Part 3
Enfin, après avoir beaucoup tracassé ma mère, l'avoir pressée de questions, dans l'espoir qu'elle se couperait, et avoir tâché inutilement de l'effrayer, les gendarmes s'en furent, à mon grand contentement.
Le soir, sur les dix heures, un charbonnier que nous connaissions pour lui avoir quelquefois trempé la soupe chez nous, vint cogner à la porte. Ma mère s'étant vitement habillée lui ouvrit après qu'il se fut fait connaître, et lors il nous dit que mon père l'envoyait pour s'enquérir de la visite des gendarmes. Il ajouta qu'au reste il ne fallait pas s'inquiéter de lui, attendu qu'il était couché dans une cabane abandonnée, au plus épais des bois, dans un fond plein de ronces et d'ajoncs, entre la Foucaudie et le Lac-Viel, où le diable n'irait pas le chercher. Seulement, il avait besoin de sa limousine pour se couvrir la nuit.
Lui ayant donné la vieille limousine et la moitié d'une tourte de pain, ma mère chargea encore le charbonnier de beaucoup de bonnes paroles pour son homme, ensuite de quoi il s'en retourna.
Dans l'après-midi du jour suivant, les gens de la justice vinrent avec le comte de Nansac et des domestiques du château. Ils firent mettre Mascret et un autre dans l'endroit où il était avec Laborie, un autre encore à l'endroit d'où mon père avait tiré, comptèrent les pas et se remuèrent beaucoup dans la cour. Après ça, un vieux, qui avait une mauvaise figure d'homme, fit raconter à ma mère la manière dont ça s'était passé. Elle répéta ce qu'elle avait dit la veille aux gendarmes présents là avec ces messieurs, que c'était sur le coup de la colère, en la voyant blessée, elle, et sa chienne morte, que mon père avait tiré sur Laborie.
Tandis que ma mère parlait, le vieux tâchait de lui en faire dire plus qu'elle ne disait; mais elle se défendait bien. Lorsqu'elle eut fini, il essaya de lui faire avouer que dès longtemps mon père projetait ce coup; mais elle protesta que non, et s'en tint à ce qu'elle avait dit. Alors le vieux renard qui l'interrogeait, m'avisant dans un coin, fit signe à un gendarme:
--Amenez-moi cet enfant.
Lorsque je fus là, devant lui, et qu'il commença à me questionner d'un air dur, faisant la grosse voix, je compris bien, quoique tout jeune, que peut-être, sans le vouloir, je pourrais lâcher quelque chose de conséquence contre mon père, et, pour éviter ça, je me mis à geindre et à pleurer. Il eut beau m'interroger en français que je ne comprenais pas, en patois qu'il parlait comme ceux de Sarlat, me menacer de la prison, me montrer une pièce de quinze sous, rien n'y fit, je ne lui répondis qu'en pleurant. Voyant ça, il se leva mal content, disant:
--Cet enfant est imbécile!
Et, passant la porte de la maison, ils s'en furent tous.
Quelques jours après, nous sûmes que les gendarmes faisaient une battue dans la forêt, avec les gardes du château, le piqueur, et aussi des paysans réquisitionnés la veille. Mais justement un de ceux-là s'en fut trouver Jean, le charbonnier, et fit prévenir mon père, qui, en pleine nuit noire, alla se coucher dans le fenil de cet homme, sûr qu'on ne viendrait pas le trouver là.--Et, en effet, les gendarmes et tout ce monde se retirèrent à la nuit, sans avoir rien trouvé que force lièvres, un renard et deux loups qui se sauvèrent, bien étonnés de voir tant de gens à la fois.
Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mère ouït gratter doucement à la porte et se leva ouvrir. Moi, je dormais, et je ne m'éveillai qu'au matin parce que mon père, avant de repartir, m'embrassait bien fort. Ma mère, les yeux brillants, sortit, fit le tour des bâtiments et revint, disant:
--Il n'y a personne.
--Adieu donc, femme, dit mon père.
Et, prenant son fusil, il s'en alla.
Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mon père ne couchait guère jamais deux nuits de suite au même endroit, dans la même cabane. Les gens des maisons écartées, des villages autour de la forêt, le connaissaient et savaient bien qu'il n'était pas un coquin: puis Laborie était si détesté dans le pays, que tout le monde comprenait que, dans le mouvement de la colère, mon père eût fait ce coup, et nul ne l'en blâmait. Aussi, quoique bien des gens l'eussent trouvé en allant de grand matin couper un faix de bois dans les taillis, ou en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de lune, personne n'en disait rien. Au contraire, s'il avait besoin de vendre un lièvre ou de faire porter quelque chose de Thenon ou de Rouffignac, de la poudre à giboyer, de la grenaille, ou une chopine dans sa gourde, on lui faisait ses commissions; même, des fois, il y en avait qui lui disaient: «Martissou, viens souper chez nous; tu dormiras après dans un lit et ça te reposera, depuis le temps que tu l'as désaccoutumé.» Et il y allait, connaissant qu'il avait affaire à de braves gens.
Chez nous, il y venait bien, mais pas souvent, se méfiant que, de ce côté-là, on surveillait davantage. Et en effet, un matin, deux heures avant la pointe du jour, quatre gendarmes vinrent entourer la maison, croyant le surprendre, mais ils en furent pour leur chevauchée de nuit. Il ne se passait guère de jour, non plus, que Mascret et l'autre garde ne vinssent rôder par là; mais pour guetter autour de la maison après le soleil couché, ils n'osaient, sachant qu'il n'aurait pas fait bon rencontrer mon père. Je crois bien qu'ils auraient autant aimé tourner d'un autre côté, mais le comte, qui rageait froid de savoir mon père en liberté, les y forçait.
Ma mère, elle, ne vivait plus, la pauvre femme, étant toujours dans les transes, ne mangeant guère et ne dormant quasi plus, tant elle craignait que son Martissou ne fût pris. Elle se disait que, de force forcée, ça arriverait un jour, car d'espérer que jamais un mauvais hasard, ou la maladie, ou quelque canaille, peut-être, ne le ferait prendre, ça ne se pouvait bonnement. Et alors, la nuit, dans ses pensers pleins de fièvre, elle voyait la cour d'assises et la guillotine et gémissait longuement; si elle s'endormait de fatigue, elle en rêvait encore et se plaignait toujours.
* * * * *
Il y avait un mois, tout près, que mon père était dans les bois, lorsque le comte de Nansac fit dire par ses gardes dans les villages, autour de la forêt, qu'il donnerait deux louis d'or à celui qui le ferait prendre. Comme il se doutait que Jean le charbonnier voyait souvent «ce coquin de Martissou», et l'aidait à vivre, il lui en fit même proposer cinq.
--Écoutez, Mascret! répondit Jean au garde qui lui faisait la commission, je ne sais pas où est Martissou, mais quand même je le saurais, ça n'est pas pour cinq louis, ni pour vingt, ni pour cent que je le vendrais. Dites ça à votre monsieur, et ne venez plus me parler de telle canaillerie.
Malheureusement, tout le monde n'était pas solide honnête homme comme Jean, et il ne faut pas s'étonner que parmi tant de braves gens du pays il se soit trouvé un coquin. Quand je parle d'un, ça ne veut pas dire qu'il n'y eût par là, des individus capables d'un mauvais coup, et en ayant fait: ça serait faire mentir le proverbe qui dit que la Forêt Barade ne fut jamais sans loups ni sans voleurs. Mais ceux-là mêmes qui auraient volé sur les grands chemins étaient honnêtes à leur manière: détrousser un homme, passe; pour le vendre, non.
Mais enfin le traître s'est trouvé. Il y avait aux Maurezies un homme pauvre appelé Jansou qui, toute l'année déjà, travaillait comme journalier au château de l'Herm. Ce Jansou avait cinq enfants, petits tous, l'aîné ayant neuf ans, qui demeuraient avec leur mère dans une mauvaise baraque de maison affermée deux écus par an, tandis que lui, tout le long de la semaine, couchait dans une grange, là où il était occupé. Il ne venait pour l'ordinaire aux Maurezies que le samedi soir et s'en retournait au travail le lundi matin. Comme bien on pense, avec les douze sous par jour que gagnaient les ouvriers de terre en ce temps-là, il avait peine à entretenir le pain à ses droles, car le seigle était cher alors, et la baillarge et le méteil. De blé froment il n'en fallait pas parler, on n'en mangeait que dans les bonnes maisons. Pour le reste, les droles de Jansou étaient à la charité, habillés de morceaux de vieilles hardes toutes rapetassées, de mauvaises culottes en guenilles percées à montrer la peau, et tenues sur l'épaule par un bout de corde. Avec ça, les pieds nus toute l'année, et couchant dans un coin de la cahute sur une mauvaise paillasse bourrée de fougères.
C'est à ce Jansou que, d'après l'ordre du comte, le maître valet, qui remplaçait Laborie pour le moment, s'adressa. Le pauvre diable fit bien tout d'abord quelques difficultés, disant qu'il ne savait du tout où était Martissou; mais, lorsque l'autre l'eut menacé de ne plus lui donner de travail et lui eut parlé de deux louis d'or, qu'il pouvait gagner facilement en le faisant guetter par son drole l'aîné, il dit qu'il le ferait.
Ce drole, qui avait ses neuf ans, ainsi que je viens de le dire, était fin comme une belette, rusé comme un renard et méchant comme une guenon. Avec ça, il connaissait la forêt comme celui qui la courait toute l'année, dénichant les oiseaux, cherchant des manches de fouet dans les houx, et faisant des commissions pour les bûcherons et les charbonniers. Plusieurs fois il avait trouvé mon père et l'avait épié par curiosité maligne, mais sans pouvoir découvrir où était son gîte habituel, ce qui était difficile, au surplus, car il en changeait souvent, comme je l'ai dit.
Dans ce moment, le carnaval était proche, et, quoique d'ordinaire on s'en réjouisse, ma mère le voyait arriver avec crainte, sachant bien que son Martissou voudrait le faire en notre compagnie, et appréhendant qu'on ne profitât de l'occasion pour le prendre. Aussi lui manda-t-elle, par Jean, de ne pas venir ce soir-là, qu'il valait mieux attendre au lendemain, attendu que, le jour des Cendres, on ne se douterait de rien.
Le drole de Jansou, à qui son père avait fait le mot, pensant aussi que Martissou voudrait fêter le carnaval chez lui, s'était caché, le soir du mardi gras, dans les taillis près du carrefour de l'Homme-Mort, pour l'épier. A la nuit tombante, il l'ouït venir du fond des bois, et fut bien étonné lorsqu'il vit qu'il prenait le chemin de La Granval, au lieu de celui qui l'aurait mené à Combenègre. L'ayant suivi de loin, pieds nus, sans faire de bruit, il le vit entrer dans la maison où on l'avait convié.
C'était chez de braves gens à leur aise qui étaient fermiers dans le bien de famille du curé de Fanlac. La veille, la femme, peinée en pensant que le pauvre Martissou n'oserait pas aller chez lui, et ferait carnaval au profond des fourrés avec quelque morceau de pain, l'avait fait engager par son homme.
Aussitôt que la porte fut refermée, le drole s'en galopa prévenir son père, qui courut au château prévenir que Martissou était chez le Rey, de La Granval. Sur le coup, un homme à cheval part grand train avertir les gendarmes, qui laissent là leur souper et viennent en grande hâte.
A une centaine de pas de La Granval, ils donnent leurs chevaux à Jansou qui les attendait, et, à petit bruit, aidés des gardes de l'Herm, cernent la maison. Il était sur les onze heures du soir, tous ceux qui étaient là avaient bien festoyé et ils chantaient en trinquant avec du vin cuit, lorsque deux gendarmes poussèrent la porte brusquement et entrèrent.
Ce fut une grande surprise, comme on pense. Tandis que chacun s'écriait, mon père court à son fusil qu'il avait posé dans un coin; mais il se trouva qu'on l'avait ôté et mis sur un lit à cause d'un petit drole qui voulait s'en amuser. Alors il se lance vers la fenêtre et l'enjambe malgré les deux gendarmes qui le voulaient retenir, et tombe dans les mains des deux autres qui la gardaient. En un rien de temps, il fut enchaîné les mains derrière le dos, tandis que la femme du Rey pleurait et se lamentait, disant d'une voix bien piteuse:
--Oh! mon pauvre Martissou! c'est moi qui en suis la cause; pardonnez-moi, je croyais bien faire!
--Non, non, Catissou, vous êtes une bonne femme et les vôtres sont de braves gens, mais j'ai été vendu par quelque canaille. Adieu à tous, et merci! cria-t-il comme on l'emmenait.
En arrivant à l'endroit où étaient les chevaux, mon père vit Jansou qui les tenait.
--Ah! c'est toi qui m'as vendu, gueusard!... Si jamais je sors, tu es sûr de ton affaire!
Là-dessus, les gendarmes lui attachèrent au cou une corde, que l'un d'eux tenait en main; puis, étant remontés à cheval, ils mirent le prisonnier entre eux et l'emmenèrent.
Cette canaillerie ne porta pas bonheur à Jansou. Une fois qu'il eut ses deux louis, lui qui n'en avait jamais vu, il se crut riche. Mais ils ne durèrent pas longtemps, car le nouveau régisseur du château mit des métayers dans les domaines tenus en réserve, de manière qu'il n'y eut plus d'ouvrage pour lui. Dans le pays, personne ne se souciait de le faire travailler, à cause de sa méchante action, et ainsi, bientôt ayant mangé les deux louis, lui et les siens prirent le bissac et disparurent. Encore aujourd'hui de ces côtés, lorsqu'on veut parler d'un homme à qui il ne faut pas se fier, on dit: «traître comme Jansou.»
Pour moi, c'est une canaille, sans doute; mais je trouve ceux qui, par argent et menaces, lui ont fait faire cette coquinerie, cent fois plus misérables que lui.
II
Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l'arrestation de son homme, ma mère eut un profond soupir, comme si elle se mourait:
--O mon pauvre Martissou!
Moi, je me mis à pleurer, et, tout le jour, nous restâmes tous deux bien tristes et dolents. Elle était assise sur un petit banc, les mains jointes sur ses genoux, regardant fixement devant elle sans rien dire. Par moments, une pensée plus grièvement pénible lui faisait échapper une plainte:
--Mon pauvre homme, que vas-tu devenir? Le soir, comme elle n'avait pas songé à faire de soupe, la pauvre femme me coupa un morceau de pain que je mangeai lentement, après quoi nous fûmes nous coucher.
Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le maître valet du château vint dire à ma mère qu'à cette heure elle ne pouvait plus faire marcher la métairie toute seule, et que par ainsi il fallait nous en aller tout de suite, pour laisser la maison à celui qui nous remplaçait, à cause du travail en retard depuis deux mois tantôt.
Quoi faire? où aller? nous ne savions. En cherchant bien dans sa tête, ma mère vint à penser à un homme de Saint-Geyrac qui avait dans la forêt une tuilière, ou tuilerie, abandonnée depuis longtemps, où peut-être nous pourrions nous mettre, s'il le voulait. Le lendemain matin, de bonne heure, ma mère fit tomber du foin du fenil, en donna aux boeufs, et en laissa un tas pour le leur mettre dans la crèche à midi. Puis, ayant jeté un peu de regain aux brebis, elle rentra à la maison, me coupa un morceau de pain pour ma journée et, m'ayant embrassé, s'en alla vers l'homme de la tuilière en me recommandant bien de ne pas m'écarter.
Il n'y avait pas de danger à ça: où aurais-je été?
Bientôt je sortis de la maison et je m'assis, sur une pierre, devant la porte. Je restai là de longues heures, pensant à mon pauvre père, maintenant fermé dans une prison, et, de temps en temps, le pleurer me prenait. Quelle triste journée je passai là, ayant en face de moi les coteaux pelés des Grillières, où pas un arbre n'apparaissait, et, tout autour des bâtiments, les terres de la métairie environnées de grandes landes grises, au-delà desquelles, du côté du nord et du couchant, étaient les bois profonds. Par moment, fatigué d'être assis et de contempler cet horizon brumeux et désolé comme l'avenir que j'entrevoyais confusément dans mes idées d'enfant, je me levais et je faisais le tour de la maison, ou bien j'allais voir les boeufs, qui ruminaient tranquillement sur leur paillade et se dressaient en me voyant entrer. Je leur donnais quelques fourchées de foin, et je m'en retournais, épiant au loin sur les chemins si ma mère revenait. Dans leur étable, les brebis bêlaient, ayant faim, et, de temps à autre, je leur jetais une petite brassée de regain pour leur faire prendre patience.
Et je me rasseyais, regardant fixement la place où était tombé Laborie, qu'il me semblait voir encore, avec sa bouche ouverte, ses yeux épouvantés et la plaie sanglante de sa poitrine.
Sur les cinq heures, nos quatre poules revinrent des terres où elles avaient été picorer, et, après s'être un peu épouillées, se décidèrent à monter une à une la petite échelle de leur poulailler. Le jour baissait, et je commençais à m'inquiéter de ne pas voir arriver ma mère, lorsque pourtant mon oreille, habituée par la vie de plein air à ouïr de loin, reconnut son pas précipité venant du côté du couchant. Enfin elle arriva, harassée de fatigue, essoufflée, car elle s'était hâtée beaucoup, à cause de moi. Je courus à sa rencontre, et elle m'embrassa bien fort, comme si elle avait cru m'avoir perdu; puis nous entrâmes tous deux dans la maison noire.
En fouillant sous les cendres du foyer, ma mère trouva une braise, et finit par allumer le chalel à force de souffler. Puis, ayant fait du feu, elle pela un oignon, le coupa en petits morceaux, et mit la poêle sur le feu, avec un peu de graisse, la moitié d'une pleine cuiller: c'était tout ce qui restait à la maison. L'oignon étant frit, elle remplit la poêle d'eau, tailla le pain dans la soupière, et, lorsque l'eau eut pris le boût, elle la versa dessus. Ordinairement, chez les pauvres gens de nos pays, on mettait une pincée de poivre sur la soupe pour lui donner un peu de goût, mais nous n'en avions plus. Dire que ce méchant bouillon sur de mauvais pain noir faisait quelque chose de bon, ça ne se peut; mais c'était chaud, et ça valait encore mieux que du pain tout sec ou une pomme de terre froide; ayant mangé notre soupe, nous nous mîmes au lit.
L'homme de Saint-Geyrac avait dit à ma mère qu'elle pouvait aller demeurer à la tuilière, qu'il ne lui demandait rien, mais que la maison était en mauvais état. Avant de partir, il nous fallut prendre un homme pour faire l'estimation du cheptel avec le nouveau régisseur de l'Herm. L'estimation faite, ma mère comptait qu'il nous devait revenir dans les dix écus; mais lorsqu'elle fut pour régler, il se trouva que c'était le contraire, que nous autres redevions une quarantaine de francs, comme le lui dit l'autre. Laborie nous avait marqué un demi-sac de blé dont ma mère n'avait aucune connaissance; il n'avait pas porté en compte tout le prix d'un cochon que nous avions vendu à Thenon, et, de plus, il avait omis d'inscrire l'argent de trois brebis que mon père lui avait remis. Il nous fallut donc quitter Combenègre soi-disant dans les dettes des messieurs.
Ce fut un rude coup pour ma pauvre mère. Nous n'avions qu'une trentaine de sous à la maison, un chanteau de six ou sept livres, quelque peu de pommes de terre et un fond de sac de farine de blé d'Espagne qui pesait bien dans les quinze livres: il n'y avait pas pour aller loin avec ça.
L'homme de la Mïon vint le lendemain avec sa charrette pour emporter nos affaires. Tout ça n'était pas lourd pour les boeufs: notre mauvais lit, le méchant cabinet, la table, les bancs, la maie, la barrique à piquette, une marmite, une oule, une tourtière, la poêle, un seau de bois et d'autres petites choses, comme la lanterne et la salière de bois. Tout ce misérable mobilier ne valait pas les quarante francs que nous étions censés redevoir aux messieurs de Nansac, par la canaillerie de ce Laborie qui nous faisait du mal jusqu'après sa mort.
La charrette prit d'abord le mauvais chemin qui allait vers le Lac-Viel, chemin pierreux où le chargement était fort secoué. L'homme de la Mïon avait apporté du foin pour faire manger ses boeufs, et ma mère m'avait assis dessus, derrière la charrette qu'elle suivait. Tandis que nous passions aux Bessèdes, deux femmes tenant leurs petits droles par la main, et un vieux assis sur une souche, nous regardaient passer. Dans les yeux de ceux d'âge, on sentait la compassion de nous voir nous en aller comme ça, seuls désormais, sans le père.
Tous ces pays maintenant sont pleins de chemins et de routes. On en a fait une de Thenon à Rouffignac, qui longe la forêt et la traverse sur la moitié de sa longueur; une autre qui la coupe en biais venant de Fossemagne et allant s'embrancher sur celle de Thenon, près de la Cabane, et encore une troisième, plus vers le couchant, qui vient du côté de Milhac-d'Auberoche et joint aussi la route de Thenon à Rouffignac, entre Balou et Meyrignac: on peut donc passer la forêt facilement. Mais, en ce temps dont je parle, elle était bien plus grande qu'aujourd'hui, car depuis quatre-vingts ans on a beaucoup défriché, et il n'y avait lors de marqués que deux mauvais grands chemins longeant les lisières, que l'eau ravinait l'hiver et noyait dans les fonds, ou des sentiers sous bois fréquentés par les charbonniers et les braconniers. Peu après avoir dépassé les Bessèdes, l'homme de la Mïon quitta le chemin que nous suivions pour en prendre un autre. Pour dire la vérité, ça n'était pas un vrai chemin, mais un de ces passages tracés dans les bois par les roues des charrettes qui enlèvent les brasses dans les coupes. L'hiver, lorsque des endroits devenaient trop mauvais, on prenait à droite ou à gauche, et ainsi se traçaient de nouveaux passages dans toutes les directions, pistes douteuses qui s'entrecroisaient dans les landes et les bois. Dans les creux nous trouvions des fois des flaques d'eau jaunâtre qu'il fallait éviter, et, tantôt après, des ornières profondes d'un côté, et des bosses de l'autre qui faisaient pencher fortement la charrette, et causaient des ressauts violents lorsque le chemin redevenait brusquement plainier.
Nous marchions lentement, comme on peut aller avec des boeufs dans des chemins pareils. Le temps était gris et brumeux; il semblait que nous nous enfoncions dans le brouillard. L'homme de la Mïon s'en allait devant, appelant ses boeufs, les encourageant de la voix, et parfois les piquant de l'aiguillon. On voyait qu'il connaissait bien la forêt: rarement il hésitait pour prendre une sente qui coupait à droite celle que nous suivions, ou une autre qui, bifurquant d'abord insensiblement, finissait par s'en écarter tout à fait. Pourtant, dans des endroits où s'entrecroisaient de ces pistes effacées, il s'arrêtait quelquefois un instant, regardait autour de lui, s'orientait, et prenait sans se tromper la bonne direction. Cependant il nous dit qu'il n'avait pas été à la tuilière depuis une dizaine d'années de ça. Mais nous autres paysans, habitués à voyager de jour et de nuit dans des pays sans chemins, nous nous reconnaissons bien partout où nous avons passé une fois.
Il y en a d'aucuns peut-être qui seraient curieux de savoir pourquoi je dis toujours: «l'homme de la Mïon.» Voici: c'est que je ne l'ai jamais ouï nommer autrement chez nous. Je crois bien que sa femme l'appelait Pierre, mais, comme c'était elle qui portait culottes, tout le monde disait «l'homme de la Mïon».