Part 16
Quelquefois on entendait au loin dans la forêt le cor du piqueur appuyant les chiens, et alors tous mes malheurs me revenaient en mémoire, et ma haine se réveillait, toujours chaude, toujours violente, malgré toutes les exhortations que m'avait faites jadis le ci-devant curé. C'est le seul point qu'il n'a pu gagner sur moi, tant il me semblait qu'en pardonnant j'aurais été un mauvais fils. Je ne craignais rien, d'ailleurs, car je me sentais, comme un jeune coq bien crêté, de force à me défendre.
Je ne tardai pas beaucoup à en faire l'épreuve. Un soir d'hiver, je revenais de couper de la bruyère pour faire la paillade à nos bestiaux. Le jour commençait à baisser, et, dans les bois qui bordaient le chemin que je suivais, l'ombre descendait lentement. Je cheminais sans bruit, ma pioche sur l'épaule, pensant à ma Lina, lorsque, tout d'un coup presque, je viens à entendre derrière moi le pas pressé d'un cheval.
L'idée me vint aussitôt que c'était le comte de Nansac, mais je continuai de marcher sans me retourner. Je ne m'étais pas trompé; arrivé à quelques toises de moi il me cria insolemment:
--Holà! maraud, te rangeras-tu!
Le sang me monta à la tête comme par un coup de pompe, mais je fis semblant de n'avoir pas ouï; seulement, lorsque je sentis sur mon cou le souffle des naseaux du cheval, je me retournai tout d'un coup, et, attrapant la bride de la main gauche, de l'autre je levai ma pioche:
--Est-ce donc que tu veux écraser le fils après avoir fait crever le père aux galères? dis, mauvais Crozat!
De ma vie je n'ai vu un homme aussi étonné. D'habitude, les paysans se hâtaient de se garer de lui lorsqu'il passait, de crainte d'être jetés à terre, ou, pour le moins, d'attraper quelque coup de fouet: aussi était-il tout abasourdi. Mais ce qui l'estomaquait le plus, c'était ce nom de Crozat, si soigneusement caché, ce nom de son grand-père le maltôtier véreux, que le fils du _Croquant_ lui jetait à la face en lui rendant son tutoiement insolent.
Il mit son fouet dans sa botte et tira son couteau de chasse.
Le cheval, une bête nerveuse, grattait la terre et secouait la tête.
--Lâche la bride de mon cheval, méchant goujat!
La colère me secouait:
--Pas avant de t'avoir craché encore une fois à la figure, misérable, le nom de ton grand-père, Crozat le voleur!
Et lâchant la bride du cheval qui se cabrait, je fis un saut en arrière et je me trouvai dans le taillis, tenant toujours ma pioche levée.
Il resta là un moment, pâle de rage froide, les yeux venimeux, rinçant les lèvres et cherchant à foncer sur moi. Mais le cheval, quoique rudement éperonné, à la vue de la pioche levée reculait effrayé. Alors, voyant qu'il ne pouvait m'aborder de face, et que le bois épais me défendait, le comte rengaina son couteau de chasse, et s'en alla en me jetant ces mots:
--Tu paieras cela cher, vermine!
--Je me fouts de toi, Crozat!
Encore ce nom qui l'affolait: il piqua son cheval et disparut.
Lorsque je racontai la chose à la maison, Bonal en fut fort ennuyé, prévoyant bien que cet homme si orgueilleux, si méchant, chercherait à se venger cruellement du pauvre paysan qui l'avait fait bouquer.
--Il faut te tenir sur tes gardes, me dit-il, ne pas t'aventurer du côté de l'Herm, et surtout ne pas passer sur ses terres, ni dans ses bois.
La première fois que vint le chevalier après cette affaire, Bonal la lui raconta tout du long. Ayant ouï, lui, dit en manière de résumé:
--Ça ne m'étonne pas:
_Grands seigneurs, grands chemins Sont très mauvais voisins._
Je sais bien que ce Nansac est un grand seigneur de contrebande, mais ceux-là ne sont pas les meilleurs! On dirait, continua-t-il, que ça tient au château; les seigneurs de l'Herm ont toujours été plus ou moins tyranneaux: témoin celui de la _Main de cire_.
--Ah! oui... C'est une vraie légende de Tour du Nord, dit Bonal, mais encore que ce ne soit sans doute qu'un conte, j'en suis pour ce que j'ai dit à Jacquou déjà: qu'il se méfie de ce mauvais.
--C'est aussi mon avis, fit le chevalier. D'ailleurs, je ne suis pas inquiet, il est de taille à se défendre. Le comte a sans doute quelques avantages, comme d'être mieux armé que lui, mais:
_A vaillant homme, courte épée!_
Suivant ces conseils, et aussi mon idée, de là en après, je pris quelques précautions, lorsque j'allais dans les parages où je risquais de rencontrer le comte de Nansac. J'emportais un bon billou, qui est autant à dire comme une bonne trique, ou bien un vieux fusil à pierre qui venait de l'aïeul de Bonal, mais dont lui ne s'était jamais servi, n'ayant de sa vie, ainsi qu'il disait, tué aucune créature vivante. Au reste, que je fusse loin ou près de la maison, j'avais toujours dans ma poche le couteau de mon père dont la lame mesurait dans les six pouces, et avec lequel j'avais fait reculer Mascret, encore que je ne fusse alors qu'un enfant. Ainsi précautionné, je fus six ou huit mois sans revoir le comte, si ce n'est une fois au loin. De temps à autre, j'apercevais bien Mascret ou l'autre garde qui avaient l'air de m'épier à distance, mais de ceux-là je ne me souciais guère, et puis j'avais autre chose en tête qui me distrayait d'eux.
* * * * *
Lorsqu'on est amoureux, toutes les idées se tournent du côté de la bonne amie, et les pas font comme les idées: aussi je ne perdais aucune occasion de voir Lina. Sa mère essayait toujours de m'amadouer, et pour ce faire elle s'attifait tant mieux qu'elle pouvait, et n'en était que plus laide, ce dont je riais en moi-même, pensant au dicton du chevalier:
_A vieille mule, frein doré._
Quelquefois le dimanche, suivant toujours sa pensée, elle me faisait entrer chez eux en revenant de la messe, et même, des fois, me conviait à manger la soupe. Moi, je connaissais bien son manège, mais je ne refusais pas, pour être plus longtemps avec Lina. Après déjeuner, la vieille me promenait dans le bien, sous couleur de voir comment le revenu se comportait. En faisant notre tour, tandis que Lina vaquait au ménage, elle trouvait toujours moyen de me faire entendre que je lui convenais, et qu'elle voudrait bien que je fusse chez eux. Elle m'indiquait une terre restée en friche ou une vigne qu'on n'avait pas eu le temps de biner, faute d'un homme à la maison.
--C'est malheureux, disait-elle, que ça se trouve comme ça, que tu ne puisses pas sortir de La Granval. Tu vois, nous avons un grand bien, qui donnerait le double de revenu s'il y avait chez nous un jeune homme vaillant comme toi. Et puis enfin, en travaillant pour nous autres, tu travaillerais pour toi, puisque la Lina te trouve à son goût et que nous n'avons qu'elle de famille.
Et ce n'était pas seulement le bien qu'elle me montrait, mais les étables, le grenier garni de blé, le cellier où il y avait une trentaine de charges ou demi-barriques de vin, vieux en partie, car Géral avait toujours eu cette coutume d'en garder de chaque récolte pour le faire vieillir. Jusqu'aux lingères bondées de linge, jusqu'aux cabinets pleins d'affaires elle me montrait; et même, un jour, ouvrant une tirette de la grande armoire dont la clef ne la quittait jamais, elle me fit voir un petit sac de cuir, plein de louis qu'elle étala comme pour me décider:
--Tout ça serait à toi plus tard, mon ami!
Quand le diable tient les femmes sur l'âge, comme ça, il leur fait perdre la tête. Il le faut bien, car la Mathive, qui avait dans les quarante-sept ou quarante-huit ans, qui n'était pas belle, il s'en faut, étant brèche-dents, ayant le nez pointu et les yeux rouges, se figurait qu'en me montrant qu'elle était riche, ça me rendrait aveugle et canaille en même temps.
Lorsque je me trouvais seul avec Lina, je lui contais tout ce que faisait sa mère pour m'attirer chez eux, sans lui expliquer, ça se comprend, le pourquoi de tant d'amitiés. Et lors, la pauvre drole me disait:
--Vois-tu, Jacquou, je t'aime bien, et tu penses si je serais contente que tu demeures avec nous autres, en attendant que nous nous mariions; mais si tu faisais une chose comme ça, si tu abandonnais un homme comme le curé Bonal qui t'a sauvé de la misère, qui t'a appris tout ce que tu sais, jamais plus je ne te parlerais.
--Sois tranquille, ma Lina, je me couperais un doigt plutôt que de faire une telle coquinerie.
Et pourtant, combien j'aurais été heureux de vivre à ses côtés et de travailler pour elle! Toujours avec ses mêmes intentions, la Mathive me demandait, des fois, pour leur aider à faire les foins, ou à fouir les vignes, ou pour quelque autre travail pressé. Et moi, content tout de même de leur rendre service, et surtout joyeux d'être près de Lina, j'y allais, avec le congé de Bonal. Et lorsque j'étais venu faire des labours d'hiver, le soir, à la veillée, j'aidais à peler les châtaignes, et je m'en allais tard, car jamais la Lina n'aurait mis les tisons debout dans la cheminée, comme font les filles qui veulent congédier leur galant.
* * * * *
Un jour, comme j'y fus de bonne heure leur aider à vendanger, Lina se préparait à faire du pain et je la regardais en mangeant une frotte d'ail avec un raisin, avant d'aller à la vigne. D'abord, elle arrangea son mouchoir de tête de manière à cacher tous ses cheveux, puis elle releva ses manches jusqu'à l'épaule et se savonna bien les bras et les mains à l'eau tiède, et après les rinça à l'eau froide, que je lui faisais couler dessus avec le tuyau du godet. Ensuite, s'étant bien nettoyé les ongles, elle prépara le levain, vida de la farine, puis de l'eau chaude, et commença à pétrir. C'était une joie de la voir faire: elle maniait d'abord la farine, la mêlant à l'eau tout bellement; puis, quand la pâte fut liée, elle la prenait comme à brassées, la soulevait et la rejetait fortement dans la maie. Ses beaux bras ronds, un peu hâlés au-dessus du poignet, d'un joli blanc rosé plus haut, s'enfonçaient vigoureusement dans la pâte qui collait à la peau, gluante, et qu'elle détachait avec son doigt en ratissant. «Ah! me pensais-je en la voyant ainsi, quel plaisir de planter le couteau dans la tourte enfarinée, de manger le pain savoureux de sa ménagère, ce pain qu'elle a fait de ses mains, qu'elle a parfumé de la bonne odeur de sa chair! Quel bonheur de communier autour de la table de famille, enfants et tous, avec ce pain de bon froment dans lequel elle a mis, pour ainsi parler, quelque chose de son affection!» Et, rêvant à cela, je nous voyais déjà, Lina et moi, soupant avec une troupe de petits droles...
Mais les choses ne marchent pas à la fantaisie des hommes; ça irait trop bien, ou peut-être, des fois, plus mal. Pendant longtemps, la Mathive m'entretint de ses desseins et me fit reluire des espérances qui me réjouissaient le coeur, quoique je visse bien qu'elle n'était pas franche en me parlant de Lina: tant nous sommes aisés à nous laisser piper en pareille affaire! Elle ne tarda pas d'ailleurs à changer de langage. Un dimanche, c'était le jour de la Chandeleur, comme j'étais sur la place, devant l'église de Bars, attendant à l'accoutumée la sortie de la messe, la vieille m'aborda et, me tirant à part, sans plus me lanterner, me dit que, sur mon refus plusieurs fois répété, elle avait loué un domestique, et que, par ainsi, je devais comprendre que les projets qu'elle m'avait fait entrevoir ne pouvaient plus tenir; elle le regrettait fort, ses préférences ayant toujours été pour moi.
--A cette heure, conclut-elle, il n'est plus à propos que tu parles à Lina.
Oyant ça, je restai tout ébahi, la regardant fixement, comme si je n'avais pas compris. Pourtant, bientôt je me repris et lui dis que, s'il ne m'était plus permis de parler à sa fille, personne au monde ne pouvait m'empêcher de l'aimer, tant que j'aurais vie au corps.
--Pour ça, me dit-elle, je n'y peux rien; mais je ne veux plus que tu fréquentes à la maison, ni que tu la voies dehors.
Ayant ainsi prononcé, la Mathive s'en alla rejoindre sa fille qui me regardait tristement de loin, et moi, je m'en fus tout déferré.
Ce domestique qu'elle avait loué était un garçon de La Séguinie, qui avait travaillé chez eux comme journalier et qui lui avait convenu. C'était un fort ribaud qui avait les épaules larges, le corps trapu, la figure bête, et avec ça voulait faire le faraud. Pour le reste, c'était une brute incapable de bons sentiments, et, à part son intérêt, ne voyant que les choses qui lui crevaient les yeux. Aussitôt qu'il s'aperçut que la Mathive le voyait d'un bon oeil, et ça fut d'abord, il se mit à trancher du maître, et se donna des airs de commander. Il fut bientôt nippé comme un coqueplumet de village, avec de bonnes chemises de toile demi-fine, une cravate de soie, un chapeau gris, une belle blouse et des bottes. Il n'était pas depuis un mois à Puypautier, qu'il connaissait le sac aux louis d'or de la Mathive et les lui faisait danser très bien. Tous les voisins connurent bientôt ce qu'il en était; pourtant, d'après les conseils de la vieille, il faisait semblant de parler à Lina, pour cacher son jeu, mais il était trop bête pour tromper qui que ce fût.
Ma pauvre bonne amie, elle, était comme moi bien ennuyée, et d'autant plus qu'elle comprenait ce qui se passait, quoiqu'elle n'en dît rien. Mais que faire? Géral était toujours dans le canton du feu, ne pouvant guère se remuer et n'ayant plus trop ses idées: ce n'était donc pas lui qui pouvait mettre ordre à ça. Malgré que la mère de Lina le lui eût défendu comme à moi, nous trouvions moyen de nous voir quelquefois, ce qui n'étonnera personne. Alors elle me racontait ses peines, et je tâchais de la consoler et de lui faire prendre patience, en lui disant que tout cela n'aurait qu'un temps. Mais, pour dire le vrai, ça n'en prenait pas le chemin: plus ça allait, plus ce goujat prenait de la maîtrise dans la maison, par la folie de la Mathive. Si quelquefois elle n'agréait pas quelque chose qu'il avait en tête, il parlait d'abord de s'en aller, et la vieille bestiasse de femme cédait et le laissait agir; bref, c'était lui qui coupait le farci, comme on dit de ceux qui font les maîtres.
Encore qu'il fût bête, comme je l'ai dit, ce garçon, qui s'appelait Guilhem, comprit, au bout de quelque temps, qu'avec la vieille il pourrait avoir beaucoup de choses, lui soutirer des louis d'or, un à un, pour aller s'ivrogner le dimanche à Bars, le mardi à Thenon, et puis riboter aux balades des paroisses de par là, mais que pour ce qui était du bien, qui appartenait tout à Géral, il reviendrait à la Lina, puisque le vieux l'avait reconnue en se mariant avec la Mathive. Et c'était ce bien qui lui faisait surtout envie, à ce galapian, parce qu'il se disait que, Géral venant à mourir, ce qui fut peu après, Lina resterait maîtresse de tout, et alors, adieu les bombances! il lui faudrait filer. Aussi faisait-il l'empressé près d'elle, devant les gens surtout, et disait à la vieille, piquée de jalousie, quoique elle-même lui eût conseillé de jouer ce jeu, que c'était un semblant pour empêcher le monde de babiller. La Mathive enrageait d'être obligée de supporter ça et passait sa colère sur sa fille, ne décessant de crier après elle, et, des fois, lui donnant quelque buffe.
Au bout de quelque temps, cherchant toujours à en venir à ses fins, Guilhem disait à la Mathive que le seul moyen de faire poser la langue aux gens, c'était de le faire marier avec Lina. Mais la vieille n'entendait pas ça et se récriait haut. Elle supportait bien à toute force que son goujat fît la mine de courtiser sa fille; quant à les marier ensemble, c'était une autre affaire.
L'autre avait beau l'assurer qu'il en serait après le mariage comme avant, et que ce qu'il en disait, c'était dans son intérêt à elle, afin que personne ne pût la diffamer: tout ça, c'était inutile. La gueuse se doutait qu'une fois marié avec Lina, Guilhem la laisserait là, et elle refusait fort et ferme. Alors lui, coléré, la rebutait grossièrement, et, plus elle lui faisait bien, plus elle le mignardait pour l'apaiser, plus il la rabrouait durement. La pauvre Lina recevait le contrecoup de tout ça, car sa mère l'avait prise en haine, de manière qu'elle en vint jusqu'à la battre. Moi, qui savais ce qui en était, soit par elle, soit par la Bertrille, je m'ennuyais grandement de la savoir malheureuse comme ça et je m'en tourmentais au point de n'en pas dormir, des fois toute une nuit. Il me venait souvent à l'idée de corriger ce Guilhem, et les mains me démangeaient; mais Lina me suppliait de n'en rien faire, et, moi, je ne bougeais pas, de crainte de la rendre plus malheureuse encore.
Pourtant, un jour, n'y tenant plus, je le jointai dans un coin, à Thenon, et je lui signifiai que, pour ce qui était de la Mathive et de ses louis d'or, il pouvait en disposer à son plaisir, cela je m'en moquais; que, quant à Lina, je lui défendais de s'occuper d'elle en rien.
--Fais attention, continuai-je, que si tu as le malheur de lui faire soit des misères, soit des amitiés, j'aurai ta peau!
Il était pour le moins aussi fort que moi; seulement il était lâche, et il me jura ses grands diables qu'il ne lui avait jamais tenu de propos reprochables, ni en bien, ni en mal. Tout ce qu'il avait fait, c'était d'empêcher sa mère de la tracasser.
--Tu peux le lui demander, à la Lina; elle-même te le dira.
--Te voilà toujours prévenu! lui dis-je en m'en allant, dégoûté de sa couardise et de sa fausseté.
* * * * *
Sur ces entrefaites, il nous arriva un grand malheur à La Granval. Un matin, comme il sortait de la maison pour aller ramasser des marrons, Bonal tomba raide d'une attaque. L'ayant porté sur son lit, je lui fis respirer du vinaigre, tandis que la Fantille lui soulevait la tête; mais il mourut au bout de quelques minutes sans avoir repris connaissance.
Le vieux Jean étant survenu à ce moment, après les premières complaintes je le priai de s'en retourner aux Maurezies et de dépêcher un de ses voisins à Fanlac, prévenir M. le M. chevalier de Galibert. Moi, je m'en fus faire la déclaration chez le maire et en même temps commander la caisse.
Quand je revins, Jean était déjà là, et tous trois avec la Fantille, nous restâmes à veiller le mort. Ordinairement on donne aux défunts leurs plus beaux habits; mais nous n'avions pas eu à le faire, Bonal n'ayant d'autres vêtements que ceux qu'il avait sur le corps. Quelquefois la Fantille lui disait:
--Vous feriez bien de vous faire faire d'autres habillements. Lorsque vous vous mouillez, vous n'avez pas seulement pour changer.
Et lui, répondait:
--Quand ceux-ci seront usés... Peut-être n'en aurai-je pas besoin! ajoutait-il, en souriant un peu.
Tel donc qu'il était vêtu tous les jours, il était étendu sur le lit. Sa figure était calme, et, n'était cette pâleur de cire, on eût dit qu'il dormait. Ses traits s'étaient comme affinés, les ailes de son nez un peu fort s'étaient amincies, sa bouche était close doucement, et la trace des chagrins qui assombrissaient parfois son visage avait disparu depuis qu'il était entré dans le repos éternel. La Fantille avait gardé quelques bouts de cierge pour les temps d'orage, et en avait allumé un, près du lit, sur une petite table recouverte d'une touaille, où il y avait aussi un brin de buis des Rameaux, trempant dans une assiette pleine d'eau bénite. Mais, si ce n'est Jean, personne n'était venu asperger le mort, car nous étions isolés au milieu de la forêt; et puis, il faut le dire, les gens avaient, je ne dis pas tout à fait peur de Bonal, mais ils sentaient quelque répulsion pour lui, comme curé défroqué, quoique ce fût bien contre son gré qu'il l'était, le pauvre homme.
Après un pénible après-midi, la nuit vint de bonne heure, comme en automne, et nous trouva là toujours tous trois. La lumière du cierge tremblotait sur le lit mortuaire, et nous éclairait, nous autres assis auprès, laissant dans la vaste chambre des coins obscurs qui nous enveloppaient d'ombre. La Fantille égrenait son chapelet, et nous deux Jean, nous songions tristement, écoutant machinalement sur nos têtes un cussou, autrement un ver, qui faisait grincer sa tarière dans une poutre: gre, gre, gre... et échangeant parfois à voix basse quelques mots qui rompaient à peine le silence funèbre.
Sur les sept heures du soir, nous ouïmes les pas d'un cheval dans la cour, et j'y fus avec Jean: c'était le chevalier. Tandis que Jean menait la jument à l'étable, je le conduisis à la chambre mortuaire, et lui pris son manteau.
--Pauvre ami! dit-il en approchant du lit.
Et se penchant, il embrassa pieusement le front glacé du mort. S'étant relevé, il me demanda comment c'était arrivé, et, après que je lui eus narré ce malheur, il s'assit sur la chaise que la Fantille lui avait avancée, et nous restâmes tous quatre muets et songeurs.
Il faisait mauvais temps; le vent soufflait au dehors, passant sur les gros noyers avec un bruit de rivière débordée, et, filtrant sous les tuiles, gémissait en haut sous la porte du grenier, qui battait parfois, mal fermée. De temps en temps, une rafale faisait crépiter la pluie sur les vitres et s'engouffrait avec bruit dans la vaste cheminée. Nous nous regardions alors, disant: «Quel temps!»
Ainsi s'écoula cette longue nuit. Moi qui ne l'avais pas de coutume, ne pouvant rester aussi longtemps assis, je me levais et j'allais dans la cour me remuer les jambes, et, tandis que le vent me fouettait la figure, je regardais passer, au ciel mantelé de gris, de gros nuages noirs qui s'enfonçaient dans la nuit.
Lorsque la pointe du jour parut à travers les vitres, faisant pâlir la flamme du cierge qui nous éclairait, le chevalier me demanda si j'avais fait le nécessaire pour l'enterrement. Je lui répondis que, hormis la déclaration au maire et la caisse qui était commandée, je n'avais rien voulu faire, attendant son avis. Et alors, je lui expliquai que Bonal nous avait dit souvent qu'il voulait être enterré au bout de l'allée, sous ce gros marronnier qui avait été planté le jour de la naissance de son père, et qu'il serait bien à propos de suivre ses désirs, d'autant plus que, si on le portait au cimetière, le curé, par haine, le ferait mettre dans le triste coin foisonnant d'orties et de ronces, réservé pour ceux qui se détruisaient.
Le chevalier pensa un instant, puis me dit:
--Qu'il soit fait selon la volonté de notre pauvre défunt. Je connais le maire, il n'est pas homme à s'inquiéter d'un petit accroc à la loi que peut-être même il ignore; d'ailleurs, s'il y a ensuite quelque difficulté, je tâcherai d'arranger cela.
Ayant ouï ces paroles, je sortis, et, prenant une pioche et une pelle, je m'en allai par l'allée. La pluie avait cessé; le temps était frais, et, dans la petite combe au-dessous de La Granval, flottait au-dessus des prés pleins de flaques d'eau blanchâtre, une buée légère venant de la fontaine. Le ciel rougeoyait du côté du levant, et le souffle humide du matin faisait choir lourdement les feuilles mouillées et les bogues vides. Arrivé au pied du gros marronnier, je commençai à creuser tristement la fosse en pensant que c'était le dernier service que je rendais au défunt à qui je devais tant.
Sur les dix heures, ayant achevé, je revins à la maison, et, au moment où j'ouvrais la barrière de la cour, je vis venir la demoiselle Hermine, sur sa bourrique touchée par Cariol. En entrant dans la chambre mortuaire, elle prit le rameau de buis, jeta de l'eau bénite sur le corps, et puis s'agenouilla tout contre le lit, la tête penchée, et pria longuement. Lorsqu'elle se releva, elle essuya ses yeux et, regardant le mort, elle dit:
--A cette heure, ses peines sont finies!
Sur le midi, la Fantille, qui avait mis une poule au pot, fit prendre un peu de bouillon à la demoiselle Hermine qui ne voulut rien de plus; mais le chevalier mangea un peu de soupe et but un verre de vin.