Part 6
Ma mère s'assit sur le montoir de pierre près de la porte, et moi, curieux, je reculai de quelques pas pour regarder ce vieil Hôtel de Ville qui avait vu passer tant de générations. C'était un assemblage de bâtiments irréguliers, inégaux, solidement construits pour résister à un coup de main. D'un côté un large et massif corps de logis percé de baies grillées, haut de trois étages et terminé en terrasse crénelée. De l'autre, une sorte de pavillon carré plus étroit, avec une toiture pointue. Entre ces deux bâtiments, dans une construction moins haute surmontée d'un mâchicoulis, s'ouvrait la porte dont j'ai parlé, qui, par une voûte, conduisait à une petite cour intérieure. Autour de cette cour, et attenants au reste de l'édifice, étaient accolés d'autres bâtiments, quelques-uns ajoutés après coup. Le tout était dominé par la tour carrée du beffroi, haute, à créneaux, avec des gargouilles aux angles et un toit très aigu surmonté d'une girouette.
Tandis que je regardais tout ça, la porte se rouvrit et un jeune monsieur dit à ma mère:
--C'est vous qui êtes la femme de Martin Ferral?
--Oui, notre monsieur, pour vous servir, si j'en étais capable, dit ma mère en se levant.
--Vous ne pouvez pas voir votre homme en ce moment, pauvre femme; mais c'est demain qu'il passe aux assises, vous le verrez. Je suis son avocat,--continua-t-il,--venez un peu chez moi, j'ai besoin de vous parler.
Et il nous mena dans sa chambre, qui était au deuxième étage dans une maison de la rue de la Sagesse, au nº 11, là où il y a encore une jolie porte ancienne avec des pilastres et des ornements sculptés. Ayant monté l'escalier en colimaçon logé dans une tour à huit pans, le monsieur nous fit entrer chez lui, et, nous ayant fait asseoir, commença à questionner ma mère sur beaucoup de choses, et, à mesure qu'elle répondait, il écrivait. Il lui demanda notamment si ces propositions que lui faisait Laborie avaient été entendues de quelqu'un, et elle lui répondit que non, que nul, sinon mon père, bien par hasard, ne les avait ouïes, parce que cet homme était rusé et hypocrite; mais qu'il était au su de tout le monde qu'il attaquait les femmes jeunes qui étaient sous sa main, comme les métayères, ou celles qui allaient en journée au château. Ça se savait, parce qu'en babillant au four, ou au ruisseau en lavant la lessive, les femmes se le racontaient, du moins celles qui ne l'avaient pas écouté, comme la Mïon de Puymaigre.
--Bon, dit l'avocat, je l'ai fait citer comme témoin, avec d'autres.
Lorsqu'il eut fini ses questions, il expliqua à ma mère ce qu'il fallait dire devant la Cour et comment; qu'elle devait narrer tout au long les poursuites malhonnêtes de Laborie, et raconter une par une toutes les misères qu'il leur avait faites et fait faire, à cause de ses refus de l'écouter. Il lui recommanda bien de dire, ce qui était la vérité, que mon père était fou de rage et qu'il n'avait tiré sur Laborie qu'en le voyant rendre au garde le fusil avec lequel il l'avait blessée au front, et puis tué sa chienne.
Lorsque nous fûmes pour nous en aller, l'avocat demanda à ma mère où nous étions logés, et, après qu'elle lui eut répondu ne savoir encore où nous gîterions, venant seulement d'arriver, il prit son chapeau et nous emmena dans une petite auberge, dans la rue de la Miséricorde. Après nous avoir recommandés à la bourgeoise, il dit à ma mère de ne pas manquer d'être à dix heures au tribunal, le lendemain; et, comme elle lui demandait s'il avait bon espoir, il fit un geste et dit:
--Tout ce qui est entre les mains des hommes est incertain; mais le mieux est d'espérer jusqu'à la fin.
III
Le lendemain, à l'heure dite, nous étions devant le bâtiment de l'ancien Présidial, qu'on appelait encore de ce nom et qui était sur la place du Coderc, juste en face des prisons, à l'endroit où est aujourd'hui le numéro 8. De la porte d'entrée, on passait sous une voûte qui aboutissait à une petite cour noire et entourée de grands murs. Tandis que nous attendions dans cette cour, parlant avec des gens de chez nous cités comme témoins, voici que des pas lourds, éperonnés, sonnent sous la voûte, et mon père arrive, les mains enchaînées, escorté de trois gendarmes. Ma mère poussa un cri terrible, et ils eurent beau faire, les gendarmes, elle se jeta sur son homme, le prit à plein corps et l'embrassa fort en criant et en se lamentant, pendant que moi, je le tenais par une jambe en pleurant.
--Allons, allons, disaient les gendarmes, c'est assez, c'est assez, vous le verrez après.
--Donne-moi le drole, dit mon père. Alors ma mère, me prenant à deux mains, me haussa jusqu'à son col, que je serrai de toute ma force dans mes petits bras.
--Mon pauvre Jacquou! mon pauvre Jacquou! faisait mon père en m'embrassant.
Enfin, il fallut nous séparer, moitié de gré, moitié de force, tirés en arrière par les gendarmes, qui emmenèrent leur prisonnier.
Après avoir attendu longtemps, lorsqu'un huissier appela ma mère, nous entrâmes dans une haute salle longue, voûtée à nervures, et faiblement éclairée par deux fenêtres en ogive donnant sur une cour. Dans le fond, sur une estrade fermée par une barrière de bois, il y avait trois juges assis devant une grande table couverte d'un tapis vert et encombrée de papiers. Celui du milieu avait une robe rouge, qui donnait des idées sinistres; les deux autres étaient enrobés de noir, et tous trois portaient lunettes. De chaque côté de l'estrade étaient assis, devant des tables plus petites, le procureur et le greffier. Au mur, dans le fond, au-dessus des juges, un grand tableau représentant Jésus-Christ en croix, tout ruisselant de sang.
Puis les jurés, les avocats, les gendarmes, l'accusé, le public: c'était à peu près la même disposition qu'aujourd'hui; seulement, maintenant, juges, jurés, avocats, tout ce monde porte la barbe ou la moustache, tandis qu'alors tous étaient bien rasés, moins les gendarmes.
Pendant que ma mère déposait, un monsieur répétait en français ce qu'elle avait dit en patois. Moi, je n'y faisais pas grande attention, occupé que j'étais à regarder mon père qui me regardait aussi; mais, à un moment, dans l'affection qu'elle y mettait, ma mère haussa fort la voix, et, me retournant, je vis que tout le monde considérait cette grande femme bien faite sous ses méchants vêtements, qui avait une belle figure, des cheveux noirs et deux yeux qui brillaient tandis qu'elle parlait pour son homme.
Lorsqu'elle eut fini, le procureur du roi se leva et fit son réquisitoire avec de grands gestes et des éclats de voix qui résonnaient sous la voûte. Je ne comprenais pas tout ce qu'il disait; pourtant il me semblait qu'il tâchait de faire entendre aux douze messieurs du jury que de longtemps mon père avait l'idée d'assassiner Laborie. Ce qui le prouvait, à son dire, c'était le propos tenu à Mascret quelque temps auparavant qu'il ferait un malheur si on tuait sa chienne, et cela étant, il méritait la mort.
On doit penser en quel état nous étions, ma mère et moi, en entendant ce procureur parler de mort. Pour mon père, il n'avait pas l'air de l'écouter, et son regard fiché sur nous semblait dire: «Que deviendront ma femme et mon pauvre drole si je suis condamné?...»
Le procureur ayant terminé, notre avocat se leva et plaida pour mon père. Il fit voir, par tous les témoignages entendus, quel gueux c'était que Laborie; il représenta toutes les misères qu'il nous avait faites, appuya surtout sur les propositions malhonnêtes dont il poursuivait sans cesse ma mère, et enfin montra clairement que c'était par un coup de colère que mon père avait tué ce mauvais homme, et non par dessein pourpensé. Bref, il dit tout ce qu'il était possible pour le tirer de là, mais il ne réussit qu'à sauver sa tête: mon père fut condamné à vingt ans de galères.
Lorsque le président prononça l'arrêt, un murmure sourd courut dans le public, et nous autres, ma mère et moi, nous nous mîmes à gémir et à nous lamenter en tendant les bras vers le pauvre homme que les gendarmes emmenaient. Et parmi tout ce monde qui s'écoulait, j'ouïs le comte de Nansac dire à Mascret:
--Nous en voilà débarrassés! il crèvera au bagne.
Le surlendemain, l'avocat, ayant eu une permission, nous mena voir mon père. Quels tristes moments nous passâmes dans cette geôle! Je coule là-dessus, car, après tant d'années, ça me fait mal encore d'y penser.
En sortant, la mort dans l'âme, ma mère demanda à l'avocat s'il n'y avait aucun moyen de faire quelque peu gracier mon père ou de faire casser la sentence.
--Non, pauvre femme, dit-il: en se conduisant bien là-bas, il pourrait avoir quelque diminution de peine; mais, ayant contre lui le comte de Nansac, il n'y faut pas trop compter. Pour ce qui est de faire casser l'arrêt, je ne vois pas de motifs, et d'ailleurs, y en eût-il, je ne conseillerais pas à votre homme de se pourvoir, parce qu'il pourrait y perdre: il ne s'en est fallu de rien qu'il fût condamné à perpétuité.
»Restez encore ici,--ajouta-t-il en nous quittant,--je tâcherai de vous le faire voir une autre fois.
Après la condamnation de mon père, ma mère, ayant perdu toute espérance, ne mangeait ni ne dormait. Une petite fièvre sourde lui faisait briller les yeux et rougir les joues, et cette fièvre fut en augmentant de manière que le troisième jour elle resta au lit, tandis que moi je regardais à travers les vitres les tuilées noircies des maisons d'en face, où quelquefois passait lentement un chat qui bientôt disparaissait dans une chatonnière. Pourtant, le lendemain, ma mère se leva, et nous allâmes par les rues, nous promenant lentement, elle me tenant par la main, et revenant toujours vers la prison, comme si de regarder les murailles derrière lesquelles mon père était enfermé, ça nous faisait du bien.
En d'autres temps, j'aurais été envieux de voir la ville, mais pour lors, la peine m'ôtait toute idée de m'intéresser à tant de choses si nouvelles pour moi. Les gens, dans les rues, sur le pas des portes ou des boutiques, nous dévisageaient curieusement, connaissant bien à notre air et à notre accoutrement que nous étions sortis de quelque partie des plus sauvages du Périgord: de la Double, ou des landes du Nontronnais, ou de la Forêt Barade, comme il était vrai.
Dans l'après-dîner du cinquième jour, nous remontions la rue Taillefer, allant vers Saint-Front, regardant machinalement les boutiques des pharmaciens, des liquoristes, des épiciers, des bouchers, des chapeliers, des marchands de parapluies, dont elle était pleine en ce temps, lorsqu'en arrivant sur la place de la Clautre nous vîmes un gros rassemblement.
Au milieu de la place, à l'endroit où l'on montait la guillotine, il y avait un petit échafaud de quatre ou cinq pieds de haut, du milieu duquel sortait un fort poteau qui supportait un petit banc. Sur ce petit banc un homme était assis, les mains enchaînées, attaché au poteau par un carcan de fer qui lui serrait le cou; et cet homme, c'était mon père! Debout sur l'échafaud le bourreau attendait, et, autour, quatre gendarmes, le sabre nu, montaient la garde et maintenaient la foule à distance. Ma mère, voyant son Martissou en cette triste posture, fit un gémissement douloureux et se mit à pleurer dans son tablier, tandis que moi, saisi de terreur, je m'attachai à son cotillon en pleurant aussi sans bruit. Devant nous, un individu lisait à haute voix l'écriteau attaché au-dessus de la tête du malheureux exposé au carcan:
«Martin Ferral, dit le Croquant, de Combenègre, commune de Rouffignac, condamné à vingt ans de travaux forcés pour meurtre.»
Nous restâmes là un gros moment, cachés derrière les curieux et pleurant en silence. Par instant, lorsque les gens se remuaient, j'entrevoyais le bourreau qui avait l'air de s'ennuyer d'être là, et regardait l'heure à une grosse montre d'argent qu'il tirait du gousset de sa culotte par une courte chaîne garnie d'affiquets. En le rencontrant dans la rue sans le connaître, on n'aurait jamais dit que ce fût celui qui guillotinait, tant il avait une bonne figure. Et puis, il était bien habillé, et, selon le dicton, «brave comme un bourreau qui fait ses Pâques», avec sa grande lévite bleu de roi, tombant sur des bottes à revers, sa haute cravate de mousseline et son petit chapeau tuyau de poêle. Enfin, tant nous attendîmes qu'au clocher de Saint-Front sonnèrent les quatre heures. Alors le bourreau tira une clef de sa poche, ouvrit le cadenas du carcan de fer qui tenait mon père par le cou, et, le prenant par le bras, le mena jusqu'au bas de l'escalier de l'échafaud, et le remit aux gendarmes qui l'emmenèrent. Nous autres suivions à petite distance, le regardant s'en aller la tête haute, l'air assuré, entre les quatre gendarmes. Quoique, sur le pas des portes et des boutiques, les gens le dévisageassent curieusement, je suis bien sûr qu'il ne cillait pas tant seulement les yeux. Nous, c'était différent, nous avions la contenance triste, la figure désolée, les yeux mouillés que nous essuyions d'un revers de main, et ceux qui nous voyaient passer disaient entre eux:
--Ça doit être sa femme et son drole.
Cette nuit-là, je dormis mal. La tête pleine de mauvais rêves, je me réveillais des fois en sursaut et je me serrais contre ma mère, qui, elle, la pauvre femme, ne dormait pas du tout, et, pour me tranquilliser, me prenait et m'embrassait longuement. Lorsque vint le jour, elle se leva, et, me laissant sommeiller, alla s'asseoir près de la fenêtre, regardant sans rien voir, perdue dans son chagrin. Ainsi je la vis sur la chaise, lorsqu'à sept heures j'ouvris les yeux, les bras allongés, les mains jointes, la tête penchée, le regard fiché sur le plancher. De la rue montaient les cris des marchands de tortillons et de châtaignes, ce qui acheva de m'éveiller. Ma mère m'ayant habillé, nous sortîmes, pensant revoir mon père ce jour-là, comme son avocat nous l'avait fait espérer: aussi, nous allâmes droit à la prison où il nous avait dit de l'attendre. En chemin, ma mère acheta pour deux liards de châtaignes sèches qui n'étaient guère bonnes, car la saison était passée, et nous fûmes nous asseoir contre cette terrible porte ferrée. Cependant que nous étions là, moi prenant les châtaignes, une à une, dans la poche du tablier de ma mère, elle songeant tristement, voici qu'une grande voiture à caisse noire, longue, en forme de fourgon couvert et percée seulement sur les côtés de petits fenestrous grands comme la main et grillés de fer, s'arrêta devant la prison. Un homme en descendit, en uniforme gris, avec un briquet pendu à une buffleterie blanche, et s'en fut frapper à la porte de la prison qui s'ouvrit et se referma sur lui.
Aussitôt arrivèrent des enfants, des curieux, des gens de loisir, qui s'attroupèrent autour de la voiture, disant entre eux:
--Voilà la galérienne qui va emmener ceux qui ont été condamnés dernièrement.
Nous nous étions levés transis, ma mère et moi, oyant ça, lorsque la porte se rouvrit, et l'homme au briquet en sortit, précédant un gendarme après lequel venaient trois hommes enchaînés, dont le dernier était mon père; un autre gendarme les suivait. L'homme gris ouvrit derrière la voiture une petite porte pleine, solidement ferrée, et fit monter les condamnés. En voyant ainsi partir mon père, sans nous être fait les adieux, nous autres jetions les hauts cris en pleurant; mais lui, quoique poussé par les gendarmes, se retourna et cria à ma mère:
--Du courage, femme! pense au drole!
Là-dessus, un gendarme monta derrière lui, la porte fut refermée à clef, l'autre gendarme se mit devant avec l'homme en gris, et le postillon enleva ses trois chevaux qui partirent au grand trot.
Pendant un moment, nous restâmes là, tout étourdis, comme innocents, nous lamentant, sans faire attention aux badauds qui s'étaient assemblés autour de nous. Pourtant, j'ouïs un homme en tablier de cuir qui disait:
--Moi, je l'ai vu juger, celui-là, et sur ma foi il vaut cent fois mieux que celui qu'il a tué... Quant à ceux-là qui l'ont poussé à bout, ils sont plus coupables que lui! Ah! il y a quelque vingtaine d'années, on les aurait mis à la raison!
Étant allés chez l'avocat, il fut bien étonné d'apprendre que mon père était parti, car on lui avait assuré que la galérienne ne devait passer que le lendemain. Mais, soit qu'on l'eût trompé à l'exprès, ou bien qu'elle eût avancé d'un jour, c'était fini, il fallait se faire une raison, comme il nous dit. Après qu'il nous eût réconfortés de bonnes paroles, et un peu consolés en nous promettant de nous donner des nouvelles de mon père, ma mère le remercia bien fort de tout ce qu'il avait fait pour sauver son pauvre homme, et aussi de toutes ses bontés pour nous. Et comme elle ajoutait que, n'ayant rien, elle était totalement incapable de le récompenser de ses peines, il lui répondit:
--Je ne prends rien aux pauvres gens; ainsi ne vous tracassez pas pour cela.
Là-dessus, ma mère lui demanda son nom, l'assurant que, l'un et l'autre, nous lui serions reconnaissants jusqu'à la mort.
--Mon nom est Vidal-Fongrave, dit-il; je suis content de n'avoir pas obligé des ingrats; mais il ne faut rien exagérer: je n'ai fait que mon devoir d'homme et d'avocat.
Ayant quitté M. Fongrave, ma mère se décida à partir tout de suite, vu que nous n'avions plus de motif de rester à Périgueux, et qu'il était encore de bonne heure. Auparavant nous fûmes à l'auberge, où elle demanda à la bourgeoise ce que nous devions, en tremblant de n'avoir pas assez d'argent; mais l'autre lui répondit:
--Vous ne me devez rien du tout, brave femme; M. Fongrave a tout payé à l'avance; et même, tenez, il m'a chargée de vous remettre ça.
Et elle lui tendit un écu de cent sous plié dans du papier.
--Mon Dieu! fit ma mère les larmes aux yeux, il y a encore de braves gens dans le monde!... Dites à M. Fongrave, je vous prie en grâce, que je ne l'ai pas assez remercié tout à l'heure, mais que tous les jours de ma vie, en me rappelant le malheur de mon pauvre homme, je penserai à sa bonté!
--Ah! dit la femme, c'est un bien brave jeune monsieur! Et, sans vouloir faire du tort aux autres avocats, je crois qu'il n'y en a guère comme lui!
Au sortir de l'auberge, ayant gagné la place du Greffe, nous redescendîmes vers le faubourg des Barris, et un instant après, nous étions dans la campagne, sur la grande route.
* * * * *
Ma mère, me tenant par la main pour m'aider, marchait le petit pas. Par moment, elle soupirait fort, comme si elle eût reçu un mauvais coup, en songeant à la rude vie de galère qu'allait mener mon père là-bas: où? nous ne savions. Pourtant, si elle était triste à la mort, elle était moins angoissée qu'en venant, car la terrible image de la guillotine avait disparu de son imagination; mais il lui restait l'épouvantable pensée de son pauvre Martissou séparé d'elle à tout jamais, et crevant au bagne, comme avait dit le comte de Nansac, de chagrin et de misère, sous le bâton des argousins.
A Saint-Laurent-du-Manoir, proche un bouchon, une grosse charrette de roulage, attelée de quatre forts chevaux, était arrêtée. Nous avions dépassé l'endroit de deux ou trois cents pas, quand derrière nous se fit entendre le bruit des grelots que les chevaux avaient à leur collier. Celui qui les conduisait était un grand gaillard avec une blouse roulière, la pipe à la bouche, qui faisait claquer son fouet à tour de bras, tandis que, sur la bâche, un petit chien loulou blanc courait d'un bout à l'autre de la carriole en jappant. Aussitôt que l'équipage nous eut rejoints, l'homme nous accosta sans façon et demanda à ma mère où nous allions; sur sa réponse, il lui dit:
--Moi, je vais souper à Thenon, ce soir: je vais vous faire porter; vous avez l'air bien las, pauvres!
Et sans attendre le consentement de ma mère, il arrêta ses chevaux et me logea dans une grande panière suspendue sous la charrette, où il y avait de la paille et sa limousine. Je me couchai là, et bientôt, bercé par le mouvement, je m'endormis.
Lorsque je me réveillai, le soleil baissait, allongeant sur la route les ombres de l'équipage, et celle du roulier qui marchait à la hauteur de la croupe de son limonier. En cherchant ma mère des yeux, je vis ses lourds sabots se balançant sous le porte-faignant où elle était assise. Nous approchions lors de Fossemagne, et, ma mère voulant descendre, le roulier lui dit que de s'engager dans les bois avec la nuit qui allait venir, ça n'était pas bien à propos; qu'il nous valait mieux venir jusqu'à Thenon où il nous ferait souper et coucher. Mais ma mère le remercia bien, et lui répondit qu'ayant une bonne heure et demie de jour encore, nous avions le temps d'arriver chez nous.
--Comme vous voudrez, brave femme, dit-il alors en arrêtant ses chevaux.
Ma mère l'ayant derechef remercié de son obligeance qui nous avait rendu bien service, il dit que ça n'était rien, nous donna le bonsoir, fit claquer son fouet, cria:
--Hue!...
Et les chevaux repartirent, démarrant avec effort leur lourde charge.
Nous refîmes à rebours le chemin que nous avions fait quelques jours auparavant pour aller à Périgueux; bien reposés, grâce à ce brave garçon de roulier, nous marchions d'un bon pas, mesuré tout de même sur mes petites jambes. Sur son épaule, ma mère portait, percée avec son bâton, une tourte de cinq livres qu'elle avait achetée à Périgueux avant de partir. Au Lac-Gendre, les métayers, qui nous avaient vus à l'aller nous demandèrent comment ça s'était passé, et, sur la réponse de ma mère, la femme s'écria:
--Sainte bonne Vierge! c'est-il possible!
Puis elle nous convia à entrer, disant que nous mangerions la soupe avec eux; mais, pour dire le vrai, je crois que ça n'était pas une invitation bien franche, car elle n'insista guère, lorsque ma mère s'excusa, disant que nous n'avions que juste le temps d'arriver avant la nuit. Ayant échangé nos: «A Dieu sois», les quittant, nous entrâmes en pleine forêt.
Le soleil éclairait encore un peu la cime des grands arbres, mais l'ombre se faisait sous les taillis épais, et au loin, dans les fonds, une petite brume flottait légère. La fraîcheur du soir commençait à tomber; de tous côtés advolaient vers la forêt les pies venant de picorer aux champs, et, dans les baliveaux où elles se venaient enjucher, elles jacassaient le diable avant de s'endormir, comme c'est leur coutume.
Lorsque nous fûmes dans ce petit vallon qui vient du Grand-Bonnet, passe sous La Granval et descend vers Saint-Geyrac, le soleil tomba tout à fait derrière l'horizon des bois, et le crépuscule s'étendit sur la forêt, assombrissant les coteaux boisés, et, autour de nous, les coupes de châtaigniers. En même temps l'Angélus du soir tinta assez loin devant nous, au clocher de Bars, et bientôt, sur main droite, plus faiblement, à celui de Rouffignac. Ma mère alors me reprit par la main et pressa le pas; malgré ça, il était nuit close lorsque nous fûmes à la tuilière.
La porte était toujours fermée au moyen du bout de corde qui y avait été mis en partant; lorsqu'il fut défait, nous entrâmes. Rien ne semblait dérangé dans la cahute, mais, revenant de Périgueux où nous avions vu de belles maisons et de jolies boutiques, elle nous parut plus misérable qu'auparavant; joint à ça, que l'idée de mon père nous aurait fait trouver triste la plus belle demeure. Je dis que rien n'était dérangé dans la maison; pourtant, lorsque ma mère eut allumé une chandelle de résine au moyen de la pierre à fusil et d'une allumette soufrée, elle vit sur la terre battue la trace de gros souliers ferrés: qui pouvait être venu? pour quoi faire? des voleurs? et quoi voler? Enfin, ne sachant comment expliquer ça, ma mère mit la barre à la porte, après quoi, ayant mangé un morceau de pain, nous fûmes nous coucher.