Part 20
Et alors, monté sur une de ces grosses pierres, je refis amplement mes premiers prêches des villages, et je montrai très clairement la triste situation où nous étions. Tandis que je parlais, récapitulant longuement les griefs de tout le pays contre le comte de Nansac, mes paroles ravivaient les blessures de tous ces pauvres gens, et je voyais dans l'ombre reluire leurs yeux. C'était une chose curieuse que ces paysans assemblés la nuit dans cet endroit sauvage. Ils étaient vêtus misérablement, tous, de vestes en droguet, blanchies par l'usure, de vieilles blouses décolorées, salies par le travail, de culottes de grosse toile ou d'étoffe burelle, pétassées de morceaux disparates. Quelques vieux, comme Jean, avaient de mauvaises limousines effilochées par le bas, et d'autres pauvres diables de loqueteux étaient à demi couverts de haillons n'ayant plus ni forme ni couleur. La plupart étaient coiffés de bonnets de coton, bleus, blancs, avec un petit floquet, sales, troués souvent, qui laissaient échapper d'épaisses mèches de cheveux. D'autres avaient de grands chapeaux périgordins ronds aux bords flasques, déformés par le temps et roussis par le soleil et les pluies. Point de souliers, tous pieds nus dans leurs sabots garnis de paille ou de foin. Les femmes abritaient leurs brassières d'indienne et leurs cotillons de droguet sous de mauvaises capuces de bure, ou se couvraient les épaules d'un de ces fichus grossiers qu'on appelait en patois des _coullets_.
C'était bien là, la représentation du pauvre paysan périgordin d'autrefois, tenu soigneusement dans l'ignorance, mal nourri, mal vêtu, toujours suant, toujours ahanant, comptant pour rien, et méprisé par la gent riche.
Quand j'eus fini mon oraison, je demandai:
--Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos mains, il ne faut que vouloir. Êtes-vous bien décidés à vous venger du brigand de Nansac? à jeter bas sa malfaisante puissance? à vous débarrasser pour toujours de cette famille de loups?
--Oui! oui! dirent-ils tous d'une voix sourde.
--C'est très bien!
Et alors, les faisant tourner tous vers le château de l'Herm, je les fis jurer à l'antique manière de nos ancêtres, comme ma mère m'avait fait jurer jadis. Tous comme moi crachèrent dans leur main droite et, après y avoir tracé une croix avec le premier doigt de la main gauche, la tendirent ouverte en disant à demi-voix après moi:
--A bas les Nansac!
--C'est bien, mes amis; et maintenant, que chacun se tienne prêt. Une de ces nuits, quand le moment sera bon, lorsque vous entendrez trois coups de corne secs et espacés, suivis d'un autre coup prolongé, arrivez tous vitement ici: la vengeance sera proche et notre délivrance sera sous notre main!
Là-dessus, la foule se dispersa dans les bois et chacun s'en revint dans son village.
Un jeune drole de Prisse, adroit et hardi, guettait le château et me tenait au courant de ce qui s'y passait. Un soir, comme nous finissions de souper, Jean et moi, je le vis arriver:
--Tous les messieurs qui étaient au château sont partis; le fils du comte s'en est retourné à Paris, à ce qu'il paraît. Il n'y a plus maintenant que le comte, les demoiselles, le chapelain, les gardes et les domestiques.
--Ah! fis-je en me levant, le jour est donc venu! Voici, garçon: tu vas courir à La Lande et au Mayne, et tu diras à François de chez le Bourru et au grand Micheou de répéter mon coup de corne lorsqu'ils l'ouïront. Ensuite de ça, tu iras te cacher aux abords du château, et quand, ayant fait le tour des fossés, tu verras que toutes les lumières sont éteintes, tu viendras me retrouver à la Peyre-Male: tiens, bois un coup et va.
Et, lui ayant donné un plein verre du vin qui nous restait de celui que le chevalier avait envoyé, le drole l'avala d'un trait, passa sa main sur ses babines et repartit courant.
Sur les neuf heures, je pris le fusil de Jean, le mien ayant disparu lors de mon affaire, et je m'en fus tout droit au plateau de Peyre-Male. C'était vers la fin du mois de mai. Il avait plu dans la journée; de gros nuages noirs glissaient lentement dans le ciel, cachant les étoiles, et la lune était couchée, de sorte qu'il faisait très brun. Je marchais doucement, calculant en moi-même comment il fallait s'y prendre pour réussir.
Mon dessein était d'attaquer le château et, après l'avoir pris, d'y mettre le feu, afin de purger le pays de cette famille de brigands. J'espérais bien, dans l'assaut, trouver le comte et le tuer à son corps défendant, car tout le mal qu'il avait fait, rien qu'à moi, méritait la mort; et combien d'autres avaient été ses victimes! Celui-là, je me le réservais; il me semblait que, de par la haine envenimée que je lui portais, il m'appartenait. Aussi comptais-je faire l'impossible pour l'avoir en face de moi, pour l'abattre à mes pieds dans le feu de la colère, dans la chaleur de la bataille; et ma raison dernière de le désirer tant, c'est qu'en me sondant la volonté, je sentais que si on le faisait prisonnier je ne pourrais jamais, de sang-froid, le tuer, ni le laisser tuer, impuissant et désarmé. Et cela même, quoique ma haine protestât, me remplissait de fierté, parce que je me trouvais supérieur au misérable qui avait voulu me faire mourir à petit feu, comme on dit, après m'avoir pris en un lâche guet-apens.
Et, réfléchissant à ça, je me disais que si le comte se tirait vivant de là, son affaire n'en serait guère moins empirée. C'est que depuis quelque temps il courait sur lui des bruits de ruine; on disait qu'il avait mangé toute sa fortune, ce qui était bien croyable, avec la vie qu'il menait. La chose se savait, parce que depuis deux ou trois mois il venait des huissiers au château, qui n'étaient pas trop bien reçus, à telles enseignes que l'un d'eux, ayant parlé de verbaliser, fut obligé de sauter dans les fossés, et de se sauver ayant de l'eau et de la vase jusqu'aux aisselles. Cela étant, sa ruine serait achevée par l'incendie du château, car les compagnies d'assurances, toutes nouvelles alors, étaient encore inconnues dans nos pays; et ce serait peut-être pour cet homme orgueilleux, pour ce tyran féroce, une punition plus griève que la mort, d'être ainsi réduit à la pauvreté et à l'impuissance.
Une autre chose m'occupait. J'étais sûr que ça n'irait pas tout seul, et que le comte et ses gens ne se laisseraient pas déloger sans résistance, et je cherchais les moyens d'y arriver sans trop exposer mon monde. Tout de suite je compris que pour cela il fallait brusquer l'attaque du château endormi et la mener vivement. Je pensai longtemps à la manière dont il fallait s'y prendre, et, après avoir tout bien pesé et examiné, mon plan étant arrêté dans ma tête, j'attendis.
Le temps était doux; la terre mouillée et attiédie fermentait. Un petit vent passant légèrement sur la friche faisait frissonner les herbes grêles et m'apportait la senteur des bois humides, des bourgeons ouverts, et l'odeur charriée de loin des buissons blancs fleuris le long des chemins. Sous l'amoncellement des énormes pierres sur lesquelles j'étais assis, un rat dans son trou grignotait quelque châtaigne de sa provision hivernale. Parfois un oiseau de nuit traversait le plateau de son vol lourd et silencieux en jetant un appel mélancolique à sa femelle. Dans cette nuit embaumée, on percevait comme la germination du renouveau de la terre fécondée, incitant tous les êtres à aimer. Et lors, mes pensées se tournèrent vers la défunte Lina: mes regrets amers se mêlaient, avec des mouvements de colère contre ses bourreaux, au cher souvenir de ma pauvre bonne amie, et je rêvai longtemps la tête dans mes mains.
Un pas rapide à l'orée de la friche me fit dresser en pieds; c'était le drole de Prisse.
--Tout le château est endormi, me dit-il.
--Ça va bien, fils.
Et, embouchant ma corne, j'envoyai successivement du côté de La Lande et puis du Mayne trois coups brefs, suivis d'un quatrième qui s'en alla en mourant, comme le mugissement d'un boeuf tombant sous la masse du boucher.
Aussitôt, deux cornes me répondirent, jetant dans la nuit le sinistre appel. Bientôt les plus proches arrivèrent, et trois quarts d'heure après, tous les gens des villages étaient là, une nonantaine environ en comptant les femmes qui portaient des bâtons, des sarcloirs, des aiguillons. Les hommes, eux, étaient armés de fusils, de fourches-fer, de gibes, de haches, et le forgeron de Meyrignac avait porté le plus gros marteau de sa boutique.
Les voyant tous là, je les rassemblai en cercle, et, me mettant au milieu, je leur expliquai d'abord que, pour réussir sans trop s'exposer, il fallait faire promptement. La première porte, celle de la cour, ne fermant qu'au verrou, serait ouverte doucement par un homme qui traverserait dans l'eau et grimperait au mur des fossés en s'accrochant aux petits arbres qui avaient poussé entre les pierres. Mais la porte d'entrée du château était faite d'épais madriers de chêne, armée de gros clous de défense, solidement close avec une forte serrure, et barrée en dedans de deux grosses pièces de bois. Attaquer cette porte à coups de hache, ça n'était pas aisé à cause des clous; l'enfoncer avec le lourd marteau du forgeron ne serait pas facile non plus, et en tout cas ce serait long et, pendant ce temps-là, le comte et les gardes, sans parler des demoiselles qui maniaient très bien une arme, nous fusilleraient par les meurtrières: il fallait donc un engin puissant.
--Savez-vous, par là, une grosse poutre? quelque arbre coupé puis ébranché?
--A l'Herm, dans le village, me dirent les uns, le vieux Bertillou fait monter une grange; il y a de forts chevrons.
--C'est bien notre affaire. Trente hommes des plus forts, leurs mouchoirs roulés comme ceux des droles qui font à la chatemitte, et noués deux à deux, porteront le chevron, quinze de chaque côté. Lorsqu'ils seront dans la cour, ils courront de toute leur vitesse sur la porte du château et la choqueront avec le bout du chevron qui dépassera un peu les hommes de devant. Comme il est sûr qu'elle ne tombera pas du premier coup, ils reculeront en arrière pour prendre du champ et recommenceront la même manoeuvre. Pendant ce temps-là, cinq ou six de ceux qui ont des fusils surveilleront les meurtrières qui défendent l'entrée et tireront dedans s'ils voient passer un canon de fusil. En même temps, vingt hommes, qui auront pris en passant dans le village toutes les échelles des greniers, traverseront les fossés du côté de Prisse et escaladeront les croisées vitement pour diviser ceux du dedans, tandis que quelques-uns, se répandant tout autour du château, tireront des coups de fusil dans les vitres et mèneront grand bruit: de cette manière, le comte et ses gens ne sauront où donner de la tête, et nous les aurons.
Tout ça bien expliqué, j'assignai à chacun son poste, et, tout étant convenu, j'ajoutai:
--Et qu'il soit bien entendu qu'on ne touchera pas à un bouton dans le château. Nous sommes de braves gens qui nous vengeons, et non des voleurs!
--Oui! oui! firent-ils tous à demi-voix.
Alors, je demandai:
--Quelle heure est-il, vous autres?
Les vieux levèrent les yeux au ciel, et, entre deux nuages, regardèrent la position des étoiles.
--Il doit être environ les onze heures, dirent quelques-uns.
--Partons, et ne faisons pas de bruit.
Au moment de me mettre en route, je sentis quelqu'un qui me prenait le bras et je me retournai:
--Ah! mon pauvre Jean, je vous avais bien dit de rester tranquille dans votre lit et de laisser faire les jeunes!
--Donne-moi le fusil, me répondit-il: il ne ferait que te gêner pour commander tout. Moi, j'ai bon oeil encore, j'aviserai aux meurtrières: laisse-moi faire, j'ai plaisir de voir forcer ce loup dans son repaire.
--Comme vous voudrez, donc!
Et, lui donnant le fusil, nous partîmes.
Nous marchions en silence. On n'oyait que le bruit sourd d'une troupe foulant la terre, et le froissement des branches, lorsque nous traversions les taillis. Une fois sur le grand chemin qui vient de Thenon et passe contre l'Herm, nous fîmes plus doucement encore, et, à mesure que nous approchions, chacun prenait plus de précautions. Les femmes même, quoique babillardes, ne disaient mot. A deux cents pas avant de sortir de la forêt qui venait jusqu'au village, ceux qui devaient porter le chevron, ayant arrangé leurs mouchoirs, se mirent ensemble. Ceux qui devaient écheler le château en firent autant, et tout le monde se remit en marche.
Les chiens des villages de Prisse et de l'Herm avaient été enfermés dans les étables ou les maisons, de manière que leurs abois ne firent pas trop de bruit. Tandis que ceux qui avaient été désignés pour ça allaient chercher les échelles dans les granges, nous autres tous, nous attendions. Le temps était toujours couvert et doux. Au milieu des vignes, des pêchers difformes s'entrevoyaient vaguement dans l'ombre. Au bord des terres, les noyers branchus haussaient leurs têtes rondes vers le ciel gris. Autour des maisons, des chènevières répandaient leur odeur forte. Au long d'une cour, un sureau fleuri poussé sur un vieux mur embaumait l'air et, près de là, dans le silence de la nuit, un rossignol chantait bellement. Le coeur me battait en ce moment; non que j'eusse peur pour moi: depuis la mort de ma pauvre Lina, la vie ne m'était rien, et je l'aurais donnée bon marché; mais je craignais pour tous ces braves gens qui me suivaient, et je redoutais de ne pas réussir, sachant bien qu'en ce cas le comte leur en ferait payer les pots cassés.
Cependant, les autres étant revenus avec les échelles, je chassai ces idées et je ne pensai plus qu'à l'exécution. En passant devant chez Bertillou, ceux qui avaient noué leurs mouchoirs prirent le plus gros chevron et avancèrent lentement, marchant au pas, silencieusement, sur la bruyère qui pourrissait dans les chemins du village. Alors, passant au-devant, je fis descendre un drole leste dans les fossés et bientôt la porte de l'enceinte fut ouverte. Mais, malgré toutes les précautions, tout ça ne pouvait se faire sans quelque bruit, en sorte que les grands chiens courants du comte hurlèrent au fond de leur chenil. Heureusement, comme ça arrivait souvent, les gens du château n'y firent pas attention.
A ce moment, le chevron arriva, cheminant comme un monstrueux mille-pattes, et entra dans la cour. A quinze pas, les hommes se mirent à courir, fonçant sur la porte, et lui portèrent un rude coup qui retentit dans la tour de l'escalier, mais elle ne céda pas. Tandis que nos gens revenaient en arrière pour prendre du champ, des têtes effarées apparurent aux croisées du château, des cris se firent entendre et bientôt des lumières coururent partout à l'intérieur. A ce moment un second coup de chevron ébranla la porte.
--Courage, mes amis! elle va céder! m'écriai-je.
Au même instant, des coups de fusil furent tirés par quelques-uns des nôtres apostés autour du château, et ceux qui étaient montés aux échelles brisèrent les fenêtres à grand bruit.
Pendant que les porteurs du chevron reculaient pour choquer de nouveau la porte, des canons de fusil passèrent par les meurtrières qui défendaient l'entrée, et plusieurs coups de feu éclatèrent, tirés tant du dedans que par les nôtres. Les femmes se mirent alors à crier, voyant un homme blessé lâcher le chevron; mais une belle gaillarde robuste galopa le remplacer. De cette même décharge, je me sentis cinglé à la joue et à l'épaule, mais je n'y pris garde, dans la grande excitation où j'étais.
--Hardi! criai-je, cognez ferme! la porte va tomber, cette fois!
Alors, d'un élan vigoureux, s'animant par leurs cris, nos hommes coururent sur la porte qui céda, la serrure arrachée, les barres brisées, les gonds tordus. Comme elle tenait encore quelque peu, le faure acheva de la faire tomber avec son lourd marteau.
--En avant!
Et empoignant la hache d'un homme, je m'élançai dans l'escalier, suivi de tous ceux qui étaient là, quelques-uns avec des lanternes, et enjambant les degrés quatre à quatre. Je fus bientôt au palier du premier étage, où étaient le comte et ses filles, ainsi que Mascret, tous à demi vêtus et se dépêchant de recharger leurs armes.
--Ah! brigand! m'écriai-je en me précipitant sur le comte, la hache levée.
Lui, n'ayant pas fini de recharger son fusil, le prit par le canon et essaya de m'assommer d'un coup de crosse.
Heureusement, je le parai avec ma hache, qui en retomba; puis, aussitôt la levant de nouveau, dans un élan furieux, sans faire attention aux bourrades que Mascret et la plus jeune fille m'ajustaient par les côtes, à grands coups de canon de fusil, j'envoyai au comte un coup qui devait lui fendre la tête. Il fit un grand saut en arrière, évita le coup, et se trouva près de la porte d'entrée de la grande salle, où, heureusement pour lui, il fut saisi, et aussi le garde, par ceux de nos gens qui avaient escaladé les croisées en repoussant le piqueur et les autres domestiques.
--Ah! mes amis, vous me faites tort! dis-je, en abaissant ma hache, ne voulant pas le frapper maintenant qu'il était hors d'état de se défendre.
--Qu'on ne fasse de mal à personne maintenant! ajoutai-je, en m'apercevant que le comte et les autres étaient malmenés un peu fort.
Trois des demoiselles, voyant leur père pris, s'étaient sauvées à l'étage au-dessus; mais la plus jeune, qu'on appelait Galiote, se défendait encore comme un vrai diable, et repoussait à coups de crosse ceux qui voulaient la désarmer. Pour l'avoir sans la blesser, on arracha un grand rideau d'une fenêtre de la salle et on le lui jeta dessus. Pendant qu'elle cherchait à s'en dépêtrer, on lui ôta son fusil, et on la mit dans l'impossibilité de faire de mal à personne.
Après que le comte, Mascret, le piqueur et les autres eurent les mains attachées avec des cordons de rideaux, on les fit tous descendre dans la cour. Puis, suivi de quelques hommes, je montai l'escalier pour rechercher les trois autres demoiselles qui, moins braves que leur cadette, s'étaient enfuies. Après plusieurs portes barricadées qu'il fallut enfoncer, on les trouva cachées au fond d'un cabinet, derrière des robes accrochées au mur. Tremblantes de peur, elles se jetèrent aux pieds de ces paysans qu'elle avaient tant de fois maltraités.
--Ne craignez rien, leur dis-je, nous ne sommes pas de la race des Nansac, pour insulter ou battre des femmes: allez vous vêtir et revenez promptement.
Et je descendis. Dans la cour noire, où brillaient seulement quelques lanternes portées par des paysans, le comte était là, les mains liées, n'ayant sur lui que son pantalon et sa chemise toute en loques. Près de lui, épeurés, se tenaient les gens du château; et tous ceux des villages, hommes et femmes, les entouraient et leur reprochaient leurs méfaits avec des injures et des gestes menaçants; quelques-uns même commençaient à crier qu'il fallait faire passer le goût du pain au Nansac. Lui, très pâle, tâchait d'assurer sa contenance devant la «paysantaille», comme il avait coutume de dire, mais on voyait tout de même qu'il rageait et tremblait en même temps de se sentir à la merci de cette foule irritée qui grossissait maintenant des vieux et des petits droles des villages, réveillés par les coups de fusil.
Quand j'arrivai, une femme en cheveux gris, celle qui m'avait répondu la première, là-bas, à la Peyre-Male, écartait les gens, et, furieuse, envoya au comte un coup de bâton qui lui tomba sur le cou au mouvement qu'il fit:
--Foutu gueux! ma drole est perdue par la faute de ton coquin de fils: tu vas payer pour lui!
Et à cette voix s'en joignaient d'autres, clamant leurs griefs au comte, et, dans la colère, lui portant les poings sous le nez, cependant que l'un le tenait déjà à la gorge et que les bâtons et les serpes se levaient sur sa tête: il était temps d'arriver.
Le sang découlait de ma joue, et je sentais ma blessure de l'épaule saigner sous ma veste; mais, malgré ça, j'écartai la foule, et, levant le bras, je criai:
--Arrêtez!... Jusqu'ici, braves gens, je vous ai bien conseillés, n'est-ce pas? Eh bien! écoutez-moi encore!... Vous avez tous à vous plaindre de cet homme et des siens; il n'est pas de coquineries qu'il ne vous ait faites...
--Oui! oui!
Et tous autour du comte, le poing tendu, ou brandissant une arme, lui crachaient ses canailleries à la face.
--Mais toi, Jacquou, me cria une femme, tu as le plus à te plaindre de tous!
--C'est vrai, Nadale; cet homme est la cause que mon père est mort aux galères; que ma mère est morte de misère, désespérée; que ma pauvre Lina s'est allée jeter dans le Gour me croyant disparu à tout jamais; pour moi, il m'a tenu quatre jours et quatre nuits dans le fond de l'oubliette de la prison, et si je n'y suis pas crevé de faim, lentement, mangé demi-vivant par les rats, c'est grâce au chevalier de Galibert...
»Ah! tu nies, gredin!--fis-je en voyant le comte secouer la tête.
»Allez avec une échelle dans la prison,--dis-je à trois ou quatre autour de moi,--levez la dalle et descendez dans ce tombeau, vous y trouverez les morceaux des cordes qui m'attachaient et que j'ai usées à grand-peine contre les murailles, et vous y verrez aussi des os pourris et tombant en poussière, de quelque malheureux qui y a été jeté autrefois.
Tandis que ceux-là allaient à la prison, je me donnai garde de la plus jeune fille du comte. Elle était là près de lui à moitié vêtue, dans une attitude crâne. Ses épais cheveux fauves brillaient comme des louis d'or et retombaient en masse sur ses épaules nues; sa bouche serrée exprimait le mépris, les ailes de son nez un peu recourbé se gonflaient de colère, et ses yeux d'un bleu sombre m'envoyaient un regard haineux, pénétrant comme une lame d'épée.
Mais, en ce temps-là, je n'avais pas froid aux yeux non plus, et je la regardai fixement sans ciller. C'était une belle fille de dix-huit ans, grande, bien faite et hardie, qui se tenait là, sans honte et sans embarras, à demi nue au milieu de tout ce monde. Non pas qu'elle fût dévergondée, car elle était la seule des quatre soeurs dont on ne dît rien, mais cette attitude venait de son dédain pour tous ces paysans qui à ses yeux n'étaient pas des hommes.
Moi, j'eus honte pour elle, et je lui dis:
--Allez vous vêtir.
Elle me dévisagea sans répondre, les bras nus toujours croisés sur sa poitrine, et ne bougea pas.
--Emmenez votre demoiselle, dis-je à une des chambrières, ou bien je vais la faire habiller par nos femmes, tout d'abord.
Alors elle se décida, mais si ses yeux avaient été des pistolets, j'étais mort.
Cependant les hommes étaient revenus et rapportaient de l'oubliette des bouts de corde et des débris d'ossements.
--A cette heure, nieras-tu? méchant Crozat!
Il devint encore plus pâle, ferma les yeux et ne répondit pas.
--Il faut le pendre! mille dieux! il faut le pendre! criaient quelques-uns.
--Si nous le pendons, m'écriai-je, il ne souffrira qu'un court instant, dans deux minutes tout sera fini: nous avons mieux. Vous avez tous vu près de la Vézère, en allant à la dévotion de Fonpeyrine, les ruines du château de Reignac, dans la paroisse de Tursac. Il y avait là, avant la Révolution, un noble si gredin, si mauvais sujet pour les femmes, qu'on l'appelait dans le pays: _le bouc de Reignac_. Eh bien! ces ruines, c'est mon grand-père qui les a faites avec les gens de Tursac, fatigués des malfaisances de ce misérable. Lorsqu'on lui eut brûlé son château, le bouc de Reignac, déjà perdu de dettes, traîna dans le pays quelque temps et finit par crever de rage et de misère: ainsi se débarrassa-t-on de lui.
«Puisque vous êtes tous d'accord que j'ai le plus à me plaindre de cet homme, laissez-moi en faire justice. La plus grande punition pour lui, pire que la mort, c'est d'être ruiné, de traîner, lui si fier, si orgueilleux, une existence méprisée; ce qui arrivera de force, car, sans le sou, il n'aura plus d'amis, attendu que les autres nobles ne l'aiment ni ne l'estiment non plus que les paysans.
Ici le comte essaya de ricaner.
--Tu le sais bien, Crozat, qu'ils ne te prennent pas pour un des leurs! qu'ils se souviennent de ton grand-père, le porteur d'eau auvergnat!
Et je repris: