Part 18
--Pourtant, c'est sûr et certain, j'ai toujours ouï dire que les loups avaient les côtes en long! Peut-être que celui-ci n'est qu'un gros chien!
Moi, ça me faisait lever les épaules de voir des gens de ville aussi imbéciles; mais je ne leur dis rien: à quoi bon?
Le lendemain, je portai mon loup à la Préfecture, suivi par tous les droles de la Rue-Neuve où je passai. Le portier me fit entrer dans la cour et alla chercher un monsieur. Au lieu d'un, ils vinrent plusieurs, et, comme les voisins de l'auberge, me firent force questions sur l'endroit où j'avais tué la bête, et comment je m'y étais pris; si je n'avais pas peur d'aller ainsi au guet la nuit, et autres choses de ce genre. Le loup était étendu par terre, au milieu d'un cercle d'employés, jeunes et vieux, échappés de leurs bureaux, d'aucuns avec la plume derrière l'oreille, d'autres avec des manches de doublure par-dessus celles de leur lévite, et un qui devait être un chef, empaletoqué comme un oignon, de quatre ou cinq vêtements l'un par-dessus l'autre. L'âne, les oreilles baissées, restait là, patiemment, et moi, je faisais comme lui, quoiqu'il me tardât de m'en retourner. Enfin, lorsqu'ils eurent assez jasé, un des messieurs m'emmena, et, après m'avoir fait attendre un bon quart d'heure et m'avoir ensuite promené dans d'autres bureaux, me donna un papier en me disant d'aller chez le payeur toucher la prime.
Quand je fus chez le payeur le caissier me dit en patois:
--Vous ne savez point signer, n'est-ce pas?
--Si bien, lui dis-je, je signe.
Il me regarda tout étonné, me passa une plume, et, lorsque j'eus signé, me donna quinze francs.
A la porte, je repris l'âne, et je m'en fus chez M. Fongrave lui porter un lièvre que j'avais dans mon havresac. Mais, à son ancienne maison de la rue de la Sagesse, on me dit qu'il ne demeurait plus là depuis longtemps. Je repartis, traînant toujours mon âne, et, après avoir bien cherché, je finis par découvrir la demeure de l'avocat de mon défunt père. Comme il ne s'y trouva pas, je laissai le lièvre à la servante, en lui recommandant de dire à son bourgeois que c'était le fils du défunt Martin Ferral qui le lui avait remis.
Cela fait, j'allai acheter, pour ma Lina, une bague en argent, qui me coûta bien trois francs dix sous; puis, revenu à l'auberge, tandis que l'âne mangeait quelques feuilles de chou, moi, après la soupe, ayant bu un bon coup, je repartis avec lui pour les Maurezies, où j'arrivai assez tard vers onze heures du soir.
Le dimanche d'après, je donnai à la Bertrille la bague que j'avais portée, pour la remettre à la Lina, ce qu'elle fit d'abord, et je m'en retournai plus content, comme si cette bague avait eu le don d'arranger les affaires: tant il faut peu de chose pour changer nos désirs en espérances.
VII
Le temps s'écoulait cependant, l'hiver tirait à sa fin, et dans les bois commençaient à sortir les violettes de la Chandeleur, que d'autres appellent des perce-neige. Avec le beau temps, je pus gagner quelques sous en allant à la journée d'un côté et d'autre, pour faire les semailles d'avoine ou d'orge, fouir les vignes et autres travaux de la saison. N'entendant plus parler du comte de Nansac, je me relâchais un peu de mes précautions, en me rendant au travail ou en en revenant.
Je ne comptais pas qu'il m'eût oublié, et encore moins pardonné, mais, comme il y avait déjà longtemps de notre rencontre, je me disais que s'il avait voulu me donner ou me faire donner quelque mauvais coup par surprise, il en aurait facilement trouvé l'occasion: d'où je concluais qu'il ne voulait pas se venger ainsi. Pourtant Jean me disait toujours, lorsque nous en parlions:
--Méfie-toi de cet homme, il est capable de tout. Il fait peut-être le semblant de t'avoir oublié; en ce cas, c'est pour te mieux attraper. Si tu n'as pas reçu encore un coup de fusil en courant la forêt la nuit, c'est qu'il te garde quelque chose de mieux. Il est fin et adroit, le mâtin; et la preuve, c'est qu'il a tiré ses culottes de ses affaires d'enlèvement des fonds de la taille, dans la Forêt Barade, où d'autres ont laissé leur tête.
J'avais entendu parler en gros, au défunt curé Bonal et au chevalier, de ces affaires de la Forêt Barade et d'autres du même genre. C'étaient des nobles et des gros bourgeois du pays qui avaient entrepris de faire la guerre à la République, à la manière des chouans, et qui n'avaient trouvé rien de mieux que de lui couper les vivres en volant les fonds qu'on envoyait des sous-préfectures à Périgueux.
Il y a eu des attaques en plusieurs endroits du département, mais, rien que dans la Forêt Barade, il y en eut trois.
Le comte de Nansac était mêlé à toutes ces affaires, et même il était un des chefs de la bande qui travaillait dans la forêt. En 1799, une troupe de vingt-cinq à trente hommes bien armés, et masqués de peaux de lièvres, attaqua le convoi de la recette de Sarlat, escorté par trois gendarmes, pas loin de la baraque du garde du Lac-Gendre, et enleva une quinzaine de mille francs.
Le chevalier de Galibert racontait à ce propos qu'un de ces brigands, de sa connaissance, avait essayé de l'embaucher, mais qu'il avait refusé, disant que voler le gouvernement ou un particulier, c'était toujours voler.
Deux ans après cette attaque, un convoi qui portait plus de sept mille francs fut enlevé dans les mêmes conditions. On voit que, sans parler des autres vols des fonds de Nontron et de Bergerac, ces gens-là ne faisaient pas de mauvaises affaires. Ils risquaient leur tête, c'est vrai, mais à cette époque la police était si mal faite qu'on ne sut jamais les prendre.
Sous l'Empire, ce fut autre chose.
L'attaque la plus fameuse, où il y eut des blessés et un mort, ce fut en 1811, à un endroit appelé depuis: «Aux trois frères», parce qu'il y avait là trois beaux châtaigniers bessons poussés sur la même souche. Cette fois-ci, le convoi portait quarante et quelques mille francs, contenus dans quatre caisses solides, sur deux chevaux de bât. Les brigands n'étaient pas nombreux, cinq ou six seulement, en sorte que l'affaire eût été bonne si elle avait réussi. Malheureusement pour eux, elle tourna mal finalement, car après avoir capturé le convoi et lié à des arbres le convoyeur et l'escorte, les voleurs ne purent emporter qu'une caisse, et encore pas bien loin. L'alarme ayant été donnée par un homme qui s'était échappé, les gardes nationaux de Rouffignac et de Saint-Cernin, assemblés au son du tocsin, se mirent à leur poursuite et en prirent quatre, après une fusillade où un garde national fut tué roide, et deux autres très grièvement blessés.
Un des brigands, voyant que ça tournait mal, se sauva et passa à l'étranger, d'où il ne revint qu'après la chute de Napoléon.
Quant aux quatre voleurs pris, ils payèrent pour tous, et, un mois et demi après, furent guillotinés sur la place de la Clautre, à Périgueux.
--Je mettrais ma main au feu que le comte de Nansac était de cette bande, disait Jean. Mais, toujours rusé, lorsque de l'endroit où il était embusqué il vit venir le convoi fort de sept ou huit personnes, il comprit que ça n'irait pas tout seul et se tira en arrière avant l'attaque, de manière que personne ne put dire l'avoir vu avec les autres. Pour l'affaire de 1801, il y était, et même il la commandait. D'un fourré où j'étais couché je l'ai reconnu entre tous, lorsque après le coup ils suivaient un sentier allant de la Peyre-Male, où sans doute ils partagèrent l'argent volé.
--Tout de même, Jean, disais-je, on se plaint du temps d'aujourd'hui; mais, avec ça, il n'y a plus de bandes volant ainsi à main armée.
--C'est vrai. Ces quatre têtes coupées refroidirent un peu les autres. Mais si on ne vole plus autant en bande, il y en a toujours qui travaillent seuls, ou à deux, sur les grands chemins de par là. Et puis, il y a diablement plus de larrons et de volereaux: je ne sais pas si on y a beaucoup gagné... Toi, toujours, continua-t-il, je te le redis, prends bien garde au comte. Il tuerait n'importe qui sans ciller tant seulement; pense un peu à ce qu'il est capable de te faire.
* * * * *
Moi, des fois, songeant à tout cela, je me confirmais dans cette idée que le comte de Nansac n'était pas pour se laisser arrêter par un crime, pourvu qu'il pût le commettre impunément. «Peut-être, me disais-je, a-t-il besoin de quelqu'un de confiance pour l'aider, et attend-il son fils. Enfin, il faut se méfier et ne pas le mettre à nonchaloir.»
La manière de faire du comte montrait bien au reste ce qu'il était. Il n'y avait personne aux alentours de l'Herm qui n'eût à se plaindre de lui et de son monde. C'était un amusement pour ce méchant de passer à cheval dans les blés épiés, avec ses gens; d'entrer dans les vignes avec ses chiens qui mangeaient les raisins mûrs; de faire étrangler par sa meute un chien de bergère, ou une brebis, lorsqu'il avait fait buisson creux. Il fallait se ranger vitement sur son passage et saluer bien bas, sans quoi on était exposé à recevoir quelque bon coup de fouet. S'il rencontrait un paysan dans sa forêt, il le faisait houspiller par ses gens. Un jour même, il envoya un coup de fusil par les jambes d'un homme de Prisse, qu'il soupçonnait de braconner sur sa terre. Le piqueur et les gardes, tous se réglaient à sa montre, et en usaient de même, comme aussi ses invités, souvent nombreux à l'Herm, où l'on menait joyeuse vie. Ses filles même s'en mêlaient et ne se gênaient guère pour cravacher, en passant au galop, un pauvre diable trop lent à se garer. L'aînée n'étant pas revenue, il restait encore quatre filles, grande bringues, belles et hardies, ayant toujours autour de leurs cotillons des jeunes nobles du pays qui les galantisaient et se divertissaient avec elles. Le jour c'était des cavalcades, des visites dans les châteaux des environs, des chasses où cette jeunesse s'égaillait dans les bois, à sa convenance. Le soir, la retraite sonnée, on festoyait largement dans la haute salle, où des arbres flambaient sur les grands landiers de fer.
Les jours de pluie, il y avait bien quelque répit pour les villages un peu éloignés, la jeunesse restant au château à danser, chanter et jouer à cache-cache dans les chambres et les galetas où il y avait de petits réduits propres à se musser à deux. Mais, des fois, las de s'amuser ainsi ils allaient chez quelqu'un de leurs métayers, ou chez un voisin du village, qui n'osait pas refuser, et ils se faisaient faire les crêpes. Les demoiselles de Nansac riaient aux éclats si quelqu'un des jeunes messieurs qui les escortaient tracassait les filles. Et, comme ça allait loin quelquefois, si une drole se défendait, si les parents se fâchaient, ces fous malfaisants disaient que c'était beaucoup d'honneur pour elles. En tout, au reste, ils ne se faisaient pas faute d'imiter le comte et d'être comme lui insolents et brutaux avec la «paysantaille», comme il disait. Ce petit-fils d'un porteur d'eau méprisait tellement les pauvres gens de par là que, s'il se trouvait surpris par quelque orage, étant à la chasse, il entrait avec son monde dans les maisons, tous menant leurs chevaux qu'ils attachaient au pied des lits. S'il lui déplaisait de voir passer dans un chemin public où l'on avait passé de tout temps, il le faisait sien sans gêne au moyen d'un fossé à chaque bout. Il s'était emparé ainsi des anciens pâtis communaux du village de l'Herm, et personne n'osait rien dire, parce qu'il n'y avait pas de justice à son égard. Ainsi, dans ce pays perdu, grâce à la faiblesse et à la complicité des gens en place, qui redoutaient son crédit et sa méchanceté, le comte renouvelait, autant que faire se pouvait, la tyrannie cruelle des seigneurs d'autrefois. Aussi, dans tout le pays, c'était, contre lui surtout, et puis contre les siens, une haine sourde qui allait toujours croissant et s'envenimant; haine contenue par la crainte de ces méchantes gens et l'impossibilité d'obtenir justice par la voie légale. Ceux des villages de l'Herm et de Prisse étaient les plus montés contre le comte et les siens, comme étant les plus exposés à leurs vexations et à leurs insolences.
On dira peut-être: «Comment se fait-il que le comte et sa famille, qui étaient si dévots, fussent si méchants?»
Ah! voilà... C'est que ces gens-là étaient, comme tant d'autres, des catholiques à gros grains, pour qui la religion est une affaire de mode, ou d'habitude, ou d'intérêt, et qui, ayant satisfait aux pratiques extérieures de dévotion, ne se gênent pas pour lâcher la bride à leurs passions et s'abandonner à tous leurs vices.
Le comte était orgueilleux, injuste, méchant, capable de tout, et ses filles étaient folles, insolentes et libertines. Ni les uns ni les autres n'avaient jamais fait de bien à personne autour d'eux, mais, au contraire, beaucoup de mal. Avec ça, ayant un chapelain à leur service, ne manquant jamais la messe, et communiant tous aux bonnes fêtes.
Cela ne leur était pas particulier, d'ailleurs. Depuis la chute de l'Empire, et la rentrée en France de celui qu'on appelait «notre père de Gand», la religion était devenue pour la noblesse une affaire de parti. Les gentilshommes, philosophes avant la Révolution, affectaient maintenant des sentiments religieux pour mieux se séparer du peuple devenu jacobin et indévot, tout comme autrefois ils étaient incrédules pour se distinguer du populaire encore englué dans la superstition. Il y en avait pourtant qui avaient persisté dans leur irréligion, comme le vieux marquis, lequel, au lit de mort, avait nettement refusé les bons offices de dom Enjalbert; mais ils étaient rares. Par contre, il y avait parmi les nobles des catholiques sincères, comme la défunte comtesse de Nansac; mais ceux-là aussi étaient rares.
Aujourd'hui on voit les gros bourgeois, emparticulés et autres, marcher avec les nobles et les singer. Mais les uns et les autres sont moins zélés que jadis, et font moins bien les choses. Il en est beaucoup, de tous ceux-là, qui se jactent d'être bons catholiques, dont toute la religion consiste à demander avec affectation de la merluche le vendredi dans les hôtelleries, lorsqu'ils sont hors de chez eux, et qui seraient diablement embarrassés de montrer le curé qui leur fourbit la conscience.
Mais, au temps dont je parle, je ne pensais pas à tout cela. Toutes ces histoires de Jean me travaillaient bien un peu par moments, outre ce que je savais du comte de Nansac, mais qu'y faire? ouvrir l'oeil: c'est bien ce que je faisais, mais on a beau se méfier, celui qui guette a l'avantage. Quelquefois,--la nuit,--je rencontrais dans la forêt des gens seuls, ou en petite troupe de deux ou trois, s'en allant à grands pas, leurs bonnets enfoncés sur les yeux, une grosse trique à la main, se jetant bien vite dans les fourrés lorsqu'ils oyaient quelqu'un. Des fois, ils portaient des sacs bondés; d'autres fois, ils avaient leur havresac gonflé sous la blouse, comme des gens qui vont au marché. Ceux-là, je les connaissais bien: c'étaient des hommes de rapine qui gîtaient dans de vieilles masures isolées sur la lisière de la forêt ou dans des cabanes de charbonniers abandonnées en plein bois. Tous ces individus-là, on pouvait les saluer à la mode de Saint-Amand-de-Coly: «Bonsoir, braves gens, si vous l'êtes!» De temps en temps, on entendait parler de quelque vol fait dans une maison écartée, ou de voyageurs, revenant des foires des environs, détroussés sur les grands chemins. Je ne m'étonnais pas de ça, sachant bien que, selon le dicton, la Forêt Barade n'avait jamais été sans loups ni sans voleurs; mais, après que je fus aux Maurezies, chez Jean, je me donnai garde que j'étais épié. Une nuit, allant au guet du lièvre, je vis de loin au clair de lune deux hommes qui entrèrent dans un taillis en m'oyant venir.
«Le plus grand, me dis-je, c'est le comte de Nansac; pour l'autre, si son fils est revenu de Paris, ça doit être lui.»
Et cette rencontre me rendit encore plus méfiant. Je ne marchais pas, la nuit, sans avoir mon fusil armé sous le bras, prêt à tirer, regardant à droite et à gauche sous bois et évitant les passages trop fourrés, du moins tant que je le pouvais. Mais on a beau se garder, ceux qui choisissent leur moment sont les plus forts et, lorsqu'on a affaire à des scélérats décidés à tout, il finit toujours par arriver quelque malheur.
Il y avait dans la forêt, au-dessus de La Granval, un tuquet, autrement dit une butte, où se croisaient trois sentiers. Au milieu était un grand vieux chêne que cinq hommes à peine pouvaient embrasser, et que l'on appelait: _lou Jarry de las Fadas_ ou le Chêne des Fées. Cet arbre comptait peut-être des milliers d'années; c'était sans doute un de ceux que révéraient nos pères les Gaulois, et sur lesquels les druides venaient couper le gui avec une serpe d'or. Au dire des gens, cet endroit était hanté par les esprits. Quelquefois Néhalénia, la dame aux souliers argentés, descendait des nuages en robe blanche flottante, accompagnée de ses deux dogues noirs et, glissant mystérieusement sur la cime des arbres dont les feuilles frémissaient, elle venait se reposer au pied du chêne géant. D'autres fois, à la clarté des étoiles, les stries, espèces de monstres à forme de femme, avec de grandes ailes de ratepenades, advolant des quatre coins de l'horizon, venaient s'enjucher dans son immense branchage et, au milieu de la nuit obscure, épiaient les braconniers accroupis au pied. Malheur alors à celui qui était mal voulu de quelque femme! Tandis qu'il était là, presque invisible, confondu avec le tronc rugueux, et que les feuilles du chêne bruissaient pour l'endormir, ces méchantes bêtes, saisissant le moment, plongeaient sur lui, déchiraient sa poitrine comme des oiseaux de proie, lui dévoraient le coeur, et puis le laissaient aller, vivant désormais d'une vie factice.
Comme je l'ai déjà dit, ces contes de vieilles ne m'effrayaient pas, et j'allais souvent à ce poste, parce qu'il était bon pour tout gibier. Loups, sangliers, renards, blaireaux, lièvres, y montaient passer, du diable au loin; et puis, à cause de la mauvaise réputation du lieu, personne n'y venait au guet, en sorte que la place était toujours libre.
Une nuit, j'étais là, assis sur une racine qui sortait de terre, pareille à l'échine de quelque monstrueux serpent, et, adossé à l'arbre, le bassinet de mon fusil à l'abri sous ma veste, je songeais. Il faisait un brouillard humide que la lune, à son premier quartier, ne pouvait percer entièrement. Elle éclairait pourtant quelque peu la terre, à travers le rideau de brume, assez pour de bons yeux comme les miens en ce temps-là. Autour de moi, les feuilles de l'arbre laissaient tomber des gouttes de rosée, semblables à des pleurs. Nul bruit ne montait de la forêt ensevelie dans l'ombre. Au loin seulement, du côté de la Roussie, un chien hurlait lamentablement à la mort. J'étais triste, cette nuit-là, pensant à ma chère Lina si malheureuse chez elle, par le fait de sa coquine de mère et de ce mauvais Guilhem. Depuis que je lui avais parlé, à ce chenapan, il ne lui disait pourtant rien, mais selon sa manière d'être avec la Mathive, elle en recevait le contrecoup, et, comme d'ordinaire il rudoyait fort la vieille, la pauvre petite n'était pas heureuse. Je l'avais vue le dimanche d'avant, elle avait pleuré en me contant toutes les misères et les peines qu'elle avait à supporter, et ce souvenir me faisait passer dans la tête des folies, comme d'assommer ce misérable ou de nous enfuir au loin tous les deux, Lina et moi; mais la crainte d'empirer sa position me retenait.
Regardant l'avenir, je le trouvais rempli de cruelles incertitudes et de désolantes obscurités; et puis, reportant ma pensée en arrière et songeant à la fatalité qui semblait poursuivre notre pauvre famille, je me remémorai mes malheurs, la mort de mon père aux galères, et celle de ma mère dont, à cette heure encore, mon coeur saignait. Et remontant plus haut, je pensai à mon grand-père, jeté dans un cachot pour rébellion envers le seigneur de Reignac et incendie du château, délivré au moment où il attendait la mort, par le coup de tonnerre de la Révolution. Et toujours me remémorant le passé, je me souvins de cet ancêtre qui nous avait transmis le sobriquet de _Croquant_, branché dans la forêt de Drouilhe, par les gentilshommes du Périgord noir qui poursuivaient sans pitié les pauvres gens révoltés par l'excès de la misère. Alors, plein de rancoeur, reliant, par la pensée, les malheurs des miens avec ceux des paysans des temps anciens, depuis les Bagaudes jusqu'aux Tard-advisés, dont nous avait parlé Bonal, j'entrevis, à travers les âges, la triste condition du peuple de France, toujours méprisé, toujours foulé, tyrannisé et trop souvent massacré par ses impitoyables maîtres. Comparant mon sort avec celui de nos ancêtres, pauvres pieds-terreux, misérables casse-mottes, soulevés par la faim et le désespoir, je le trouvais quasi semblable. Était-il possible, plus de trente ans après la Révolution, de subir d'odieuses vexations comme celles de ce comte de Nansac qui renouvelait les méfaits des plus mauvais hobereaux d'autrefois! Ma haine contre ce prétendu noble me flambait dans le coeur, et je me disais que celui qui en débarrasserait le pays ferait une bonne action. L'esprit de révolte, qui avait causé la mort de l'ancien Ferral le Croquant, qui avait mené mon grand-père jusqu'au pied de la potence et fait mourir mon père aux galères, longtemps apaisé par les exhortations du défunt curé Bonal et les bontés de la sainte demoiselle Hermine, bouillonnait dans mes veines. J'en méprisais les conseils de la prudence, de cette prudence avisée du barde dégénéré qui fit ce refrain conservé par tradition dans la partie du Périgord qui confine au Quercy:
_Prends garde, fier Pétrocorieu, Réfléchis avant de prendre les armes, Car si tu es battu, César te fera couper les mains!_
Ah! si je n'avais pas eu Lina derrière moi, comme j'aurais risqué non seulement mes mains, mais ma tête, pour me venger du comte!
Tandis que ces idées se pressaient en désordre dans mon cerveau, j'entendis sur ma droite le petit jappement espacé d'un renard menant un lièvre. J'armai mon fusil et j'attendis. Au bout d'un quart d'heure, je vis le lièvre qui venait sans se presser trop. Arrivé à la cafourche, il se planta à quatre pas de moi, et se dressant, les oreilles pointées, écouta un instant la voix du renard qui le chassait. Voyant qu'il avait le temps, il enfila un sentier, le suivit une cinquantaine de pas, puis se lança sous bois d'un bond, revint à la cafourche, prit un autre sentier, et, après avoir répété sa manoeuvre une troisième fois, et bien enchevêtré ses voies, il se forlongea en repassant sur le sentier par lequel il était arrivé, puis, en deux sauts énormes, se jeta dans les taillis et disparut.
J'avais pris plaisir à le voir faire: «Va, pauvre animal, pensais-je, sauve-toi pour cette fois, mais gare à la bête puante qui te suit!»
Je vis bientôt arriver le renard, le nez à terre, la queue traînante, tellement collé à la voie du lièvre qu'il en oubliait sa méfiance ordinaire. A vingt pas, je lui fis faire la cabriole, et, l'ayant ramassé, je le mis dans mon havresac et m'en allai.