Jacquou le Croquant

Part 25

Chapter 254,070 wordsPublic domain

En sortant de l'église donc, après avoir bien remercié le curé, j'empruntai le mulet et la charrette d'un homme du bourg que je connaissais pour lui avoir rendu un petit service, et je m'en fus avec ma femme chercher son peu de mobilier à Bars.

Ayant chargé le tout, ce qui ne fut pas long, nous revînmes vers les Ages à travers les mauvais chemins de la forêt.

Lorsqu'elle entra dans la masure et qu'elle vit la table de planches clouées sur des piquets, et l'espèce de grande caisse dans laquelle je couchais sur de la fougère, ma femme me regarda, les yeux pleins de compassion:

--Tu n'étais pas trop bien là, mon Jacquou!

--Bah! lui répondis-je, je dormais tout de même.

Après avoir tout déchargé et monté le châlit, je m'en fus ramener le mulet et la charrette à l'homme de Fossemagne, tandis que ma femme mettait au feu la marmite, avec une poule qu'elle avait toute préparée.

Quand je revins, trois heures après, portant une demi-pinte de vin que j'avais prise à l'auberge, ma femme avait fini de tout arranger de son mieux. Ça n'était pas grand-chose qu'un lit et une table dans cette baraque, mais il me semblait qu'elle était changée du tout au tout. Le lit, avec des draps d'étoupe, avait remplacé ma caisse dans le coin, et au milieu, à la place des planches clouées, était la table. Le feu brillait clair dans l'âtre noir, et de la marmite s'échappait par jets une fumée qui sentait bon. Sur une touaille de toile grise, qui couvrait le bout de la table, étaient placés le chanteau et deux assiettes de terre brune.

Et ma femme allait, venait, rinçant deux gobelets verdâtres, essuyant deux cuillers, tâtant la soupe, y ajoutant du sel, taillant le pain dans la soupière, et enfin, par sa seule présence, donnant la vie à cette misérable demeure, auparavant triste et solitaire.

Alors, le coeur réjoui, je la pris comme elle passait près de moi et je l'embrassai tellement fort que je la fis rougir un brin.

Et lorsque tout fut prêt, la nuit étant venue, elle alluma le chalel et trempa la soupe. Puis, nous étant assis, elle la servit, et, avec la poule qui avait dans le ventre une farce à l'oeuf, ce fut tout notre repas de noces, qui dura longtemps tout de même, car nous parlions plus que nous ne mangions, rappelant nos souvenirs.

--Qui aurait dit que nous nous marierions ensemble, ma Bertrille, lorsque nous revenions de la Saint-Rémy?

--C'est qu'alors, répondit-elle, il y avait entre nous deux pauvres créatures qui ne sont plus!

Tandis que nous devisions en mangeant, mon chien assis nous regardait faire, balayant la terre de sa queue, et paraissant satisfait du changement qui s'était fait dans la maison.

--Tiens, mon vieux, dis-je en lui jetant des os, régale-toi bien, car ça ne sera pas tous les soirs ainsi.

Elle sourit un peu:

--La pauvreté se supporte mieux à deux, quand on s'aime bien; c'est toi qui l'as dit, Jacquou!

--Et c'est bien la vérité, ma Bertrille; celui-là est riche qui est content, et ce soir nous sommes riches, n'est-ce pas? Et puis,--ajoutai-je un peu pour rire,--nous le serons encore plus, lorsqu'il y aura des petits droles!

--Oui, mon Jacquou, répondit-elle tout simplement.

--A la garde de Dieu!--repris-je en lui versant deux doigts de vin;--nous sommes l'un et l'autre forts et courageux; j'ai la foi que nous nous tirerons bien des misères de la vie... A ta santé, ma Bertrille!

--A la tienne, mon Jacquou!

Et, ayant trinqué et bu une dernière fois, comme il faisait froid, nous allâmes vers le foyer, en continuant à deviser.

Nous restâmes là longtemps. Le chien, repu, dormait en rond dans un coin de l'âtre, et dans l'autre, assis sur la tronce, nous étions serrés l'un près de l'autre, ma femme ayant sa tête appuyée sur ma poitrine, moi l'entourant de mon bras.

Au dehors le vent d'hiver soufflait âpre et s'engouffrait parfois dans la cheminée, refoulant la fumée et faisant vaciller la flamme du chalel pendu au manteau. Je sentais contre moi le coeur de ma femme battre à coups sourds et répétés, et j'étais heureux.

Ma pensée se tournait vers le lointain de cet avenir où nous entrions tous deux, et tout en rêvant à cela, je regardais machinalement les branches se consumer lentement et se convertir en braise que l'air extérieur avivait.

Puis la braise se couvrait de cendre blanche et peu à peu le feu s'éteignait. A un moment, une forte rafale fit voler les cendres du foyer et éteignit le chalel:

--Il ne nous faut pas rester là, dis-je à ma femme en l'embrassant dans l'ombre.

IX

Mon histoire tire à sa fin. Les soixante ans qui suivent peuvent se conter brièvement: il n'y a que des événements communs.

Le dimanche après notre mariage, sans plus tarder, je m'en fus avec ma Bertrille à Fanlac pour rendre nos devoirs au chevalier de Galibert et à sa soeur. Quoique je leur eusse mandé que je prenais femme, ce n'était pas suffisant. Mais, arrivés là-bas, la veuve de Séguin le tisserand nous dit que la demoiselle Hermine était morte il y avait un an à la Saint-Martin. Quant à son frère il était toujours là, bien vieilli tout de même et attristé de la mort de sa soeur. Nous le trouvâmes dans le salon à manger, devant un grand feu de bûches, se chauffant les jambes où il avait des douleurs qui lui faisaient serrer les dents quelquefois. Mais ça ne l'empêcha pas de nous faire un bon accueil et de nous régaler de quelques vieux dictons, quoique à mon avis il ne les plaçât pas aussi à propos que dans le temps.

--Ah! te voilà, maître Jacques! fit-il en réponse à mon salut et celle-ci est ta femme, je parie?

--Eh! oui, monsieur le Chevalier.

--Alors vous êtes de la religion de saint Joseph: quatre sabots devant le lit!

Nous rîmes un peu et lui continua:

--Puisque tu es entré en ménage, Jacquou, rappelle-toi comme l'homme se doit gouverner: «Compagnon de sa femme et maître de son cheval...» Tout doit être commun entre vous autres, le malheur et le bonheur, aussi bien que les choses du train ordinaire de la vie, comme le marque le dicton familier:

_Boire et manger, coucher ensemble, C'est mariage, ce me semble._

Là-dessus, le chevalier me demanda où j'étais maintenant et ce que je faisais.

Quand je le lui eus dit:

--Ce n'est pas le Pérou, fit-il, mais vous êtes jeunes tous deux, et vous vous tirerez d'affaire:

_Pauvreté n'est pas vice. Est assez riche qui ne doit rien._

Ayant jeté ces deux sentences coup sur coup, le chevalier se leva en s'appuyant sur les bras de son fauteuil; puis, s'aidant de sa canne, il passa à la cuisine et appela:

--Holà! Seconde!

La chambrière, qui était dans la cour, arriva.

--Il te faut faire déjeuner ces deux jeunes gens, tu entends?

--Bien, monsieur le Chevalier.

Et lui, se tournant vers moi, dit en manière d'explication:

--La pauvre Toinette est morte six mois avant ma soeur.

Il resta un moment pensif, et ajouta:

_--On trouve remède à tout, fors qu'à la mort._

Et là-dessus, il s'assit près du feu, tandis que la Seconde taillait la soupe.

Et lorsqu'elle fut trempée, tandis que nous mangions, le bon chevalier me parlait du temps passé, et prenait plaisir à rappeler ses souvenirs. Il m'entretint longuement du curé Bonal, et finit par conclure ainsi:

--C'était un homme et un prêtre, celui-là! Aussi les pharisiens l'ont-ils persécuté.

Puis, entre autres choses, il me demanda ce qu'étaient devenus les Nansac. Quand je lui eus dit que tous avaient disparu, hormis la plus jeune demoiselle qui était restée chez sa mère nourrice, il fit:

--Elle saura bien s'arranger:

_--Belle fille et vieille robe trouvent toujours qui les accroche._

Sur les deux heures, au moment de repartir, le chevalier me dit:

--Tu sais, Jacquou, si jamais tu étais dans une passe à avoir besoin d'aide, fais-le-moi savoir.

--Grand merci, monsieur le Chevalier, pour cette parole, et grand merci mille fois pour toutes vos bontés passées, desquelles je vous serai reconnaissant tant que j'aurai vie au corps. Ça n'est point probable que ça arrive, je suis trop petit pour ça, mais si, de mon côté, je pouvais vous être utile en quoi que ce soit, ce serait de bien bon coeur.

--Merci, mon Jacquou! ça n'est pas de refus:

_On a souvent besoin d'un plus petit que soi._

«Allons, adieu, mes droles!

--Bonsoir, monsieur le Chevalier, et bien de la santé nous vous désirons.

--Quel brave homme! me disait ma femme en nous en allant, et qu'il est plaisant avec ses ricantaines et ses proverbes!

--Et si tu avais connu sa soeur, donc! Celle-là, c'était une sainte. Pauvre demoiselle, qui m'a fait mes premières chemises quand je suis arrivé à Fanlac!... Je ne me consolerai jamais de n'avoir pas été à son enterrement!

Guère de temps après mon mariage, je compris que de travailler, par-ci par-là, à la journée, gagnant quelques sous, chômant souvent, et réduit à m'aider pour vivre de quelques petits ouvrages, c'était chose trop incertaine et ingrate, maintenant que j'étais en ménage, et que mieux vaudrait avoir un état, ou entreprendre un travail où ma petite capacité pourrait me servir plus profitablement que dans le métier de journalier. Comme je n'approuvais qu'à demi le proverbe que le chevalier disait parfois en riant:

_Qui croit sa femme et son curé Est en hasard d'être damné..._

J'en causai donc à notre Bertrille, qui fut bien de mon avis.

Là-dessus, ayant ouï dire que le neveu de Jean cherchait quelqu'un pour l'aider, j'allai le trouver et nous fîmes nos conventions: me voilà devenu charbonnier.

Lorsqu'on a la raison et qu'on a bonne envie d'apprendre quelque chose, ça va vite: aussi mon apprentissage ne fut pas long. Il faut dire aussi que l'état n'est pas de ceux pour lesquels il faut une grande habileté de main: c'est surtout l'expérience qui fait le bon charbonnier, jointe à un savoir-faire qu'on attrape assez facilement avec un peu d'idée.

Au reste, il ne faut pas croire que l'état soit aussi désagréable qu'il est noir; il ne faut pas se fier aux apparences. Ainsi beaucoup, sans doute, préféreraient le métier de boulanger comme plus propre que celui de charbonnier; quelle différence pourtant! Être enfermé dans un fournil où il fait une chaleur d'enfer, suer et geindre toute la nuit, courbé sur la maie; se griller la figure pour enfourner, et aller se coucher quand les autres se lèvent, en voilà-t-il pas un beau métier! Parlez-moi d'être charbonnier.

* * * * *

Pour moi, cet état me convenait bien, parce qu'on est seul dans les bois, et qu'on vit là tranquille, sans avoir affaire que rarement aux gens. Il y en a qui ont besoin de la société des autres, qui veulent se mêler à la foule, à qui il faut des voisinages, des nouvelles, des échanges de platusseries ou plats propos; moi pas, et il me paraît que c'est un malheur que de ne pas savoir vivre seul. Les hommes rassemblés valent moins qu'isolés. Il en est du moral comme du physique, les grandes réunions humaines sont malsaines pour l'esprit et le coeur, comme pour le corps. Les citadins ont beau se jacter de tel avantage, de ceci, de cela et du reste, les pauvres gens n'en crachent pas plus loin que nous. Aussi, quand j'ois vanter l'habitation des villes, il me semble qu'on me dévide les tripes sur un dévidoir en bois d'érable, arbre que nous appelons _azéraü_.

Or donc, pour en revenir, rien n'était plus plaisant pour moi que ce travail en plein air, sous le soleil, et la surveillance des fourneaux à la clarté des étoiles. Ça n'est pas un travail qui empêche de penser; au contraire, on en a tout le loisir, et les sujets ne manquent pas. Que de fois, la nuit, levant la tête et voyant briller sur le bleu sombre du ciel ces millions de soleils perdus dans des profondeurs immesurables, je me suis pris à rêver. Et que de fois j'ai admiré ces astres qui se meuvent dans l'infini, et, exacts comme une horloge bien réglée, viennent passer à tel point de l'espace où ils doivent passer! A force de les observer, j'ai fini par connaître l'heure à leur position, aussi bien qu'avec une montre. Je ne sais rien de plus beau que de voir l'étoile du soir monter lentement sur l'horizon. Bien souvent, seul, au milieu des bois, j'ai suivi son ascension superbe dans le firmament, en me disant que, peut-être, sur cet astre quelque charbonnier surveillant ses fourneaux dans une Forêt Barade quelconque contemplait la Terre, comme moi, terrien, sa planète.

On me dira peut-être: «Tout ça, c'est très joli avec le beau temps; mais quand il pleuvait?...»

Eh bien! quand il pleuvait, je me mettais à l'abri dans ma cabane; et puis j'avais une bonne peau de bique qui me gardait de la pluie. Un peu d'eau, ce n'est pas une affaire, et de temps en temps, je ne la déteste pas.

Reprenons. J'aimais aussi à observer ce qui se passait autour de moi, à connaître les moeurs et habitudes des bêtes et des oiseaux. J'épiais le hérisson chassant les serpents; l'écureuil à la recherche de la faîne, le renard glapissant sur une voie de lièvre; la belette et la fouine surprenant les couveuses dans le nid; les loups rôdeurs sortant de leur fort à l'heure où se lèvent les étoiles, et rentrant le matin après avoir mangé quelque chien resté dehors autour d'un village. Il m'est arrivé de passer de longs moments à épier le manège de quelque animal qui ne me voyait pas.

Une chose bien curieuse, c'est de voir les oiseaux faire leur nid. Leur adresse à tisser la mousse, la laine, l'herbe, le crin, est étonnante aussi bien que la rapidité avec laquelle ils ont achevé. Je connaissais tous les nids: celui de l'alouette qui fait le sien à terre dans l'empreinte d'un sabot de boeuf, et qui le cache si bien que souvent le moissonneur passe dessus sans le voir; celui du loriot, suspendu entre les deux branches d'une fourche; celui du roitelet bâti en forme de boule, avec un petit trou pour l'entrée; celui de la mésange, que nous appelons _sanzille_, où quinze à dix-huit petits sont pressés l'un contre l'autre dans un trou de châtaignier; celui de la tourterelle, qui est fait de quelques branchettes croisées sans plus. Rien qu'en voyant un oeuf, je pouvais dire sans me tromper de quel oiseau il était; cependant, il y en a beaucoup d'espèces dans nos pays.

J'aurais voulu savoir aussi le nom de cette grande quantité de plantes qui foisonnent chez nous; je dis: leur nom français, car de nom patois, la plupart n'en ont pas, à ma grande surprise. Mais si je ne savais pas le nom de toutes, je les connaissais, au moins beaucoup, par leur forme, le moment de leur floraison, et puis par leurs qualités utiles ou nuisibles, comme, par exemple: l'herbe aux blessures ou plantain; l'herbe aux chats, qui les met en folie; l'herbe aux cors; l'herbe du diable, pour les conjurations; l'herbe aux engelures; l'herbe à éternuer; l'herbe à guérir les fièvres; l'herbe aux fous; l'herbe qui guérit la gale; l'herbe aux gueux, ou clématite; l'herbe aux ivrognes:--ivraie en français ou _virajo_ en patois;--l'herbe aux ladres; l'herbe aux loups, qui est un poison; l'herbe à soigner les humeurs froides; l'herbe des sorciers, qui est la mandragore; l'herbe à lait, pour les mères nourrices qui en manquent; l'herbe de saint Fiacre, ou bouillon blanc; l'herbe à tuer les poux; l'herbe à chasser les puces; l'herbe pour les panaris; l'herbe de saint Roch, qu'on attache au joug, le jour de la bénédiction des bestiaux; l'herbe à la teigne, ou bardane; l'herbe aux verrues; enfin, pour en finir, les cinq herbes de la Saint-Jean, dont on fait ces croix clouées aux portes des étables; herbes qu'il ne faut pas oublier lorsqu'on veut réussir en quelque chose de conséquence.

Sans doute, on ne viendra pas me dire que ma vie dans les bois n'était pas plus libre, plus santeuse, et plus intelligente, cent fois, que celle des gens de ma condition dans les villes, où ils ont un fil à la patte, bien court, des maladies inconnues chez nous, et qui ne distinguent pas, tant seulement, le seigle de l'avoine. Mais quand même on me le dirait, je n'en croirais du tout rien.

On pense bien qu'étant toujours dehors et dans les bois, je n'avais garde d'oublier la chasse. Et, en effet, je l'aimais toujours de passion, et mon fusil était toujours dans la cabane, chargé, tout prêt. Seulement il ne faut pas croire que lorsqu'on est au travail, et qu'on a des fourneaux allumés, on puisse faire péter le bâton percé aussi souvent qu'on veut: ce n'est que toutes les fois qu'on peut.

Tout de même, j'avais quelquefois de bonnes aubaines, comme lorsque j'enlevai toute une nichée de louveteaux dans la forêt, du côté du Cros-de-Mortier. Ma femme les porta à Périgueux dans un panier, gros comme des petits chiens de trois semaines, et on lui donna la prime, qui nous servit bien pour faire un peu arranger notre baraque de maison et y faire ajouter une chambre.

Je tuai encore, depuis, quelques sangliers, à l'affût ou au passage, et puis trois autres loups, par le moyen que voici: à la saison, qui est l'hiver, j'appelais les loups en hurlant dans mon sabot, comme une louve en folie. Je l'imitais si bien qu'une nuit, de l'endroit où j'étais embusqué, je vis quatre beaux loups arriver, qui jetaient des hurlements de réponse, et bientôt commencèrent à tourner autour les uns des autres en grondant, le poil hérissé, jaloux, comme font les chiens. Je les accordai tous d'un coup de fusil qui en laissa un sur place.

Les curieux diront peut-être: «Tout à l'heure, vous parliez de votre femme; et que faisait-elle, tandis que vous étiez dans le bois à faire le charbon?»

Eh bien! moi, je n'étais pas de ces tâte-poules qui ne peuvent pas quitter les cotillons de leur femme. Certainement je l'aimais bien, mais il n'est pas besoin pour montrer son affection de se cajoler tout le temps: lorsqu'il le fallait donc, nous nous séparions sans grimaces. C'est bien vrai aussi, que je n'étais pas comme les _chabretaïres_ ou ménétriers qui ne trouvent de pire maison que la leur, accoutumés qu'ils sont à faire noce partout où ils vont; au contraire, je revenais toujours avec plaisir chez nous.

Mais dans les premiers temps, pendant que j'étais à mettre en charbon une coupe du côté du Lac-Viel, ma femme venait me trouver et restait avec moi deux ou trois jours, puis s'en retournait aux Ages voir si rien n'avait bougé, et revenait après, apportant du pain, ou ce qui faisait besoin. Dans la journée, elle m'aidait des fois à monter un fourneau, ou bien filait sa quenouille lorsqu'il était allumé. Et puis elle faisait la soupe et attisait le feu sous la marmite qui pendait entre trois piquets assemblés par la cime. Le soir venu, nous soupions aux clartés du brasier, et ensuite nous nous couchions dans la cabane sur des fougères et des peaux de brebis. Il me fallait me relever quelquefois, pour aller voir aux fourneaux, mais je laissais ma femme reposer tranquillement, gardée par le chien couché en travers de la porte: je ne puis me tenir de le redire, c'était là une jolie vie, libre, saine et forte.

* * * * *

Ainsi faisions-nous au commencement que nous fûmes mariés; mais lorsque, neuf mois plus tard, ma femme eut un drole, elle le portait avec elle, et après qu'il avait tété son aise, le couchait dans la cabane où il dormait tout son saoul. Tant qu'il n'y en eut qu'un, ça alla bien; mais lorsque le second survint, va te faire lanlaire! il lui fallut rester aux Ages, et tenir le dernier-né, tandis que l'autre commençait à marcher, pendu à son cotillon, et mon pauvre Jacquou fut obligé de rester seul au milieu des bois, et de cuire sa soupe lui-même. Et à mesure que le temps passait, tous les deux ans, deux ans et demi, à peu près, il y avait un autre drole à la maison, de manière que, pour ma femme, il ne fut plus question de la quitter, jusqu'à ce que l'aîné, ayant sept ou huit ans, gardait les plus petits.

Je ne travaillais, d'ailleurs, pas toujours dans les environs, ni même dans la Forêt Barade, quoique ce fût là mon renvers ou quartier. J'étais quelquefois au loin, dans la forêt de Vergt, ou dans celle du Masnègre, entre Valojoux et Tamniers: même jusqu'à la Bessède, près de Belvès, et dans la forêt de Born, j'ai entrepris de faire du charbon, principalement pour les forges. Ainsi, par force, nous avions pris, ma femme et moi, l'habitude d'être quelquefois séparés; mais ça n'empêchait pas que nous nous aimions tout autant comme auparavant. Si j'osais, je dirais même que ces petites absences retrempent l'affection, qui languit lorsqu'on ne se quitte jamais.

Notre position n'était guère changée depuis notre entrée en ménage. Dès longtemps déjà, le neveu de Jean avait vendu sa maison des Maurezies et son morceau de bien, et s'en était allé du côté de Salignac, en sorte que j'étais seul de charbonnier dans le pays. J'avais pris un garçon, le travail le requérant, mais ça ne veut pas dire pour ça que nous fussions riches, car il fallait du pain, et beaucoup, pour tous ces droles qui avaient grand appétit, et puis des habillements. Encore que jusqu'à l'âge de vingt ans ils aient marché tête et pieds nus, sauf que l'hiver ils mettaient des sabots, il leur fallait bien aussi en tous temps des culottes et une chemise, et, lorsqu'il faisait froid, une veste. C'est vrai que, à mesure qu'ils grandissaient, la vêture passait à celui qui venait après, comme âge, de sorte que, en arrivant au dernier, ce n'étaient plus que des loques rapiécées de partout, mais propres tout de même. Ce qui donnait le plus de mal à ma femme, c'était la toile pour faire des chemises et des draps: l'hiver elle veillait tard et filait tant qu'elle pouvait, mettant des prunes sèches dans sa bouche pour avoir de la salive. L'entretien des droles et leur nourriture, tout ça donc coûtait, sans compter que nous avions été obligés d'acheter bien des choses: un cabinet pour serrer les affaires, une maie, et un autre lit pour tous ces droles, où ils couchaient les uns en long, les autres en travers, en haut et aux pieds.

Le vieux brave curé de Fossemagne, lorsqu'on les lui présentait à baptiser les uns après les autres, à mesure qu'ils venaient au monde, disait en riant:

--Ah! ah! j'ai été jovent! j'ai eu bonne main!

Et pour le prix, c'était toujours le même: rien.

Mais aussi, à l'occasion, ma femme lui portait ou envoyait un lièvre, ou une couple de palombes à la saison du passage, ou un beau panier de champignons, oronges, bolets ou cèpes, ou quelque petit cadeau comme ça, pour lui marquer notre reconnaissance.

Quoique n'étant pas riches, nous étions tous gais et contents plus que si nous avions eu cent mille francs. Je ne pensais plus qu'à ma femme, à mes enfants et à mon ouvrage. Et en songeant au travail, c'était encore penser aux miens, puisque je travaillais pour les nourrir. Je n'avais pas oublié le passé pourtant, mais il n'était plus toujours devant mon esprit occupé des choses du présent.

Pourtant si quelque circonstance venait me le remembrer, il se réveillait vivace, et cela me reportait en arrière, aux temps malheureux de mon enfance et de ma jeunesse. En me souvenant de telle canaillerie du comte, je sentais encore la haine gronder en moi, comme un chien qu'on ne peut apaiser. Lorsque aussi je passais à des endroits où je m'étais rencontré avec la Galiote, je me rappelais la fièvre d'amour qui me brûlait alors, et j'avais quelque peine, rassis maintenant, dans la plénitude de mon affection pour ma femme, à comprendre ma folie d'autrefois. Elle avait quitté le pays vers le temps de la naissance de mon aîné, car son frère et ses soeurs, besogneux d'argent, avaient voulu vendre le domaine où elle demeurait. Où était-elle allée? avait-elle fini par mal tourner comme ses soeurs? Je ne l'ai jamais su; cela se peut, mais j'aime mieux croire que non, car elle valait mieux qu'elles.

Quant au comte, on dit dans le pays, à l'époque, qu'après avoir vécu quelque temps de charités, pour ainsi dire, piquant l'assiette dans les châteaux, ou chez dom Enjalbert, et traînant partout une misère honteuse, il s'était réfugié à Paris chez sa fille aînée, qui était une bonne tireuse de vinaigre, et finalement était mort à l'hôpital.

C'est bien comme disait le chevalier: