Jacquou le Croquant

Part 17

Chapter 174,081 wordsPublic domain

Vers deux heures, le juge de paix vint avec son greffier poser les scellés. Il nous laissa prendre des draps dans la lingère pour ensevelir le défunt, et puis ferma tout, les cabinets, les tiroirs et les placards. Ayant fait, il s'entretint un moment avec le chevalier en se promenant autour de la maison, et puis s'en retourna.

Le menuisier n'arrivant pas, je m'en fus au devant et, peu après, je l'aperçus au loin, marchant derrière son bardot qui portait la caisse en travers attachée, lui se tenant paresseusement au bacul. Arrivés à la maison, je posai la caisse dans la chambre et, étant entré dans la ruelle du lit, le chevalier étant de l'autre côté, nous passâmes un drap sous le corps en commençant par la tête, et puis tous quatre, avec Cariol et Jean, nous l'enlevâmes du lit pour le coucher dans le cercueil où la demoiselle Hermine avait placé un oreiller. Puis, ayant dit notre dernier adieu au pauvre ci-devant curé Bonal, le linceul fut rabattu sur lui; après quoi, le menuisier ajusta le couvercle et se mit à le clouer. Ces coups de marteau dans cette chambre où jusqu'à ce moment on n'avait parlé qu'à voix basse, comme de crainte de réveiller le mort, avaient quelque chose de brutal qui faisait peine à ouïr.

Cependant le jour tirait à sa fin: après avoir mis la caisse sur deux chaises, nous passâmes des serviettes tordues par-dessous et nous sortîmes de la maison. Il n'y avait pas un étranger, personne, à la réserve de deux vieilles mendiantes des environs, à qui Bonal portait de temps en temps quelque tourte de pain ou un morceau de lard pour leur soupe.

Tandis que nous autres, portant le cercueil, nous marchions dans l'allée d'un pas lourd et cadencé, ces deux vieilles, leur chapelet à la main, suivaient la demoiselle Hermine et la Fantille qui portait l'eau bénite. Une bise aigre soufflait de l'est, faisant flotter le drap qui couvrait la caisse et soulevant nos cheveux. Des feuilles mortes, détachées des châtaigniers, tombaient sur le drap blanc, comme une marque de deuil des choses inanimées. Des pies criardes volaient haut, luttant contre le vent pour gagner leur gîte de nuit. Au loin, on entendait la corne d'appel d'un berger et les meuglements d'un boeuf revenant de l'abreuvoir. Le soleil, prêt à descendre sous l'horizon, était caché par des nuages barrés de noir, et une sorte de vapeur grise tombait sur la terre aux approches de l'heure nocturne. Comme nous étions près du fond de l'allée, le vent nous apporta le son lointain des cloches de Saint-Geyrac qui sonnaient l'_Ave Maria_. Il semblait que la voix de la religion, s'élevant au-dessus des misères de cette terre, bénissait le pauvre prêtre victime des haines de ses confrères. Arrivés au bord de la fosse, le cercueil fut posé sur les déblais, et nous attendîmes.

Alors M. de Galibert, debout, prenant un livre des mains de sa soeur, récita le _De Profundis_ et les prières pour les morts; et tous, nous associant à son intention, nous adressions notre dernière pensée à l'homme honnête et bon qu'avait été Bonal. Les prières achevées, nous descendîmes le cercueil dans la fosse, et le chevalier, ayant dit un dernier adieu au mort, prit le buis et jeta quelques gouttes d'eau bénite dessus, puis une poignée de terre. Nous autres, après lui, nous en fîmes autant et, tandis que la terre tombait avec un bruit sourd sur la caisse, la demoiselle Hermine, à genoux, priait avec ferveur.

Après qu'aidé de Cariol j'eus comblé la fosse, tout le monde rentra à la maison. Puis le chevalier et sa soeur s'en retournèrent à Fanlac, précédés de Cariol qui portait un falot. Les deux vieilles, ayant reçu l'aumône accoutumée, regagnèrent leurs cabanes; Jean s'en retourna chez lui, et nous restâmes seuls, la Fantille et moi.

Le lendemain matin, j'allai lever des glèbes pour gazonner la tombe de Bonal et, tandis que la Fantille faisait une croix avec du buis pour la poser dessus, je me remis au travail, car, quoique la mort soit entrée dans une maison, les survivants sont bien obligés de reprendre le train habituel.

* * * * *

Lorsque le juge de paix revint lever les scellés, il était accompagné d'un quidam, demi-paysan, moitié monsieur, qui, à ce que nous dit le greffier, était un cousin troisième de Bonal. Cet homme me regardait d'un mauvais oeil, et sa femme aussi, parce qu'ils avaient ouï dire que leur cousin m'avait donné tout son avoir. Moi, je n'en savais du tout rien et même je n'y avais jamais pensé, mais le chevalier, qui connaissait les intentions du défunt, l'avait laissé entendre au juge, lors de la pose des scellés, et ces choses restent difficilement tout à fait secrètes.

La lingère ouverte, dans le tiroir du milieu, dont la clef fut trouvée entre deux draps, le juge découvrit un papier qui était le testament et, l'ayant ouvert, il lut:

«Je donne et lègue à Jacques Ferral, dit Jacquou, tous mes biens meubles et immeubles sans exception à la charge de garder, nourrir et d'entretenir avec lui, comme sa propre mère, ma servante Fantille durant sa vie.

»BONAL,

«ancien curé de Fanlac.»

Le cousin fit une exclamation de dépit, et sa femme, qui déjà s'approchait de la lingère pour voir s'il n'y avait pas d'argent, me jeta un regard furieux comme si elle allait me sauter à la figure.

--Malheureusement pour Jacquou, ajouta le juge, le testament n'est pas valable parce qu'il n'est pas daté.

«Tu vois, mon garçon, fit-il en me montrant le papier. Nous allons continuer, ajouta-t-il, peut-être en trouverons-nous un autre.»

Mais il ne trouva rien plus, au grand contentement du cousin et de sa femme qui, aussitôt la recherche terminée, refermèrent tous les cabinets, les armoires et suivirent toute la maison pour se rendre compte de l'héritage. Ils montèrent au grenier voir s'il y avait beaucoup de blé, descendirent à la cave, où il n'y avait qu'une barrique en perce, allèrent après à la grange estimer le bétail et tout, se gaudissant de la bonne aubaine qui leur arrivait, car Bonal n'avait pas d'autres parents.

--Pour ça, fit cependant la femme, je croyais que chez un ancien curé il y aurait plus de linge dans les armoires.

--Et moi, ajouta l'homme, je pensais qu'il y aurait plus de vin dans la cave, et du bouché.

Pendant ce temps, je dis à la Fantille:

--Ma pauvre, nous n'avons plus qu'à faire notre paquet.

Et aussitôt, ne voulant pas rester une heure de plus avec ces gens-là, tant leur cupidité me faisait horreur, je rassemblai mes hardes et autant en fit la Fantille. Mais, au moment de partir, la femme nous dit:

--Et qu'est-ce que vous emportez dans vos paquets?

--Rien qui soit à vous, brave femme, n'ayez crainte.

Sortis de la maison, je demandai à la Fantille:

--Où pensez-vous aller à cette heure?

--Et où veux-tu que j'aille, si ce n'est chez M. le Chevalier? Ils me garderont bien jusqu'à ce que j'aie trouvé une place, ajouta-t-elle tristement.

Pauvre Fantille! elle approchait de la soixantaine, et n'était plus bien leste, et il lui fallait aller se louer chez des étrangers, au moment où elle aurait eu besoin d'un peu de repos.

--Je vais donc vous accompagner, lui dis-je; mais auparavant nous allons passer chez Jean, j'y poserai mon paquet.

Arrivés aux Maurezies, je contai à Jean l'histoire du testament, et alors il dit:

--Bonal était tellement honnête qu'il croyait que c'était assez de faire connaître sa volonté. Il était bien savant en beaucoup de choses, mais il ne savait pas cette loi, le pauvre! Que veux-tu, il a eu la volonté de te bien faire, tu lui dois la même obligation.

--Ainsi fais-je, Jean; je vous certifie que je me souviendrai toujours de lui avec la même reconnaissance que si sa volonté était faite.

--Maintenant, reprit Jean, je ne sais pas ce que tu prétends faire; mais, toujours, tu peux rester ici; tu auras du pain et tu ne coucheras pas dehors.

--Merci, mon Jean, je veux bien, pour le moment; mais, par avant, il me faut accompagner la Fantille jusqu'à Fanlac.

Et, posant mon petit paquet, je pris celui de la vieille femme qui était assise sur le banc, les mains croisées sur les genoux, la tête penchée.

Alors, elle se leva et nous nous en allâmes vers Fanlac, moi ayant en bandoulière le vieux fusil de Bonal qu'il m'avait donné.

En cheminant, je pensais, à part moi, que le chevalier et la demoiselle voudraient peut-être me garder, par pure bonté, car leur bien n'était pas tel qu'ils eussent besoin d'un autre domestique dans la réserve que Cariol. Mais j'avais la fierté de ne pas vouloir être à leur charge, sachant que leur coeur était plus grand que leur bourse et me sentant, d'ailleurs, bien capable de gagner ma vie. Et puis je ne pouvais me faire à l'idée de m'éloigner de Lina, voulant être à portée de la secourir, si sa mère la rendait trop malheureuse. Aussi, lorsque après avoir marché bien longtemps nous fûmes à La Blaugie, je dis à la Fantille:

--Vous voici bientôt rendue; je vais m'en retourner pour ne pas me mettre à la nuit.

--Et donc, tu ne viens pas jusqu'à Fanlac conter ce qui s'est passé à M. le Chevalier?

--Ma pauvre Fantille, vous le lui conterez bien; moi, je n'irai pas d'aujourd'hui: voyez, le soleil baisse déjà... Allons, adieu! Dans quelques jours je viendrai.

Et, la quittant, je m'en revins aux Maurezies.

La maison de La Granval était une grande belle maison bourgeoise comparée à celle de Jean qui n'avait qu'une chambre seulement, éclairée par un petit fenestrou. Pour tout plancher, c'était la terre battue, avec des creux par places, et des bosses là où les sabots laissaient la boue du dehors. Dans un coin, un mauvais lit; au milieu, une vieille table et un banc; contre le mur décrépi, un méchant coffre piqué des vers; sous la table, une oule aux châtaignes et une marmite; dans l'évier, une seille de bois, et c'était tout. La cheminée basse et large fumait à tous les vents, car les poutres et les planches du grenier étaient d'un noir luisant: il me semblait être revenu à Combenègre.

Quand j'arrivai, il était tard déjà. A la clarté de la flamme, je vis Jean assis dans le coin de l'âtre, attisant le feu sous la marmite pendue à la crémaillère.

--J'ai fait un peu de soupe, me dit-il, elle doit être cuite; fais-lui prendre le boût, moi, je vais tailler le pain.

Et, se levant, il ouvrit la grande tirette de la table et en sortit le chanteau; puis se mit à tailler le pain dans une soupière de terre brune recousue en plusieurs endroits.

--Tu vois,--me dit-il, en me montrant le chanteau creusé au milieu et qui avait deux cornes comme la lune nouvelle,--j'ai mauvaises dents, je ne peux manger que la mie; toi, tu mangeras les croustets.

J'avais grand faim, n'ayant guère mangé depuis deux jours, tant la mort de mon pauvre Bonal m'avait troublé. Mais, lorsqu'on est jeune, on a beau avoir de la peine, bientôt l'estomac réclame. J'avalai donc deux pleines assiettes de soupe, pointues; mais pas moyen de faire ce chabrol qui nous sauve, nous autres paysans: Jean n'avait point de vin, ni même de piquette. Après avoir achevé ma soupe, je coupai un gros morceau de pain, et je fis une bonne frotte, en ménageant le sel qui était cher en ce temps-là. Ayant fini, je bus un coup d'eau au godet, et il fut question d'aller se coucher. Le lit de Jean était mauvais, car il n'avait qu'une paillasse bourrée de panouille de maïs et puis de feuilles de bouleau pour les douleurs, et par-dessus une couette; mais il était très large, presque carré, comme ces lits anciens où l'on couchait quelquefois quatre, et je dormis là comme un loir en hiver.

Le lendemain, je m'en fus rôder autour de Puypautier pour tâcher de voir Lina, épiant de loin le moment où elle mènerait ses bêtes aux champs. Lorsque je la vis sortir de la cour, chassant ses brebis et sa chèvre devant elle et tournant vers la grande combe, au-dessous du village, j'allai me cacher dans un bois avoisinant, le long duquel il y avait un talus plein de buissons, de prunelliers et de vignes sauvages, où elle vint se mettre à l'abri du vent. De ma cache, je la voyais filer sa quenouille, levant les yeux de temps en temps, pour s'assurer que ses bêtes ne s'écartaient pas. Quelquefois elle lâchait de filer, laissant pendre la main qui tenait le fuseau, et paraissait songer tristement. A ses pieds, son chien était assis, surveillant le troupeau, et, à quelques pas d'elle, sa chèvre, dressée contre un gros tas de pierres ou cheyrou, couvert de ronces, broutait activement en agitant sa barbiche brune. Le lieu était désert: c'étaient de mauvaises friches, avec des touffes de cette plante dure appelée poil de chien; des vignes perdues où quelques pousses de figuier sortaient de terre sur de vieilles racines; et, tout autour, des taillis de chênes aux feuilles mortes couleur de tan. Sur la teinte grise des terres, où pointait une herbe fine et sèche parmi les lavandes, et sous ce ciel d'automne assombri où passaient des nuages chassés par le vent, la personne de ma chère Lina se montrait joliette en ses simples habillements. Elle avait un cotillon court, de droguet, qui faisait de gros plis roides; une brassière d'indienne à fleurs qui marquait sa taille fine et sa jeune poitrine; un devantal de cotonnade rouge, et, sur la tête, un mouchoir à carreaux bleus, trop petit, semblait-il, pour retenir ses cheveux châtain clair, qui débordaient sur le cou et sur le front, agités par le vent.

Je restai là, un moment, à la regarder, sans bouger, puis j'attirai son attention par de petits sifflements qui firent accourir de mon côté son chien jappant. M'étant montré, je lui fis signe de venir à un endroit où l'on ne pouvait nous voir, et, lorsqu'elle y fut, ayant apaisé son chien, je l'embrassai longuement, la serrant contre moi, comme si j'avais craint de la perdre. Elle penchait sa tête sur ma poitrine, dolente, et semblait ainsi se mettre sous ma protection.

Hélas! ce n'était pas la mort de Bonal qui me plantait en bonne posture pour la protéger. Elle écouta le récit de tout ce qui était arrivé, puis soupira fort:

--La Sainte Vierge le sait bien! je t'aime autant pauvre que riche! Pourtant, je regrette qu'il en soit ainsi advenu: si le testament du défunt curé avait été bon, peut-être ça aurait aidé à notre mariage qui n'est pas en bon chemin, tant s'en faut!

Et alors elle me raconta toutes les misères que lui faisait sa mère, et, chose qui lui était plus dure encore, les honnêtetés de Guilhem, qui prenait sa défense contre cette vieille coquine. Tout ça, sans parler de la honte qu'elle avait de ce qui se passait sous ses yeux, car ces misérables ne se cachaient guère, la Mathive encore moins que son goujat.

--Écoute, lui dis-je, si ça arrive à un point que tu ne puisses plus supporter tes chagrins, et si nous ne pouvons pas nous rencontrer, fais-le-moi savoir par la Bertrille: j'irai tous les dimanches à Bars à cette fin. D'une manière ou d'autre, nous tâcherons d'y remédier; Jean est un homme de bon conseil, et puis j'irai trouver M. le chevalier et le juge; il doit y avoir des lois pour empêcher des choses comme ça: prends donc courage, ma Linette!

Et nous restâmes un moment en silence, étroitement embrassés, tellement que je sentais le cher petit coeur de ma bonne amie palpiter dans sa poitrine, comme un jeune oiseau surpris dans le nid. Enfin, après nous être dit et répété vingt fois que nous nous aimerions jusqu'à la mort, quoi qu'il pût arriver, j'embrassai une dernière fois ses beaux yeux humides, et je m'en fus à travers les bois pour n'être pas vu.

* * * * *

Les choses allèrent ainsi quelque temps: Lina toujours ennuyée, prenant patience pourtant, moi toujours tracassé de la savoir malheureuse. Malgré ça, je cherchais à gagner ma vie pour ne pas être à charge à ce pauvre Jean, mais ce n'était guère le moment de trouver du travail. Voyant ça, comme Jean avait quelques quartonnées de terre autour des Maurezies, restées en friche parce qu'il était trop vieux pour les travailler, je m'y embesognai, et, n'ayant pas de bétail, je les labourai à bras, et je les ensemençai, quoiqu'il fût un peu tard. Puis l'hiver vint, le mauvais temps; et le travail cessa tout à fait. Alors je m'ingéniai à trouver les moyens d'apporter quelques sous à la maison. Ayant rencontré, un jour, à une foire de Rouffignac, un homme qui avait entrepris une fourniture de bois de bourdaine, que nous appelons _pudi_, dont le charbon sert à faire la poudre, je me mis à en couper pour son compte. Mais le jeanfesse ne me le payait pas cher, et il me fallait bien me galérer dans les fourrés et faire bien des petits fagots pour avoir un écu de cent sous. Aussi ma principale ressource fut la chasse.

Par les temps de neige, le soir tard, ma lanterne sous ma blouse, ma palette sous le bras, j'allais chasser les oiseaux à l'allumade, comme faisait mon défunt père. Dans le jour, je tuais quelques perdrix en les attirant avec un appeau; ou bien, par un beau clair de lune, j'allais au guet du lièvre sur les postes de la forêt. Je passais quelquefois des heures entières à une cafourche sans rien voir, assis au bord d'un fossé, mon fusil abrité, triboulant sous la mauvaise limousine de Jean, toute percée et déchirée. D'autres fois, j'étais plus heureux, et dans le sentier, je voyais venir un bouquin le nez à terre, cherchant la trace d'une hase, et alors mon coup de fusil, assourdi par les brumes de la nuit, lui faisait faire la cabriole. Par tous ces moyens, j'apportais à la maison de temps en temps quelques pièces de vingt ou trente sous, ou bien quelque chose qui nous faisait besoin. Les loups ne manquaient pas dans la forêt, mais la nuit on ne les voyait guère, car ils sortaient de leur fort et s'en allaient rôder autour des villages pour attraper quelque chien oublié dehors, ou forcer une étable de brebis mal close; pourtant c'eût été une bonne affaire d'en tuer un, à cause de la prime.

Un matin d'hiver, rentrant du guet à la pointe du jour, avec un lièvre que je venais de tuer encore chaud dans mon havresac, je pensais au moyen d'attraper les quinze francs du gouvernement, lorsque je m'en vais voir les pas d'un gros loup, dont les pieds de devant étaient fortement empreints dans la terre humide. «En voilà un, me dis-je, qui était chargé!» Et en effet, ayant suivi les traces de la bête, je vis à des endroits la marque des pattes d'un animal qui avaient raclé le sentier. Quoique le loup emporte facilement une brebis à sa gueule en la rejetant sur son épaule, allant au galop avec ça, il se peut faire que quelquefois la proie glisse et traîne à terre.

Dans la journée, je revins chercher les traces de la bête, et je découvris sa rentrée dans un grand fourré de ronces, de buissons et d'ajoncs, où le diable n'aurait pas pu pénétrer. Ayant bien remarqué le passage du loup à diverses fois, je connus qu'il avait des habitudes, et, à partir de la cafourche ou carrefour de l'Homme-Mort, revenait à son liteau par le même chemin. Cette cafourche était mal réputée dans le pays, comme hantée par le diable, et chacun avait son histoire à raconter là-dessus. Son nom lui venait de ce que, autrefois, on y avait trouvé un homme mort, qui, examiné avec soin par le maître chirurgien de Thenon, n'avait aucune marque de blessure. De cette circonstance, les gens avaient conclu que c'était quelque individu venu là pour faire un pacte avec le Diable, et qui était mort de peur en le voyant arriver tout noir, ayant--cela va sans dire--des cornes au front, des pieds de bouc et des yeux luisants comme braise. D'ailleurs, l'endroit était bien propre à faire inventer de pareilles histoires, car c'était un fonceau perdu dans la forêt au milieu d'épais halliers, traversés par des sentes de charbonniers plus ou moins fréquentées selon les temps et qui se croisaient juste dans ce creux.

Contre l'ordinaire des gens du pays, je n'étais point superstitieux, et je me moquais du Diable et de l'Aversier. Il m'est arrivé de ramasser à cette cafourche un double liard, déposé là par quelque fiévreux, sans avoir peur d'attraper les fièvres, comme le croyait le pauvre imbécile qui l'y avait apporté. Et lorsqu'en partant pour la chasse je rencontrais, cherchant son pain, la vieille Guillemette, des Granges, qui passait pour avoir le mauvais oeil, ça ne me faisait pas rentrer à la maison, comme d'aucuns. J'avais beau voir aussi des oiseaux de mauvais présage, comme buses, pies, graules ou corbeaux, à droite ou à gauche, ça m'était égal. Le défunt curé Bonal m'avait débarrassé de bonne heure de toutes ces bêtises, de ces croyances au loup-garou, à la chasse volante, au lutin, aux revenants, qui au fond de nos campagnes se transmettent, dans les veillées, des grand-mères aux petits-fils, et font frissonner les jeunes droles et les filles tapis au coin du feu.

Ce qui m'occupait, c'était d'avoir le loup. Pour y arriver, je fis un affût au bord du fourré tout proche la cafourche, et, sur les minuit, j'allai attendre la rentrée de la bête dans son fort. Mais j'avais eu la bêtise de prendre le chemin qu'il suivait d'habitude, de manière que, m'ayant éventé, à une demi-portée de fusil, il coupa dans le taillis et je ne le vis pas.

«Sale bête,--pensais-je en m'en retournant le matin,--tu m'as enseigné: je ferai comme toi.»

Et en effet, quelques jours après, faisant un long détour, j'entrai sous bois et j'arrivai à mon affût par le couvert. Je restai là bien quatre heures, immobile, écoutant les bruits lointains. C'était le coup de fusil de quelque pauvre diable au guet comme moi; le galop d'une harde de sangliers à travers les fourrés; le hurlement d'une louve en folie appelant le mâle; les abois des chiens de garde humant dans le vent les émanations des bêtes fauves; le «clou! clou!» d'une chouette enjuchée près de là; le bruit presque imperceptible, transmis par la terre, d'une charrette cahotant lourdement sur un chemin perdu, au cours d'un de ces charrois nocturnes aimés des paysans; ou bien encore de ces rumeurs inexpliquées qui passent dans la nuit. Autour de moi parfois, des bruits vagues: le battement d'ailes d'un oiseau surpris par un chat sauvage, la coulée d'un blaireau dans le taillis, ou le fouissement souterrain de quelque bestiole inconnue.

Malgré ma patience, je commençais à désespérer, quand tout à coup je vois venir dans le sentier un gros animal dont les yeux luisaient comme des chandelles. Le loup marchait doucement comme une bête bien repue, qui avait fait grassement sa nuit. A mesure qu'il approchait, je le voyais mieux: c'était un vieux loup vraiment superbe, avec son poil rude et épais, ses épaules robustes et son énorme tête aux oreilles dressées, au nez pointu. Je le tenais au bout de mon canon de fusil, le doigt sur le déclic et, lorsqu'il fut à dix pas, je lui lâchai le coup en plein poitrail. Il fit un saut, jeta un hurlement rauque, comme un sanglot étouffé par le sang, et retomba raide mort. Ayant lié les quatre pattes ensemble, je chargeai ce gibier sur mon épaule, et je m'en revins à la maison où j'arrivai tout en sueur, quoiqu'il ne fît pas chaud. Quand je posai l'animal à terre, Jean s'écria:

--C'est un joli coup de fusil!

Comme il me tardait de lui rapporter l'argent, le matin même, un voisin m'ayant prêté son âne, j'attachai le loup sur le bât et je m'en allai à Périgueux. Je refis le chemin que j'avais tenu avec ma mère autrefois; mais, comme je marchais mieux qu'alors, j'y fus rendu vers les cinq heures. Mais il me fallut attendre au lendemain pour présenter mon loup, et je logeai dans une petite auberge près du Pont-Vieux. Je ne fus pas plus tôt arrêté que les voisins s'assemblèrent pour voir la bête, tant les gens de ville sont badauds. Ils me faisaient des questions, demandaient où et comment je l'avais tué, et discouraient entre eux sur la nature et les habitudes des loups. Il se trouvait des malins pour assurer que les loups avaient les côtes en long; ceux qui avaient la sottise de le croire étaient tout étonnés, en tâtant celui-ci à travers le poil épais, de trouver que ses côtes étaient comme celles de toute autre bête, et alors les autres fortes têtes s'écriaient: