Jacquou le Croquant

Part 13

Chapter 133,963 wordsPublic domain

Tous les trois, Lina et son amie, nous regardions curieusement défiler cette multitude bigarrée qui s'engouffrait dans la chapelle. Les curés faisaient des détours pour éviter les tas de melons et les paniers, jetant çà et là un coup d'oeil de côté sans tourner la tête, lorsque parmi cette foule pressée devant l'entrée ils reconnaissaient une gentille ouaille. Après eux, nous entrâmes dans la chapelle, qui était bondée quoi qu'elle soit assez grande. On n'y voyait pas bien clair, car les fenêtres très étroites étaient solidement grillagées de barreaux de fer, de crainte des voleurs. Pourtant, je ne sais ce qu'ils auraient pu y voler. Les murs blanchis à la chaux, verdis çà et là par l'humidité, n'avaient pas de riches tableaux, ils étaient nus, excepté au-dessus de l'autel, où un vilain barbouillage, dans un cadre de bois peint en jaune pour imiter l'or, représentait le bon Dieu, avec une belle barbe, recevant saint Rémy dans le paradis. Ce tableau n'avait jamais été beau, sans doute, et il était très vieux, de manière que les couleurs passées s'écaillaient par endroits, emportant le nez du saint ou l'oeil d'un ange qui jouait de la flûte. L'autel était peint en gris, avec des filets bleus autrefois. Les grands chandeliers étaient de bois badigeonné d'un jaune d'or, maintenant terni, ainsi que toutes les couleurs dans cette chapelle humide, qui sentait le moisi et comme le relent des plaies qu'on y étalait depuis des siècles. Sur une petite table recouverte d'une sorte de nappe, par côté du choeur, était une statue de saint Rémy en bois, qui avait l'air d'avoir été faite par le sabotier d'Auriac, tant elle était mal taillée. On l'avait bien passée en couleurs depuis peu, pour la rendre un peu plus convenable, mais la robe bleue de charron et le manteau rouge d'ocre n'embellissaient guère ce pauvre saint.

Je la fis voir à Lina en lui disant à l'oreille:

--J'en ferais bien autant avec une serpe!

--Écoute la messe, fit-elle en souriant. C'était le curé d'Auriac qui la disait, qui la chantait plutôt, vieux homme gris pommelé, de bonne mine et encore vert. Il était servi par deux enfants de choeur et, de plus, assisté de deux autres curés en costume, qui lui faisaient de grandes révérences, mains jointes, qui embrassaient les objets avant de les lui donner, lui soulevaient sa chasuble lorsqu'il s'agenouillait, enfin faisaient un tas de cérémonies de ce genre. Moi qui n'avais jamais vu que la messe du curé Bonal, qui officiait plus simplement, je trouvais tout ça bien étrange. Il y eut beaucoup de femmes qui communièrent, de sorte qu'avec toutes ces cérémonies la messe dura longtemps; mais enfin elle s'acheva et je n'en fus pas fâché. Au moment de sortir, le curé annonça qu'ils allaient déjeuner, et qu'il nous engageait chacun à en faire autant, afin qu'à deux heures tout le monde fût là, parce qu'on chanterait les vêpres avec sermon et bénédiction du Saint-Sacrement, après quoi on continuerait à donner les évangiles.

--Mais, ajouta-t-il, comme il y en a qui sont de loin et ne peuvent attendre si tard, M. le curé d'Aubas va rester pour donner les évangiles à ceux-là.

Et en effet, aussitôt que les autres furent partis, le curé d'Aubas, un livre à la main, assisté du marguillier qui tenait une soupière d'étain, fut entouré par une foule de gens qui demandaient l'évangile. Le curé avait bien dit: «donner», mais c'était une façon de parler, car on les payait. Lorsqu'on avait remis les sous au marguillier, qui les jetait dans la soupière, il disait:

--C'est à celui-là.

Alors chacun à son tour s'approchait du curé qui leur mettait son étole sur la tête et récitait des versets de l'évangile selon saint Matthieu, où il est question de la guérison de plusieurs malades et infirmes. Après l'évangile, les gens allaient se frotter au saint: car l'évangile, ça n'était rien au prix de saint Rémy, d'autant plus que l'évangile se payait et que le saint frottait gratis. Mais ce n'était pas celui qui était dans le choeur: on avait eu beau le passer en couleurs, personne ne le regardait. Le véritable, c'était un petit saint de pierre qu'on avait tiré de sa niche et que chacun prenait pour se frotter la partie malade, ou se faire frotter par un voisin, lorsque les douleurs étaient dans l'échine ou dans les reins. On se frottait l'estomac avec, les bras, les jambes, les cuisses, sur la peau autant que ça se pouvait. Ce bonhomme de saint avait une telle réputation de guérisseur, que les gens l'appelaient en patois: _saint Rémédy_, comme qui dirait: saint Remède; et que dans le courant de l'année, la chapelle étant fermée, les passants affligés de douleurs allaient pleins de confiance se frotter contre le mur extérieur de la chapelle au droit de sa niche.

Mais les jours de dévotion comme celui-ci, on se frottait directement. Ceux qui avaient la sciatique se le faisaient promener depuis la hanche jusqu'au talon, par-dessus la culotte; mais, des fois, des vieilles, percluses de douleurs, qui n'avaient pas peur de montrer leurs lie-chausses ou jarretières, se le fourraient sous les cottes, ayant fiance que le frottement sur la peau avait plus de vertu. Ah! il en voyait de belles, le pauvre diable de saint!

Quand je dis qu'il en voyait de belles, c'est une manière de dire, car il n'avait pas d'yeux, pas plus d'ailleurs que de nez et de bouche. Depuis des siècles qu'un curé adroit avait inventé ce saint, il avait tant frotté de bras, de jambes, de cuisses, d'épaules, d'échines, de côtes, de reins, qu'il en était tout usé. Comme ces marottes de carton qui servaient jadis aux modistes de campagne pour monter leurs coiffures et qui, à force d'avoir servi, n'étaient plus que des boules de carton éraillées où l'on ne voyait plus ni traits ni couleurs, le malheureux n'avait plus figure de saint, ni même d'homme. Ses bras, ses jambes, ses pieds, ses mains, sa tête, tout cela avait tellement frotté qu'on n'y connaissait plus rien, qu'on n'y distinguait plus aucune partie du corps ni de la figure; tout était confondu sous l'usure. Ça pouvait être aussi bien une vieille borne déformée par les roues des charrettes, rongée par les pluies et les gelées, qu'une statue mangée par des siècles de frottements. Mais ça n'ôtait rien à la foi des pauvres gens désireux de guérir: on se disputait le saint, chacun le voulait, quelquefois deux le tenaient en même temps et le tirassaient, chacun de son côté, d'où il s'ensuivait des paroles à voix étouffée:

--C'est mon tour!

--Non, c'est à moi!

--Ça n'est pas vrai!

Et cependant le curé, qui avait vu ça d'autres fois, récitait ses versets d'évangile au milieu d'un bruit sourd, et l'on entendait les sous tomber dans la soupière d'étain que le marguillier, fatigué, avait posée sur une chaise.

--Sortons, dis-je à Lina et à son amie, après avoir longtemps regardé faire les gens.

Et, une fois dehors, je respirai fortement, content d'être en plein air. Puis, après nous être promenés un moment, je menai les deux droles à l'ombre d'un noyer, sur le bord d'un pré, en leur disant:

--Ne bougez pas d'ici, je reviens coup sec.

Et j'allai acheter un melon, des pêches, un pain de choine, et je fis tirer une bouteille de vin à une barrique d'un homme de la côte des Gardes au-dessus de Montignac, où l'on faisait de bon vin en ce temps-là. J'en avais en tout pour quatorze sous; alors les choses n'étaient pas chères comme aujourd'hui.

Lorsque les droles me virent revenir ainsi chargé, elles s'écrièrent:

--Ho! qu'est-ce tout ceci?

--Eh bien! leur dis-je, voilà les curés qui reviennent; il est deux heures, c'est le moment du mérenda, mangeons.

Lina faisait des façons, ayant crainte que quelqu'un de par chez elle ne la vît et ne le dît à sa mère; pourtant à force je la rassurai, et nous étant assis sur l'herbe contre une haie, je coupai le pain, le melon, et nous nous mîmes à manger en devisant gaiement.

--Mais, dit tout d'un coup en riant la camarade de Lina, qui s'appelait Bertrille, comment allons-nous boire puisqu'il n'y a pas de gobelets?

--Ma foi, répondis-je, vous boirez la première à la bouteille; Lina boira ensuite, et moi le dernier, comme de juste.

--Les hommes, répliqua-t-elle, sont plus assoiffés que les femmes: ça serait à vous de commencer.

--Non pas, je suis trop honnête pour ça! Et je lui tendis la bouteille.

Elle la prit en guignant un peu de l'oeil, comme qui dit: «Je te comprends, va!»

Ayant bu, elle passa la bouteille à Lina, qui après quelques gorgées me la donna.

--Je vais savoir ce que tu penses, Lina! dis-je.

Et, prenant la bouteille, je me mis à boire lentement.

--Il va la finir! disait en riant la Bertrille. Mais ça n'était pas pour le vin que je faisais durer le plaisir; et, tout en buvant, je coulai à Lina un regard qui la fit rougir un peu.

Tandis que nous étions là, on entendait les curés chanter vêpres à pleine voix, comme des gens qui ont pris des forces et qui savent qu'ils se reposeront à table le soir; mais je n'étais pas bien curieux d'y aller, ni les droles non plus, étant bien où nous étions.

La bouteille ayant été vidée à la troisième tournée, je voulus aller en faire tirer une autre, tant je prenais goût à cette manière de boire après Lina; alors toutes deux me dirent que j'étais un ivrogne, et que, pour ce qui les touchait, elles ne boiraient plus. Voyant ça, je rapportai la bouteille à l'homme de la barrique, et nous fûmes nous promener à Auriac, tandis qu'on commençait à prêcher.

Les auberges étaient pleines de gens qui buvaient. Ceux-là, c'étaient des gens de la paroisse, qui n'avaient pas grande dévotion pour le saint, et le laissaient pour les étrangers forains, mais qui l'aimaient tout de même, parce qu'il faisait aller le commerce de l'endroit, et qui le fêtaient le verre au poing.

A ce moment, les pétarous, ainsi qu'on appelle ces marchands de fruits des environs de Brives et d'Objat, commençaient à repartir, ayant vidé les bastes de leurs mulets, et rempli de gros sous leurs bourses de cuir. Ceux à qui il restait quelques melons les donnaient pour presque rien à leur auberge, ou aux adroits qui avaient attendu sur le tard pour acheter. Nous nous promenâmes assez longtemps dans le bourg et sur la place où l'on dansait à l'ombre des gros ormeaux. Je dansai une contredanse et une bourrée avec Lina, autant avec la Bertrille, et nous revoilà sur le chemin tous les trois; Lina et moi nous tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des amoureux, en remontant vers la chapelle où j'entrai seul. Les offices étaient finis, on avait donné la bénédiction, et les curés s'en allaient. Mais pour ça la chapelle ne désemplissait pas. Un autre curé avait relevé celui d'Aubas, qui disait les évangiles auparavant, et le fait est qu'il devait être fatigué. Pour le pauvre marguillier, qui était seul de marguillier, et qui ne voulait peut-être pas non plus quitter la soupière, il lui fallait rester là; mais il se consolait en la voyant se remplir de sous parmi lesquels reluisaient des pièces de quinze et de trente sous, de tout quoi il comptait avoir sa part.

Et le saint frottait, frottait toujours, passant de mains en mains, toujours disputé, toujours tirassé par les gens impatients. A cause de la chaleur grande, tout ce monde s'était rafraîchi, quelques-uns un peu beaucoup; de manière que la foule était plus bruyante qu'après la messe, et qu'il y en avait qui, rouges comme des coqs de redevance, empoignaient le saint et l'arrachaient à d'autres qui se rebiffaient comme de beaux diables, n'ayant pas eu le temps de se frotter. Dans cette chapelle, sentant la poussière moisie et le renfermé, il s'échappait de cette presse de gens à l'haleine vineuse, sales, suants et échauffés par la marche, ou ayant des plaies, une odeur dégoûtante. On commençait à ne plus se gêner; on parlait fort, les gens se déboutonnaient; on défaisait les manches pour se frotter le bras; les femmes se dégrafaient le corsage pour faire toucher au saint une tétine gonflée par un dépôt de lait, ou se troussaient pour détacher leurs jarretières et se frotter les jambes à nu, laissant voir sans honte leurs genoux crasseux. Parmi ceux qui étaient là en curieux, comme moi, il y avait parfois une rumeur de risée en voyant tout cela; mais les bonnes gens croyants, qui attendaient leur tour et guettaient le saint, regardaient de travers les moquandiers. Du milieu de ce bourdonnement sourd, de ce brouhaha de réclamations et d'apostrophes salées, s'élevait parfois la plainte d'un malade poussé par une main brutale, ou le cri d'une femme dont le pied était écrasé par un gros soulier ferré. Car tous ces gens, comme affolés, se poussaient, se bousculaient, se marchaient sur les orteils et s'enfonçaient les côtes à coups de coudes, avec des jurons étouffés. Et, dans ce temps, à l'entrée du petit choeur, le curé récitait toujours des versets de l'évangile, et les sous tombaient toujours, emplissant presque la soupière du sacristain.

De la cohue pressée sortaient des hommes qui se reboutonnaient, des femmes qui s'agrafaient ou rattachaient leurs bas bleus avec le bout de chanvre ou de lisière qui leur servait de lie-chausses. Et peu à peu, comme il ne venait plus personne, le tas diminuait de tous ceux qui avaient satisfait leur manie superstitieuse, et bientôt il n'y eut plus là que quelques vieilles folles qui ne pouvaient se décider à s'en aller. Alors, des coins de la chapelle où ils attendaient, sortirent, se traînant, clopinant, des malades, des infirmes, des estropiés, des impotents qui n'avaient pas osé se fourrer dans la foule où on les aurait pilés; et ils vinrent se frotter à leur tour, étalant sans vergogne leurs hideuses misères, et se rendant charitablement un bon office lorsque l'endroit malade le requérait. Le malheureux saint frotta encore quelques échines tordues, quelques jambes pourries, quelques bras desséchés; il subit encore quelques sales attouchements de plaies croûteuses ou vives, d'ulcères suppurants, et puis enfin fut replacé, tranquille pour un an, dans sa niche, par le marguillier qui avait cessé de recevoir des sous, le curé ayant cessé de réciter ses versets d'évangile, faute de pratiques. Et, tout le monde étant parti, il ne resta plus sur le pavé, plein de terre et de gravats apportés par les pieds des dévotieux, que des boutons arrachés dans la précipitation et plusieurs morceaux de jarretières cassées.

J'ai ouï dire que, depuis ce temps-là, cette dévotion a beaucoup perdu et que les gens n'y courent plus à troupeaux comme jadis. La foi à ce tronçon de pierre informe, qu'on appelle le saint, s'en est allée, comme tant d'autres belles choses, et il n'y a plus guère que les bas Limousins qui font semblant d'y croire à cause de leurs melons. Mais, en revanche, ceux qui ont absolument besoin d'être trompés s'en vont porter leur argent aux diseuses de bonne aventure dans les foires ou acheter des poudres aux charlatans, ce qui en finale revient au même.

Lorsque je sortis, je trouvai les deux droles qui revenaient de se promener un peu toutes seules, et il fut question de partir. Bien entendu, je voulus leur faire un bout de conduite, car c'est à peine si, dans cette foule, j'avais pu parler tranquillement à Lina. Pour dire la vérité, cette dévotion ne va pas bien pour les amoureux: on est toujours en vue, dans ce vallon de la Laurence où il n'y a que des prés, et, d'un côté comme de l'autre, des coteaux de vignes, à la réserve de la garenne du château de La Faye. Quoique sans mauvaises intentions, on aime à se cacher un peu. Ah! ce n'est pas comme au pèlerinage de Fonpeyrine, où l'on est au beau milieu des bois.

Nous nous en fûmes donc tous les trois, suivant d'abord le grand chemin d'Angoulême à Sarlat, qui passe dans la combe, le long des prés de Beaupuy, pour monter ensuite à La Bouyérie et aux Quatre-Bornes. Je tenais Lina par la taille et par une main, marchant tout doucement et lui parlant de choses et d'autres: combien j'étais content de cette journée, tout le plaisir que j'avais eu à la passer avec elle, et aussi comment nous pourrions faire pour nous revoir. Bertrille côtoyait Lina, mais, de temps en temps, la bonne fille faisait semblant de ramasser quelque fleurette sur le bord du chemin, et restait un peu en arrière pour nous mieux laisser causer. Lorsque nous fûmes aux Quatre-Bornes, j'aurais dû les quitter, mais je dis à Lina:

--Je vais aller avec vous autres un peu plus loin.

Et nous voilà suivant le chemin tracé par les charrettes à travers les grands bois châtaigniers. Nous étions si occupés à parler, Lina et moi, que nous fûmes près de l'Orlégie sans nous en être aperçus. Mais la Bertrille, qui, elle, était dépareillée, me dit alors:

--Vous ferez bien de nous laisser là; il vaut mieux qu'on ne nous voie pas ensemble dans le village.

Ça m'ennuyait bien, mais, comme je sentais que c'était raisonnable, de crainte de faire avoir des reproches à Lina, je les laissai après les avoir embrassées toutes deux, Bertrille la première, et ma bonne amie si longuement que l'autre me dit en riant:

--Vous voulez donc la manger!

Je lâchai Lina sur ces paroles, et elles s'en furent. Pour moi, appuyant sur la gauche, j'allai descendre dans la combe qui vient de dessous Bars, et je suivis le ruisseau de Thonac, qui n'est guère qu'un fossé jusqu'au moulin de la Grandie. A la rencontre de la combe de Valmassingeas, qui rejoint l'autre, et avec elle s'élargit en vallon, je trouvai un homme qui portait sur son épaule, avec son bâton, quelque chose de rond noué dans son mouchoir. Lorsqu'on rencontre, ce jour-là, quelqu'un portant un melon, on peut dire qu'il vient de la Saint-Rémy.

--Et vous en venez donc aussi? lui dis-je.

--Eh! oui, fit-il en tournant un peu la tête vers son melon, comme qui dit: «Vous le voyez.»

Là-dessus, nous cheminâmes en causant. L'homme me dit qu'il était de La Voulparie, dans la commune de Sergeac, et qu'il venait de se frotter à saint Rémy, pour un mal de tête qui le prenait de temps en temps et le rendait quasi imbécile. Puis il se mit à parler de la fête, et s'en alla remarquer que notre curé n'y était point.

--Aussi bien y étaient-ils assez tout de même, lui répliquai-je, pour manger le fricot du curé d'Auriac!

--Sans doute, fit l'homme, mais avec ça, comme voisin, il aurait dû être à cette dévotion où les gens viennent de si loin; mais on dit qu'il ne croit pas à grand'chose, et même qu'il ne se conduit pas trop bien.

--Et qui dit ça?

--On le dit.

--Ceux qui le disent sont des imbéciles!

--En ce cas, il y a beaucoup d'imbéciles devers chez nous, car les gens ne se gênent pas pour le dire.

--Et peut-être vous en êtes, de ceux-là qui le disent?

--Moi, je ne dis que ce que j'ai ouï dire; et, probablement, tout le monde dans notre paroisse, le curé en tête, ne le dirait pas si ça n'était pas vrai. Lorsqu'un bruit court comme ça, on peut bien croire qu'il n'y a pas de fumée sans feu.

Le rouge m'était monté et je le rabrouai rudement:

--Pour les pauvres sottards qui croient bêtement tout ce que leur dit votre curé, ils sont pardonnables; mais quant à lui, qui sait aussi bien que personne que le curé Bonal est un brave homme et un digne prêtre, je vous le dis, c'est un pas grand'chose!

Et nous continuions à disputer et noiser en marchant, moi faisant de notre curé tous les éloges qu'il méritait, l'homme répétant tout le mal qu'il en avait entendu raconter, lorsque, à un moment donné, en face de la petite combe de Glaudou, sur une parole qu'il lâcha, touchant la demoiselle Hermine, je le pris au collet et je le secouai fortement:

--Bougre d'animal! je vois bien, à cette heure, que saint Rémy est un foutu saint, car tu as eu beau te frotter la tête, tu es resté plus bête qu'un âne!

Et lui, de son côté, m'ayant attrapé par le col de ma blouse, nous nous saboulions comme à prix fait, tandis que le melon roulait sur le chemin.

L'homme était plus âgé que moi de cinq ou six ans, mais tout de même je le jetai à terre, et je lui bourrai la figure à coups de poing, de manière que je lui fis saigner le nez. Ayant un peu passé ma colère, je le lâchai; il se releva, ramassa son melon qui s'était quelque peu écrabouillé en tombant, et, sentant qu'il n'était pas le plus fort, continua sa route, non sans me faire des menaces de nous revoir.

--Quand tu voudras, grand essoti! lui criai-je. Et, montant dans le coteau rocheux à travers les taillis de chênes clair-semés, je fus bientôt à Fanlac.

Je fis mon possible, en arrivant, pour ne pas rencontrer le curé, mais, justement, je m'en allai me jeter dans ses jambes. Il connut d'abord à ma blouse déchirée que je m'étais battu, et il me demanda à quel sujet. J'étais un peu embarrassé, ne voulant pas mentir, et ne voulant pas lui dire non plus de quoi il s'agissait. Pourtant, pressé de questions, je finis par lui avouer l'affaire:

--Ma foi, monsieur le Curé, c'est à cause de vous.

Et je lui racontai tout, excepté que l'homme eût parlé de la demoiselle Hermine.

--Mon garçon, me dit-il quand j'eus fini, je te sais gré du sentiment qui t'a porté à prendre ma défense; mais, une autre fois, il faut être plus patient: allons, va te changer...

La Fantille, à qui je dus aussi expliquer les accrocs de ma blouse, ne fut pas du même avis que le curé; elle dit que j'avais bien fait de corriger cet individu.

--Je te pétasserai toujours de bon coeur, lorsque tu auras été déchiré en pareille occasion!

--Allons, allons! Fantille. Il faut être plus doux et savoir supporter les injures et les calomnies.

--Oh! vous, monsieur le Curé, vous vous laisseriez agonir de sottises sans rien dire.

Le curé sourit un peu, et s'en fut écrire dans sa chambre.

* * * * *

Moi, je me doutais bien que toutes ces méchancetés répandues par les curés, d'après le mot d'ordre des jésuites prêcheurs, n'annonçaient rien de bon. «Sans doute, me disais-je, afin de préparer les gens à une mesure de rigueur contre le curé Bonal, on essaye de le déshonorer à l'avance.» Dans mon idée, on voulait l'ôter de Fanlac, et l'envoyer dans quelque mauvaise petite paroisse au loin, rien ne pouvant lui être plus pénible que de quitter ses chers paroissiens, qui l'aimaient tant... Mais je ne connaissais pas bien ses ennemis et persécuteurs.

Quelques jours après, arriva une autre lettre cachetée de cire violette comme la première. L'ayant lue, le curé, qui était maître de lui, ne broncha pas; il replia la lettre et s'en fut se promener dans le jardin, tout pensif, et, une heure après, alla trouver le chevalier.

Lui, ne prit pas la chose aussi patiemment que le curé, et il s'écria, aussitôt qu'il sut de quoi il s'agissait, que c'était une infamie, et une ânerie par-dessus le marché; qu'il fallait que l'évêque eût perdu la tête pour faire une chose pareille, ou qu'on l'eût trompé; que quant à lui, il ne ficherait plus les pieds à la messe--dans sa colère, il lâcha le mot,--puisque les tartufes faisaient forclore de l'Église le meilleur curé du diocèse.

Le lendemain se trouvant un dimanche, le curé Bonal monta en chaire, pour la dernière fois. Lorsqu'il annonça à ses paroissiens, que d'après la décision de monseigneur l'évêque, il était interdit et ne dirait plus la messe, même ce présent dimanche, ni n'administrerait plus les sacrements, ce fut dans l'église bondée de monde une explosion de surprise qui se continua en une rumeur sourde que le curé fut un instant impuissant à dominer.