Jacquou le Croquant

Part 15

Chapter 154,060 wordsPublic domain

Mais, quelques heures après, une dizaine de jeunes gens vinrent pour sonner le glas, et trouvant les cordes remontées et la porte intérieure du clocher fermée, furent demander la clef au marguillier, qui répondit que le curé lui avait défendu de la donner. Là-dessus, eux, enfoncent la porte du clocher avec des haches, et se mettent à sonner les deux cloches. Le curé vint pour les faire sortir, mais il fut obligé de s'en revenir plus vite que le pas et de se fermer chez lui. Cependant, au son des cloches, les gens des villages venaient de tous côtés, et bientôt, dans le mauvais chemin qui montait au bourg, on vit au loin un cercueil recouvert d'un drap blanc se mouvoir sur les épaules de quatre hommes qui se relayaient souvent, car la montée était rude, et il faisait chaud. En s'en allant, le curé avait donné deux tours de clef à la grande porte de l'église, de manière que ceux qui sonnaient s'y trouvaient pris. Lorsque le mort arriva, on le posa devant le portail sur des chaises prêtées par les voisins, puis on fut chez le curé pour avoir la clef; mais la maison curiale était close, et personne ne répondit. Pourtant il aurait fallu être sourd pour ne pas entendre, car, après avoir cogné avec les poings, avec des bâtons, les gens finirent par jeter des pierres à la porte et dans les fenêtres. La colère montait les têtes de tout le monde; des exclamations à peine contenues par la présence du corps s'entendaient au milieu d'une rumeur sourde. Sur les rudes visages de ces paysans on voyait l'indignation que leur causait le refus de ce qu'ils appelaient les honneurs, fait à l'un d'eux. Déjà les plus hardis parlaient d'entrer de force au presbytère et d'amener le curé, lorsque ceux qui étaient enfermés dans l'église finirent par faire sauter la serrure, et ouvrirent à deux battants. Le cercueil fut alors apporté devant le choeur, à la place ordinaire; des cierges furent allumés autour, selon la coutume, et le marguillier, qu'on avait été chercher et amené malgré lui, revêtu d'une chape, chanta en tremblant de peur l'office des morts. On l'obligea ensuite à encenser et asperger le défunt comme eût fait le curé lui-même, et, tout étant fini à l'église, on partit pour le cimetière, où le pauvre marguillier, qui se croyait sacrilège, fut encore obligé de parachever les dernières cérémonies, jusqu'à la pelletée de terre finale sur le cercueil descendu dans la fosse.

Pendant que tout ceci se passait, le chevalier, qui était tenace, avait été à Périgueux faire une dernière démarche près de l'évêque et lui représentait le tort que sa décision faisait à la religion, le curé disant sa messe le dimanche devant les bancs vides.

--Il est à craindre, ajouta-t-il, qu'à la première occasion il ne se produise un désordre, tant tous les paroissiens sont outrés du départ du curé Bonal, et mal disposés pour son successeur qui semble prendre à tâche de le faire encore plus regretter!

Mais le pauvre chevalier eut beau plaider et patrociner la cause de la religion et celle de son ami, l'évêque lui fit entendre que, quelque considération qu'eût l'Église pour les laïques pieux, elle ne pouvait se gouverner par leurs avis.

--Je regrette personnellement, comme gentilhomme, de ne pouvoir accéder à votre demande, monsieur le chevalier; mais ce que j'ai décidé dans la plénitude de mon autorité épiscopale est irrévocable.

A la suite de cet enterrement, les gendarmes vinrent à Fanlac et s'enquérirent. Puis les gens du roi s'y transportèrent et interrogèrent une masse de monde. Beaucoup d'arrestations furent faites, et finalement il y eut une dizaine de condamnations de six mois à cinq ans de prison.

Le curé Bonal eut grande peine de cette méchante affaire. A chaque occasion, il ne manquait pas de dire et de faire dire à ses anciens paroissiens de prendre patience, de ne pas se buter à l'impossible; mais c'était inutile, et les condamnations achevèrent de les mutiner. Le nouveau curé voyant ça, dépité de ce que son église était toujours vide, et ne se croyant pas trop en sûreté, depuis qu'un soir il avait failli recevoir un coup de pierre par la tête, finit par demander à s'en aller, ce qui lui fut accordé, et la paroisse resta sans curé, à la confusion de quelques-uns, les meneurs de cette affaire.

Ainsi se vérifiait la prédiction un peu obscure du chevalier qui avait dit:

_--Il viendra un temps où les renards auront besoin de leur queue._

VI

Cependant, nous autres étions bien tranquilles à La Granval. Cette vie étroitement attachée à la terre me convenait; j'aimais à pousser mes bons boeufs limousins dans le champ que déchirait l'araire, enfonçant mes sabots dans la terre fraîche, et suivi de toutes nos poules qui venaient manger les vers dans la glèbe retournée. Les travaux pénibles de la saison estivale même me riaient, comme les fauchaisons et les métives. Ça me faisait du bien d'employer ma force, et quand le matin, ayant fauché un journal de pré, je voyais l'herbe humide de rosée, coupée régulièrement et bien ras, j'étais content. Alors je prenais ma pierre à repasser, et j'aiguisais mon dail en sifflant un air de chanson. Le soir, dans le temps des moissons, lorsque après avoir chargé la dernière gerbe sur la charrette, je voyais tout ce blé qui devait faire un bon pain bis et savoureux, j'avais comme un petit mouvement de fierté, en songeant que c'était moi qui avais fait tout cela, ou quasiment tout. Pourtant Bonal m'aidait bien autant qu'il pouvait, mais ça n'est pas à son âge qu'on se met à ces travaux pénibles. Il menait la charrette, il aidait à faner, à lier les gerbes, il taillait la vigne, et autres choses comme ça. A Fanlac, il avait toujours aimé à cultiver le jardin, et il mit en ordre celui de La Granval, qui était mal en train, comme c'est l'ordinaire dans nos campagnes, où l'on est tellement pressé qu'on court au plus essentiel.

Nous vivions donc tranquilles, ne voyant guère personne, les plus proches voisins étant encore loin et séparés de nous par des bois, de manière que leurs poules ne nous gênaient point, ni les nôtres eux, ce qui est une bonne condition pour être en paix, car on sait que dans les villages les trois quarts des brouilles commencent à propos des poules qui vont gratter dans les jardins. Cela ne nous ennuyait pas, au surplus, d'être isolés: lorsqu'on est occupé du lever au coucher du soleil, on ne sent pas le besoin de fréquenter des étrangers. Avec ça, Jean le charbonnier, devenu trop vieux pour passer les nuits à surveiller les fourneaux dans les bois, s'était retiré dans sa maison des Maurezies après avoir gagné quelques sous, et il venait nous voir quelquefois. C'était un brave homme, serviable, comme il l'avait montré dans l'affaire de mon père, et qui depuis cette époque s'était intéressé à moi. Il me donnait des conseils pour l'exploitation du bien, ce qui n'était pas de refus, car quoique je susse bien faire tous les travaux que requiert un domaine, je n'avais pas d'expérience assez pour les diriger sûrement en toute occasion, et ce brave homme me fut d'un bon secours pour cette raison. Le curé l'aima tout de suite aussi et l'entretenait en patois, parce que Jean étant sans instruction aucune, ne savait même pas parler le français, comme d'ailleurs presque tous les gens de par chez nous. Mais, ayant tant vécu seul au milieu des bois, il s'était habitué à penser et à réfléchir plus qu'à parler, de manière que le peu de paroles qu'il disait avaient un grand sens. Le curé n'était pas bavard non plus, mais tout ce qu'il disait était plein de substance: aussi s'entendaient-ils bien. Jean, toutefois, lui portait respect, comme ça se comprend, et l'appelait toujours, ainsi que nous autres: «Monsieur le curé.»

Mais lui, à ce propos, nous dit un jour qu'il nous fallait corriger cette façon de parler, attendu qu'il n'était plus curé, ni en droit ni de fait, et que par conséquent nous ne devions plus le nommer ainsi.

--Sainte bonne Vierge! s'écria la Fantille, il y a vingt ans que je vous appelle comme ça, je ne saurai jamais vous parler autrement!

--Tu t'y habitueras! Appelez-moi tous de mon nom: Bonal.

--Ça je ne le pourrai pas! répliqua la Fantille; non, monsieur le..., écoutez, puisque vous ne voulez plus qu'on vous y appelle, je dirai: «Notre Monsieur!»

--C'est ça! fit-il en souriant un peu. Et vous autres, dit-il en se tournant vers Jean et moi, si vous voulez me faire plaisir appelez-moi Bonal.

Et depuis ce temps, selon sa volonté, nous l'appelions ainsi. La langue me fourchait bien quelquefois par l'effet de l'habitude, mais je me reprenais vitement, connaissant que ça lui renouvelait ses peines de s'entendre dire: monsieur le curé.

* * * * *

On pense bien que, dans tous ces changements, je n'avais pas oublié Lina. Le second dimanche après notre venue à La Granval, je m'en fus à la messe à Bars. Le curé en était à l'évangile lorsque j'arrivai et je restai au fond de l'église, jetant mes regards partout pour voir ma bonne amie. En cherchant curieusement, je finis par l'apercevoir au droit de la chaire à prêcher, mais elle n'était pas seule, sa mère était avec elle. Tant que dura la messe, pour dire vrai, je ne suivis guère les cérémonies du curé, occupé que j'étais à regarder le cou rond de ma Lina, un peu hâlé comme celui des filles des champs, et les petits frisons à reflets cuivrés qui sortaient de sous sa coiffe des dimanches. A la sortie, je me plantai devant le portail et j'attendis. Les gens se répandaient sur la place, faisant de petits groupes et se mettant, après le portage et les compliments, à deviser: les hommes, du temps, de l'apparence des récoltes, du prix des bestiaux au dernier marché de Thenon; les femmes, de leur lessive, de la réussite de leur chaponnage, et les filles de leurs galants.

Tout d'un coup Lina, sortant, me vit et fit un mouvement; mais sa mère ne me reconnut point, ce qui n'était pas étonnant, ne m'ayant plus vu depuis que je gardais les oies avec sa fille. Elles s'arrêtèrent pour causer, comme les autres, la mère avec une autre femme, et Lina avec la Bertrille, qui, à un moment donné, se tourna pour me regarder, ce qui me fit connaître qu'il était question de moi. Un moment après, sans avoir l'air de rien, la Bertrille s'en vint de mon côté et, en passant près de moi qui me promenais, faisant le badaud en regardant le coq du clocher, elle me dit à demi-voix:

--Aux vêpres, sa mère n'y sera pas.

--Bien!

Et je m'en fus voir jouer aux quilles, coulant mon regard vers Lina de temps en temps.

Vers trois heures, au sortir de vêpres, les deux droles restèrent un bon moment à causer, pour laisser aller devant les gens de leur renvers; puis elles s'en furent doucement, et moi, peu après, faisant un détour par un autre chemin, je les rattrapai.

Et ce furent des rires, des serrements de main, des amitonnements à n'en plus finir. Puis, comme elles étaient pressées de savoir comment je me trouvais là, il fallut leur raconter tout ce qui était arrivé au curé Bonal, et leur expliquer que nous étions venus demeurer dans son bien à La Granval. Elles n'en revenaient pas qu'un curé pût n'être plus curé et posât sa soutane. Quant à leur faire entendre que c'était parce qu'il avait prêté serment à l'époque de la Révolution, et ce qu'était ce serment, ça n'était pas facile, et je leur dis en gros que c'étaient d'autres curés appelés jésuites, grands ennemis des anciens curés patriotes, qui l'avaient fait casser.

Des jésuites! elles n'en avaient jamais ouï parler:

--Et qu'est-ce donc que ces jésuites? demandaient-elles.

--D'après ce que dit M. le chevalier de Galibert, c'est, parmi les curés, comme qui dirait des renards...

Elles se mirent à rire, et je leur parlai de choses plus aimables. Je fis entendre à Lina que maintenant, étant voisins à une heure et demie de chemin, nous pourrions nous voir plus souvent, et combien j'en étais content. Cela lui faisait bien plaisir aussi, mais elle craignait que sa mère ne s'aperçût de notre entente, et qu'elle lui défendît de me parler.

--Nous tâcherons qu'elle ne se doute de rien, lui dis-je; et puis, après tout, peut-être ne se fâchera-t-elle point, sachant à coup sûr que c'est chose impossible d'empêcher un garçon et une fille qui s'aiment, de se voir; mais, si ça arrive qu'elle le trouve mauvais, il sera toujours temps d'aviser: ainsi, n'aie point de craintes.

Et nous marchions lentement tous trois en devisant, dans le chemin pierreux bordé de mauvaises haies où s'entremêlaient les buissons et les ronces; moi, au milieu d'elles, les tenant par-dessous le bras, et, pour dire la vérité, serrant un peu plus fort du côté de Lina. Lorsque le chemin traversait quelque boqueteau de chênes, je prenais ma bonne amie par la taille et, la serrant tout doucement contre moi, je l'embrassais sur sa joue brunie par le soleil et duvetée comme une belle pêche de vigne. Le temps ne nous durait pas, de manière que nous fûmes près de Puypautier sans nous en donner garde; mais la Bertrille, toujours avisée, nous en avertit, et il fallut se quitter après bien des adieux, des embrassements et des regards amoureux. Afin de ne pas me montrer, je pris sur la gauche à travers un taillis, et j'allai passer à la Grimaudie pour de là gagner La Granval.

Cela dura quelque temps ainsi, sans point de destourbier. Toutes les fois que je le pouvais, j'allais à Bars le dimanche et je faisais la conduite aux deux filles. La pauvre Bertrille, elle, était dépareillée comme je l'ai dit, son bon ami étant au régiment; mais elle prenait patience, de même que les dames de Périgueux lorsque la garnison est en campagne. Comme elle ne nous quittait jamais, on ne pouvait pas dire de mal de nos rencontres. Mais il y a des mauvaises langues partout, même à Bars. Quelqu'un s'étant aperçu de notre manège le dit à la mère de Lina, en sorte qu'un dimanche, à la sortie de la messe, je m'avisai qu'elle me regardait fort. Pourtant, elle ne se fâcha pas pour lors après sa fille; elle lui demanda seulement qui j'étais, où je demeurais et ce que je faisais.

Lina ayant tout raconté sans détour, sa mère lui dit qu'elle ne trouvait pas mauvais que je lui parle, en ce qu'elle entendait que ce fût toujours honnêtement. Et là-dessus, elle ajouta qu'il leur faudrait bien chez eux un domestique grand et fort comme j'étais, pour faire valoir leur bien, maintenant que Géral se faisait vieux.

Moi, je m'apercevais qu'au sortir de la messe, la bonne femme me regardait toujours d'un air engageant, ce qui n'était pas difficile à connaître, car d'habitude elle n'était pas aimable. Aussi, dans ma bêtise, je venais à penser que, quoique nous ne fussions pas en âge d'être mariés, elle ne trouvait pas à redire que je parle à sa fille en attendant. Et un dimanche, je me crus sûr de la chose, lorsque, passant à l'exprès devant moi, avec Lina et Bertrille, elle me dit:

--Puisque tu leur fais la conduite les autres dimanches, tu peux bien venir aujourd'hui: ça n'est pas moi qui te fais peur?

--Que non, Mathive! alors, avec votre permission, nous cheminerons ensemble.

Tout en marchant, tandis que les deux droles allaient devant, la mère de Lina me parla de ses affaires, et me dit combien la conduite de leur domaine était lourde pour elle, depuis que Géral ne quittait guère le coin du feu. Elle prenait des journaliers, mais ce n'était plus pareil: il lui faudrait un jeune homme fort dans mon genre; et, en même temps, elle me regardait comme pour me dire que je ferais bien l'affaire. Moi ne répondant pas à ça, après d'autres propos, elle me demanda si je ne serais pas bien aise de venir chez eux, me laissant entendre que puisque nous nous aimions tous deux Lina, dans quelque temps nous pourrions nous marier. Et, tout en disant ça, elle me dévisageait d'une manière un peu trop hardie, à ce que je trouvais, comme si elle eût parlé pour elle.

Lors je lui dis, un peu fatigué de ses grimaces:

--Écoutez, Mathive, j'aime la Lina plus que je ne puis dire! Je serais donc bien content de venir chez vous, et de travailler de toutes mes forces et de tout mon savoir, pour faire profiter votre bien; mais pour le moment, je fais besoin à La Granval, et, cela étant, je serais une canaille d'abandonner le curé Bonal qui m'a retiré de l'aumône, maintenant que je lui suis nécessaire.

--Tu as raison, me dit-elle.

Et on parla d'autre chose.

Les affaires marchèrent longtemps ainsi. Presque tous les dimanches, j'allais à Bars, et je rencontrais Lina et sa mère, souvent. Ça ne me plaisait guère que la Mathive fût toujours là, mais je patientais, aimant trop mieux voir ma mie devant sa mère que de ne la voir point du tout. Celle-ci, d'ailleurs, continuait d'être bien pour moi, me disant à l'occasion quelque mot pour me faire entendre qu'elle me voyait avec plaisir; mettant sa fille en avant, toutefois,--en paroles,--mais à ses mines, à ses airs amiteux, je finis par comprendre que cette femme, sur le tard, était prise de la folie des jeunes garçons. Pour ne pas me brouiller avec elle, je faisais le nesci, celui qui ne comprend pas, et j'avais l'air de ne pas me donner garde que des fois elle se serrait un peu contre moi en marchant, comme si le chemin eût été trop étroit. Tout cela était cause que souvent, au lieu de les accompagner, je m'en retournais à La Granval, sous quelque prétexte, après avoir dit un mot à Lina tandis que sa mère achetait un tortillon pour faire une trempette au vieux Géral.

* * * * *

Chez nous, tout allait bien. Moi, je travaillais comme un nègre, me levant à la pointe du jour et me couchant le dernier. La Fantille, solide encore, élevait la poulaille, nourrissait les cochons, et faisait tous les ouvrages qui, dans une maison, reviennent de droit aux femmes. Notre ci-devant curé Bonal, lui, faisait tout son possible pour m'aider, soignant les boeufs, gardant les brebis, s'apprenant aux ouvrages de terre et ne s'épargnant pas la peine.

A propos de brebis, ça me faisait dépit de le voir aller toucher les quinze ou vingt que nous avions, et faire l'office d'une simple bergerette: je le lui dis un jour.

--Et pourquoi? fit-il presque gaiement, c'est mon métier!--faisant allusion, comme je pense, à son ancien état de curé.

Il avait absolument voulu apprendre à labourer et il y était arrivé assez vite. Quelquefois, lorsqu'il avait fait passablement quelques sillons, afin de le distraire un peu, sans manquer au respect qui lui était dû, je lui disais:

--C'est bien ouvré! on dirait que vous n'avez jamais fait que ça!

--Jacquou, mon garçon, tu es un flatteur!

Et il ajoutait:

--Quand on fait tout ce qu'on peut, on fait tout ce qu'on doit.

Lorsque je le voyais s'attraper à quelque chose d'un peu pénible, je lui disais:

--Laissez ça, allez, c'est trop dur pour vous qui ne l'avez pas d'habitude.

Mais il me répondait qu'il était solide encore et que le travail lui faisait du bien, lui rendait la paix de l'âme.

--Vois-tu, Jacquou, disait-il, l'homme est né pour travailler, c'est une loi de nature; et, cela étant, de tous les travaux, il n'en est pas de plus sains, de plus moralisants que ceux de la terre. Plus on est en rapport avec elle, et plus on a de sujet de s'en applaudir, tant au point de vue de la santé du corps que de celle de l'esprit.

Et de là il continuait, me disant de belles choses sur ce sujet, me montrant qu'une des conditions du bonheur était de vivre libre sur son domaine, du fruit de son travail:

--Comme dit le chevalier, «liberté et pain cuit sont les premiers des biens». Manger le pain pétri par sa ménagère, et fait avec le blé qu'on a semé; goûter le fruit de l'arbre qu'on a greffé, boire le vin de la vigne qu'on a plantée; vivre au milieu de la nature qui nous rappelle sans cesse au calme et à la modération des désirs, loin des villes où ce qu'on appelle le bonheur est artificiel,--le sage n'en demande pas plus...

Et quelquefois ayant ainsi parlé, il restait longtemps rêveur, comme s'il eût eu des regrets.

Le dimanche, ainsi que je l'ai dit, Bonal n'allait pas à l'église, pour éviter le trouble que sa présence aurait pu causer. Il se promenait le long d'une ancienne allée de châtaigniers, qui partait de la cour de la maison et aboutissait à l'extrémité du défrichement de La Granval, où elle était fermée par un gros marronnier planté par le milieu. A l'ombre de cet arbre, il se reposait sur un banc qu'il avait construit, et méditait.

Son esprit rasséréné songeait à l'iniquité dont il avait été victime, non plus avec les soubresauts douloureux de la première heure, mais avec cette philosophie sereine qui accepte sans récriminer les accidents humains. Mais s'il se résignait en ce qui le touchait seul, lorsqu'il pensait à ses vieux amis, le chevalier et sa soeur, à ses paroissiens qui l'aimaient, aux pauvres dont il était la consolation et la providence, le chagrin lui serrait le coeur, et il lui fallait des efforts pour le surmonter.

Il aurait bien voulu revoir tout son monde de là-bas, mais il n'y allait pas, par raison: les gens ne l'auraient pas laissé revenir. Aussi était-il bien heureux, lorsque le chevalier venait déjeuner à La Granval et lui apportait des nouvelles de son ancienne paroisse. Quoiqu'il ne fût guère parleur, c'était alors des questions à n'en plus finir sur un tel, une telle: «Que devenait celui-ci? cette vieille était-elle encore en vie? la drole de chez cet autre était-elle mariée?» Et, sa sollicitude satisfaite, tous deux parlaient des choses d'autrefois, et échangeaient de vieux souvenirs. Quand le chevalier remontait sur sa jument, chargé de bonnes paroles pour tout le monde, et emportant du tabac pour La Ramée, le pauvre ancien curé était plus tranquille.

Presque tous les dimanches, Jean venait passer la journée à La Granval et tenir compagnie à Bonal. Ça le distrayait un peu, car Jean, étant ancien, lui rappelait des choses du temps de sa jeunesse, et à un mot, à un nom quelquefois, des faits oubliés depuis longtemps se réveillaient dans sa mémoire. Ces jours-là, Jean restait à souper, et le soir, à table, Bonal nous entretenait de choses et d'autres, et nous intéressait par des récits curieux, et des remarques que jamais nous n'aurions songé à faire de nous-mêmes.

Par exemple, il nous disait la signification des noms de villages des alentours, et celle des noms d'hommes.

--Ainsi Fossemagne, nous disait-il un jour, signifie: grande fosse; Fromental, pays à froment, et ton nom de Ferral, à toi Jacquou, semble indiquer à l'origine un travailleur de fer de ces forges à bras communes autrefois dans nos pays: pour le surnom de _Croquant_ que vous portez de père en fils, tu sais d'où il te vient.

--Et ce nom de Maurezies, le village de Jean, lui demandai-je, que signifie-t-il?

--Il y en a qui le tireraient des Maures ou Sarrasins qui ont fait des courses dans nos pays; mais, moi, j'aime mieux avouer que je l'ignore. En revanche, je puis te dire que ce village pourrait bien être le lieu où saint Avit perdit son compagnon Benedictus, comme il est dit dans le propre du diocèse.

Bonal nous faisait voir aussi la ressemblance de certains mots de notre patois avec le langage breton; il nous parlait des Gaulois nos ancêtres, de leur religion, de leurs coutumes; nous racontait les soulèvements des Croquants du Périgord, sous Henri IV et Louis XIII, et puis aussi toutes les vieilles histoires de la Forêt Barade qu'il connaissait à fond.

Ainsi se passaient honnêtement les moments de loisir à La Granval, lorsque Bonal commença à s'habituer à sa nouvelle vie.

Dans les premiers temps, la tristesse le tenait fort, et il ne parlait guère; mais peu à peu sa peine s'amortit, et, en le mettant tout doucement sur le sujet, il se laissait aller à nous entretenir principalement de choses du passé. Et puis il était si bon que, pour nous obliger, il aurait fait tout de même, quoique n'en ayant pas grande envie. Moi, voyant comme ça tournait passablement, je travaillais sans souci, content d'être plus près de Lina, sans penser que je m'étais aussi rapproché du comte de Nansac, ou plutôt sans être inquiet de ce rapprochement.