Part 21
--De même que les gens de Tursac ont brûlé Reignac, il nous faut brûler l'Herm. L'abolition totale de ce repaire de bandits achèvera de ruiner ce prétendu seigneur, qui s'en ira mendier de château en château une pitié méprisante qui sera son plus grand châtiment!...
«Croyez-m'en, mes amis! Je suis d'une race où l'on s'y connaît. Du temps de Henri IV, un de mes anciens, chef d'une troupe de croquants, brûlait les châteaux des nobles, tyrans du pauvre paysan, et c'est de celui-là que nous vient ce sobriquet de _Croquant_! Mon grand-père brûla Reignac, comme je viens de le dire; moi, j'ai commencé, il y a treize ans, en brûlant la forêt de l'Herm et, aujourd'hui, je vais faire flamber le château!
--C'est ça! c'est ça!
--Allons, empilez des fagots partout, dans la cuisine, dans les salles du bas; montez de la cave les barriques d'eau-de-vie, l'huile du bac, et nous allons voir un beau feu de joie!
Tandis que les gens couraient à l'ouvrage, la chambrière sortit du château et vint vers moi.
--Mademoiselle ne veut pas descendre.
--J'y vais, répondis-je, venez me montrer où elle est.
Arrivés en haut, je vis la jeune fille habillée, et assise dans un coin de la chambre.
--Il faut descendre, lui dis-je: nous allons brûler le château.
Elle me regarda durement, sans répondre.
--Si vous ne venez pas de bon gré, vous viendrez de force.
Et je m'avançai vers elle.
A ce moment, elle leva un petit poignard sur moi et essaya de me frapper; mais je lui attrapai le poignet à la volée et je la désarmai.
--Quoique vous me le donniez un peu par force, je le garde pour le moment! dis-je en mettant le poignard dans la poche de ma veste.
Et, en même temps, la saisissant à bras-le-corps, je l'emportai, nonobstant sa résistance.
Ce que c'est que l'homme! Malgré toute ma haine pour le comte de Nansac, haine qui rejaillissait sur les siens, en emportant cette belle créature à travers les salles et les corridors, j'étais ému. Le souffle de son haleine sur ma figure, et contre moi ce corps superbe se mouvant pour m'échapper, me faisaient passer dans le cerveau de ces folies brutales de soudards prenant une ville d'assaut. La vue du sang qui coulait de ma joue, tombant sur le front de la Galiote, achevait de me griser. Et puis nous étions seuls: la chambrière avait dégringolé les escaliers, épouvantée à la pensée du feu. Je m'arrêtai en traversant un corridor.
--Tenez-vous tranquille! lui dis-je rudement en plongeant mes yeux dans les siens et en la serrant plus fort, tandis qu'elle cherchait à me griffer.
Elle comprit, et ne bougea plus; un instant après, je la déposais sur ses pieds, près de son père.
Puis, tout étant prêt, je pris une lanterne à un homme; mais, au moment où j'allais vers la grande salle, une voix s'écria:
--Et le capelan?
Foutre! personne n'y avait songé.
--Allez donc le quérir, dis-je, et faites vite.
Un moment après, le gros dom Enjalbert arriva dans la cour, traîné par trois ou quatre hommes qui l'avaient découvert caché dans les galetas. Le malheureux criait comme un porc qu'on va saigner, ne s'interrompant que pour demander grâce d'une voix piteuse.
--Allons, tais-toi, braillard! ne vois-tu pas tous les autres sur pied?... Il n'y a plus personne? Alors, en avant!
Et, entrant dans le château, je défonçai à coups de hache deux barriques d'eau-de-vie qui se répandirent sur le plancher, puis j'y mis le feu, et je ressortis.
A travers les croisées, ouvertes pour aviver le feu, on voyait la flamme bleuâtre s'élever, frôlant les murs, enveloppant les meubles, grimpant aux rideaux, et enflammant les fagots entassés dans la grande salle. Un quart d'heure après, un énorme bûcher flambait jusqu'au plafond, et l'incendie attaquait les pièces voisines. Les baies s'illuminaient successivement à mesure que le feu gagnait, et, une heure après, tout l'intérieur n'était plus qu'une immense fournaise, vomissant par les ouvertures des torrents de flammes qui, comme des langues ardentes, léchaient les murs extérieurs. Puis le feu s'élançant à l'escalade gagna les hauts étages, et bientôt les vieilles charpentes de châtaignier, chauffées à force, prirent feu comme des allumettes de chènevottes. Alors les ardoises commencèrent à pleuvoir dans la cour, surchauffées par les lambris qui brûlaient: il fallut se reculer. Enfin, la couverture s'étant effondrée avec fracas, les flammes montèrent dans les airs par les travées, jetant au loin sur les coteaux des reflets rougeâtres, tandis qu'à Rouffignac et à Saint-Geyrac le tocsin sonnait à coups précipités.
--Oui! oui! sonnez! sonnez!
Lorsque les gens réveillés par les cloches voyaient que c'était le château de l'Herm qui brûlait, ils ne se dérangeaient pas, disant: «Ça n'est pas un grand malheur!» Et, s'il en venait quelques-uns, c'était par curiosité.
Quoique ces vieux bois flambassent à plaisir, les poutres et les chevrons, très forts, résistèrent longtemps; mais pourtant, sur le matin, la charpente s'affaissa, entraînant les restes des poutres des étages inférieurs et faisant jaillir vers le ciel des milliasses d'étincelles. Alors il ne resta plus entre les murs calcinés que des débris de bois noircis brûlant sur un grand amas de braise.
A ce moment, j'entendis deux hommes se chamailler derrière moi, et, me retournant, je vis qu'ils se disputaient un fusil double, enlevé à ceux du château.
--Ce n'est pas la peine de débattre entre vous de la chape à l'évêque, mes amis. Vous savez ce qui est convenu: nul n'emportera un bouton.
Et, prenant le fusil, j'allai le lancer dans le feu par une croisée, et je revins.
--Maintenant que justice est faite, qu'on laisse aller tout ce monde! dis-je en montrant le comte et les siens, blêmes et frissonnants sous l'air frais du matin, malgré le brasier ardent d'où montaient quelques nuages de fumée bleuâtre.
Lorsque, une fois déliés, ils se furent éloignés, se dirigeant vers leur plus proche métairie, j'ajoutai:
--Et vous autres tous, gardez la recordance que moi seul ai mis le feu au château, rejetez sur moi ce qui s'est passé, je prends tout sur mon compte.
Là-dessus, comme je pensais bien que je ne tarderais pas à recevoir la visite des gendarmes, je m'en fus tout droit à Thenon, avec deux autres blessés, pour nous faire tirer les balles de la chair.
Le lendemain, à la pointe du jour, on heurta fortement à la porte. Jean se leva et revint disant:
--Les gendarmes sont là.
--Dites-leur que j'y vais.
Et, m'étant habillé, je lui donnai le poignard de la demoiselle Galiote:
--Gardez-moi cet outil, Jean, et au revoir!
* * * * *
Les gendarmes, m'ayant enchaîné les mains, me mirent entre eux, et s'en furent vers Prisse, puis à l'Herm, faisant se musser les petits droles épeurés. Après qu'ils eurent rassemblé tout le monde dans l'enceinte du château, devant les ruines fumant encore, le juge de paix et le maire commencèrent des interrogats à n'en plus finir. Mais ça n'était pas chose facile: il fallait arracher les réponses aux gens, comme avec un tire-bouchon; et encore, ça ne les avançait guère, car ces réponses ne disaient pas grand-chose. Pour moi, j'avouai hautement que j'étais le seul coupable, que j'avais tout fait; mais ils disaient que ça n'était pas possible, pour ce qui était de la prise du château. Enfin, sur les renseignements du maire et les dénonciations du comte, d'après les ordres du juge les gendarmes ramassèrent au petit bonheur cinq ou six paysans, de ceux réputés mauvaises têtes, méchants sujets, et, nous ayant enchaînés deux par deux, nous emmenèrent à Montignac. Le matin, on nous tira de bonne heure d'un endroit puant où nous avions couché sur la paille, pour nous conduire à Sarlat.
Au juge d'instruction qui nous interrogea, je répondis, comme au juge de paix, que c'était moi qui avais tout fait, allumé le feu, et le reste: les autres, comme il était convenu, me mirent tout sur le dos. Cependant, comme ça n'était pas possible, le juge s'entêta à nous faire avouer; mais il avait affaire à de plus têtus que lui. Alors il nous laissa tranquilles quelques jours, et une grande enquête commença. Tous ceux des villages d'autour de l'Herm furent mandés à la mairie de Rouffignac, où siégeaient le procureur, le juge d'instruction et un greffier, assistés des estafiers de la justice. Mais ils ne salirent guère leur papier à écrire les réponses: personne ne savait rien; tous étaient venus oyant le tocsin, ou voyant le feu; quant à ce qui s'était passé avant, personne n'avait rien vu. Cependant, comme ces messieurs ne voulaient pas rentrer bredouilles, on tria encore dans tout ce monde trois hommes qui vinrent nous rejoindre à la prison de Sarlat.
Nous n'étions pas trop mal dans cette prison. Le geôlier, seul pour tous les prisonniers, se faisait aider par sa fille à nous apporter la soupe. Cette fille était une grande pâle, qui avait l'air d'être poitrinaire. Elle s'intéressait fort à nous; à moi surtout, qu'elle prenait, je crois, pour un chef de bandits célèbre. De temps en temps, elle m'apportait des compresses pour mettre sur mon épaule qui me cuisait fort, et sous prétexte de voir si nous ne cherchions pas à nous sauver, elle venait dix fois le jour à une fenêtre grillée qui donnait sur la petite cour, entourée de hauts bâtiments, où nous sortions, et me faisait part de ce qui se disait en ville sur notre compte. Sur sa demande, je lui racontai mon histoire qui l'intéressa tellement qu'un soir elle me proposa de me faire sauver.
--Pauvre petite, lui dis-je, je vous suis bien obligé de ça et je n'oublierai jamais votre bon coeur; mais vous pensez bien que je me ferais couper le cou plutôt que d'abandonner ceux qui m'ont suivi; et puis votre père en pâtirait fort, vous entendez bien?
On nous garda plus d'un mois et demi à Sarlat. Dans les commencements, le juge nous faisait venir pour nous interroger quasi tous les matins, moi principalement. Le mâtin savait son métier, et il me posait quelquefois des questions à double tranchant comme un couteau de tripière, d'où j'avais quelque peine à me démêler. Lorsque ça m'arrivait, je faisais le niais, celui qui ne comprend pas, pour me donner le temps de réfléchir. Les autres, eux, ne savaient rien, n'avaient rien vu, rien entendu, sinon les cloches sonnant au feu, qui les avaient fait accourir à l'Herm. Enfin, voyant qu'il ne tirait pas grand-chose de nous, le juge finit par nous laisser tranquilles et grabela son affaire tout seul.
Quoique nous ne fussions pas trop mal là, je m'y ennuyais fort, car, comme le disait le chevalier, «il n'y a pas de belle prison, ni de laides amours», et de plus il me tardait d'être jugé. Aussi fus-je content lorsqu'un matin le geôlier nous réveilla de bonne heure.
--Vous partez pour Périgueux, dit-il.
Quand nous fûmes prêts, il nous donna à chacun un morceau de pain; puis les gendarmes vinrent qui nous attachèrent deux à deux.
Au moment où nous partions, la fille du geôlier accourut, et me dit:
--Que Dieu vous garde! je vais faire brûler un cierge pour vous autres.
Et, en disant ça, elle me regardait, les yeux mouillés, et de telle façon que je connus que c'était pour moi qu'elle parlait ainsi sous le couvert de tous.
Ça me toucha au coeur:
--Grand merci! lui répondis-je, grand merci de votre bonté!
En ce temps-là, on ne portait pas comme aujourd'hui les prisonniers en voiture, ni en chemin de fer, pour la bonne raison qu'il n'y avait pas de chemins de fer, ni guère de voitures, et de celles-ci, les quelques-unes qu'il y avait, les pauvres diables n'y montaient pas.
On avait tellement parlé de notre affaire au pays sarladais, dans les marchés, les foires, et, le dimanche, devant la porte des églises, que tout au long de la route les gens nous voyant passer disaient: «Ce sont les incendiaires de l'Herm»; et ils nous apportaient à boire, ce qui n'était pas de refus, car la chaleur était grande.
Il nous fallut trois jours pour faire la route, mais il faut dire que nous ne marchions pas vite, plusieurs ayant aux pieds les lourds sabots avec lesquels ils avaient été pris. Notre premier gîte d'étape fut à Montignac, où l'on nous enferma dans la prison puante que nous connaissions déjà. Comme nous y arrivions, un grand vieux qui était là avec quelques autres nous cria:
--Bon courage, citoyens!
--Merci! lui répondis-je, merci bien! Nous n'en manquerons pas!
Plus tard, je sus que ce vieux était le Cassius dont M. de Galibert nous avait parlé une fois. Brave homme, il l'était, car, ne pouvant faire autre chose, il trouva moyen de nous faire passer un cornet de tabac à priser pour ceux qui en usaient.
Le second jour, nous ne fîmes que deux grandes lieues de pays, jusqu'à Thenon; mais la troisième journée fut dure, surtout pour ceux qui traînaient leurs sabots, car l'étape est longue, de sorte que nous arrivâmes tard à Périgueux, où l'on nous boucla incontinent à la prison, qui était en ce temps dans l'ancien couvent des Augustins, sur les allées de Tourny.
Le lendemain, le président des assises vint m'interroger et me demanda si j'avais un avocat.
--Oui, monsieur, lui répondis-je, c'est M. Vidal-Fongrave.
--Ah! M. Vidal-Fongrave?
--Oui, monsieur, il nous défend tous.
Et alors je compris à son étonnement que notre affaire ne lui paraissait pas bonne, car M. Fongrave, l'«Honnête-Homme», comme on l'appelait, avait la réputation de ne pas se charger d'affaires injustes.
Je lui avais écrit de Sarlat pour le prier de nous défendre, et je lui avais raconté tout au long ce qui s'était passé. Après que nous fûmes arrivés à Périgueux, il venait souvent à la prison et nous voyait tous, moi principalement, afin de bien connaître l'affaire. Je me souviens qu'un jour, après que je lui eus exposé mon plan et raconté comment je m'y étais pris pour forcer le château, il me dit en me tutoyant, comme m'ayant vu tout petit:
--Tu aurais dû te faire soldat! tu as la bosse du métier.
--Ma foi, monsieur Fongrave, j'ai tiré un bon numéro et je n'ai point eu envie de m'enrôler; j'aime trop ma liberté.
Ensuite, en causant de notre défense, il me dit qu'un grand nombre de gens de l'Herm et des villages voisins étaient cités comme témoins à décharge, et qu'il espérait que les dépositions de toutes ces victimes du comte pèseraient sur la décision des jurés.
* * * * *
Le jour qu'on commença notre procès, c'était le 29 juillet 1830. Il y avait grande rumeur dans le palais, et les avocats et tous les curieux conféraient des nouvelles de Paris qui annonçaient la révolution. Les témoins appelés par le procureur étaient le comte, ses filles, et tous ceux du château: personne autre n'avait rien vu. Dans une affaire où beaucoup de gens sont mêlés, c'est rare qu'il n'y ait pas quelque gredin acheté à bons deniers pour trahir les autres; mais ici rien de pareil, nul ne broncha. Le Nansac me chargea fort, ainsi que dom Enjalbert qui raconta tant de choses, qu'on eût cru que lui seul savait tout ce qui s'était passé. Il m'impatienta tellement que je finis par lui dire:
--Et comment avez-vous pu voir tout ça, étant caché derrière un coffre dans le grenier?
Tout le monde s'esclaffa de rire, ce qui lui coupa totalement la parole.
Les trois demoiselles aînées ajoutèrent aussi quelque peu à la vérité, d'où je connus que ceux qui avaient eu le plus de peur étaient ceux qui me chargeaient le plus.
Car la plus jeune, elle, ne témoigna rien que la vérité. Comme le président, pour guirlander mon affaire, avait donné à entendre que, lorsque j'avais été la chercher, j'avais essayé de la violenter, elle dit nettement qu'il n'en était rien; que j'étais le chef de cette bande de brigands qui avait attaqué le château; que moi seul y avais mis le feu; qu'elle regrettait fort de n'avoir fait que me blesser de son coup de fusil, mais qu'autrement elle n'avait rien à me reprocher.
--Pourtant, mademoiselle, répliqua le président, l'accusé Ferral avait des égratignures au visage, et vous-même aviez du sang sur la figure.
--J'ai pu lui donner quelques coups d'ongles en me débattant, lorsqu'il m'emportait hors du château; quant au sang que j'avais au front, c'était celui de sa blessure à la joue qui coulait sur moi.
--Voyons, mademoiselle, peut-être éprouvez-vous quelque confusion, bien naturelle, à confesser cette tentative; mais rassurez-vous, votre réputation n'en peut souffrir à aucun degré: dites-nous bien toute la vérité.
--Je l'ai dite tout entière, monsieur; je hais l'accusé, mais je n'ai pas de griefs personnels contre lui. Je dois même ajouter que sans lui mon père aurait été certainement assommé par la foule furieuse.
--C'est bien, allez vous asseoir, fit sèchement le président.
Et puis commença le long défilé des témoins à décharge. A mesure que tous ces pauvres gens, victimes des violences cruelles et des odieuses vexations du comte, faisaient le récit naïf de leurs misères, on voyait le nez du procureur s'allonger dans ses papiers où il se donnait le semblant de chercher quelque chose, tandis que le président tapait de petits coups impatients sur son bureau avec un couteau à papier. Quant aux jurés, il était visible que cette audition leur produisait une bonne impression.
La comparution du chevalier de Galibert eut un grand succès, de curiosité d'abord, car en ville on avait oublié ces anciens costumes de nobles de l'ancien régime, tels que le sien, et ensuite son témoignage me fut tellement favorable que le public, qui s'intéressait à nous, faisait entendre des murmures d'approbation.
Lorsqu'il eut achevé, M. Vidal-Fongrave se leva:
--Monsieur le président, je voudrais demander à M. le chevalier de Galibert de nous faire connaître son opinion sur M. le comte de Nansac.
--La question me paraît inutile...
Mais déjà le chevalier répondait vivement:
--Je n'éprouve aucun embarras à m'expliquer sur ce point. Un vieux proverbe dit:
_On fait carême prenant avec sa femme, Pâques avec son curé._
J'y ajoute: «Et le sabbat avec le comte de Nansac.»
_Qui le suit, mal s'ensuit._
Quoique ce fût un peu tiré par les cheveux, il y eut là-dessus des rires et une grande rumeur dans l'auditoire nonobstant les vives admonestations du président. Puis, comme il était heure tarde, l'affaire fut remise au lendemain, pour le réquisitoire du procureur et la plaidoirie de Me Fongrave qui nous défendait tous.
Le lendemain on savait qu'à Paris le peuple avait battu les Suisses, la garde royale, et que Charles X était en fuite. Ces nouvelles estomaquèrent quelque peu les gens de la justice qui attendaient autre chose; mais pourtant ça n'empêcha pas le procureur de demander ma tête avec âpreté. Ce n'était point l'homme juste qui s'élève au-dessus des hommes et des choses, qui pèse les circonstances, scrute les motifs, tient compte des événements et requiert le châtiment qui, dans sa conscience, lui paraît équitable: non, son métier était de me faire guillotiner, et il faisait tout son possible pour y arriver. Il assura que j'avais le crime dans le sang, témoin cet ancien à moi, pendu autrefois pour révolte et incendie, à qui je devais le sobriquet injurieux de _Croquant_. De celui-là, il passa à mon grand-père emprisonné à la veille de la Révolution pour avoir brûlé le château de Reignac; puis vint à mon père, le meurtrier de Laborie, mort au bagne, et enfin, arrivant à moi, il dit que j'avais dépassé mes ancêtres en précoce perversité, puisque, avant d'incendier l'Herm, à l'âge de huit ans j'avais brûlé la forêt du comte. Ensuite, après avoir longuement assuré que la haine des riches était le seul mobile de mon crime, il passa aux autres accusés. Pour ceux-là, il ne refusait pas les circonstances atténuantes, il se contentait des galères à perpétuité. Mais pour moi, qui avais conçu, comploté et exécuté le crime, comme cela résultait de mes propres aveux, il fallait que ma tête tombât; et en même temps, d'un geste de sa main sèche, il semblait me la couper lui-même.
Moi, j'écoutais tout ça distraitement, sans beaucoup m'en émouvoir; ma pensée était ailleurs. Je revoyais mon pauvre père assis sur ce même banc où j'étais, et ma mère mourant sur un grabat dans toutes les affres du désespoir; je songeais à ma chère Lina gisant au fond de l'abîme du Gour, et, me laissant aller à toutes ces tristes pensées, je me disais que maintenant, ayant vengé ceux que j'aimais, ma tâche faite, la mort n'avait rien d'effrayant...
--Maître Fongrave, vous avez la parole, dit le président.
Et alors notre avocat se dressa en pieds, posa son bonnet devant lui, et commença ainsi d'une voix grave et profonde son plaidoyer, reproduit en entier le lendemain par le journal l'_Echo de Vésone_:
«Messieurs les jurés,
»Il me semble entrevoir à travers les siècles quelques traces de la justice inconsciente des choses. Ce n'est pas, certes, cette justice haute et sereine à laquelle aspire l'humanité, mais une sorte de talion vengeur qui fait que l'oppression engendre la haine, que la tyrannie suscite la révolte, que la violence appelle la violence, et l'injustice la violation des lois de la justice.
»L'affaire qui vous est soumise n'est qu'un épisode de cette longue suite de soulèvements de paysans, amenés par des vexations cruelles, une insolence sans bornes et par la plus brutale oppression.
»Tous les coupables ne sont pas là sur ce banc derrière moi, messieurs! Il y manque celui dont les agissements criminels ont amené les événements dont les accusés ont à répondre; il y manque ce prétendu gentilhomme, ce petit-fils orgueilleux d'un vilain qui ramassa des monceaux d'or impur dans le ruisseau de la rue Quincampoix...
--Maître Fongrave, interrompit le président, ces appréciations rétrospectives sont inutiles; vous n'avez pas à rechercher les origines de la fortune d'une honorable famille; tenez-vous-en aux faits de la cause: la propriété doit être respectée...
--Monsieur le président, je souscris pleinement à cette maxime... Je respecte donc la fortune acquise par un labeur honnête et persévérant, et je respecte aussi la propriété qui est le fruit visible du travail. Mais lorsqu'une fortune est édifiée sur la ruine publique, lorsque la propriété provient d'une vaste escroquerie, j'ai le droit comme homme et comme avocat de les flétrir et de les mépriser!
«Je disais, messieurs les jurés, que le plus coupable était cet anobli qui apparaît en ce siècle comme un monstrueux anachronisme.»
Et alors, reprenant les dépositions des témoins à décharge, M. Fongrave fit le tableau effrayant des misères, des vexations, des cruautés subies par les paysans voisins du comte. Il le peignit tel qu'il était, orgueilleux, dur et méchant, foulant sans pitié les pauvres gens, les écrasant sous une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisant le mal uniquement pour le plaisir de le faire et le faisant impunément grâce à la coupable faiblesse des autorités:
--Voilà, s'écria-t-il, où nous en sommes quarante ans après la proclamation des droits de l'homme! Et maintenant, messieurs, ne pourrait-on s'étonner que les voisins du comte de Nansac aient poussé la patience jusqu'à la longanimité? qu'ils n'aient pas su dire plus tôt: «Non!»
Puis, passant à moi en particulier, il fit l'histoire de ma vie misérable dès ma première enfance, et raconta tous mes malheurs causés par la méchanceté barbare du comte. Lorsqu'il montra mon père miné par la fièvre, expirant sur le lit de camp du bagne; qu'il fit voir ma mère, la vaillante femme, mourant affolée par les angoisses du désespoir, je mis un instant ma tête dans mes mains et j'essuyai mes yeux humides.