma mère, tout étonné. Lorsqu'elle eut fini, elle prit une gibe, sorte de forte serpe au bout d'un long manche, et, me tenant par la main, elle m'emmena à travers la forêt.

Elle marchait d'un pas rapide, m'obligeant ainsi à courir presque, muette, farouche, serrant ma main dans la sienne d'une pression égale et forte. Elle ne connaissait pas aussi bien la forêt que l'homme de la Mïon; et puis, d'ailleurs, son idée qui la poussait en avant l'empêchait de se bien diriger dans la nuit, de manière que, voulant aller à l'Herm, elle gauchit sur la droite beaucoup, vers le Lac-Nègre; ce que voyant et qu'elle avait failli son chemin, ma mère tourna droit vers le midi. Nous allions toujours sans mot dire, moi pressentant quelque chose de grave dans ce long silence, et ému par avance à la pensée de quelque terrible révélation. Dans les bois, les feuilles secouées par un vent humide tombaient au pied des arbres, ou quelquefois, enlevées par une rafale, tourbillonnaient dans la nuit, passant sur nos têtes comme une innumérable troupe de sansonnets emportés par la bourrasque. Dans les sentiers semés de feuilles mortes, des flaques d'eau pareilles à des miroirs sombres où rien ne se reflétait, clapotaient sous nos sabots. Et nous marchions toujours grand pas, ma mère, sa gibe sur l'épaule, moi entraîné par elle, et enveloppés tous deux de l'obscurité sinistre des bois. Enfin, sur les onze heures, nous vîmes sur la lisière de la forêt se dresser dans le ciel noir les toits pointus du château de l'Herm, et ma mère pressa le pas en contournant le coteau pour éviter le village. En arrivant au découvert, le ciel se montra gris, rayé de bandes noirâtres avec de grands nuages qui couraient vers l'est poussés par le vent de travers. En rencontrant les fossés de l'enceinte, ma mère les longea et, s'arrêtant en face de la porte extérieure, la tête haute, les yeux brillants, les cotillons fouettés par le vent, me dit:

--Mon drole, ton père est mort là-bas aux galères, tué par le monsieur de Nansac: tu vas jurer de le venger! Fais comme moi!

Et suivant le rite antique des serments solennels, usité dans le peuple des paysans du Périgord depuis des milliers d'années, elle cracha dans sa main droite, fit une croix dans le crachat avec le premier doigt de la main gauche et tendit la main ouverte vers le château.

--Vengeance contre les Nansac! dit-elle trois fois à haute voix.

Et, moi, je fis comme elle et je répétai trois fois:

--Vengeance contre les Nansac!

Cela fait, tandis que les grands chiens hurlaient au chenil, ayant côtoyé les maisons du village endormi, nous fûmes prendre le vieux grand chemin royal qui passe près de l'Herm et traverse les bois en se dirigeant vers Thenon. Trois quarts d'heure après, nous étions à la Croix-de-Ruchard, qui se trouve maintenant sur la lisière de la forêt, et, laissant La Salvetat sur la droite, nous rentrâmes dans les bois de La Granval, suivant les sentiers pour revenir à la tuilière, où nous fûmes rendus sur les deux heures du matin.

* * * * *

A l'âge que j'avais alors, le dormir est un besoin presque aussi fort que le manger et le boire. Lorsque je me réveillai le lendemain, il faisait grand jour, et j'étais seul dans le lit, ma mère étant partie de bonne heure au travail. Je restai là un moment, regardant à l'autre bout de notre masure une petite pluie fine qui tombait par la tuilée effondrée, faisant une flaque dans le sol, et lors je pensai à tous les malheurs qui nous tombaient dessus. La mort de mon père, quoiqu'elle m'eût fait une bien grosse peine, ne m'avait pas surpris, car nous nous y attendions, ma mère et moi. Souventes fois, parlant tous deux de ce que pouvait être cet enfer des galères, nous imaginions des choses si terribles, et pourtant si vraies, que la mort pouvait être considérée comme une délivrance. Oh! en être réduit à préférer la mort pour ceux qu'on aime, quelle triste chose! Aussi quelle haine farouche pour les Nansac grouillait en moi, pareille à un de ces noeuds de vipères accouplées que je trouvais parfois dans la forêt!