Jacquou le Croquant

Part 5

Chapter 53,795 wordsPublic domain

Ma mère avait bien ouï parler quelquefois, le dimanche, devant l'église, d'un certain Napoléon, qui était empereur, et qui avait tant bataillé que beaucoup de conscrits du Périgord étaient restés par là-bas, dans des pays inconnus; mais du côté de la Forêt Barade, on n'était pas bien au courant, et elle répondit simplement:

--Alors, il est fort à désirer qu'il revienne tôt, puisque c'est un ami des pauvres gens, car nous sommes trop malheureux!

Moi, tout en écoutant ces propos, assis sur le saloir dans le coin du feu, je regardais cette maison bien pauvre en vérité. Le lit de la vieille était dans un coin, garanti de la poussière du grenier par un ciel et des rideaux de même étoffe, jadis bleus avec des dessins, et maintenant tout fanés. Ce lit coustoyé de chaises, dont aucunes dépaillées, était encombré, au pied, de vieilles hardes. Dans le coin opposé, il y avait la place vide du lit qu'on lui avait fait vendre. Au milieu, la table avec un banc. Contre le mur, en face de la porte, était une mauvaise maie, où la bonne femme serrait le pain et autres affaires depuis que son cabinet était vendu. Une cocotte et une marmite étaient sous la maie, une soupière et des assiettes dessus, et avec la seille dans l'évier, c'était à peu près tout: on voyait que les gens du roi avaient passé par là.

Cependant, l'heure du souper approchant, la vieille alla quérir des branches de fagots dans l'en-bas qui communiquait avec la cuisine, raviva le feu devant lequel cuisaient déjà des haricots, et pendit à la crémaillère son autre marmite où il y avait du bouillon. Cela fait, elle débarrassa le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de gabelous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si commode, prit dedans une tourte entamée et commença à tailler la soupe avec un taillant, engin plus facile que la serpe dont nous nous servions chez nous.

--Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arrivé.

--Vous attendez quelqu'un? fit ma mère.

--Oui, c'est un brave garçon qui vend du fil, des aiguilles, du ruban, des boutons, des crochets, des images comme celles qui sont là,--ajouta-t-elle en montrant des gravures grossières passées en couleur--et d'autres petites affaires encore... Tu peux bien aller les voir, les images,--me dit la vieille;--ça t'amusera en attendant le souper... Il passe presque tous les mois, pour aller dans la contrée de Thenon,--reprit-elle;--je pense qu'il viendra ce soir, c'est son jour.

Je me mis à regarder les images clouées au mur. Il y avait entre autres le malheureux _Juif errant_ avec son bâton et ses longues jambes, symbole du pauvre peuple déshérité qui n'a ni feu ni lieu; ensuite _Jeannot et Colin_, histoire instructive, surtout en ce temps-ci où tant de gens se vont perdre dans les villes. Puis le fameux _Crédit_, mort, étendu à terre, tué par de mauvais payeurs qui s'enfuient, et, à côté, une oie tenant une bourse dans son bec, avec cette inscription, qu'alors je ne savais pas lire: _Mon oie fait tout_;--triste et désolante sentence pour les pauvres gens.

Tandis que j'examinais curieusement ces images, on frappa trois coups de bâton à la porte.

--C'est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir.

Lui, nous voyant, sembla hésiter; mais elle l'encouragea:

--Vous pouvez entrer... C'est une brave femme et son drole.

Alors, il entra. C'était un fort garçon à la figure brune, aux cheveux crépus, coiffé d'une casquette de peau de fouine, vêtu d'une blouse de cotonnade grise rayée, et chaussé de gros souliers ferrés. Il pliait sous le poids d'une balle qu'il portait à l'aide d'une large bricole de cuir.

--Salut, la compagnie! dit-il en posant son gros bâton contre la porte.

Puis il se débarrassa de sa balle en la plaçant sur deux chaises que la vieille avait vitement arrangées à l'exprès.

--Vous êtes fatigué, mon pauvre Duclaud, lui dit-elle; tournez-vous un peu vers le feu; nous allons souper dans une petite minute.

--Ça n'est pas pour dire, Minette, mais je souperai avec plaisir: depuis Razac, vous pensez, le déjeuner a eu le temps de couler.

La soupe trempée, on se mit à table, et la vieille servit à chacun une assiette comble de bonne soupe aux choux et aux haricots. Je fus étonné de voir Duclaud manger la soupe avec sa cuiller et sa fourchette en même temps. Chez nous on ne connaissait pas cette mode, pour la bonne raison que nous n'avions pas de fourchettes. Lorsque nous soupions d'un ragoût de pommes de terre ou de haricots, on le mangeait avec des cuillers. Pour la viande, on se servait du couteau et des doigts; mais ça n'arrivait qu'une fois l'an, au carnaval.

Duclaud ayant fini sa soupe, prit la pinte et nous versa à tous du vin dans notre assiette. Lui-même remplit la sienne jusqu'aux bords de telle manière qu'un petit canard s'y serait noyé: on voyait qu'il était dans la maison comme chez lui et ne se gênait pas. Ce vin était un petit vinochet du pays, qui ne valait pas celui de la côte de Jaures, à Saint-Léon-sur-Vézère; mais nous autres qui ne buvions que de la mauvaise piquette, gâtée souvent, pendant trois ou quatre mois, et, le reste de l'année, de l'eau, nous le trouvions bien bon. Après avoir bu, le porte-balle nous offrit de la soupe encore, et, personne n'en voulant plus, il s'en servit une autre pleine assiette, après quoi il fit un second copieux «chabrol», comme nous appelons le coup du médecin, bu dans l'assiette avec un reste de bouillon.

Pendant ce temps, la Minette avait tiré les mongettes ou haricots dans un saladier et les posa sur la table. Ma mère se leva alors, disant qu'elle n'avait plus faim; mais la brave vieille, qui se doutait qu'elle disait ça parce qu'elle craignait la dépense, la fit rasseoir:

--Il vous faut manger tout de même pour avoir des forces, dit-elle; mangez, mangez, pauvre femme, autrement vous ne pourriez pas finir d'arriver à Périgueux.

Tandis que nous mangions, la Minette conta l'affaire de mon père à Duclaud, et lui demanda ce qu'il en pensait.

--Que voulez-vous que je vous dise? fit-il. Si les juges et les jurés étaient des gens pareils à moi, eux voyant comme cet homme a été poussé à bout par ce coquin de régisseur et les messieurs, il s'en tirerait avec un an de prison ou six mois. Mais, voyez-vous, ceux du jury, c'est des bourgeois, des riches, qui, encore qu'ils soient honnêtes, penchent plutôt pour ceux de leur bord. Pourtant il y a des hommes justes partout, et il n'en faudrait qu'un ou deux pour entraîner les autres; souvent ça arrive ainsi, il ne vous faut pas désespérer... Ah! ajouta-t-il, que ceux-là mériteraient d'être punis, qui commandent des injustices et des méchancetés sans se donner garde des malheurs qui en peuvent advenir!

Le soir, après souper, Duclaud tira du fond de sa balle des petits paquets et diverses affaires qu'il mit dans une grande poche de dessous sa blouse et sortit. Depuis, je me suis pensé qu'il faisait peut-être bien quelque peu la contrebande de tabac et de poudre.

Le moment de se coucher venu, la vieille Minette dit que, réflexion faite, Duclaud devant coucher dans le fenil, ma mère et moi coucherions dans son lit, qui était assez large pour trois, surtout que je n'étais pas bien gros, ce qui fut fait. Sans doute, le colporteur rentra par la porte de l'en-bas, qui donnait dehors, et monta dans le grenier à foin: je ne le revis plus.

Le lendemain, de bonne heure, la Minette fit chauffer de la soupe et nous la fit manger. Lorsqu'il fut question de compter, elle dit à ma mère qu'elle aurait assez besoin de son argent à Périgueux où tout était cher; qu'elle payerait en repassant s'il lui en restait. Ma mère la remercia bien, mais lui dit que ça lui ferait de la peine de s'en aller comme ça sans payer; joint à ça qu'elle ne savait pas comment il en adviendrait, et si nous repasserions par Saint-Pierre.

--Alors, dit la vieille, puisque c'est ainsi, vous me devez dix sous.

Ma mère connut bien qu'elle ménageait beaucoup; elle lui donna les dix sous en l'accertainant qu'elle se souviendrait toujours d'elle, et de sa bonté pour nous autres.

La Minette fit aller ses bras et dit:

--Il faut bien que les pauvres s'entr'aident! Puis elles s'embrassèrent fort, ma mère et elle, et nous partîmes garnis de beaucoup de souhaits de bonne chance, qui comme tant d'autres ne servirent de rien.

* * * * *

De bonne heure, donc, nous revoilà sur la grande route déserte. Il faisait bon marcher; le soleil se levait, fondant une petite brume qui montait dans l'air et disparaissait. Derrière nous les coqs de Saint-Pierre chantaient fort, ce qui, avec le brouillard s'élevant, présageait la pluie. Les oiselets voletaient, se poursuivant dans les haies aux buissons fleuris, au pied desquelles pointaient dans l'herbe des petites pervenches et des fleurs de mars, autrement des violettes. La rosée séchait dans les prés reverdis, et, sur le haut des coteaux, travaillés jusqu'à mi-hauteur, les taillis commençaient à prendre les verdoisons claires du printemps. J'étais bien reposé, bien repu, et sans la triste cause qui nous mouvait, c'eût été un plaisir de voyager ainsi.

Un peu après avoir dépassé Sainte-Marie, nous allons rencontrer deux joyeux garçons qui cheminaient en se dandinant un peu et chantaient à plein gosier. Ils étaient habillés de velours noir, ceinturés de rouge et avaient des havresacs de soldats sur le dos. Des casquettes de velours noir aussi les coiffaient sur le côté crânement; à leurs oreilles pendaient des anneaux d'or, et ils tenaient à la main de grandes cannes enrubannées qu'ils maniaient dextrement, faisant, avec, des moulinets superbes. Ils nous saluèrent jovialement en passant, et nous nous demandions qui pouvaient être ces gens-là; mais depuis j'ai compris que c'étaient des compagnons du tour de France.

Nous allions arriver à Saint-Laurent, lorsque la pluie nous attrapa, petite pluie fine qui mouillait, et embrumait les prés où serpentait lentement le Manoir. Çà et là, dans les endroits bas, le ruisseau faisait des rosières où nichaient les poules d'eau, et ailleurs se perdait dans des nauves pour ressortir un peu plus loin, toujours lentement, lentement, comme s'il avait regret d'aller se perdre dans l'Ille.

Nous avions laissé le château du Lieu-Dieu sur notre droite, quand voici derrière nous un grand bruit de grelots. Nous retournant alors, nous apercevons une grande belle voiture attelée de quatre chevaux avec deux postillons en grandes bottes, culotte jaune, gilet rouge, habit bleu de roi, plaque au bras et chapeau de cuir ciré. Je me plantai par curiosité pour voir passer cette voiture, et ma mère en fit autant pour m'attendre. Lorsqu'elle fut là, je vis à travers les grands carreaux de vitre le comte de Nansac, la comtesse et leur fille aînée. Sur le siège de devant était le garde Mascret, et, derrière, un domestique avec une chambrière. Ma mère regarda les messieurs d'un oeil fiché, les mâchoires serrées, les sourcils froncés, et, moi, je sentis en mon coeur s'élever un violent mouvement de haine. Eux, nous voyant ainsi, mal vêtus, mouillés, pataugeant pieds nus dans la terre détrempée, détournèrent les yeux d'un air froid, méprisant, et la voiture passa, rapide, en nous éclaboussant de quelques gouttes de boue liquide.

Arrivés à Lesparrat, j'aperçus la belle plaine de l'Ille, et la rivière aux eaux vertes, bordée de peupliers, qui coule au-dessous du château du Petit-Change. En quittant le vallon étroit du Manoir enserré entre des coteaux arides aux terres grisâtres, aux arbres chétifs, il me sembla arriver dans un autre pays. Mais lorsque, après avoir monté la petite côte du Pigeonnier, je vis Périgueux au loin, avec ses maisons étagées sur le puy Saint-Front, et, tout en haut, montant dans le ciel, le vieux clocher roussi par le soleil de dix siècles, ce fut bien autre chose. Je n'avais encore vu que le petit bourg de Rouffignac, et je ne pouvais m'imaginer un tel entassement de maisons, quoique je n'en visse qu'une partie. La hâte d'arriver me donna des jambes, et, de ce moment, je ne sentis plus la fatigue.

Après avoir longé le jardin de Monplaisir, nous allons traverser le faubourg de Tournepiche ou, autrement, des Barris. Ayant longé l'ancien couvent des Récollets, qui est maintenant l'École normale, nous arrivons sur le Pont-Vieux, aux arches ogivales, défendu jadis par une tour à huit pans dont les fondements se voient encore.

Jamais pluie de printemps ne passa pour un mauvais temps, dit le proverbe; pourtant celle-ci nous avait mouillés; mais, à cette heure, elle avait cessé et je n'y pensais plus, curieux de tout ce que je voyais. Tout le long de la rivière, à droite et à gauche, des vieilles maisons, qui semblaient descendre du Puy Saint-Front, venaient se mirer dans les eaux. En amont du pont, c'était, au coin de la rue du Port-de-Graule, avec sa façade tournée vers l'Ille, une grande ancienne maison en pierre de taille, superbe avec ses mâchicoulis travaillés, ses larges baies et ses hauts toits pointus. Ensuite, la belle maison Lambert avec ses trois étages de galeries donnant sur la rivière, soutenues par de jolis piliers sculptés; et plus loin se dressait fièrement, dominant la rive, la tour de la Barbecane, avec sa plate-forme crénelée, ses mâchicoulis et ses meurtrières pour couleuvrines et arquebuses: belle relique de l'ancienne enceinte de la ville, que des massacres ont rasée depuis. Un peu plus loin, les rochers à pic de l'Arsault se dressaient fièrement.

En aval du pont, c'était le vieux moulin fortifié de Saint-Front, tout sombre, curieux à voir avec ses murailles épaisses, ses baies étroites, ses appentis moitié bois moitié pierre, maintenus par des jambes de force, ou collés à ses murs comme des nids d'hirondelles. Sous ses arches sombres, les eaux de l'écluse, divisées par des éperons de pierre, allaient s'engouffrer lentement. Plus loin, c'était une maison étrange, avec une galerie en forme de dunette, plantée sur un massif de maçonnerie, qui s'avançait dans l'eau en angle effilé comme un éperon de galère: on eût dit une nef du moyen âge, avec son château d'avant, à l'ancre dans la rivière. Tout au fond, les grands arbres feuillus du jardin de la Préfecture se reflétaient sur les eaux. Et par en haut, comme du côté d'en bas, entre ces points principaux, c'était une foule de maisons dévalées vers la rivière, en désordre, comme un troupeau de brebis, et s'y baignant les pieds: vieilles maisons aux pignons bizarres avec des pots à passereaux, aux balcons de bois historiés, aux étages en saillie soutenus par d'énormes corbeaux de pierre, aux fenêtres étroites ou à meneaux, avec des basilics dans de vieilles soupières ébréchées, ou des résédas dans des marmites percées; maisons aux louviers étranges qui semblaient épier sur la rivière. Quelques-unes de ces maisons, baticolées en torchis avec des cadres de charpente, cahutes informes, lézardées, écaillées, tordues et déjetées de vieillesse, comme de pauvres bonnes femmes, se penchaient sur l'Ille où elles semblaient se précipiter. D'autres à côté ayant perdu leur aplomb, comme des femmes saoules, s'appuyaient sur la maison plus proche ou se soutenaient par des béquilles énormes faisant contrefort. D'autres encore, en pierre de taille, solidement construites, quelques-unes sur des restes des anciens remparts, réfléchissaient dans les eaux claires leurs assises roussies par le soleil, leurs baies irrégulières, leurs galeries couvertes, leurs toits d'ardoises aigus, leurs chatonnières triangulaires, leurs cheminées massives fumant sous un chapeau pointu. Toutes ces maisons dissemblables, cossues ou minables, variées d'aspect, chacune ayant son architecture, ses matériaux, ses ornements, ses verrues, son gabarit propres, se pressaient sur le bord de l'Ille, curieuses de se mirer dedans. Les unes avançaient sur les eaux où plongeaient leurs piliers de pierre; d'autres se reculaient, comme craignant de se mouiller les pieds, et poussaient jusqu'à la rivière leurs massives terrasses aux lourds balustres; d'autres enfin se haussaient d'un étage par-dessus le toit de leur voisine, pour voir couler l'Ille et contempler sur l'autre rive les prairies bordées de peupliers où séchait le linge des lavandières aux battoirs bruyants. Çà et là, sur une terrasse, un jardinet grand comme la main; au pied d'un mur, un saule pleureur retombant sur l'eau, et à des portes donnant sur la rivière étaient amarrés des bateaux: gabares de pêcheurs ou de teinturiers. Tout cet ensemble de constructions bizarres, irrégulières, entassées en désordre; tout cet amas de pignons, de galeries, d'escaliers extérieurs, d'appentis, d'auvents écaillés d'ardoises, de baies larges ou étroites, de piliers, de poutres entre-croisées, de corbeaux de pierre, de jambes de force, d'étages surplombants, de balcons de bois, de lucarnes, de toits pointus ou plats, bleus ou rouges, de cheminées étranges, de girouettes rouillées,--tout cela s'étalait au soleil en un fouillis enchevêtré où se jouaient les ombres sur des teintes bleuâtres, vertes, rousses, bistrées, grisâtres, où, parmi des hardes étendues, piquait comme un coquelicot quelque jupon rouge séchant à une fenêtre: ça n'est pas pour dire, mais c'était plus beau qu'aujourd'hui.

Après que j'eus regardé ça un bon moment, planté à l'entrée du pont, étourdi par le bruit des eaux tombant de l'écluse, ma mère me tira par la main, et nous voici montant la rue qui allait à la place du Greffe; rue roide, pavée de gros cailloux de rivière, rouges, que la pluie du matin faisait reluire au soleil. De chaque côté, c'était des boutiques à ouverture ronde ou en ogive, ou en anse de panier, sans devantures, avec une coupée, sombres à l'intérieur; mauvais regrats où pendillaient des chandelles de résine, chétives boutiques où l'on vendait de la faïence ou des sabots, ou du vin à pot et à pinte; petits ateliers où travaillaient des cloutiers, des chaisiers dont le tour ronflait, des savetiers tirant le ligneul, des lanterniers tapant sur le fer-blanc avec un maillet de bois. Tous ces gens de métier levaient la tête, oyant nos sabots sur le pavé, et avaient l'air de se dire: «D'où diable sortent donc ceux-ci?» Puis, en haut, sur la place et collées aux grands murs noirs de Saint-Front, c'étaient de petites baraquettes en planches, de pauvres échoppes en torchis, des logettes en parpaing, où étaient installées des marchandes de fruits secs, de légumes, de pigeons, et des bouchères à la cheville.

Arrivés devant le porche du greffe, nous nous arrêtâmes, la tête en l'air, contemplant le vieux monument et son clocher à colonnettes, éclairé par le soleil, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des cris aigus. Puis ma mère, abaissant la tête, vit devant le portail une marchande de cierges, et eut la pensée d'en faire brûler un à l'intention de mon père, et l'ayant acheté, six liards, elle entra dans la cathédrale, où je la suivis.

Quelle grandeur superbe! Que je me trouvais petit sous ces coupoles suspendues dans les airs! Dans la chapelle de l'Herm je n'avais éprouvé qu'un vif sentiment de curiosité; dans l'église de Rouffignac, encore, je me sentais à l'aise; mais dans ce vieux Saint-Front aux piliers géants noircis par le temps, aux murs verdis par l'humidité, qui avaient vu passer sans fléchir dix siècles d'événements, c'était bien autre chose. Moi, petit enfant, ignorant et faible, je me sentais perdu dans l'immensité du monument, écrasé par sa masse, et à ce moment je ressentis quelque chose comme une impression de terreur religieuse, qui s'augmentait à mesure que nous cheminions dans l'église déserte, sur les grandes dalles qui renvoyaient aux voûtes le bruit de nos sabots. Dans un coin ma mère aperçut sur un piédestal massif une statue de la Vierge et se dirigea de ce côté. Autant qu'il m'en souvienne, c'était une très vieille statue de pierre assez naïvement taillée; pourtant l'imagier avait su donner à la figure de la mère du Christ une expression de tendre pitié, d'infinie bonté. Devant la Vierge était disposé une sorte d'if à pointes de fer, où en ce moment achevait de se consumer un cierge de pauvre comme le nôtre. Ayant allumé le sien, ma mère le ficha sur une pointe, et, se mettant à genoux, elle pria en patois, ne sachant parler français, suppliant la vierge Marie comme si elle eût été là présente.

Et sa prière peut se tourner ainsi:

«Je vous salue, Mère très gracieuse, le bon Dieu est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus le fruit de votre ventre est béni aussi.

»Sainte Vierge, je suis une pauvre femme qui tant seulement ne sait pas vous parler comme il faut. Mais vous qui connaissez tout, vous me comprendrez bien tout de même. Ayez pitié de moi, sainte Vierge! Quelquefois j'ai bien oublié de vous prier, mais, vous savez, les pauvres gens n'ont pas toujours le temps. Ayez pitié de nous autres, sainte Vierge, et sauvez mon pauvre Martissou! Il n'est pas mauvais homme, ni coquin, il est seulement un peu vif. S'il a fait ce méchant coup, on l'y a poussé, sainte Vierge! Ce Laborie était une canaille, de toutes les manières, vous le savez bien, sainte Vierge! Ce qui a fini de faire perdre patience à mon pauvre homme, c'est qu'il savait de longtemps que ce gueux m'attaquait toujours: il l'avait ouï un jour de dedans le fenil.

»Ah! sainte bonne Vierge! je vous en prie en grâce, sauvez mon pauvre Martissou! Je vous bénirai tous les jours de ma vie, sainte Vierge! et avant de m'en retourner, je vous ferai brûler une chandelle dix fois plus grande que celle-ci; faites-le, sainte Vierge! faites-le!»

Tandis que ma mère priait ainsi à demi-voix avec un accent piteux, moi, je m'essuyais les yeux. Ayant achevé, elle fit un grand signe de croix, reprit son bâton par terre, et nous sortîmes.

Sous le porche, ma mère demanda à la femme qui nous avait vendu le cierge où étaient les prisons.

--Là, tout près, dit la femme: vous n'avez qu'à monter devant vous la rue de la Clarté; au bout, vous tournerez à droite; une fois sur le Coderc, vous avez les prisons tout en face.

En arrivant sur la place, bordée à cette époque de maisons anciennes, dans le genre de celle du coin de la rue Limogeane, nous vîmes dans le fond, sur l'emplacement où est maintenant la halle, l'ancien Hôtel de Ville, où étaient les prisons depuis la Révolution. On dit, par dérision: «gracieux comme une porte de prison», et on dit vrai. Celle-ci ne faisait pas mentir le proverbe: solidement ferrée et renforcée de clous, avec un guichet étroitement grillagé, elle avait un aspect sinistre, comme si elle gardait la mémoire de tous les condamnés qui en avaient passé le seuil pour aller aux galères ou à l'échafaud.

Ma mère souleva le lourd marteau de fer qui retomba avec un bruit sourd. Un pas accompagné d'un cliquetis de clefs se fit entendre, et le guichet s'ouvrit.

--Qu'est-ce que vous voulez? dit une voix dure.

--Voir mon homme, répondit ma mère.

--Et qui est celui-là, votre homme?

--C'est Martissou, de Combenègre.

--Ah! l'assassin de Laborie... Eh bien! vous ne pouvez pas le voir sans permission; mais son avocat est avec lui en ce moment: attendez-le quand il sortira.

Et le guichet se referma.