Part 24
Quand nous étions ainsi arrêtés quelques minutes, je connaissais que cette fille, farouche aux hommes jusqu'ici, commençait à penser à l'amour. Le sang de sa race parlait dans ses yeux, lorsqu'elle me dévisageait hardiment et me toisait des pieds à la tête, sans point de gêne, comme elle aurait admiré un beau cheval. Je comprenais bien ça, et j'en étais quelque peu mortifié; mais, comme, de mon côté, c'était la belle et crâne fille qui me tenait, je ne faisais pas trop de compte de ses manières.
Dans ces moments, en la regardant, il me prenait des envies sauvages de me jeter sur elle, et de l'emporter au fond des taillis épais comme fait un loup d'une brebis. Elle le voyait bien à mes yeux qui luisaient, à ma voix qui s'étranglait, à tout mon être qui frémissait; mais elle ne s'en émouvait pas autrement. Si la chose était arrivée, je ne sais pas trop comment ça se serait arrangé, car elle n'était pas de celles qui par faiblesse, ou par bonté de coeur, se laissent aller à celui qu'elles aiment. C'était une de ces rudes femelles qui se défendent des ongles et des dents, rétives à la maîtrise de l'homme encore qu'elles le désirent, et, jusque-là, veulent encore commander.
L'hiver se passa ainsi, dans ces tirassements entre la passion qui me tenait et ma volonté qui reprenait le dessus lorsque j'étais hors de la présence de la Galiote. Pendant la mauvaise saison, je n'avais pas d'ouvrage aux champs, mais seulement quelque peu de bois à couper, de manière qu'il me fallait, pour vivre, chasser et piéger. Autour de la forêt, dans les friches pierreuses, semées de genévriers, je tendais des trappelles pour les grives, et, dans les haies de ronces, de cornouillers et d'églantiers, des engins à prendre les merles. Dans les vignes entourées de murailles, où il y a force clapiers, je posais des setons pour les lapins. Je prenais des renards, puis des fouines et autres bêtes puantes dans les vieilles masures abandonnées, et des fois, au clair de lune, dans les cantons où il y avait des terriers de blaireaux, j'allais à l'affût, et j'attendais l'animal qui venait se dresser contre un pied de blé d'Espagne oublié au coin d'une terre, croyant y trouver l'épi. Lorsqu'il faisait trop mauvais temps, je me tenais à la maison, façonnant des pièges à taupes, des cages en bois, des manches de fouet avec des tiges de houx, des paniers, des fléaux et autres petites gazineries. Par tous ces moyens je ne manquais pas de pain, mais au reste, je mangeais plus de frottes et d'oignons que de poulets rôtis. Quoique restant souvent plusieurs jours sans parler à âme qui vive, je ne m'ennuyais point, ayant été accoutumé de bonne heure à être seul, et de nature n'aimant guère la compagnie. Et puis dans l'imbécillité d'esprit où j'étais pour lors, ayant la tête pleine de la Galiote, j'avais de quoi m'occuper. Quelquefois je jetais les yeux sur la cosse de bois où elle s'était assise et je croyais la voir encore allongeant vers le feu ses petits pieds et ses mains roses, où transparaissait le sang. D'autres fois, je levais la tête et je regardais vers la porte qui, me semblait-il, allait s'ouvrir pour la laisser entrer. Le poignard que je lui avais enlevé était fiché dans une planche au chevet de ma couche, et quelquefois je le maniais, essayant la pointe sur un de mes doigts, et le bleu sombre de la lame d'acier me rappelait la couleur de ses yeux.
* * * * *
Au sortir de l'hiver, un dimanche de mars, par un beau soleil, je fus saisi d'une terrible envie de la revoir. Il y avait tantôt deux mois que je ne l'avais pas rencontrée, car l'hiver avait été dur, la neige avait tenu longtemps, et il me semblait qu'il y avait dix ans. J'étais mû par un sentiment instinctif qui me portait de son côté, tout de même que l'eau coule sur la pente, que la flamme monte en l'air, que la plante se tourne vers le soleil. Je pris mon fusil, desseignant d'aller du côté du domaine où elle demeurait, avec l'espoir qu'en rôdant autour je l'apercevrais sans être vu. Mais lorsque je fus près de La Granval, soudain la pensée du défunt curé Bonal me revint et, avec elle, comme une bouffée de révolte, les souvenirs de ma jeunesse et la mémoire des miens morts de misère et de désespoir.
Je m'arrêtai coup sec, effrayé de cet anéantissement de ma volonté: «Misérable! me dis-je, lâche! vas-tu oublier la haine jurée à la race maudite des Nansac!...»
Et sur le coup de la colère, changeant de chemin, je m'en fus passer au bout de l'allée de châtaigniers où nous avions enterré le pauvre curé. La terre relevée s'était tassée, enfonçant le cercueil de bois blanc, en sorte que la tombe ne marquait plus guère. L'herbe poussait égale et drue dans l'allée abandonnée, recouvrant le tout. «Encore un hiver, pensai-je, et les pluies auront nivelé entièrement le terrain, et la trace de la fosse de ce brave homme disparaîtra entièrement. Son souvenir vivra encore parmi ceux qui l'ont connu, mais, ceux-là morts à leur tour, nul plus ne s'avisera de songer à lui; l'oubli profond couvrira de son ombre et la sépulture et le souvenir: ainsi vont les choses de ce monde.» Et des idées tristes me venant à l'esprit, je m'en fus lentement vers le Gour, et là, je restai longtemps, les yeux attachés sur cette nappe d'eau qui montait des profondeurs souterraines où dormait la pauvre Lina. Puis je fus pris par un désir grand de parler d'elle, et j'allai à Bars trouver la Bertrille.
On sortait de vêpres comme j'arrivais, et je me plantai contre l'ormeau pour l'attendre; mais j'eus beau épier, je ne la vis point. Tout le monde étant dehors, je me promenai un instant, espérant trouver quelqu'un de connaissance pour me renseigner, car je la croyais toujours à Puypautier. Dans la méchante auberge de l'endroit, on chantait fort, et en passant j'aperçus le fameux Guilhem de la Mathive, saoul comme la bourrique à Robespierre, ainsi qu'on dit, je ne sais pourquoi. Au bout des maisons, qui ne sont pas en quantité, au moment où je passais devant une petite bicoque, la Bertrille en sortit et, me voyant, vint à moi.
--Et comment ça va? lui dis-je.
--Hélas! mon pauvre Jacquou, j'ai eu bien des malheurs depuis que je ne t'ai vu!
--Et quels, ma Bertrille?
--Ma mère est tombée paralysée et ne bouge plus du lit, et puis mon pauvre Arnaud est mort là-bas en Afrique, six mois avant d'avoir son congé.
--Pauvre Bertrille, je te plains bien!
Et, là-dessus, nous nous entretînmes de nos malheurs à tous deux; moi lui parlant de son bon ami, elle me parlant de Lina.
Et, à ce propos, elle me dit que cette vieille gueuse de Mathive était tout à fait malheureuse avec ce mauvais sujet de Guilhem qui avait pris une jeune chambrière à la maison, mangé le bien à moitié, et par-dessus le marché la rouait de coups.
--Et tant mieux! fis-je, je ne serai content que lorsque je la verrai, le bissac sur l'échine, crever au bord de quelque chemin!... Mais ta mère,--repris-je,--n'y a-t-il point d'espoir qu'elle guérisse?
--Hélas! non: d'ailleurs tu peux bien la voir, dit-elle en rouvrant la porte.
Et j'entrai après elle.
Quelle misère! Dans un clédier à sécher les châtaignes où l'on avait fait une cheminée grossière comme celle d'une cabane des bois, les deux pauvres femmes étaient logées. Il n'y avait en fait de meubles qu'une table contre un mur, avec un banc et, de l'autre côté, le méchant lit où gisait la paralytique. A peine pouvait-on passer entre la table et le lit, tellement c'était petit.
--Voilà Jacquou qui te vient voir, mère! fit la Bertrille; tu sais bien, c'est lui qui était chez le curé Bonal, à La Granval.
La malade, qui n'avait plus de vivant que les yeux, baissa les paupières pour dire: «Oui, je sais.»
Lui ayant dit, en manière de consolation, qu'il ne fallait pas désespérer, que sans doute la chaleur venant la guérirait, elle fit aller ses yeux à droite et à gauche en signifiance qu'elle n'y croyait point.
Après quelques paroles de réconfort, je sortis avec la Bertrille.
Nous nous en allions doucement le long du chemin creux, entre les haies épaisses qui garnissaient les talus. J'avais une idée, mais je n'osais pas l'avouer à la pauvre drole, et je regardais machinalement les buissons noirs où restaient quelques prunelles bleuâtres flétries par l'hiver, et le chèvrefeuille qui, s'étalant sur les ronces et les viornes, laissait pendre des jets sur le chemin. De temps en temps, je cassais une brindille sans m'arrêter, et je la mâchonnais, toujours muet; mais enfin je me trouvai honteux de ma couardise, et, prenant courage, je dis:
--Pauvre Bertrille, excuse-moi... comment faites-vous pour vivre, toi ne pouvant aller en journée?
--Je file tant que je peux.
--Et tu gagnes quatre à cinq sous à ce métier; tu n'as pas pour vous entretenir le pain, surtout qu'il est cher, cette année!
Elle marchait la tête baissée et ne répondit pas.
Quelque chose me traversa le coeur, comme une aiguille.
--Et peut-être, repris-je, vous n'en avez pas, en ce moment?
Elle ne répondit toujours point.
Alors je lui attrapai la main:
--Regarde-moi, Bertrille.
Elle leva vers moi ses yeux pleins de larmes.
--J'ai trente sous dans ma poche; je t'en prie, prends-les... les voici...
Elle hésita une seconde, mais, quand elle vit mes yeux humides, elle prit les sous.
--Merci, mon Jacquou.
--Si les pauvres ne s'aident pas entre eux, qui les aidera? Je n'ai personne au monde, il me semble que tu es ma soeur.
Elle mit les sous dans la poche de son devantal, et nous revînmes vers le bourg.
--Écoute, Bertrille, lui dis-je devant sa porte, ne te fais pas de peine et ne te tue pas à veiller avec ta quenouille pour avoir du pain: moi, je suis là; dimanche je reviendrai.
--Oh! Jacquou, je ne veux point te mettre cette charge de deux femmes sur les bras.
--Je suis fort assez pour la porter, lui répondis-je, n'aie point de honte de ça: suppose que je sois ton frère, ajoutai-je en lui tenant la main.
Elle me regarda avec un tel élancement d'âme que l'étincelle jaillie de ses yeux me donna un petit frémissement d'émotion.
--Adieu, lui dis-je, et à dimanche!
Je m'en allai tout autre que je n'étais venu, content de moi, le coeur solide, prêt à tout. Le plaisir d'avoir rendu service à ces deux pauvres femmes, la résolution que j'avais prise de les assister dans leur malheur, tout cela me transportait. Il me semblait que désormais je n'étais plus un être inutile à tous; j'avais un but, une tâche à remplir que je m'étais donnée moi-même, et cette tâche avait quelque chose de sacré qui me relevait dans ma propre estime; tout cela me faisait du bien.
Pendant la semaine, je travaillai avec courage, sans perdre une journée, comme ça m'arrivait quelquefois lorsque je n'avais à penser qu'à moi, puis, le dimanche venu, je m'en fus à Bars. A la pensée de ce que j'allais faire, je sentais une satisfaction intérieure qui m'était inconnue auparavant, et je marchais allégrement, impatient d'apporter quelque soulagement à la misère de ces deux malheureuses créatures.
Je les trouvai toujours dans la même situation: la mère gisant sur son grabat; la fille, sa quenouille au flanc, filant toujours à s'user les doigts. Lorsque après être resté un instant avec elles je sortis, la Bertrille vint avec moi, et tout en marchant je lui donnai l'argent de ma semaine; là-dessus, la pauvre drole me dit:
--O Jacquou! il faut bien que ça soit toi pour que je le prenne! d'un autre je mourrais de honte.
--Mais de moi tu peux tout prendre comme de ton frère, je te l'ai dit: accepte donc ce peu, de grand coeur, comme je te le présente!
Alors, ayant pris l'argent, elle s'attrapa à mon bras et nous fîmes une centaine de pas dans le chemin sans parler.
Puis, revenus devant la porte, nous nous regardâmes un instant, contents l'un de l'autre, et je lui dis:
--A dimanche, ma Bertrille.
--A dimanche alors, mon Jacquou.
* * * * *
Cela dura près de trois mois ainsi. La joie d'être, moi, chétif, comme une petite providence pour la Bertrille et sa mère, et le sentiment de la responsabilité que j'avais prise de moi-même, me faisaient homme et tout autre. Toutes les folles pensées, toutes les ardentes convoitises, toutes les âpres révoltes de la chair qui m'agitaient naguère étaient matées par la satisfaction du devoir accompli. A peine si de loin en loin une circonstance extérieure venait me rappeler la Galiote, et lorsque ça arrivait, je pensais à elle sans trouble aucun. Je me sentais heureux d'être débarrassé de cette fièvre amoureuse qu'elle me donnait, et qui empiétait sur ma volonté.
«Au moins, me disais-je, si je dois aimer, que ce soit une fille de la terre périgordine, une pauvre paysanne comme moi, et non une fille de cette race exécrée des Nansac!»
Je rencontrais bien quelquefois la Galiote, quoique plus rarement qu'auparavant, mais je ne ressentais plus en sa présence ce bouillonnement de sang, cette rage de désirs sauvages qui m'affolaient jadis. Les filles, encore qu'elles n'aient pas eu affaire aux hommes, comme celle-ci, connaissent bien ces passions qu'elles excitent: aussi la Galiote s'étonnait de me voir maintenant tranquille et froid près d'elle. Lorsqu'un jour, voulant la chasser de ma pensée, je lui rendis son petit poignard, elle eut comme un mouvement de dépit. Peut-être était-elle piquée de ce changement, car certaines femmes des plus fières prennent, dit-on, parfois un secret plaisir à l'admiration naïve, au désir crûment exprimé d'un rustre.
A sa manière d'être, il me semblait qu'elle essayait de souffler sur ce brasier éteint, pour le raviver; mais c'était peine perdue. Même elle présente, j'avais la vision de ces deux femmes malheureuses là-bas, auxquelles j'étais nécessaire, et je m'étais trop entièrement dévoué à la Bertrille, pour désirer encore la Galiote. Au lieu de la fougue des sens qui me transportait ci-devant, je ne vivais plus que par le coeur; mais il n'avait pas un battement de plus en présence de cette superbe fille.
Ce n'est pas que j'aimasse la Bertrille comme j'avais aimé la Lina; je ne la désirais pas non plus comme j'avais désiré la Galiote; non! En ce moment, je l'aimais seulement comme un frère, ainsi que je le lui avais dit; je l'aimais parce qu'elle était pauvre ainsi que moi, parce qu'elle était malheureuse. Je lui étais obligé de m'avoir rappelé les leçons du curé Bonal, d'avoir réveillé en moi ce sentiment fraternel qui commande aux hommes de s'entraider dans l'infortune: près d'elle mon coeur était content, mais mes sens n'étaient pas émus.
Elle n'était point d'ailleurs comparable, comme femme, ni à l'une ni à l'autre. C'était une forte fille de la race terrienne de notre pays, mais sans point de ces beautés qui, sauf les exceptions semblables à Lina, veulent, pour se développer dans une suite de générations, l'oisiveté, l'abondance des choses de la vie et le milieu favorable. De taille moyenne, elle n'avait donc point de ces perfections de forme de la femme des temps antiques: ses hanches larges, sa poitrine robuste, ses bras forts, accusaient la fille d'un peuple sur lequel pèse le dur esclavage de la glèbe, qui depuis des siècles et des siècles, peine et ahane, vit misérablement, loge dans des tanières, et néanmoins puise dans notre sol pierreux et sain la force de suffire à sa tâche, le travail et la génération: on voyait qu'elle était faite pour le devoir, non pour le plaisir.
Sa figure n'était pas régulière, mais plaisait pourtant par un air de grande bonté, et par l'expression de ses yeux bruns qui reflétaient les sentiments de son coeur vaillant.
Telle qu'elle était, je sentais que tous les jours je m'attachais à elle davantage et je m'en réjouissais. Il me semblait bon maintenant de n'être plus seul sur la terre, d'avoir une créature que j'affectionnais et à laquelle je pouvais me confier.
Un dimanche, en arrivant, je trouvai la pauvre drole en larmes: sa mère était à l'agonie. Une vieille femme, venue par pitié, se tenait près du lit où gisait la mourante et disait son chapelet. Jamais je n'ai vu rien de plus triste. La figure n'était plus que des os recouverts d'une peau jaune, luisante, parcheminée; la bouche entrouverte montrait sur le devant deux dents longues et noirâtres, les seules; les yeux vitreux et éteints regardaient devant eux sans rien voir; de maigres mèches de cheveux blancs sortaient de dessous le mouchoir de tête en cotonnade; le nez aminci, racorni, laissait voir deux trous noirs, et sous la peau qui recouvrait cette tête desséchée, transparaissait l'image de la mort.
Je restai là jusqu'au soir, et puis je m'en fus en disant à la Bertrille que je reviendrais le lendemain.
Lorsque j'entrai le matin, sur le coup de huit heures, la vieille mère était morte, et la Bertrille, assise près du lit éclairé par une chandelle de résine, la veillait.
Elle se leva et vint à moi, les yeux rouges.
--Pauvre femme! lui dis-je, ses souffrances sont finies!
Puis, je pris le brin de buis qui trempait dans l'assiette de terre brune où était l'eau bénite, et j'en jetai quelques gouttes sur le corps.
En ce moment la voisine qui assistait la Bertrille rentra:
--Ma drole, le curé veut huit francs, et qu'on le paie à l'avance.
--Hélas! dit la pauvre fille, je n'avais qu'un écu de trois francs et je l'ai donné à Bonnetou pour la caisse!
--C'est un joli parpaillot, votre curé! mais ça ne m'étonne pas,--ajoutai-je, en me rappelant l'enterrement de ma pauvre mère, et sa dureté.
Et comme la Bertrille se désolait que sa mère fût enterrée sans prières, je lui dis:
--Ne te tourmente pas; je vais tâcher de trouver l'argent.
Et, repartant aussitôt, j'allai prendre une peau de blaireau et deux peaux de renard que j'avais aux Ages, et de là je fus à Thenon les vendre à un marchand qui me les achetait d'habitude. Sur les trois heures de l'après-midi j'étais à Bars, ayant assemblé les huit francs au moyen du prix des peaux et d'une avance que m'avait faite le marchand.
La voisine alla remettre l'argent au curé, qui lui dit alors que l'enterrement serait pour les cinq heures.
A cinq heures donc, avec trois autres hommes, nous portâmes la caisse à l'église sans peiner beaucoup, car la pauvre femme n'était guère lourde, et puis l'église était tout près.
Le curé attendait en surplis, son étole autour du cou, son bonnet carré sur la tête. Il eut bientôt dépêché les prières, et, un quart d'heure après, nous allions au cimetière; lui devant, avec le marguillier qui portait la croix et le seau d'eau bénite, et, derrière le corps, la Bertrille avec quelques femmes.
Après que tout fut parachevé, j'allai vers l'endroit où ma mère était enterrée. Que dirai-je? Ça n'y fait rien, n'est-ce pas, que par-dessus les six pieds de terre qui recouvrent les os d'une pauvre créature il y ait des fleurs ou des herbes sauvages; mais nous nous laissons facilement prendre par les yeux sans écouter la raison. Aussi, lorsque je vis ce coin plein de pierres des murs à moitié écrasés, envahi par les ronces, où foisonnaient les choux-d'âne, les mauves et des orties vigoureuses, je restai là un instant tout triste, regardant fixement ce lieu abandonné d'où toute trace de la sépulture de ma pauvre mère avait disparu. Et, en m'en allant, je passai près d'une tombe brisée par le temps, rongée par les pluies, le soleil et les gelées d'hiver, effritée, réduite en gravats, prête à disparaître, et je me dis combien c'était chose vaine que de chercher à perpétuer la mémoire des morts. La pierre dure plus longtemps qu'une croix de bois, mais le temps, qui détruit tout, la détruit aussi; et puis, que fait cela à celui qui est dessous? Ne faut-il pas enfin que le souvenir du défunt se perde dans cette mer immense et sans rives des millions de milliards d'êtres humains disparus depuis les premiers âges? Dès lors, l'abandon à la nature qui recouvre tout de son manteau vert vaut mieux que ces tombeaux où la vanité des héritiers se cache sous le prétexte d'honorer les défunts.
Les femmes accompagnèrent la Bertrille, et moi, ensuite, j'allai lui donner le bonsoir en lui promettant de revenir le dimanche suivant. Et, en effet, je revins ce dimanche-là, et tous les autres après. Il me tardait fort que la semaine fût finie pour me rendre à Bars, et il ne me semblait pas que je pusse aller ailleurs.
* * * * *
L'hiver vint, puis le beau temps. L'herbe poussait dru sur la fosse de la vieille mère, cachant la croix de feuillage que, le jour de l'enterrement, sa fille avait mise dessus. Moi, je me sentais toujours plus entraîné vers la Bertrille; j'étais heureux de la revoir, et il me faisait peine de la quitter. Des pensées d'avenir m'occupaient maintenant, et je me disais souvent que je voudrais l'avoir à femme, pour vivre nos jours l'un près de l'autre.
Un soir que nous nous promenions sur le chemin qui va vers Fonroget, je le lui dis.
--O Jacquou! me répondit-elle, pourquoi assembler nos misères?
--Pour les mieux supporter à deux, nous aimant bien.
--Si tu le veux, je le veux donc aussi.
Et en même temps, s'appuyant sur moi, elle leva la tête et me regarda.
Je connus lors dans ses yeux qu'elle pensait comme moi, et, l'entourant de mon bras, nous marchâmes longtemps en silence. Sur le souvenir de nos anciennes amours défuntes, avait germé une nouvelle affection sérieuse et honnête qui nous liait l'un à l'autre pour la vie, et, sentant cela, nous étions bien heureux.
--Étant si pauvres tous deux, nous faisons peut-être une folie, mon pauvre Jacquou! dit-elle après un moment.
--Ne crains point: je suis fort et vaillant assez et je travaillerai pour nous deux.
--Oui, mais les petits droles!...
--Sois tranquille, lui dis-je en la serrant contre moi.
--Il faudra attendre la fin de mon deuil, reprit-elle après une pause.
--Oui, ma Bertrille, maintenant que je suis sûr de toi, j'attendrai le temps voulu.
Et, me penchant vers elle, je lui donnai le baiser de fiançailles.
Puis, l'ayant ramenée jusque chez elle, je la quittai et m'en revins tout content aux Ages.
Il fut entendu entre nous, ensuite de cela, que nous nous marierions après la Noël, et, le temps étant venu, il fallut en parler au curé de Bars. Lui se disait, sans doute: «Puisque le bon ami de cette fille a trouvé huit francs pour faire enterrer la mère, il en trouvera bien dix pour se marier!» Et il eut le toupet de les demander à la Bertrille. Ah! ça n'était plus le brave curé Bonal, qui regardait l'argent comme rien. Cet autre n'aimait ses brebis que pour la laine; et il les tondait de près.
Lorsque la drole me dit ça, je pensai un peu en moi-même, et puis je lui dis:
--Tu vas voir! puisqu'il fait ainsi, nous allons l'attraper.
Et je m'en fus trouver le curé de Fossemagne, dans la paroisse duquel était la maison des Ages, et je lui expliquai mon affaire, disant, comme c'était vrai, que nous étions bien pauvres tous deux, et que je le priais de nous marier au meilleur compte.
Lui, qui était un vieux brave homme, se mit à rire en oyant cette requête et me répondit:
--Mon drole, je vous marierai au meilleur marché possible; ce sera gratis, pour l'amour de Dieu.
--Merci bien, monsieur le Curé, lui répondis-je en riant aussi, vous n'aurez pas affaire à des oublieux.
Comme bien on pense, notre noce ne fut pas une noce bien belle, et on ne se mit pas sur les portes pour la voir passer. Moi, je n'avais nul parent, à ma connaissance, sinon ce cousin de mon père qui demeurait vers Cendrieux, et dont je ne savais même pas le nom. La Bertrille était comme moi, à peu près, n'ayant que des parents éloignés, métayers autrefois du côté de Sainte-Orse, mais qui, depuis dix ans qu'elle les avait perdus de vue, avaient peut-être changé cinq ou six fois de métairie. Nous fûmes donc seuls chez le maire de Fossemagne et à l'église, et les premiers venus servirent de témoins.
Il y a des endroits, dans nos pays, où l'on présente le tourin, ou soupe à l'oignon, aux novis, sur la porte de l'église, lorsqu'ils sortent: mais nous autres, pauvres, sans amis, personne ne nous fit cette honnêteté.