Part 4
Sur les deux heures, après avoir traversé un taillis, la charrette déboucha dans une grande clairière entourée de bois. Au milieu, était la tuilière ou ce qui en restait. De loin, c'étaient des toitures à moitié écrasées, noircies par le temps, mais, de près, c'était un amas de ruines. Les hangars effondrés montraient encore quelques piliers de bois à demi pourris, supportant une partie de charpente où se voyaient quelques restes de la couverture de tuiles, à côté d'autres parties où les lattes brisées l'avaient laissé s'affaisser. Le four où l'on cuisait la brique et la tuile s'était écroulé, et, sur ses ruines, des érables poussaient des jets robustes. La maison n'était pas tout à fait en aussi mauvais état, mais de guère ne s'en fallait. Elle était bâtie en bois, en briques et en torchis; le tout maçonné avec de la terre grasse. Par l'effet du temps et des hivers, les murs s'étaient effrités, écaillés, déjetés comme ces pauvres vieux qu'on rencontre devers chez nous, courbés, tordus par la misère, le travail et les ans.
Des graines apportées par le vent avaient germé çà et là, dans les trous et les fentes des murs; pourpiers sauvages, artichauts de murailles, scolopendres et perce-murs. La tuilée couverte de mousse sur laquelle pointait une herbe fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de joubarbe çà et là, tenait encore, excepté à un bout où elle s'était écrasée. A travers ce trou grand comme un drap de lit, on voyait, soutenus par une panne, des chevrons sur lesquels étaient encore cloués des morceaux de lattes. Autour de la maison et de la tuilière, tout était plein de débris de tuiles, de briques et de décombres entassés sur lesquels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui foisonnent dans les lieux abandonnés et sur le bord des vieux chemins où l'on ne passe plus. Là se serraient, drues et vivaces, des menthes à l'âcre odeur, des carottes sauvages, des choux-d'âne, des morelles, des mauves, des chardons à tête ronde que nous appelons des peignes, et vingt espèces encore. Plus au loin dans la clairière, les fouilles pour l'extraction des terres avaient laissé des trous où l'eau verdâtre croupissait, et des amoncellements pareils à de grandes tombes sur lesquels çà et là de maigres ajoncs avaient poussé, rares dans la mauvaise terre. Tout cet ensemble avait un aspect de ruine et de désolation qui serrait le coeur. On eût dit un vieux champ de bataille abandonné après l'enfouissement précipité des morts.
En embrassant d'un regard toutes ces tristes choses, ma mère eut un petit frisson, un triboulement comme nous disons, et ses yeux se reportèrent sur moi. Mais, comme c'était une femme de grand coeur, elle entra fermement dans la maison où je la suivis, tandis que l'homme de la Mïon défaisait la corde du chargement.
Quelle maison! Celle de Combenègre était bien nue, bien noire, bien triste, mais c'était une maison bourgeoise en comparaison de celle-ci. Lorsque la porte fut poussée, qui ne tenait plus que par un gond, elle se montra dans tout son délabrement. Aux murs, par endroits, une crevasse laissait voir le jour extérieur, ou donnait passage à une plante qui perçait de dehors. Le foyer était grossièrement construit à la façon de ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point de grenier; en haut dans un coin, sur les solives, des planches brutes, mises là pour sécher et oubliées, faisaient une espèce de plancher mal joint, juste à peu près pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait la tuilée, et, dans le coin découvert, le ciel. Par ce trou, les pluies d'hiver avaient fait un petit bourbier dans la terre battue.
Ayant contemplé ça sans rien dire, ma mère ressortit pour aider l'homme à décharger le mobilier. Pour le faire plus aisément, lui se coula entre les boeufs et souleva le timon, tandis qu'elle ôtait la cheville de fer qui passait dans les rondelles, et appelait les boeufs. L'homme alors posa doucement le timon à terre et sur ce timon ainsi incliné, aidé de ma mère, il fit glisser tout bellement le châlit, le cabinet et le reste. Moi, pendant ce temps, je portai la brassée de foin devant les boeufs. Lorsque tout fut placé dans la maison, ma mère tira d'un panier le chanteau plié dans une touaille, puis le posa sur la table avec la salière et un oignon qu'elle prit dans la tirette. Après ça, elle voulut remplir de piquette le pichet, mais le peu qui restait dans la barrique, à force d'avoir été secoué, était comme de la boue: elle sortit donc pour aller chercher de l'eau. Dans ce temps l'homme de la Mïon fit une frotte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant le pain à taillons et croquant l'oignon trempé dans le sel, à petites tranches.
Ayant achevé, il ferma son couteau, but la moitié d'un gobelet d'eau et se leva. Ma mère lui aida à atteler les boeufs; il prit son aiguillon, répondit aux remerciements que ça n'était rien, nous donna le bonsoir, et, reprenant son chemin, traversa lentement la clairière et disparut dans les bois.
Lorsque nous fûmes seuls, ma mère me prit et m'embrassa longuement, me serrant par reprises contre sa poitrine. Ce moment de peine un peu passé, elle se mit à faire le lit et finit d'arranger du mieux possible notre pauvre mobilier. Cela fait, nous allâmes chercher du bois. Aux alentours il n'en manquait pas, et nous en eûmes bientôt assemblé un bon tas. Sous les hangars, il y avait des débris de charpente qui nous servirent bien aussi. Mais ça n'était pas une affaire commode que de faire du feu. En ce temps-là, les allumettes chimiques étaient inconnues, du moins dans nos pays, et nous conservions le feu sous la cendre, ordinairement. Quelquefois, lorsqu'il se trouvait éteint, il fallait en aller quérir dans un vieux sabot, chez les voisins qui en donnaient de bonne grâce, à charge de revanche. Il n'y avait que les aubergistes, dans les bourgades, qui le refusaient les jours de fête ou de foire, parce que ça portait malheur. Quelquefois il fallait courir assez loin, comme nous autres qui allions chez la Mïon de Puymaigre; mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins. Heureusement, il y avait dans le tiroir du cabinet des pierres à fusil que mon père ramassait lorsqu'il en trouvait et taillait pour s'en servir au besoin. Ma mère en prit une, et à force de battre contre avec la lame de son couteau fermé, elle finit par mettre le feu à un morceau de vieille chiffe bien éparpillée. Cette pincée mise dans une poignée de mousse sèche, ramassée sur le bois mort, lui communiqua le feu, et bientôt, avec des feuilles mortes, des herbes et des brindilles, en soufflant ferme, la flamme brilla dans l'âtre.
Le feu ainsi allumé, il fallut aller à l'eau. En cherchant bien dans les environs, nous trouvâmes l'ancienne fontaine dont se servaient les tuiliers. Pour dire vrai, c'était une mauvaise fontaine suintant un peu l'hiver, et, l'été, gardant seulement l'eau des pluies. Elle ne différait guère du trou où ma mère avait pris l'eau pour faire boire l'homme à la Mïon, étant pour lors demi-comblée et pleine de joncs qui sortaient de l'eau blanchâtre. Impossible d'y puiser de l'eau avec la seille: il nous fallut la remplir avec le pichet. Revenus à la cahute, ma mère garnit l'oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour notre souper.
Le soir, après avoir mangé deux ou trois pommes de terre à l'étouffée avec un peu de sel, lorsqu'il fut question de nous coucher, ma mère vit qu'il n'y avait jamais eu de serrure ou de verrou à la porte. On la fermait de dedans à l'ancienne manière avec une barre qui, entrant dans deux trous de chaque côté du mur, maintenait le battant. Voyant ça, ma mère tailla avec la serpe un bout de bois de longueur, l'ajusta bien, et ainsi ferma solidement, après quoi nous allâmes au lit.
Je crois bien qu'elle ne dormit guère de la nuit, bourrelée par l'idée de mon pauvre père, prisonnier à Périgueux, que la guillotine ou les galères attendaient. Pour moi, qui ne voyais pas toutes les conséquences de ce qu'il avait fait, après avoir un peu regardé les étoiles qu'on apercevait du lit, par le trou de la toiture, je m'endormis lourdement.
* * * * *
Outre ses chagrins par rapport à mon père, ma mère se tourmentait aussi en pensant à moi et à ce que nous allions devenir. Les riches, lorsqu'ils ont des peines, peuvent y songer à leur aise et se donner tout entiers à leur douleur; mais les pauvres ne le peuvent point. Il leur faut avant tout affaner pour vivre, et gagner le pain des petits enfants. Au malheur qui les frappe vient s'ajouter celui de la pauvreté qui ne leur laisse pas même le loisir de pleurer; aussi, nous autres paysans, sommes-nous, pour l'ordinaire, sobres de larmes. On ne nous voit guère rire bien fort non plus, n'ayant pas souvent sujet de le faire; nous rions comme saint Médard, du bout des lèvres, nous souvenant du proverbe: «Trop rire fait pleurer.»
Dès le lendemain, ma mère s'inquiéta de trouver du travail. Après avoir mangé un peu, nous partîmes pour le Jarripigier, où l'homme de la Mïon lui avait dit que peut-être elle trouverait des journées chez un nommé Maly, qui avait des terres à faire valoir et employait souvent des journaliers. Après avoir marché longtemps, nous voici chez ce Maly, qui n'était pas là. Mais sa femme nous dit qu'il n'avait besoin de personne pour le moment, et il fallut donc nous en retourner. En passant par les villages sur la lisière de la forêt, ma mère demandait aux gens où elle pourrait avoir du travail. Aux Lucaux, un vieux qui se chauffait au soleil, le long d'un mur, nous dit qu'à Puypautier, chez un riche paysan appelé Géral, elle pourrait trouver quelques journées pour travailler aux vignes ou sarcler les blés. Arrivés dans le village, un drole nous fit voir une grande vieille maison où justement Géral était en ce moment. Lorsque, sur sa demande, ma mère lui eut dit qu'elle était la femme de Martissou, de Combenègre, la servante qui était là fit: «Oh! Sainte Vierge!» en nous regardant d'un air pas trop engageant. Mais Géral, l'ayant fait taire, dit à ma mère qu'il lui donnerait huit sous par jour, et qu'elle pourrait venir dès le lendemain.
Lors elle le remercia, et lui répondit que, ne pouvant m'abandonner seul à la tuilière au milieu des bois, elle le priait, si ça ne le dérangeait pas, de me laisser venir, et qu'il la payerait moins, en ce que je serais nourri aussi.
--Eh bien! amène ton drole, dit le vieux Géral, qui n'avait pas l'air d'un mauvais homme; et, au lieu de huit sous, je t'en donnerai cinq.
Le lendemain donc, nous fûmes de bonne heure à Puypautier, et, tandis que ma mère ramassait les sarments dans les vignes avec une autre femme, moi, je m'amusais par là, avec la drole de la servante à Géral, qui gardait la chèvre et les oies et s'appelait Lina.
A neuf heures, la mère de Lina nous appela tous pour déjeuner. Il y avait sur la table un grand plat vert où fumait une bonne soupe avec des pommes de terre et des haricots dessus en quantité. Il y avait longtemps que je n'en avais mangé d'aussi bonne, et, sans doute, les autres la trouvaient à leur goût aussi, car Géral, son domestique, l'autre femme et la servante, tout le monde y revint, moins ma mère que le chagrin empêchait de manger beaucoup. Cette servante coupait le farci, comme on dit, chez Géral qui était un vieux garçon; et, quoique je sache bien qu'elle seule fit renvoyer ma mère, on ne peut lui ôter ceci, que sa soupe était bonne: c'est bien vrai que, dans la maison, il y avait tout ce qu'il fallait pour ça.
Tout en déjeunant, Géral encourageait ma mère et lui disait que, Laborie étant connu de tout le monde comme un mauvais homme, ou, pour mieux dire, un coquin, mon père serait peut-être acquitté. Mais elle secouait la tête tristement.
--Voyez-vous, Géral, il y a des gens trop riches contre nous et qui ont le bras long: les messieurs de Nansac feront tout ce qu'ils pourront pour le faire condamner.
--C'est bien ça, firent les autres.
--En tout cas, ma pauvre, reprit Géral, il te faut manger pour te soutenir; autrement, tu te rendrais malade, et alors que deviendrait ton drole?...
--Vous avez bien raison, répondait ma mère en s'efforçant de manger à contre-coeur.
Ce que c'est que les enfants! j'aimais bien mon père, pour sûr, mais à l'âge que j'avais on se laisse distraire aisément. Tout le long du jour, j'étais avec Lina, par les chemins bordés de haies épaisses de ronces, de sureaux et de buissons noirs, contre lesquelles la chèvre se dressait parfois pour brouter. Tandis que les oies paissaient l'herbe courte sur les bords du chemin, je les regardais faire curieusement. Lorsqu'elles étaient saoules, elles se mettaient sur le ventre, et, de temps en temps, piaulaient entre elles, comme si elles se fussent dit leurs idées. De vrai, lorsqu'on voit ces bêtes, et tant d'autres d'ailleurs, avoir un cri particulier, un son de voix différent, une manière tout autre de jaser, dans des occasions diverses, on ne peut pas s'empêcher de croire qu'elles se comprennent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina, tranquille, les pattes repliées sous lui, la tête haute, l'oeil brillant, faisait tout doucement à ses oies reposant autour de lui: «_Piau, Piau, Piau_», il me semblait qu'il leur disait: il fait bon ici, le jabot plein. Et, lorsqu'une oie répondait sur le même ton: «_Piau, Piau, Piau_», je me pensais qu'elle devait dire: «Oui, il fait bon ici.» Puis, quand venait dans le chemin un chien étranger, ou quelqu'un qui n'était pas du village, le mâle le signalait de loin par un cri perçant comme un appel de clairon, en se dressant sur ses pattes, imité aussitôt par toutes les oies qui répétaient son cri, comme pour dire: «Nous avons compris!» Et alors, il leur disait quelque chose comme: «Il faut se retirer»; à quoi elles répondaient brièvement: «Oui», et se mettaient en marche vers la basse-cour, lui à l'arrière-garde, l'oeil et l'ouïe attentifs, sérieux comme un âne qui boit dans un seau, avec la plume qui le bridait en lui traversant les nasières.
Je disais ça quelquefois à Lina, mais elle se moquait de moi en riant, et disait que j'étais aussi innocent que les oies, de croire des choses comme ça; mais ça n'était pas de méchanceté et ne m'empêchait point de l'affectionner beaucoup et de l'embrasser souvent.
Une douzaine de jours se passèrent ainsi à m'amuser avec Lina, lorsqu'un soir, après souper, Géral donna à ma mère les sous de ses journées, et lui dit qu'il n'avait plus besoin d'elle pour le moment. Il était un peu honteux en disant ça, comme quelqu'un qui ment; et, en effet, il y avait encore du travail assez. Mais, à ce que nous dit l'autre femme qui travaillait avec ma mère, la servante lui faisait tant de train à cause d'elle que, pour avoir la paix, il la renvoya. Ayant reçu deux pièces de trente sous, ma mère les noua dans le coin de son mouchoir, remercia Géral, et puis nous nous en fûmes tristement, elle inquiète de l'avenir, moi désolé de quitter Lina.
* * * * *
Le lendemain, il fallut recommencer à courir les villages autour de la forêt pour chercher des journées. Mais lorsque, le soir venu, nous fûmes de retour à la tuilière sans avoir rien trouvé, j'étais bien las, tellement que ma mère se désolait, ne sachant comment faire, me laisser seul, ou me traîner toute une journée après elle. Moi, le matin, la voyant en cette peine, je lui dis que j'étais reposé et que je marcherais bien. Là-dessus, nous voilà en route, cheminant doucement, nous arrêtant de temps en temps, elle me portant quelquefois, malgré que je ne voulusse pas. Cela dura trois ou quatre jours comme ça, pendant lesquels nous ne profitions guère, nous crevant à chercher inutilement du travail et n'ayant plus le bon ordinaire de chez Géral, lorsqu'un soir, en passant à la Grimaudie, un homme nous dit que le maire de Bars nous mandait d'y aller sans faute le lendemain.
Nous voici donc partis le matin, et, sur les neuf heures, nous arrivions dans l'endroit. Une femme qui épouillait son drole devant la porte, écachant les poux sur un soufflet, nous montra la maison. Ayant cogné, ma mère ouvrit la porte lorsqu'une grosse voix nous eut crié d'entrer.
Un chien courant, maigre comme un pic, qui dormait devant le feu, se lança sur nous en aboyant.
--Tirez! tirez! lui cria la même voix rude, sans pouvoir le faire taire.
Dans le coin du feu, sur un fauteuil paillé, il y avait, les coudes sur ses genoux, une vieille, très vieille, à la tête branlante, qui pouvait avoir cent ans, et nous regardait par côté d'un oeil mort. Lui, le maire, était là aussi, dans sa cuisine, un pied sur un banc, attachant un éperon à son soulier, car c'était un mardi, et il allait partir pour le marché de Thenon.
Lorsqu'il eut attaché son éperon, il jeta un grand coup de pied au chien, qui jappait toujours, et le fit se cacher sous la table. Ma mère lui ayant alors expliqué qu'elle venait céans sur son commandement, il lui dit brusquement:
--Alors, c'est toi la femme de Martissou?
--Oui bien, notre monsieur.
--Cela étant, il te faudra te rendre à Périgueux d'aujourd'hui en quinze, sans faute: on va juger ton homme. Voilà l'assignation! ajouta-t-il en prenant un papier dans une tirette.
--Mon Dieu, comment ferons-nous? disait ma mère sur le chemin, en nous en retournant.
Et en effet, sur les trois francs que lui avait donnés Géral, il avait fallu acheter une tourte de pain, de sorte qu'il ne nous restait presque rien. Moi, voyant combien elle se tourmentait à cause de ça, je me faisais du mauvais sang de ne pouvoir lui aider, lorsqu'un matin, rôdant par là sur la lisière de la forêt, je trouvai dans un sentier un lièvre étendu, tué la veille d'un coup de fusil sur l'échine, car la blessure était toute fraîche. Je le ramassai, et m'en courus à la maison, tout content de le porter à ma mère. Comme il n'était pas possible de savoir qui l'avait tué, elle le vendit, le mardi d'après, à Thenon, avec nos deux poules que nous avions eues en partage à Combenègre, afin de faire un peu d'argent pour notre voyage.
* * * * *
Le jour arrivé qu'il nous fallait partir, nous avions dans un fond de bas, attaché avec un bout de gros fil, un peu plus de trois francs en sous et en liards. Ma mère mit le reste du chanteau dans le havresac de mon père, que le Rey nous avait rendu avec son couteau, le passa sur son épaule en bandoulière, prit un bâton d'épine, et nous partîmes après avoir attaché la porte à un gros clou avec une corde pour la tenir fermée.
Nous n'étions pas trop bien habillés pour nous montrer en ville. Ma mère avait un mauvais cotillon de droguet, une brassière d'étoffe brune toute rapiécée, un mouchoir de coton à carreaux jaunes et rouges sur la tête, des chausses de laine brune et des sabots. Moi, j'avais aussi des sabots aux pieds, puis un bonnet et des bas tricotés, un pantalon trop court, pareil au cotillon de ma mère, bien usé, et une veste faite d'un vieux sans-culotte de mon père.
Il y en a sans doute qui demanderont ce que c'est qu'un sans-culotte.
Eh bien! ça n'est pas autre chose que la carmagnole du temps de la Révolution, sorte de veste assez courte et à petit collet, droit comme ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce vêtement des bons patriotes a pris, je ne sais pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.
Reprenons.
Notre chemin était de traverser la forêt en allant vers le Lac-Gendre, et nous prîmes cette direction, après nous être déchaussés pour cheminer plus à l'aise sur les sentiers des bois. Du Lac-Gendre, nous fûmes passer à la Triderie, puis à Bonneval, et enfin à Fossemagne, où nous trouvâmes la grande route de Lyon à Bordeaux, achevée depuis peu.
A la sortie de Fossemagne, ma mère me fit asseoir sur le rebord du fossé pour me reposer un peu. Une demi-heure après, nous voilà repartis, marchant doucement en suivant l'accotement de la route, moins dur pour les pieds que le milieu de la chaussée. La pauvre femme, bourrelée par l'idée de ce qui attendait mon père, ne parlait guère, me disant seulement quelques paroles d'encouragement, et me prenant des fois par la main pour m'aider un peu. Nous ne rencontrions presque personne sur la route; quelquefois un homme cheminant à pied, portant sur l'épaule, avec son bâton, un petit paquet plié dans un mouchoir; ou bien un voyageur sur un fort roussin, le manteau bouclé sur les fontes de sa selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistolets; et derrière, attaché au troussequin, un portemanteau de cuir, fermé par une chaînette avec un cadenas. De voitures, on n'en voyait pas comme aujourd'hui sur les routes: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite demi-lieue de Saint-Crépin, nous entrâmes dans un boqueteau de chênes pour faire halte. Ma mère me donna un morceau de pain que je mangeai avec appétit, tout sec et noir qu'il était; après quoi, m'étendant sur l'herbe, je m'endormis profondément.
Lorsque je me réveillai, le soleil avait tourné du côté du couchant, et je vis ma mère assise contre moi. Me voyant réveillé, elle se leva, me tendit la main, et après m'être un peu étiré, je me levai aussi pour repartir.
En passant à Saint-Crépin, je bus à une fontaine qui coulait dans un bac de pierre, près du relais de poste, et, m'étant ainsi bien rafraîchi, je continuai à marcher vaillamment, m'efforçant un peu pour faire voir à ma mère que je n'étais pas trop fatigué. Et c'est la vérité que je ne l'étais pas trop; seulement, les pieds me cuisaient un peu, car ce n'était plus la même chose de marcher nu-pieds sur une route chauffée par le soleil ou sur la terre fraîche des sentiers sous bois.
Il était soleil entrant lorsque nous fûmes à Saint-Pierre, car j'avais dormi longtemps dans le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots, après avoir suivi le bourg qui n'était pas bien grand alors, ni encore, ma mère avisa une maison vieille et pauvre d'apparence, où, dans un trou du mur, on avait planté pour enseigne une branche de pin, et, la porte étant ouverte, elle entra.
Une bonne vieille avec une coiffe à barbes, un fichu à carreaux croisé sur sa poitrine, et un devantal ou tablier de cotonnade rouge, assise sur une chaise, filait sa quenouille de laine près de la table. A la salutation de ma mère elle répondit par une franche parole:
--Bonsoir, bonsoir, braves gens!...
Interrogée si elle pouvait nous donner un peu de soupe et nous faire coucher, elle répondit que oui, mais que, comme elle n'avait plus qu'un lit, l'autre ayant été saisi pour payer les rats de cave, il nous faudrait coucher dans le fenil.
--Oh! dit ma mère, nous dormirons bien dans le foin.
--Eh bien! donc, approchez-vous du feu, reprit la vieille.
Et lorsque nous fûmes assis, comme on est curieux dans les petits endroits, principalement les femmes, la vieille se mit à questionner ma mère, tournant autour du pot, pour savoir où nous allions et à quelle occasion. Tant elle avait l'air d'une brave femme que ma mère lui raconta tout par le menu, les misères qu'on nous avait faites, les canailleries de Laborie, et comment mon père avait tiré sur ce régisseur des messieurs de Nansac, eux et lui l'ayant poussé à bout, jusqu'à lui venir tuer la chienne dans la cour.
--Ah! les canailles! s'écria la vieille. Il y en a bien par ici qui en feraient autant! ajouta-t-elle en posant sa quenouille. Avant la Révolution, il n'y a pas de gueuseries qu'ils ne nous aient faites. Et depuis qu'ils sont revenus, ils recommencent, surtout depuis quelque temps!
Elle se leva brusquement, là-dessus, alla fermer la porte et alluma la lampe:
--Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces nobles sont toujours les mêmes, faisant les maîtres, orgueilleux comme des coqs d'Inde et durs pour les pauvres gens. Mais quand l'autre reviendra, il se souviendra qu'ils l'ont trahi, et il les jettera à la porte...
--L'autre? fit ma mère.
--Eh! oui... Poléon, qu'ils ont envoyé à cinq cent mille lieues, par delà les mers, dans une île déserte.