Part 14
Ayant obtenu le silence, il exposa que c'était un devoir pour tous, paroissiens et curé, de se soumettre à l'autorité de l'évêque; que, pour lui, quoique sa conscience ne lui reprochât rien, car il avait toujours agi, non dans un intérêt personnel, mais pour la paix de l'Église, il obéirait sans résistance et sans murmure. Mais il ajouta que cette obéissance lui coûtait beaucoup, parce qu'il les aimait tous comme ses enfants, et qu'il avait espéré leur faire entendre longtemps la parole de Dieu, et finalement reposer dans le petit cimetière où il en avait tant conduit déjà. Il parla ainsi longuement, avec tant de coeur et de bonté que tout le monde en était ému et que les femmes, les yeux mouillés, se mouchaient avec bruit. Mais, ce moment d'émotion passé, la colère prit le dessus, et, à la sortie de l'église, les gens s'assemblèrent et se dirent entre eux qu'il ne fallait pas laisser partir le curé. Tous, les uns et les autres, se montèrent la tête de manière que plusieurs des plus décidés s'en allèrent trouver le chevalier de Galibert, toujours coléré, quoique ce fût un bon homme. Lui, voyant comme ça tournait, monta sur les marches de la vieille croix, et commença à prêcher les gens. Il leur dit que la conduite de leur curé, sa patience, sa résignation dans cette circonstance, prouvaient combien il était digne de leur affection et de leur respect.
--Mais, nous autres paroissiens, nous avons bien le droit d'agir un peu différemment... Nous pouvons nous rappeler qu'autrefois le peuple élisait ses curés et participait à l'élection des évêques et même des papes. Ce n'est pas une raison parce que des rois se sont entendus avec d'aucuns de ceux-ci pour confisquer nos antiques privilèges, de ne pas nous en souvenir. Il faut donc que toute la paroisse adresse une pétition à l'évêque pour lui demander le maintien de notre curé. Mais,--ajouta-t-il,--comme il n'y en a guère que deux ou trois qui sachent signer, nous ferons comme on faisait jadis, nous appellerons un notaire qui dressera un acte de notre protestation:
_Parle papier!_
»Voilà, dans la position où nous sommes, ce qu'il y a de mieux à faire. Un chien regarde bien un évêque, nous pouvons donc lui adresser la parole. Êtes-vous de cet avis?
--Oui! oui! crièrent tous les gens qui étaient là.
--Eh bien! donc, je vais envoyer quérir le tabellion. Vous autres, revenez à l'heure de vêpres, et soyez là, tous, sans faute; que personne ne reste à la maison: plus nous serons, mieux ça vaudra... Maintenant, je vous dirai que les gens en place, qu'ils aient une robe ou un habit, ne voient pas toujours les choses comme il faut, en sorte que je ne sais pas trop ce qu'il adviendra de notre protestation: peut-être s'en ira-t-elle en eau de boudin, en brouet d'andouilles, nous le verrons bien!
_Il ne faut pas laisser de semer pour la crainte des pigeons._
»Pour moi, je l'ai dit d'abord: si on nous ôte notre curé, je ne mets plus les pieds à l'église!
--C'est ça! c'est ça! Ni nous non plus!
--Et si on nous en envoie un autre, il dira sa messe tout seul!
_Un chien est fort sur son palier, Un coq sur son fumier._
Tout le monde applaudit, et, la chose bien convenue, le chevalier m'expédia à Montignac chercher maître Boyer, ou un autre à son défaut.
A trois heures, le notaire était là, et sur la place, noire de monde, à l'ombre du vieux ormeau où l'on avait porté une table, il commença à instrumenter en écrivant son préambule. Puis tous les gens de la paroisse, hommes et femmes, le chevalier en tête, défilèrent devant lui, et, après avoir couché sur son acte leurs noms et surnoms, il continua ainsi:
--«Lesquels, adressant respectueusement mais fermement la parole à monseigneur l'évêque de Périgueux, tout comme s'il était présent, lui ont dit et remontré que, depuis le rétablissement du culte catholique, le sieur curé Bonal a donné dans cette paroisse l'exemple de toutes les vertus; qu'il l'a édifiée par sa vraie et sincère piété; qu'il a été, depuis bientôt trente ans, la providence des pauvres, et le père et l'ami de ses paroissiens, en sorte que tous, vieux et jeunes, pauvres et riches, désirent ardemment le conserver, tant qu'il plaira à Dieu de le laisser sur cette terre.
»A cette fin, lesdits comparants supplient très instamment mondit seigneur évêque de révoquer les ordres par lui signifiés, et de continuer ledit sieur Bonal dans ses fonctions de curé de ladite paroisse de Fanlac; ajoutant lesdits comparants, que le seul exemple de leur curé a fait de bons chrétiens de tous les habitants de cette paroisse, et que, le bien de la religion s'accordant avec leur vif désir de le conserver, ils espèrent que mondit seigneur évêque prendra la présente demande en considération;
»Et, sans se départir aucunement du respect dû audit seigneur évêque, lesdits comparants, au cas où leur requête demeurerait sans effet, protestent très fermement contre les inconvénients qui pourront résulter, pour la religion et ses ministres, d'une mesure qui les atteint dans leur piété et leur affection pour leur curé.
»De tout quoi lesdits comparants m'ont requis acte, que je leur ai concédé sous le scel royal, etc.»
Et après avoir fait signer les deux ou trois qui savaient, le notaire signa lui-même avec un paraphe savant, car c'était un notaire de l'ancienne école, comme ça se voit à son acte.
Le surlendemain, le chevalier en emporta une copie superbement moulée, et s'en fut à Périgueux la remettre à l'évêque.
Celui-ci, à ce que connut M. de Galibert, comprit un peu plus tard qu'on lui avait fait faire une bêtise; mais, comme les gens en place ne reconnaissent pas facilement qu'ils se sont trompés, les évêques moins que les autres, monseigneur persista dans sa décision, malgré tout ce que put lui dire le chevalier, qui plaida chaleureusement la cause de son ami.
--Je vous prédis, monseigneur, fit-il en partant, que vous regretterez votre refus.
_Tel maintenant refuse, Qui par après s'accuse!_
L'évêque, passablement offusqué de la liberté que prenait ce laïque, ne répondit rien, et le chevalier s'en alla.
La veille de son retour, le curé, qui connaissait bien les gros bonnets du clergé, et savait que la démarche du chevalier serait inutile, m'avait envoyé à La Granval parler au Rey pour venir faire des arrangements. Le Rey vint trois ou quatre jours après, et, comme il n'avait plus qu'une année de ferme à courir, il consentit à résilier le bail, et à se retirer dans le bien qu'il avait à la Boissonnerie, moyennant une petite indemnité. Tout bien convenu, il s'en retourna, et le curé commença à penser à déloger, parce que le refus de l'évêque, bientôt connu de toute la paroisse, échauffait les têtes; et il ne voulait pas être l'occasion de quelque désordre.
Il fut entendu entre le chevalier et lui que je le suivrais à La Granval, comme je le lui avais demandé. Aussi, quelque peine que j'eusse de le voir dans cette passe, je fus un peu consolé par l'idée de le suivre et de lui être utile. Je commençai à emmener le mobilier, qui n'était pas très important. Outre ce que j'en ai dit, il y avait encore dans la chambre du curé un lit tout simple, sans rideaux, une petite table recouverte d'une serviette sur laquelle il y avait une cuvette et un pot à eau en faïence, une autre table à écrire, plus grande, encombrée de papiers, quelques livres sur une tablette, deux chaises, une grande malle longue recouverte de peau de sanglier, et c'était tout. Malgré ça, avec le lit de la Fantille et le reste, avec quelques provisions, il me fallut trois jours pour emporter toutes les affaires, peu à peu, à cause des mauvais chemins. Je ne faisais qu'un voyage par jour: encore fallait-il coucher à La Granval, car il y avait loin, et les boeufs ne vont pas vite.
* * * * *
Un matin, tandis que je chargeais le buffet sur la charrette avec Cariol, je te vois arriver un grand diable de curé, sec comme un pendu d'été, de poil rouge, torcol, avec de gros yeux ronds et un nez crochu, qui me demanda où était le presbytère.
--Vous y êtes, lui dis-je, voici la porte.
Et, un instant après, je le suivis, pour m'assurer que c'était le nouveau curé. Précisément c'était lui, et, ensuite des civilités d'usage, il s'enquit du jour où il pourrait faire amener ses meubles qui étaient à Montignac.
--Demain nous achèverons de déménager, répondit le curé Bonal, et après-demain le presbytère sera libre.
Et là-dessus, toujours honnête, il offrit à son confrère de se rafraîchir, ce que l'autre accepta, en faisant des façons, comme s'il avait eu peur de se compromettre. Alors le curé appela la Fantille et lui dit de donner le nécessaire pour faire collation. La Fantille, au lieu d'obéir, s'en alla toute colère par les maisons du bourg dire que le remplaçant du curé venait d'arriver, et qu'il avait une de ces figures qu'on n'aimerait pas à trouver au coin d'un bois. Ne la voyant pas paraître, le curé passa dans la cuisine et me dit d'aller tirer à boire, tandis que lui-même prenait le chanteau, dans une nappe, avec des noix. Quand je mis la bouteille sur la table, le nouveau curé était en train de questionner son prédécesseur sur ce que rapportait la cure, combien on payait pour les baptêmes, les mariages, les enterrements, la bénédiction des maisons neuves, celle du lit des nouveaux mariés; si les paroissiens faisaient beaucoup de cadeaux, et s'il y avait de bonnes maisons pieuses où l'on recevait bien les curés.
«Toi, me pensais-je en m'en allant, si tu en attrapes beaucoup, de cadeaux, ça m'étonnera!»
Tandis que le curé nouveau faisait collation, les femmes du bourg, mues par la curiosité, une à une, deux par deux, arrivaient sur la petite place, qui filant sa quenouille, qui faisant son bas ou de la tresse de paille pour les chapeaux. Elles furent bientôt là une vingtaine, avec leurs droles pendus à leurs cotillons, et puis quelques vieux érenés, et même La Ramée qui fumait son brûle-gueule.
Au bout d'une demi-heure, ou trois quarts d'heure, que je ne mente, lorsque le nouveau curé traversa la place pour s'en retourner, tout ce monde le regarda de travers.
--Eh bien! mon brave, dit-il en passant à La Ramée, vous fumez votre pipe?
Et comme le vieux soldat l'avisait d'un mauvais oeil, sans répondre, il ajouta:
--Vous n'êtes pas bavard!
--Ça dépend.
--Alors, ce serait que je ne vous conviens pas?
--Il se pourrait.
--Vous n'êtes pas bien gêné!
--Je suis comme ça.
Voyant que La Ramée continuait de tirer des bouffées sans plus dire mot, que les hommes ne le saluaient pas, et que les femmes faisaient semblant de ne pas le voir, le curé, tout étonné, grommela quelque chose entre ses dents et s'en alla. Pendant qu'il était encore à portée d'entendre, Cariol, de la charrette, cria à La Ramée:
--Comment le trouves-tu, ce levraut?
--Pas mal, pour ce que j'en veux faire!
Le lendemain, le curé Bonal suivit toutes les maisons de la commune pour faire ses adieux à chacun, entrant dans les terres pour parler aux gens qui étaient au travail, et n'oubliant personne, riches ou pauvres. Le soir, il rentra fatigué, regarda tristement le presbytère vide, et s'en fut souper et coucher chez le chevalier.
A ce que me raconta la Toinette, ce fut un triste souper, aucun des trois n'étant de goût de manger.
--Ce qui me console dans ce malheur, disait le curé, c'est que je sais que mes pauvres n'en pâtiront pas, mon bon chevalier, et que vous et mademoiselle Hermine me remplacerez dignement.
--Mon pauvre curé, oui, je tâcherai de vous remplacer en ce qui regarde la charité matérielle; mais pour ce qui est des consolations morales, de ces bonnes paroles qui aident les malheureux à porter patiemment leurs peines, de ces exhortations charitables aux fins de relever les faibles... qui vous remplacera? Moi, je sens bien ce qu'il faudrait dire, mais je ne sais pas trouver les paroles...
--Alors, dit le curé, je suis sûr que mademoiselle Hermine me remplacera à cet égard.
--Certes, fit-elle, je ferai de bonne volonté tout ce que je pourrai...
Et ils restèrent silencieux, les braves coeurs.
Le lendemain après le déjeuner, le curé Bonal prit son bâton et, accompagné de ses hôtes, s'achemina vers La Granval. Tous trois marchaient lentement comme pour retarder le moment de la séparation, échangeant de temps en temps quelques paroles. Arrivés à la cafourche où une croix de pierre est plantée depuis les temps anciens, le curé s'arrêta et ils se firent leurs derniers adieux. Le chevalier, moins résigné que ses compagnons, récriminait contre la décision de l'évêque, ce pendant que la demoiselle Hermine, ayant tiré son mouchoir, s'essuyait les yeux, et que le curé regardait la terre en tapant de petits coups de son bâton.
--Mes amis, dit-il en relevant la tête, nous ne serions pas de bons chrétiens si nous ne savions pas supporter l'injustice. Ce saint emblème, ajouta-t-il en montrant la croix, nous enseigne la résignation: que la volonté de Dieu soit faite!
Et, s'étant fraternellement embrassés, le curé commença à descendre la combe raide. Les pierres du chemin roulaient sous ses pieds et il s'appuyait sur son bâton pour se retenir. Peu à peu sa haute taille diminuait dans le lointain et enfin il disparut dans les fonds boisés. Alors le chevalier et sa soeur, qui l'avaient suivi des yeux, rentrèrent tristement chez eux.
* * * * *
Sur les cinq heures du soir, le curé arriva à La Granval, où, aidé de la Fantille, j'avais mis tout à peu près en ordre. L'ancienne maison était grande assez; il y avait une vaste cuisine, une belle chambre où l'on aurait pu mettre quatre lits, et deux petites. Le curé jeta un coup d'oeil sur l'installation, et sembla retrouver sous le vieux toit de famille les souvenirs de son enfance, car il resta longtemps pensif devant le feu.
L'heure du souper approchant, la Fantille mit une nappe au plus haut bout de la table, et y plaça le couvert du curé, puis elle trempa la soupe.
--Dorénavant, dit-il en la voyant faire, nous mangerons tous ensemble. Il n'y a plus ici de curé, obligé par état de garder certaines convenances; il n'y a plus que Pierre Bonal, fils de paysan, redevenu paysan. Demain Virelou viendra pour me faire d'autres habillements.
--Comment! s'écria la Fantille en joignant les mains; vous allez poser la soutane, monsieur le curé!
--Sans doute, puisque je ne suis plus curé, et qu'il m'est défendu de la porter... Allons, mets des assiettes sur la table pour toi et Jacquou.
La Fantille hésitait, ne sachant plus où elle en était, mais elle finit par obéir.
Alors le curé, se levant, s'approcha de la table, fit le signe de la croix et récita le _Benedicite_.
Ayant fini, il s'assit, prit la grande cuiller et nous servit, à Fantille et à moi, chacun une pleine assiette de soupe; après quoi, il se servit lui-même moins copieusement.
Après souper, nous parlâmes de la manière qu'il convenait de gouverner le domaine, et je fis connaître au curé mes idées là-dessus. Je l'assurai que j'étais capable de faire le travail tout seul, et bien; mais il me répliqua qu'il n'entendait pas rester oisif, et que, nonobstant ses soixante ans passés, il était robuste et comptait m'aider. Sur les huit heures, je fus donner aux boeufs, car le Rey avait laissé le cheptel, comme c'est la coutume, en ayant pris en entrant; après quoi, chacun alla se coucher.
Je pensai longtemps avant de m'endormir à la manière de conduire les affaires la plus profitable pour la maison. Je comprenais qu'il fallait charrier droit et travailler ferme, car la propriété n'était pas grande, valant une douzaine de mille francs au plus, et le pays, juste au beau milieu de la forêt, n'était pas des meilleurs. Mais le courage ne me manquait pas, et je me sentais tout fier et heureux d'être utile au curé et de lui témoigner ma reconnaissance. Puis, il faut que je le dise, quoique je fusse bien marri de ce qui lui arrivait, le plaisir de me sentir plus près de Lina me donnait du coeur. Certes, si la chose eût dépendu de moi, je serais retourné à la cure de Fanlac avec lui, très content de le voir heureux. Mais comme cela ne se pouvait, je m'en consolais en pensant au voisinage de ma bonne amie. L'homme a un fond égoïste; tout ce qu'il peut faire, c'est de se vaincre lorsque le devoir le commande.
Virelou vint le lendemain, et, quatre jours après, le curé était habillé comme un bon paysan, de grosse étoffe brune avec un chapeau périgordin à calotte ronde, à larges bords.
C'était un dimanche: il nous engagea à aller tous deux, Fantille et moi, à la première messe à Fossemagne, disant qu'il garderait la maison de ce temps-là, d'autant qu'il craignait que sa présence à l'église ne fît du scandale.
--Mais la soupe! fit la Fantille, qui n'en revenait pas de le voir ainsi habillé.
--J'attiserai le feu sous la marmite, ne crains rien.
Elle joignit les mains et leva les yeux aux poutres comme qui dit:
--Que verrons-nous de plus, grand Dieu!
Nous étions à peine de retour de la messe, la Fantille et moi, lorsqu'à l'orée du défrichement, dans la direction de la Mazière, nous vîmes le chevalier déboucher du bois sur sa jument, qu'il poussa au grand trot. Un moment après, il mettait pied à terre dans la cour et serrait avec chaleur les deux mains du curé.
--Je viens manger la soupe avec vous, dit-il.
--Soyez le très bien venu, mon vieil ami!
Et tandis que j'emmenais la jument à l'étable, ils se promenèrent aux alentours de la maison.
--Heureusement qu'il y a une poule dans la soupe, disait la Fantille tout affairée lorsque je revins.
En déjeunant tous deux, le chevalier raconta à son ami ce qui s'était passé à l'arrivée du nouveau curé, et la mauvaise impression qu'il avait faite sur les gens:
--Je crois bien, dit-il, qu'il n'aura pas eu grand monde à sa messe, ce matin.
--C'est tant pis, repartit le curé. Je suis bien reconnaissant à toute la paroisse de l'affection qu'elle m'a marquée dans cette circonstance; mais il ne faudrait pas que, pour des préférences de personnes, la religion en souffrît.
Oyant cela, tout en vaquant à ses affaires, la Fantille hochait la tête en signe de désapprobation.
Le chevalier était bon convive et fit honneur à la poule au pot, à la farce dont elle était garnie, et à l'omelette qui la suivit. Il égaya un peu le repas en lâchant quelques-uns de ses dictons familiers. Ainsi, le curé, qui ne buvait pas de vin pur, lui ayant offert de l'eau par distraction ou habitude, avant de se servir lui-même, il le remercia ainsi:
_--L'eau gâte moult le vin, Une charrette le chemin, Le carême le corps humain._
Ils restèrent longtemps à deviser à table. Le chevalier faisait tourner sa tabatière et prenait de fréquentes prises; le curé, son couteau à la main, traçait de vagues figures géométriques sur la nappe. Tous deux goûtaient les plaisirs de l'amitié à leur manière. Le chevalier, heureux du moment présent, n'oubliait pourtant pas ses griefs, et s'exprimait assez librement sur le compte de l'évêque qui avait frappé son ami et son curé; quant au successeur de celui-ci, il n'était pas bon à jeter aux chiens.
Le curé Bonal, qui avait peut-être ressenti plus vivement le coup de cette séparation de tout ce qu'il affectionnait, avait pourtant plus de résignation, et tâchait, dans l'intérêt de la religion, d'apaiser le chevalier.
--Mon ami, disait-il, avant tout il faut connaître votre nouveau curé. Il n'y a pas huit jours qu'il est à Fanlac, vous l'avez vu deux fois: comment pouvez-vous l'apprécier? Vous dites qu'il a une mauvaise figure; mais il se peut qu'il soit un bon prêtre malgré cela! Vous savez, comme moi, qu'il ne faut pas juger les gens sur la mine: les apparences sont souvent trompeuses.
--Oui, dit le chevalier:
_Ne crois pas ribaud pour jurer, Ni jamais femme pour pleurer, Car ribaud toujours jurer peut, Femme pleurer quand elle veut._
Le ci-devant curé sourit un peu, et le chevalier continua:
--Avec ça, je ne me trompe guère. Lorsque vous vîntes à Fanlac, malgré votre figure noire et votre air un peu rude, je dis tout de suite: «Voilà un brave homme de curé.» Me suis-je trompé?
--Mon cher ami! dit Bonal en prenant à travers la table la main du chevalier.
A la vesprée, après avoir passé quelques bonnes heures à La Granval, M. de Galibert se mit en selle pour retourner à Fanlac, chargé de souhaits de bon voyage et puis de bons souvenirs pour sa soeur.
Il ne s'était pas mépris au sujet de la messe du nouveau curé. Un homme de L'Escourtaudie, que je rencontrai quelques jours après à Thenon, où j'avais été acheter quelques brebis, me dit qu'il n'y avait pas eu un chat, par manière de parler. Mais ça, ce n'était rien; à peu de temps de là, on vit bien autre chose. Un homme de la Galube étant mort subitement, les parents, n'osant se passer de prêtre, s'en furent, bien qu'à contrecoeur, parler au nouveau curé pour l'enterrement. L'autre leur dit que ce serait quinze francs, et vingt s'il allait faire la levée du corps à la maison. Les fils du mort et son gendre trouvaient que c'était cher, d'autant plus que, de longues années, la coutume de payer s'était perdue avec le curé Bonal. Ils marchandèrent donc afin de faire rabattre quelque chose au curé. Mais lui protestait que c'était le tarif, et qu'il n'avait pas le droit de faire de rabais.
--Pourtant, dit l'un des fils, puisque le curé Bonal rabattait le tout, vous auriez bien le droit d'en rabattre la moitié?
Cette raison mit le curé de mauvaise humeur.
--Je ne sais pas comment agissait mon prédécesseur, répliqua-t-il sèchement, mais c'est comme je vous ai dit: à prendre ou à laisser.
Enfin, après avoir bien débattu, avoir apporté de part et d'autre toutes les raisons d'usage entre gens qui font un marché; après être sortis pour se consulter, les autres rentrèrent et acceptèrent, moyennant que le curé leur couperait quarante sous sur son prix, ce à quoi il consentit. Seulement, et c'est là que l'affaire se gâta, il leur dit qu'il fallait le payer comptant, car il avait perdu beaucoup d'argent dans son ancienne paroisse, parce que souvent, les honneurs rendus, le mort enterré, les héritiers se faisaient tirer l'oreille pour payer; tellement qu'il y en avait qu'il fallait assigner devant le juge de paix et faire condamner.
«Foutre! pensaient les parents du défunt, il n'est pas cassé, ce curé-là!»
S'ils avaient eu l'argent, quoique pas contents, ils l'auraient donné, tenant beaucoup, comme tous les paysans, à ce que le curé fît les honneurs à leur vieux; mais ils ne l'avaient pas. Force leur fut donc de s'en retourner en disant au curé que, les choses étant ainsi, ils étaient obligés de se passer du service mortuaire.