Jacquou le Croquant

Part 26

Chapter 263,371 wordsPublic domain

_Cent ans bannière, cent ans civière!..._

Quelques années après notre mariage, je parlais avec ma femme des quatre terribles jours que j'avais langui dans les oubliettes de l'Herm, et quoique ce ne fût pas la première fois, comme toujours en oyant ce récit, elle joignit les mains avec des exclamations pitoyables. Elle voulut connaître l'endroit, et, un dimanche, nous fûmes à l'Herm en nous promenant.

Arrivé devant ces ruines habitées maintenant par les chouettes et les ratepenades, un mouvement d'orgueil me monta en voyant mon ouvrage, en songeant que moi, pauvre et méprisé, j'avais vaincu le comte de Nansac, puissant et bien gardé. Lorsque ma femme vit, dans le pavé de la prison, cette manière de trappe de pierre, ce trou noir par lequel on m'avait descendu dans les ténèbres de la basse-fosse, elle eut un frémissement pénible et recula d'horreur.

--O mon pauvre homme! Comment as-tu pu vivre quatre jours et quatre nuits là dedans!

En sortant de l'enceinte du château, je trouvai ce garçon qui avait fait le guet le soir de l'incendie. Il était marié dans le village maintenant, et il nous fallut de force entrer boire un coup chez lui. Là, tout en trinquant, nous parlâmes de cette nuit où nous avions fait justice de cette famille de loups, et alors lui me dit:

--Je ne comprends pas comment les gens du pays ont pu supporter toutes ces misères si longtemps! le diable me flambe, je crois que sans toi nous serions encore sous la main de ces brigands!

--A la fin, sans doute, quelqu'un en aurait bien débarrassé le pays, répondis-je.

--Peut-être; mais, en attendant, tu l'as fait! Et tu en porteras les marques jusqu'à la mort,--ajouta-t-il en regardant les cicatrices des balles à ma joue.

Et après avoir trinqué une dernière fois, je m'en retournai aux Ages avec ma femme.

Une autre fois, nous en allant ensemble à la foire du 25 janvier à Rouffignac acheter un petit cochon,--parlant par respect,--je lui fis voir la tuilière où j'avais passé de si terribles moments, lors de la mort de ma mère. Mais depuis ce temps, il y avait des années, la charpente et la tuilée s'étaient effondrées, entraînant les murs de torchis, en sorte que la maison n'était plus qu'un amas de décombres, un pêle-mêle de terre, de pierres, de débris de tuiles, recouvert de ronces et d'herbes folles, d'où sortaient des bois pourris à moitié, comme les ossements de quelque animal géant enseveli sous ces ruines.

Et là, je lui dis les horribles angoisses que j'avais éprouvées, moi tout jeunet, en voyant ma mère affolée mourir dans les affres de la désespérance.

--Pauvre! fit-elle, tu n'as pas été trop heureux dans tes premiers ans.

--Non, mais maintenant, s'il plaît à Dieu, les mauvais jours sont passés, sauf les accidents vimaires.

Elle ne dit rien et nous continuâmes notre chemin.

Lors de ma dernière allée à Fanlac avec ma femme, j'avais bien recommandé au vieux Cariol de me faire savoir s'il arrivait quelque chose au chevalier. Cela m'avait causé, comme je l'ai dit déjà, beaucoup de regret, et même une véritable peine, de n'avoir pas été à l'enterrement de la bonne demoiselle Hermine. Il me semblait, quoique ce ne fût pas de ma faute, que j'avais manqué à mon devoir, et je ne voulais pas récidiver. Un matin donc, un drolar arriva aux Ages de la part de Cariol, nous porter la nouvelle que le chevalier était mort. En ce temps-là, nous avions déjà plusieurs enfants, de manière que, l'aîné étant déjà grandet, ma femme l'envoya me prévenir du côté de Fagnac où j'étais. Laissant mon ouvrier aux fourneaux, je m'en vins vite à la maison où, ayant pris mes meilleurs habillements, je partis pour Fanlac, où je fus rendu tout juste pour l'enterrement.

Ce que c'est que d'être un brave homme! Toute la paroisse était là: vieux, jeunes, hommes, femmes, petits droles, et, avec ça, beaucoup de nobles et de messieurs de Montignac et des environs. Tous les hommes voulurent aider à le porter au cimetière ou du moins toucher son cercueil. Le curé n'était plus celui qui avait remplacé Bonal: les gens le détestaient tellement qu'il avait été obligé de partir, comme je l'ai dit. Son successeur, qu'on avait envoyé deux ans après, fit un beau prêche sur la tombe du chevalier, et le loua comme il le méritait. Lorsqu'il annonça que, par testament, le défunt avait donné tout son avoir aux pauvres de la paroisse, ce fut un long murmure de bénédictions de tous, et les bonnes femmes s'essuyèrent les yeux. Malheureusement, ce n'était pas le diable, ce qu'il donnait, le brave homme, car il ne lui restait guère vaillant et bien liquide qu'environ vingt-cinq ou vingt-six mille francs, à ce qu'il paraît, le bien étant fortement hypothéqué. Ce n'est point par dissipation ou désordre que le chevalier et sa soeur avaient mangé leur avoir, c'était par bonté. Lui, n'avait jamais su refuser cent écus en prêt, à un homme dans le besoin; et, confiant comme un enfant, il avait souvent mal placé son argent, ou négligé de prendre les précautions nécessaires. De même pour les pauvres; le frère et la soeur avaient toujours donné sans compter: aussi mangeaient-ils leur bien, petit à petit, et depuis des années vivaient plus sur le fonds que sur le revenu. Du reste, même pour ceux qui y regardent de près, il est forcé que les fortunes se fondent, si quelque source, industrie, mariage ou héritage ne les renouvelle pas. Un petit noble campagnard comme le chevalier, qui au commencement de ce siècle était riche avec deux mille écus de revenu, se trouvait gêné trente ans plus tard, et serait pauvre aujourd'hui. Si avec ça il survient quelques mauvaises années, ou de grosses réparations à faire, il faut emprunter; les dettes font la boule de neige, et c'est la ruine totale.

Quelque temps après l'enterrement du chevalier, je revenais des Ages, et m'en allais voir une coupe du côté de La Bossenie, lorsque sur le sentier, à une centaine de pas, je vis venir vers moi une vieille en guenilles, toute courbée, avec un bâton à la main et un bissac sur l'échine. A mesure qu'elle approchait, je me disais: «Qui diable est cette vieille?» Et tout d'un coup, quoiqu'elle fût fort changée, maigre comme un pic, à son nez pointu, à ses yeux rouges, je reconnus la Mathive, et ma haine pour cette coquine de femme se réveilla soudain. En me joignant, elle releva un peu la tête, et, m'ayant reconnu aussi, s'arrêta.

--O Jacquou, fit-elle, tu me vois bien malheureuse!

--Tant mieux! tu ne le seras jamais assez à mon gré!

--Guilhem m'a tout mangé,--continua-t-elle en s'essuyant les yeux,--et maintenant je cherche mon pain...

--Vieille gueuse! depuis la mort de la pauvre Lina, j'ai toujours souhaité te voir crever dans un fossé, le bissac sur l'échine! Tu es en chemin, je ne te plains pas!

Et je passai.

J'eus tort certainement de ne pas me rappeler, en cette occasion, les leçons du curé Bonal qui prêchait sans cesse la miséricorde. Mais la pensée que cette misérable mère avait tant fait souffrir, et finalement tué, on peut le dire, sa propre fille, la plus douce et la meilleure des créatures, me révoltait et me rendait fou de colère. Et puis, sans doute, il faut bien être miséricordieux, mais il faut faire attention, aussi, que si l'on est trop facile à pardonner, ça encourage les mauvais. Ceux dont la conscience est morte ont besoin que la conscience des autres leur rappelle leurs fautes et leurs crimes. De plus, l'horreur qu'inspirent les méchants est un juste châtiment pour eux, et sert d'avertissement à ceux qui seraient tentés de les imiter. Au reste, ce que j'avais souhaité arriva: un matin d'hiver, on trouva la Mathive morte sur un chemin entre Martillat et Prisse, et à moitié mangée par les loups.

Puisque j'ai nommé ce fameux Guilhem tout à l'heure, j'en dirai encore ceci que, peu de temps après la mort de la Mathive, il fut condamné aux galères à perpétuité pour avoir, un soir de foire à Ladouze, assommé et dévalisé un marchand de cochons de Thenon, sur la grande route, à la Croix-de-Ruchard: ainsi devait-il finir.

* * * * *

Tout ça est loin maintenant. J'ai à cette heure quatre-vingt-dix ans, et ces choses, quoique un peu obscurcies dans les brumes du passé, me remontent parfois à la mémoire. Comme tous les vieux, j'aime à raconter de vieilles histoires, et je le fais trop longuement sans doute, d'autant qu'elles ne sont pas toujours gaies. Pourtant, dans le village de l'Herm, où je demeure présentement, les gens ne le trouvent pas; mais c'est qu'ils sont accoutumés à ouïr des contes interminables, pendant les longues veillées d'hiver. Quoique je leur narre bien tout par le menu, ainsi qu'il m'en souvient, il y en a qui trouvent que je ne m'explique pas assez, et demandent encore ceci ou cela: ils voudraient savoir de quel poil était mon chien et l'âge de notre défunte chatte.

J'ai eu treize enfants, mâles ou femelles. On dit que ce nombre de treize porte malheur; moi, je ne m'en suis jamais aperçu. Il ne nous en est pas mort un seul, ce qui est une chose rare et quasi extraordinaire. Mais, nés robustes et nourris au milieu des bois, dans un pays santeux, ils étaient à l'abri de ces maladies qui courent les villes et les bourgs, où l'on est trop tassé. Si je dis que j'ai eu tant de droles, ça n'est pas pour me vanter, il n'y a pas de quoi, car les hommes ne souffrent pas pour les avoir: c'est les pauvres femmes qui en ont tout le mal, et aussi la peine de les élever. La mienne avait vingt ans quand nous nous sommes mariés, et de là en avant, jusque vers cinquante ans, elle n'a cessé d'en avoir un entre les bras, qu'elle posait à terre lorsque l'autre arrivait. Je dirai franchement que sur la fin j'en avais un peu perdu le compte: car, un soir de carnaval, en soupant, je m'amusais à les nombrer, et je n'en trouvais que onze.

--Et la Jeannette qui est là-bas, mariée au Moustier, dit ma femme, est-ce qu'elle est bâtarde?

--C'est ma foi vrai! je n'y pensais plus; mais ça ne fait toujours que douze?

Alors elle alla prendre dans le lit le petit dernier et me le présenta:

--Et celui-là, donc, tu ne le connais pas?

--Ah! le pauvre! je l'oubliais.

Et, prenant le petit enfançon qui me riait, je l'embrassai et je le fis un peu danser en l'air; après quoi, je lui donnai à téter une petite goutte de vin dans mon verre.

Et ce pendant, les autres droles qui étaient là autour de la table s'égayaient de voir que le père ne retrouvait plus sa treizaine d'enfants.

En ce temps-là, il y en avait de mariés, garçons et filles, d'autres partis à travailler hors de la maison, de manière qu'il n'était pas bien étonnant d'en oublier quelqu'un: oui, seulement ma femme disait que le carnaval en était la cause.

C'est bien sûr que si l'homme n'a pas le mal de faire et d'élever les enfants, il lui faut affaner pour les nourrir et entretenir, ce qui n'est pas peu de chose, surtout lorsqu'il y en a tant. Pourtant, Dieu merci, je ne leur ai pas laissé manquer le pain, ce qui n'a pas été sans bûcher dur: mais quoi! nous sommes faits pour ça, je ne m'en plains pas.

On pense bien qu'avec cette troupe de droles je ne pouvais pas devenir riche: aussi, dans toute ma vie, je n'ai pas eu cinquante écus devant moi; content tout de même, pourvu qu'au jour la journée il y eût chez nous pour acheter un sac de blé. Aussi l'héritage que je laisserai ne sera pas gros: il y aura en tout et pour tout la maison des Ages avec trois journaux de pays autour; l'ensemble acheté quarante pistoles, et un louis d'or pour les épingles de la dame, et payé peu à peu par pactes de cinquante francs à la Saint-Jean et à la Noël.

Je n'étais donc pas riche de bien, mais seulement riche en enfants; et quand j'y songe, je trouve que j'ai été mieux partagé. Je préfère laisser après moi beaucoup d'enfants que beaucoup de terres ou d'argent. On me dira que, quand je serai mort, ça me fera une belle jambe: j'en conviens! En attendant, je suis réjoui dès maintenant de voir foisonner tous ces petits et arrière-petits-enfants venus de moi. Pour le coup, j'en ai tout à fait perdu le compte, ou, pour mieux dire, je ne l'ai jamais su. Et puis, il faut que je l'avoue, il y a dans cette affaire quelque chose que j'estime haut: c'est le contentement d'avoir fait mon devoir d'homme et de bon citoyen. C'est une chose à laquelle on ne pense guère maintenant, malheureusement; mais j'ai ouï conter qu'il y avait autrefois des peuples où celui qui n'avait pas d'enfants en était mésestimé, et où le citoyen qui en avait le plus passait devant les autres; aujourd'hui on dit que c'est un imbécile. Les gens, principalement ceux qui sont fortunés, aiment mieux n'avoir qu'un enfant et le faire riche. Pourtant, c'est une chose assez connue que les enfants des riches en valent moins. C'est une mauvaise condition que d'entrer dans la vie ayant tout à souhait: ça fait perdre tout nerf et tout ressort, ou ça empêche d'en acquérir. Aussi voit-on dégénérer les familles riches. Il y a sans doute des exceptions, mais elles sont rares.

Mais je m'attarde, il est temps d'en finir. Voici dix ans que ma pauvre femme est morte, et, depuis ce temps-là, j'ai laissé la maison des Ages à l'aîné, qui s'arrangera avec ses frères et soeurs, et je suis venu demeurer à l'Herm, chez un autre de mes garçons. Ça fut un coup bien dur que de me séparer de celle avec qui j'avais vécu si longtemps, sans une heure de déplaisir, car c'était une femme bonne, dévouée et vaillante plus qu'on ne peut dire; mais les bons comme les méchants sont sujets à la mort.

Après ça, il m'est arrivé un autre malheur, qui est que, voici tantôt deux ans à Notre-Dame d'août, je suis devenu aveugle presque tout d'un coup. Moi qui allais encore garder la chèvre le long des chemins, je ne suis plus bon à rien; il me faut la main de ma nore ou celle de ma petite Charlotte pour me mener asseoir à une bonne place à l'abri du vent et me chauffer au soleil d'hiver. Si ce n'était ça, j'ai encore toute ma tête, et mes jambes sont bonnes. Lorsque ma petite-fille me tient compagnie, j'ai assez à faire à lui répondre, car elle ne cesse de me faire des questions sur ceci ou ça, comme on sait que c'est l'habitude des petits droles qui veulent tout savoir. Mais, des fois, elle me laisse pour aller s'amuser avec d'autres enfants du village, et alors je reste seul, à moins que notre plus proche voisine, la vieille Peyronne, ne se vienne seoir près de moi; malgré ça nous ne tenons pas grande conversation, car elle est sourde comme un pot.

Quand je suis ainsi tout seul, au soleil, ou bien l'été à l'ombre d'un vieux noyer grollier resté debout aux abords des fossés du château, je rumine mes souvenirs et je sonde ma conscience. Je songe à tout ce que j'ai fait, à l'incendie de la forêt, à celui du château et, après avoir tourné et retourné les choses dans tous les sens, après avoir bien examiné toutes les circonstances, je me trouve excusable, comme ont fait les braves messieurs du jury. Il n'y a que les deux chiens du comte que je regrette d'avoir fait étrangler avec mes setons, car les pauvres bêtes n'en pouvaient mais. Pour tout le reste, je rendais guerre pour guerre et je ne faisais que me défendre, et les miens et tous, contre la malfaisance odieuse et les méchancetés criminelles du comte de Nansac: je n'ai donc pas de remords.

Dans le village et partout on en juge de même, sans doute, car les gens m'affectionnent et me respectent comme étant celui qui les a délivrés d'une tyrannie insupportable. Sans y penser, j'ai fait le bonheur du pays d'une autre manière: car, lorsque la terre du comte a été mise en vente au tribunal, la bande noire l'a achetée pour la revendre au détail. Alors les gens de l'Herm, de Prisse et des autres villages alentour ont regardé dans les vieilles chausses cachées sous clef au fond des tirettes, et ont acquis terres, prés, bois, vignes, à leur convenance, payant partie comptant, partie à pactes. Ça a changé le pays du tout au tout. Ainsi, à l'Herm et à Prisse, il n'y avait autrefois que deux ou trois chétifs propriétaires; tout le reste, c'étaient des métayers, des bordiers, des tierceurs, des journaliers, tous vivant misérablement, point libres, jamais sûrs du lendemain qui dépendait des caprices méchants du comte et de la coquinerie de Laborie et autres. Les fils et petits-fils de ces pauvres gens qui n'osaient pas tant seulement lever la tête, par manière de dire; qui étaient épeurés comme des belettes, tant les avait écrasés cette famille maudite, sont maintenant de bons paysans, maîtres chez eux, qui ne craignent rien et ont conscience d'être des hommes. C'est là une conséquence qui n'est pas petite et d'où il faut conclure que la grande propriété est le fléau du paysan et la ruine d'un endroit. Mais il y en a encore une autre bien grande qui est que, en outre de l'aisance, de la sécurité et de l'indépendance, la disparition du comte a rendu aux gens confiance dans la justice. Auparavant, lorsqu'ils étaient abandonnés, par les autorités et les gens en place, aux vexations et à la cruelle tyrannie de cet homme, ils disaient communément: «Il n'y a pas de justice pour les pauvres!» Lui parti, ils ont commencé à la connaître et à la respecter. Aujourd'hui, grâce à d'autres que le pauvre Jacquou, ils savent qu'elle est pour tous, et celui qui est lésé sait bien en user. Il y en a même qui n'en usent que trop, parce qu'ils plaident pour rien, pour un mouton écorné, pour une poule dans un jardin. C'est un peu notre maladie, d'ailleurs, comme disait le chevalier:

_Les juifs se ruinent en Pâques, les Maures en noces, les chrétiens en procès._

Mais au moins nos gens, dont je parle, n'en sont pas réduits, comme nous le fûmes jadis, à se faire justice eux-mêmes, ce qui est une mauvaise chose.

La comparaison du passé et du présent nous enseigne que les gens ne se révoltent qu'à la dernière extrémité, par l'excès de la misère, et de désespoir de ne pouvoir obtenir justice. Aussi ces grands soulèvements de paysans, si communs autrefois, sont devenus de plus en plus rares, et finalement ont disparu, maintenant que chacun, pour petit qu'il soit, peut recourir à la loi qui nous protège tous. Pour moi, j'ai la foi que je suis le dernier croquant du Périgord.

* * * * *

Longue vie ne diminue pas les peines, dit-on; pourtant, comme on peut le voir, ma vieillesse est plus heureuse que ma jeunesse. Les gens de l'Herm sont quasi fiers de moi; et, lorsqu'il vient des messieurs visiter les ruines du château, s'ils demandent chose ou autre à ce propos, on leur répond:

--Le vieux Jacquou vous dirait tout ça; il sait mieux que personne les choses anciennes de l'Herm et de la Forêt Barade, car il est le plus vieux du pays, et c'est lui qui a fait brûler le château.

Et lors, quelquefois, on me vient quérir, et, assis sur une grosse pierre, dans la cour pleine de décombres et envahie par les herbes sauvages, je leur conte mon histoire. Un de ces visiteurs, qui est venu deux ou trois fois à l'exprès, m'a dit qu'il la mettrait par écrit, telle que je la lui ai contée. Je ne sais s'il le fera, mais il ne m'en chaut: comme je le lui ai dit, je ne suis plus à l'âge où l'on aime à entendre parler de soi.

Ainsi ma vie achève de s'écouler doucement, en paix avec moi-même, aimé des miens, estimé de mes voisins, bien voulu de tout le monde. Et, dans une pleine quiétude d'esprit, demeuré le dernier de tous ceux de mon temps, rassasié de jours,--comme la lanterne des trépassés du cimetière d'Atur, je reste seul dans la nuit, et j'attends la mort.

FIN

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