Part 23
Il n'y avait que les quatre murs avec la tuilée en mauvais état. Le foyer était construit grossièrement de pierres frustes; pour toute ouverture il y avait une porte basse qui fermait au loquet; pour plancher, c'était la terre nue où l'herbe avait poussé par l'inhabitation. Le premier jour, je couchai sur de la fougère que j'amassai dans un coin; mais le lendemain, m'étant procuré des planches et des piquets, je fis une manière de lit comme une grande caisse, et je dressai une table dans le même genre. Deux tronces équarries, de chaque côté de l'âtre, me servirent de banc, et me voilà dans mes meubles, comme on dit. Après ça, il me fallut acheter une marmite, une seille de bois, une soupière et une cuiller.--Heureusement au moment de la mort de Jean, j'avais recouvré quelques sous qui me servirent bien.--L'endroit était fort sauvage, mais point déplaisant, du moins pour moi, car je crois qu'un monsieur de Périgueux ne s'y serait pas habitué aisément. Autour de la maison il y avait cinq ou six gros châtaigniers qui donnaient de l'ombre et sous lesquels venait une petite herbe courte et drue comme du velours, parmi laquelle poussaient par places des fougères et des touffes de cette fleur appelée bouton d'or, ou en patois: _paoutoloubo_, parce que les feuilles ressemblent à l'empreinte d'une patte de louve. Attenant la maison, il y avait un petit jardin aux murailles écrasées, plein d'herbes folles, de ronces, de buissons, d'églantiers, qui avaient étouffé un prunier sur lequel grimpait une clématite des haies, autrement appelée: «herbe aux gueux», parce que ces coureurs qui braillent piteusement les jours de foire à l'entrée des bourgs se servent des feuilles, ou du jus, pour se fabriquer ces plaies artificielles qu'ils étalent sous les yeux des passants.
Au-delà des châtaigniers, à quarante pas, c'étaient des bois taillis épais et vigoureux qui entouraient de tous côtés la maison, à laquelle on arrivait par un petit chemin perdu déjà, mangé par la bruyère, et qui s'arrêtait là. Une fontaine, dans le genre de celle de la tuilière, était à trois cents pas de là, au fond d'une petite combe pleine de joncs; l'eau n'en était pas bien bonne, mais il fallait s'en contenter. Les bonnes fontaines sont rares sur certains hauts plateaux du Périgord: aussi les belles sources abondantes, de tout temps depuis les druides, ont été l'objet d'une grande vénération dans nos pays. Il y en a beaucoup où, dans les premiers jours de l'automne, on se rend de loin, comme en pèlerinage, pour en boire les eaux salutaires. A quelques-unes, les femmes viennent déposer un oeuf sur la pierre, pour porter bonheur à la couvée; dans d'autres, les filles jettent une épingle pour trouver un mari; et, comme toutes veulent se marier, il y en a où l'on voit au fond de l'eau des milliers d'épingles. Dans certains cantons où il n'y a pas de fontaines, les puits sont révérés comme elles, et la fille de la maison, le jour de la Noël, laisse tomber un morceau de pain dedans pour que l'eau ne tarisse pas.
Ce qui me plaisait dans cette maison des Ages, c'est qu'elle était toute seule au milieu de la forêt, assez loin des villages, et qu'il n'y avait pas de danger d'avoir de dispute avec les voisins. Cet endroit désert allait bien avec mes idées tristes, et la vie solitaire qu'on y menait de force s'accordait bien avec mes goûts. Et puis j'aimais ma forêt, malgré sa mauvaise renommée. J'aimais ces immenses massifs de bois qui suivaient les mouvements du terrain, recouvrant le pays d'un manteau vert en été, et à l'automne se colorant de teintes variées selon les espèces: jaunes, vert pâle, rousses, feuille-morte, sur lesquelles piquait le rouge vif des cerisiers sauvages, et ressortait le vert sombre de quelques bouquets de pins épars. J'aimais aussi ces combes herbeuses fouillées par le groin des sangliers; ces plateaux pierreux, parsemés de bruyères roses, de genêts et d'ajoncs aux fleurs d'or; ces vastes étendues de hautes brandes où se flâtraient les bêtes chassées; ces petites clairières sur une butte, où, dans le sol ingrat, foisonnaient la lavande, le thym, l'immortelle, le serpolet, la marjolaine, dont le parfum me montait aux narines, lorsque j'y passais mon fusil sur l'épaule, un peu mal accoutré sans doute, mais libre et fier comme un sauvage que j'étais.
Pourtant, il me fallait bien en sortir lorsque j'allais travailler dans les environs, mais j'y revenais toujours avec plaisir. Le soir, la journée faite, après avoir soupé, je m'en retournais aux Ages, cheminant lentement dans les bois, suivi de mon chien. Je jouissais de me retrouver seul, débarrassé de la sujétion du mercenaire et des propos importuns, et je m'entretenais avec mes souvenirs.
* * * * *
En quittant les Maurezies, j'avais cru, je ne sais pourquoi, laisser derrière moi la pensée de cette Galiote qui me tourmentait, mais il n'en était rien. En fermant les yeux, il me semblait la voir encore dans la cour du château, les cheveux dénoués, les épaules nues, les narines frémissantes, me jeter un regard acéré. Et je croyais la tenir encore dans mes bras, me révélant à son insu, en se débattant, les beautés de son corps, furieuse de recevoir sur son front des gouttes de mon sang.
Ah! ce n'était plus le sentiment doux et profond qui m'attachait à Lina; ce n'était plus cette tendresse de coeur qui faisait que je ne voyais qu'elle au monde, mais un furieux appétit de la chair superbe de cette créature. Je ne l'aimais pas, je la haïssais plutôt, et cependant j'étais entraîné vers elle, je la voulais avec rage. Je me révoltais contre cette passion, je m'accusais de lâcheté pour mêler ainsi à la haine que j'avais vouée à cette race maudite des Nansac un désir qui l'affaiblissait. Mais, malgré tout, je ne réussissais pas à chasser de mon esprit cette vision qui le hantait.
Pourtant, quoique impuissant à repousser cette obsession humiliante, je me sentais encore maître de ma volonté, et ça me rassurait; mais bientôt j'eus une terrible secousse.
Un dimanche que je chassais dans la forêt, entre les Foucaudies et le Lac-Nègre, tandis que mon chien suivait la voie d'un lièvre, à la croisée de deux sentiers dans le taillis, je me rencontrai avec la Galiote. Elle marchait lestement, suivie de sa chienne, son fusil sur l'épaule, l'air crâne, la mine assurée. Elle avait des culottes de coutil, des guêtres de toile qui lui prenaient le mollet, une grande blouse plissée, en cotonnade rayée, à ceinture lâche, et un chapeau de feutre gris dans lequel elle avait piqué une plume de geai. La large courroie de la carnassière passant entre ses petits seins les faisait ressortir fermes et libres sous la légère étoffe. Je m'arrêtai coup sec en la voyant, comme suffoqué par une sensation brûlante, et lorsqu'elle passa, les joues rosées, l'oeil brillant, un brin de marjolaine entre ses lèvres rouges, je sentais mes tempes battre avec bruit.
Elle passa fière, en me jetant un coup d'oeil dédaigneux, et, moi, je restai là tout capot, sans trouver une parole, la regardant s'éloigner de son pas léger et cadencé.
Cette rencontre aggrava ma situation. J'étais comme un homme qui a une épine enfoncée au profond de la chair, et qui, à chaque mouvement, ressent un élancement douloureux. Tout me rappelait la Galiote: un geai criard s'envolant à mon approche me faisait penser à la plume de son chapeau; l'odeur de la marjolaine me rappelait le brin qu'elle avait à la bouche; dans les sentiers, sur la terre fraîche, je retrouvais l'empreinte de son petit pied; enfin, le silence et la solitude, tout me parlait d'elle, sans compter le sang bouillant de la jeunesse. Malgré ça, je résistais toujours, et j'avais même la force de ne pas aller chasser aux environs de l'Herm, pour ne pas la rencontrer de nouveau. Mais quand le diable s'en mêle, comme on dit, on est pris du côté où on ne se méfie pas.
Un mardi, à la vesprée, je revenais de Thenon où j'avais été vendre un lièvre et une couple de lapins, et je marchais vite, parce que le temps menaçait. L'air était lourd et étouffant; les genêts sauvages, chauffés par le soleil, exhalaient leur odeur âcre; des roulements de tonnerre se succédaient, après de longs éclairs qui déchiraient le ciel. Un vent brûlant poussait des nuages noirs, roussâtres, courbait les taillis et balançait en l'air les hauts baliveaux. Les oiseaux, effarés, rentraient de la picorée aux champs s'abriter sous bois. Les mouches plates se collaient sur ma figure, terribles comme des poux affamés, et autour de moi les taons tourbillonnaient enragés.
«Jamais plus je n'arrive assez tôt!» me disais-je en regardant le ciel.
Et, en effet, à deux cents toises des Ages, de grosses gouttes commencèrent à tomber, s'aplatissant dans la poussière du sentier d'où montait cette odeur fade que dégage la terre en temps d'orage. Et puis la pluie tomba serrée, drue, comme qui la verse à seaux, de manière que lorsque j'arrivai à la maison, j'étais tout trempé.
Ayant quitté ma blouse, je mis ma mauvaise veste, et je jetai sur les pierres du foyer une brassée de branches que je fis flamber vitement. Tandis que j'étais là à me sécher les jambes, mon chien, qui regardait le feu, se tourna et se mit à grogner, puis à japper. En même temps, la porte s'ouvre vivement et je vois la Galiote.
Ça me donna un coup dans l'estomac, mais elle ne fut pas moins surprise que moi; en me voyant, elle s'arrêta sur le seuil.
--Entrez! entrez sans crainte, lui dis-je en me levant, venez vous sécher.
Elle ferma la porte et s'avança vers le foyer.
--De crainte, je n'en ai point! dit-elle bravement.
--Et vous avez raison. Tenez, mettez-vous là, et tournez-vous vers le feu...
Et, en disant ceci, j'avais poussé une des tronces de bois qui servaient de siège au milieu, devant le foyer.
Elle posa son fusil dans le coin de la cheminée, ôta sa carnassière, la mit sur la table, et s'assit, tournant le dos à la flamme. Pendant ce temps, mon chien flairait sa chienne et lui faisait fête.
Ce n'est pas pour dire, mais, quoique je fisse le crâne, le coeur me battait fort en la voyant là. Sa blouse mouillée lui collait au corps, marquant ses belles formes, et bientôt elle commença à fumer, l'enveloppant d'une légère buée. Pour cacher mon trouble, je fus chercher une brassée de bois sec, que je jetai sur le feu. Puis il y eut un moment de silence, tandis que, dans la cabane obscure où il fumait comme dans un séchoir à châtaignes, se répandait la bonne odeur du genévrier qui brûlait.
--Vous ne venez pas souvent de ces côtés, lui dis-je pour rompre ce silence embarrassant.
--C'est la première fois; je me suis égarée en suivant un lièvre blessé.
--Il est heureux que je sois arrivé à temps de Thenon; vous auriez attrapé du mal à rester ainsi trempée.
--Oh!... fit-elle seulement, en haussant un peu les épaules.
J'aurais voulu me taire, mais je ne le pouvais pas.
--Votre chapeau dégoutte sur vous, partout, repris-je; vous ferez bien de le quitter pour le faire sécher.
Elle ôta son chapeau et chercha un endroit où le poser; mais il n'y avait ni landiers, ni rien.
--Donnez-le moi, je vais le tenir.
Et je le lui pris des mains, un peu malgré elle, avide de toucher un objet à son usage.
Lorsqu'elle fut décoiffée, ses lourds cheveux d'or massés sur la nuque brillèrent aux reflets de la flamme, éclairant la masure sombre. Elle regardait ce misérable mobilier, ce lit de planches, garni de fougères, avec une méchante couverte, cette table faite de quatre piquets plantés en terre, sous laquelle une marmite rouillée représentait toutes les affaires de cuisine.
--Alors, vous demeurez ici? dit-elle pour ne pas affecter de se taire.
--Eh! oui, et vous voyez qu'il n'y a rien de trop: je couche dans mon fourreau, comme l'épée du roi.
Elle hocha la tête, comme pour approuver.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendait, de quelque trou dans la tuilée, des gouttes de pluie tomber avec un bruit mat sur la terre battue, régulièrement, comme un balancier de pendule marquant les secondes. Du coin du feu où j'étais, je la regardais sans qu'elle me vît, admirant les frisons d'or qui se tordaient sur son cou et sa mignonne oreille rose, sans aucun pendant. Mais, se sentant sèche dans le dos, elle se tourna face au foyer, allongea vers le feu ses petits souliers ferrés, et tendit à la flamme ses mains humides, avec un léger frémissement de plaisir.
Alors je m'efforçai de la regarder sans en faire le semblant. Elle soulevait légèrement sa blouse qui collait sur sa poitrine et ses bras, et regardait ses guêtres qui fumaient. Ah! la belle créature, et quel charme sain et robuste se dégageait de ce jeune corps superbe que ne gâtaient pas les affiquets féminins! Des idées folles me passaient par la tête, en la voyant là, tout près de moi, à ma merci, pour ainsi dire. De son chapeau, que je tenais, montait la bonne odeur de sa chair: j'étais comme ivre, et je sentais ma raison s'en aller.
Alors je fis un effort sur moi-même, et je sortis pour échapper à la tentation, la laissant seule finir de se sécher à son aise. L'orage était passé; on n'entendait plus que quelques lointains roulements du tonnerre. Une bonne fraîcheur avait succédé à la chaleur étouffante de tout à l'heure. Autour de la maison, les feuilles luisantes des grands châtaigniers laissaient choir des gouttes qui faisaient trembler les fougères venues à l'ombre. Je m'éloignai un peu, marchant à pas lents dans le mauvais chemin semé de flaques d'eau. Dans les bois, tout semblait rajeuni; l'herbe était plus verte, les fleurs des genêts plus jaunes, celles des bruyères plus roses, cependant que les scabieuses sauvages, chargées d'eau, inclinaient leurs têtes sur leurs tiges grêles, et que les houx nains faisaient briller leurs feuilles rigides. Le soleil tombait derrière l'horizon, envoyant à travers les bois ces derniers rais qui faisaient briller les gouttelettes tremblotantes aux épillets de la folle avoine. Une senteur rustique et fraîche venait de la terre abreuvée où foisonnaient les plantes sauvages: thym, sauge, marjolaine, serpolet, et l'herbe jaune de Saint-Roch à la subtile odeur. Je me promenai un moment, la tête nue, aspirant avec avidité l'air pur et frais, et roulant dans ma tête des pensées contradictoires comme les sentiments qui m'agitaient. L'_Ave Maria_ sonnait au clocher de Fossemagne, et les vibrations sonores s'épandaient dans le crépuscule avec une mélancolique harmonie. Peu à peu je sentais descendre sur moi les impressions apaisantes de la chute du jour, et bientôt la fraîcheur qui m'enveloppait acheva de me calmer, et je revins à la maison.
Devant le foyer, qui brillait seul au fond de la masure, la Galiote était debout.
--Il est tard? demanda-t-elle.
--La nuit vient, lui répondis-je.
--Alors, je vais partir, fit-elle en prenant son fusil.
--Je vais vous mettre dans votre chemin: vous vous perdriez dans ces bois.
Et je sortis après elle.
Nous cheminions en silence, moi pensant à cette belle créature, non plus avec les ardentes convoitises de tout à l'heure, mais avec la résolution virile de me souvenir qu'il y avait entre nous des choses inoubliables; elle, songeant à je ne sais quoi. Après une demi-heure de marche, ayant trouvé la grande voie mal famée d'Angoulême à Sarlat, nous la suivîmes un moment, jusqu'au droit du village du Puy, après quoi, entrant dans les taillis, nous traversâmes la forêt de l'Herm. Nous passions par des sentiers étroits, à peine frayés souvent, tout à fait perdus quelquefois. Je marchais devant la Galiote, écartant une branche d'églantier, l'avertissant de la rencontre d'une flaque d'eau; et lorsqu'une cépée courbée par l'orage barrait le chemin, je la relevais pour la laisser passer. Au bout de trois quarts d'heure, le sentier débouchait du bois dans une lande d'où l'on voyait les vitres de la métairie où elle habitait, luire faiblement dans la nuit.
--Vous voici rendue, à cette heure.
--Merci, Jacques, me dit-elle d'une voix claire, en me regardant fixement; merci.
Je la contemplai un instant, l'enveloppant tout entière d'un regard ardent, et je fus au moment de lui répondre: «Je voudrais vous avoir sauvé la vie!», mais je me retins:
--Adieu, mademoiselle!
Et, tandis qu'elle s'éloignait, je rentrai dans le bois.
Pour m'en retourner, je m'en fus passer au _Jarry de las Fadas_, et, quand je fus en haut du tuquet, je m'assis au pied de l'arbre. La lune se levait rouge, sanglante, sur l'horizon, et montait lentement, sinistre dans le ciel noir. Je la regardai longtemps, fixement, en songeant à la Galiote, en me faisant des reproches de n'avoir pas été plus ferme. J'avais des remords d'avoir fait taire en sa présence la haine que j'avais pour elle et les siens. C'était bien malgré moi, car sa vue inattendue m'avait troublé au point de me faire tout oublier un moment. Puis, je me cherchais des excuses: que pouvais-je faire autre que ce que j'avais fait? Devais-je la repousser hors de ma cabane, avec ce temps à ne pas mettre un chien dehors, comme on dit? Non, ça ne se pouvait pas. Et, un peu tranquillisé par ces raisons, je me repaissais de son image que je croyais avoir encore devant mes paupières.
Certes, son dernier regard, en me quittant, n'était plus ce regard méchant, transperçant comme une épée, qu'elle m'avait jeté dans la cour du château, la nuit de l'incendie. La haine méprisante qui débordait alors de tout son être avait disparu. Je comprenais bien que ma manière d'être avec elle, ce soir, avait dû amener ce changement; mais il me semblait, en me rappelant ses paroles, son attitude, l'expression de sa physionomie, qu'il y avait quelque chose de plus que de la reconnaissance pour un service rendu. Dans ma folie, je me disais: «Cette fille fière et rebelle à l'amour, que les mauvais exemples de ses soeurs et les galanteries des jeunes fous qui fréquentaient à l'Herm n'ont pu gâter, a-t-elle été touchée par la passion ardente qui flambait visiblement en moi, encore que je m'efforçasse de la cacher?» Certes, en laissant de côté ma misérable situation, je pouvais n'en être pas trop étonné. A cette époque, j'étais un robuste et beau mâle, bien fait pour tourner la tête d'une de ces grandes dames dont j'avais ouï parler, qui prennent leurs amants dans une condition inférieure pour les mieux dominer. Mais, malgré la passion qui me poussait vers la Galiote, je me révoltais à la pensée de jouer ce rôle d'amant méprisé. A son orgueil de fille noble, j'opposais ma fierté d'homme, et, malgré la fougue de son impérieuse nature, je me sentais assez d'énergie pour la dompter et lui imposer la suprématie virile.
Comme j'étais dans ces pensées, agité, incertain des vrais sentiments de la Galiote, mon chien, qui était couché en rond à mes pieds, leva la tête et grogna sourdement. Je me couchai l'oreille à terre, et j'ouïs des pas d'homme venant vers moi. Aussitôt, prenant mon chien par la peau du cou, je l'entraînai derrière le gros chêne où je me cachai, mon fusil à la main, appuyé contre l'arbre. Quelque dix minutes après, trois hommes arrivaient en haut du tertre. Ils étaient habillés de vestes brunes et coiffés de grands chapeaux rabattus; leur mouchoir noué au-dessous des yeux les masquait, et ils avaient chacun en main un gros bâton, de ceux que nous appelons en patois des _billous_. Je les regardai passer, tenant la gueule de mon chien avec la main, de crainte qu'il ne jappât, mais il faisait très noir et, accoutrés comme ils étaient, je ne les connus pas. Par exemple, il n'était pas malaisé de voir que c'étaient des brigands qui revenaient de faire quelque mauvais coup ou y allaient; de ceux-là qui tueraient un mercier pour un peigne.
Je restai là une heure encore, puis je revins vers les Ages, pensant toujours à la Galiote, marchant doucement, comme celui qui n'est pas pressé de se coucher, parce qu'il sait qu'il ne dormira pas. J'étais à une portée de fusil de la maison, lorsque tout à coup, bien loin, dans la direction de la cafourche déserte de la route de Bordeaux à Brives et du grand chemin d'Angoulême à Sarlat, j'ouïs s'élever dans la nuit un grand cri d'appel: «Au secours!» étouffé soudain comme si l'homme avait été brusquement pris à la gorge ou assommé d'un seul coup. Les cheveux m'en levèrent sur la tête: «C'est quelque malheureux qu'on assassine», me dis-je, et aussitôt je me mis à courir de ce côté. Arrivé à la cafourche, tout essoufflé, suant, je ne vis rien. Je suivis la route jusqu'à la croix de l'Orme, criant: «Hô! hô!» pour avertir, s'il n'était pas trop tard, puis je remontai à l'opposé vers le Jarripigier, criant toujours de temps en temps, mais je ne vis ni n'entendis rien, de manière qu'après avoir cherché, viré pendant trois quarts d'heure environ, je m'en retournai aux Ages, où je me jetai sur la fougère pour essayer de dormir. Mais ce cri terrible, angoissé, joint à ce que j'avais l'esprit troublé par la passion, m'empêcha de fermer l'oeil. «Peut-être, me disais-je, est-ce quelque pauvre diable allant à une foire des environs que ces scélérats auront assommé et jeté ensuite dans le Gour.»
En ce temps-là, il y avait beaucoup de crimes impunis. Des marchands venus de loin, des porte-balle courant les foires avec leur argent dans une ceinture de cuir, disparaissaient sans qu'on y prît garde. Ce n'est que longtemps après, ne les voyant pas revenir, qu'on s'en inquiétait dans leur pays. De savoir alors au juste où, comment et à quelle époque ils avaient disparu, et surtout quels étaient les assassins, les parents au loin en étaient bien empêchés: autant chercher une aiguille dans un grenier à foin. C'était d'autant plus difficile que les brigands les faisaient disparaître pour toujours dans des endroits comme l'abîme du Gour, ou encore le trou de Pomeissac près du Bugue, où tant de personnes ont été jetées, après avoir été assassinées sur le grand chemin voisin, qu'on a été obligé de le faire boucher...
Mais laissons ces brigandages. Je restai quelque temps tout imbécile, tirassé entre une grande envie de revoir la Galiote, et ma conscience qui me le défendait. J'étais ennuyé et fatigué de ça et je me disais quelquefois qu'autant vaudrait pour moi être au fond d'un de ces abîmes d'où l'on ne remonte pas. «Ah! me disais-je, si j'étais couché pour toujours à côté des os de ma Lina, tout serait fini! Que puis-je attendre de l'existence, sinon la misère et le crève-coeur de mes regrets?» Car j'avais beau être entraîné vers cette fille du diable, l'appéter comme un fou, je n'en gardais pas moins le souvenir très pur et très cher de mes premières amours, que la force de ma passion présente pouvait bien obscurcir dans des moments de folie, mais non pas effacer.
Heureusement, ces heures de découragement étaient rares; j'en avais honte ensuite en me rappelant les leçons du curé Bonal, qui disait coutumièrement que l'homme devait porter sa peine en homme, et que la force était la moitié de la vertu.
Je ne cherchais pas à revoir celle qui m'avait comme ensorcelé, mais tout de même je la rencontrais parfois. Avec un peu de vanité, j'aurais pu croire que ces rencontres ne lui déplaisaient pas. Nous nous disions quelques paroles en passant, et des fois elle s'arrêtait pour parler plus longuement.
Je lui enseignais un lièvre gîté ou une compagnie de perdreaux, et ça lui faisait plaisir. Elle était bien revenue de ses méprisantes façons d'autrefois, et voyant qu'au demeurant je n'étais ni bête, ni tout à fait ignorant, elle commençait à soupçonner qu'un paysan pouvait être un homme. Pour être vrai, je crois que ma personne lui agréait. Comme je l'ai dit déjà, j'étais, en ce temps de ma jeunesse, grand, bien fait; j'avais les épaules larges, les yeux noirs, le cou robuste, les cheveux touffus, et une courte barbe noire frisée ombrait mes joues brunes, car d'aller donner deux sous au perruquier de Thenon toutes les semaines pour me faire raser, je n'en avais pas le moyen.