Jacquou le Croquant

Part 12

Chapter 123,749 wordsPublic domain

--Oh! écoute, ma petite Lina! depuis huit ans que je ne t'ai vue, j'ai songé souvent à toi. Il me semblait te voir encore toute nicette, avec ta petite tête frisée, gardant tes oies par les chemins, mignarde comme une tourterelle des bois. Plus j'ai grandi, et plus mon idée se tournait vers toi; et, maintenant que je t'ai revue, tu ne sortiras plus de ma pensée, quoi qu'il advienne!

--Oh! Jacquou! tu es un enjôleur... Et où donc as-tu appris à parler comme ça?

Et alors, je lui racontai mon histoire tout du long, maudissant le comte de Nansac et faisant de grandes louanges du chevalier, de sa soeur, et du curé Bonal, qui m'avait enseigné. Je voyais bien que ce que je lui disais lui faisait plaisir, et qu'elle était contente que je fusse un peu plus instruit que l'on n'était à cette époque de nos côtés, où l'on aurait pu chercher à deux lieues à la ronde autour de la forêt sans trouver un paysan sachant lire. De temps en temps, elle levait les yeux sur moi, sans lâcher de faire son bas, et je connaissais qu'elle ne me haïssait pas, rien qu'à son regard qui disait toute sa pensée, la pauvre drole.

En parlant du curé, ça me fit songer que depuis deux heures j'étais là à babiller, et qu'il me fallait m'en aller. Mais, avant, je voulus que Lina me dît où je pourrais la revoir. D'aller lui parler le dimanche à Bars, au sortir de la messe, sa mère qui était toujours là ne le trouverait pas à propos, croyait-elle.

--Adonc, je ne te verrai plus?

--Écoute, me dit-elle, je dois aller à Auriac le jour de la Saint-Rémy, le 23 du mois d'août, avec une voisine...

--J'irai donc à la dévotion de la Saint-Rémy.

Et, la regardant avec amour, je lui pris la main:

--Oh! ma Lina, à cette heure je suis bien content... Adieu!

Et, en même temps, l'attirant un peu à moi, je l'embrassai, toute rougissante.

--Tu profites de ce que je suis trop bonne, Jacquou!

Je l'embrassai une autre fois, et je m'en fus, non sans regarder souvent derrière moi.

En m'en allant, il me semblait que j'avais des ailes, et que tous mes sens avaient crû soudain. Je trouvais le pays plus beau, les arbres plus verts, le ciel plus bleu. Je sentais en moi une force inconnue jusqu'à ce jour. Quelquefois, arrivant au pied d'un terme, j'étais pris du besoin de dépenser cette force; je grimpais en courant à travers les pierres et les broussailles et, parvenu en haut, je me plantais, les narines gonflées, et je regardais, tout fier, le raide coteau escaladé.

Lorsque j'entrai chez le curé, il était en train de causer avec le chevalier.

--Moi, j'en reviens toujours là, disait celui-ci: «Que diable vous veut-on?»

--Rien de bon, sans doute. Il y a là quelque tour de ces renards de jésuites, qui m'auront desservi à l'évêché.

Le lendemain matin, le curé, ayant emprunté la jument du chevalier, et ses houseaux, montait à cheval et partait pour Périgueux par les chemins de traverse, en passant par Saint-Geyrac.

--Bon voyage, curé! lui dit le chevalier, la jument est solide, mais tenez-la tout de même dans les descentes; vous savez le proverbe:

_Il n'est si bon cheval qui ne bronche._

Lorsque le curé revint le surlendemain, je connus à sa figure que quelque chose n'allait pas bien. Lui ayant demandé s'il avait fait bon voyage, il me répondit:

--Oui, Jacquou, quant à ce qui est du voyage lui-même.

Je n'osai en demander davantage, et j'emmenai la jument à l'écurie.

Aussitôt qu'il sut le retour du curé, le chevalier vint au presbytère savoir ce qu'il en était, et, le soir, il raconta tout à sa soeur. Le curé avait, lors de la Révolution, prêté serment à la constitution civile du clergé, et voici que, trente ans après, on s'avisait de le chicaner là-dessus; oui! et on lui demandait une rétractation publique de son serment.

Lui, avait répondu à l'évêque qu'il avait autrefois prêté ce serment, parce qu'il n'intéressait point les dogmes de l'Église; que sa conscience ne lui reprochait rien à cet égard, et qu'il n'était point disposé à une rétractation, ni publique, ni secrète.

Là-dessus, l'évêque, de son air de grand seigneur ecclésiastique, l'avait congédié en l'invitant à réfléchir mûrement avant que de s'engager dans une lutte où il serait brisé comme verre.

--Les _ultras_ du clergé, c'est-à-dire les jésuites et leur séquelle, perdront la religion, comme les _ultras_ royalistes perdront la royauté!--ajouta en manière de conclusion le chevalier.

--Et que va faire le curé? demanda la demoiselle Hermine.

--Rien; il dit qu'il les attend.

Sur ces entrefaites, le chevalier attrapa un refroidissement et fut obligé de se mettre au lit. Sa soeur le tourmentant pour voir un médecin, il me fit appeler:

--Maître Jacques, pour faire plaisir à mademoiselle, tu vas aller à Montignac quérir un médecin.

--Il y en a un jeune, dit-elle, qu'on prétend très habile: il faudrait faire venir celui-là.

--Point, ma soeur, fit le chevalier:

_Les jeunes médecins font les cimetières bossus._

«Tu iras, Jacquou, trouver ce vieux Diafoirus de Fournet. S'il ne peut venir, tu lui expliqueras que j'ai besoin d'une drogue pour suer, m'étant refroidi. Et lorsqu'il t'aura donné l'ordonnance, tu la porteras chez Riquer, l'arquebusier de ponant, en l'avertissant de ne pas prendre un bocal pour l'autre:

_Dieu nous garde d'un _et cetera_ de notaire, Et d'un _quiproquo_ d'apothicaire!_

--Oh! fit le curé qui entrait en ce moment; je vois que vous n'êtes pas en danger!

Étant à Montignac, le soir, la commission faite à M. Fournet, le hasard fit que je passai devant l'église du Plo, où prêchaient des missionnaires; la curiosité me poussa à y entrer. Il y avait en chaire un jésuite maigre et jaune, à figure de belette, qui déclamait contre les jacobins, les impies, les incrédules. Il avait l'air d'un de ces hypocrites qui se donnent la discipline avec une queue de renard. Après avoir bien daubé sur les ennemis de la religion, sur ces loups dévorants enfantés par les philosophes et la Révolution, il ajouta que cette Révolution avait été tellement satanique dans ses principes et dans ses oeuvres que des pasteurs même, ayant charge d'âmes, s'étaient laissés séduire. Et il s'écriait:

--Oui, jusque dans le sanctuaire, le démon a fait des prosélytes! Ne croyez pas que je parle de pays lointains! Aux portes de cette cité qui, après l'orgie révolutionnaire, est revenue à Dieu, il en est, de ces loups qui se couvrent de peaux de brebis pour mieux perdre les âmes dont notre Seigneur Jésus-Christ leur a donné la charge; qui cachent sous le manteau d'une charité menteuse l'orgueil des renégats et les vices des libertins hypocrites!

Et, ce disant, ce coquin-là tendait le bras du côté de Fanlac, de manière que tous les assistants comprenaient bien qu'il parlait du curé Bonal, qui avait été vicaire à Montignac, autrefois.

Moi, oyant cette bête-là parler ainsi du curé, je fus au moment de lui crier sur le coup de la colère qui me monta: «Tu en as menti, gredin!»

Mais je me retins, et je le dis seulement à demi-voix, ce qui fit retourner plusieurs personnes dans le fond de l'église, où j'étais, puis je partis furieux.

«Est-il possible, pensais-je en m'en allant, qu'un homme si bon, si charitable; qu'un prêtre d'une vie si exemplaire, et digne par son caractère des respects de tous, soit ainsi vilainement calomnié par ses confrères!»

Je dis par ses confrères, car, outre les missionnaires, il y avait aussi dans le voisinage des curés qui, pour se faire bien venir des jésuites tout-puissants, prenaient leur mot d'ordre et semaient à la sourdine un tas de calomnies contre le curé Bonal. Ils ne l'aimaient point, d'ailleurs, tous ceux du doyenné de Montignac, parce que sa conduite les accusait tous. On ne le voyait pas dans ces ribotes qu'ils faisaient les uns chez les autres, sous le prétexte de la fête de l'endroit, ou sans prétexte aucun; ribotes d'où ils sortaient les oreilles rouges, gorgés de bons vins, et le ventre entripaillé. Lorsqu'il était, par état, obligé d'assister à une réunion, à un repas, il ne passait pas la nuit avec les autres, à jouer à la bouillotte ou à la bête hombrée; il trouvait une raison honnête pour se retirer. Celui qui disait le plus de mal de lui, derrière, car par devant il faisait le cafard, la chattemite, c'était dom Enjalbert, le chapelain de l'Herm. C'était lui qui, en allant piquer l'assiette chez les curés d'alentour, répandait depuis longtemps de mauvais bruits sur le curé Bonal. Le curé le savait, mais ne s'en souciait guère, comptant bien que sa conduite le cautionnait assez; et, en effet, dans sa paroisse, il était aimé et respecté comme il le méritait. Du côté de l'évêché, il avait été tranquille tant que le diocèse avait dépendu de l'évêque d'Angoulême, mais depuis quelques années qu'on avait rétabli l'évêché de Périgueux, il avait essuyé des tracasseries, des vexations, et maintenant il comprenait bien qu'on voulait le perdre.

--S'ils avaient affaire à moi,--lui disait quelquefois le chevalier,--je les démasquerais publiquement, tous ces mauvais chrétiens!

--Oui! bien souvent le sang bout dans mes veines... mais le scandale retomberait sur la religion: il vaut mieux que je me taise.

* * * * *

Pourtant, s'il avait su tout ce que ces misérables disaient de lui et de la demoiselle Hermine, comme je l'appris en revenant de la fête d'Auriac, peut-être n'aurait-il pas eu tant de patience.

Car j'y allai, à cette dévotion de la Saint-Rémy: je n'eus garde de faillir à l'assignation, comme on pense. La veille, je profitai du moment où le curé était venu voir le chevalier, pour leur en demander la permission à tous deux. Ma requête ouïe, le chevalier dit:

_--Au Pèlerinage voisin, Peu de cire, beaucoup de vin._

--Mais, monsieur le Chevalier, répliquai-je, Rome est trop loin!

--Oh! tu serais romipète que ce serait même chose:

_Jamais cheval ni mauvais homme N'amenda pour aller à Rome._

Et, tout content de lui, le chevalier ajouta:

--Si M. le Curé y consent, moi, je le veux bien.

--Comme je compte qu'il sera sage, je le veux bien aussi, dit le curé.

Et je me retirai bien aise.

Le lendemain, ayant déjeuné de bonne heure, la demoiselle Hermine me dit:

--Te voilà dix sols pour faire le garçon.

Je la remerciai bien et je m'en fus tout joyeux. J'avais déjà, en sous et en liards, vingt-deux sous et demi, noués dans un coin de mon mouchoir; j'y ajoutai les dix sous, et je m'en allai, me croyant riche déjà. Je descendis passer à Glaudou, de là sous Le Verdier, et je montai à travers les bruyères prendre le vieux grand chemin du plateau, près de La Maninie, à un endroit appelé Coupe-Boursil, ce qui n'est pas un nom trop rassurant; mais, en plein jour, mes trente-deux sous et demi ne risquaient rien. Ce chemin était très large, comme ça se voit encore en plusieurs places. On dit que c'est celui que suivit le maréchal Boucicaut lorsqu'il alla assiéger Montignac. Il faisait très chaud; sous le soleil brûlant, les cosses des genêts éclataient avec bruit, projetant au loin leurs graines noires: aussi j'avais seulement, sur mon gilet, une blouse bleue, toute neuve, et j'étais coiffé d'un de ces chapeaux de paille que les femmes, par chez nous, tressaient à leurs moments de loisir en allant aux foires ou en gardant le bétail. La paille n'était pas aussi fine que celle des chapeaux qu'on vend partout aujourd'hui; mais elle était plus solide, et, dans les campagnes, tout le monde portait de ces chapeaux--les paysans, s'entend. Un quart d'heure avant d'arriver aux Quatre-Bornes, je pris un raccourci et je m'en fus passer au village de Lécheyrie, puis le long des murs du jardin du château de Beaupuy, d'où je finis de descendre dans le vallon de la Laurence, où se trouve la chapelle de Saint-Rémy, à un petit quart de lieue au-dessus d'Auriac.

Au long des prés, sur le bord du vieux chemin, dans une espèce de communal, est bâtie la vieille chapelle aux deux pignons ornés de figures grimaçantes. Autour, l'herbe pousse maigre et courte sur le terrain pierrailleux et sablonneux; mais, tout contre les murs, la terre bien fumée par les passants fait foisonner des orties, des carottes sauvages, des choux d'âne, des menthes âcres d'une belle venue. En temps ordinaire, cet endroit a l'air triste, abandonné, et cette construction, aux murs noircis par les siècles, ressemble à une grande chapelle de cimetière.

Au contraire, les jours de pèlerinage, le lieu est bruyant et animé. On y vient de loin, plus que de près: les saints sont comme les prophètes, ils n'ont pas grand crédit chez eux. Les paroisses des environs, au-dessus et en aval de Montignac, y envoient bien des pèlerins, mais c'est surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulement, comme à ces Limougeaux la dévotion ne fait pas perdre la tête, quoiqu'ils aient une bonne suffisance, ils apportent dans les bastes ou paniers de leurs mulets des fruits de la saison, mais surtout des melons. C'est la fête des melons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de paille, ils sont là étalés, petits, gros, de toutes les espèces: ronds comme une boule, ovales comme un oeuf, aplatis aux deux bouts, melons à côtes, lisses, brodés, verts, jaunes, grisâtres, est-ce que je sais? Et il s'en vend! C'est du fruit nouveau pour le pays, car les environs de Brives et d'Objat sont bien plus précoces que par ici; en sorte que les gens de chez nous venus à la dévotion tiennent à emporter un melon. C'est une sorte de témoignage qu'on a été à la Saint-Rémy d'Auriac.

Je dis d'Auriac, parce que saint Rémy a encore une autre dévotion en Périgord; c'est à Saint-Raphaël, sur les hauteurs, entre Cherveix et Excideuil. Il y a là, dans l'église, le tombeau du saint que l'on va chevaucher, comme à Auriac on se frotte à sa statue, pour guérir de toutes sortes de maladies et douleurs, et on y est guéri comme à Auriac.

Autrefois, le tombeau de saint Rémy n'était pas au bourg de Saint-Raphaël, mais à une cafourche de quatre chemins, où aboutissaient quatre paroisses: Cherveix, Anlhiac, Saint-Médard et Saint-Raphaël. Comme ce tombeau attirait beaucoup de monde, ces quatre paroisses se le disputaient. Un jour, les gens d'Anlhiac amenèrent leurs meilleurs boeufs, les attelèrent à la pierre du tombeau, mais ne purent la faire bouger d'une ligne. Ceux de Saint-Médard essayèrent ensuite et ne réussirent pas davantage. Alors les riches propriétaires de Cherveix, avec leurs grands forts boeufs de la plaine, bénis pour la circonstance, montèrent sur les coteaux et à leur tour essayèrent d'entraîner la susdite pierre; mais sans plus de succès que les autres. Enfin les gens de Saint-Raphaël vinrent en procession avec un âne--tout ce qu'ils avaient, les pauvres!--et après que le curé eût invoqué le grand saint Rémy, l'âne attelé au tombeau traîna facilement la pierre, à travers les friches, jusqu'à Saint-Raphaël, où elle est restée.

Voilà ce que racontent les gens du pays; moi, je ne garantis rien.

Pour en revenir à la dévotion d'Auriac, c'est encore une foire aux paniers; non pas de ces paniers de vîmes grossiers pour vendanger ou ramasser les noix et les châtaignes, mais de ces jolis paniers en osier blanc, de toutes formes, depuis le grand panier plat pour porter les fromages de chèvre au marché, jusqu'au joli petit panier de demoiselle à cueillir les fraises, sans oublier les corbeilles à fruits, et ces belles panières rondes ou carrées, à deux couvercles, où il se tient tant d'affaires, lorsqu'on revient de la foire.

Il y a là aussi, pour soutenir les gens venus de loin, des boulangers de Montignac, vendant des choines et des pains d'oeufs parfumés au fenouil, et aussi des marchandes de tortillons. Puis, contre les haies, à l'ombre, bien abritées de branchages, des barriques sont là, en chantier, où l'on vend le vin à pot et à pinte.

Lorsque j'eus dépassé le moulin de Beaupuy, et que je fus sur la petite hauteur qui domine le vallon, je m'arrêtai, tâchant de reconnaître la Lina dans cette foule de monde qui était autour de la chapelle, mais je ne le pus. Je voyais des coiffes blanches, des mouchoirs de couleur, des pailloles ou chapeaux de paille de femme, des fichus bariolés, mais c'était tout. Me remettant alors en marche, je finis d'arriver à la chapelle et je commençai de chercher dans tout ce peuple. Je fus un bon moment à me promener partout, enjambant les tas de melons, les paniers de pêches, poussant les gens pour avoir place, jouant des coudes pour avancer, et je ne voyais pas Lina. «Sa mâtine de mère, me pensai-je, l'aura peut-être empêchée de venir!...» Tandis que j'étais là assez ennuyé à cette idée, voici montant du bourg, dans le chemin bordé de haies épaisses, la procession du pèlerinage. Comme je regardais si Lina n'était pas dans les rangs, j'ouïs dire derrière moi:

--Eh bien! il pense joliment à toi!

Je me retournai coup sec, et je vis Lina avec une autre fille:

--Ha! te voilà donc! Et comment ça va-t-il vous autres? Il y a un gros moment que je vous cherche; où étiez-vous donc?

--Nous ne faisons que d'arriver.

--Aussi je me disais: «Si elle était là, je l'aurais vue, pour sûr!»

Et voilà que nous nous mettons à babiller tous trois; non pas de choses bien curieuses, peut-être, mais il suffit que ce soit avec celle qu'on aime, pour y prendre plaisir. A de certaines paroles, quelquefois, on comprend qu'elle veut faire entendre autre chose que la signification des paroles, et on l'entend, encore qu'on ne soit pas bien fin, car, pour ces affaires-là, on a toujours assez d'esprit. Et puis il y a la joie de la présence, il y a les yeux qui parlent aussi, les mains qui se serrent, et on regarde les lèvres s'agiter vives et souriantes, et on est heureux des petits rires musiqués qui laissent voir les dents saines et blanches.

Pendant que nous étions à caqueter, la procession arriva. En tête, comme de bon juste, le marguillier portant la croix, petit homme brun, qui avait l'air pas mal farceur, et se réjouissait d'avance, ça se voyait dans ses yeux pétillants, de ce que cette journée allait lui rapporter. Ensuite, sur deux files, les pèlerins les plus dévots, qui sortaient d'ouïr une messe à la paroisse, et venaient encore à celle de Saint-Rémy bien plus estimée ce jour-là. Ces pèlerins, c'étaient des femmes des paroisses des environs de Montignac; puis celles venues du causse de Salignac, qui tire vers le Quercy, coiffées de mouchoirs à carreaux rouges et jaunes, habillées de cotillons de droguet avec des devantaux rouges; puis d'autres du causse de Thenon et de Gabillou, en bas bleus, avec des coiffes à barbes et des fichus d'indienne à grandes palmes, retenus par devant avec leur tablier de cotonnade. Et puis, pour la plus grande part, c'étaient des femmes du bas Limousin, tirant vers la frontière de l'Auvergne, habillées de cadis, coiffées de bonnets en dentelle de laine, noirs, comme des béguins, avec par-dessus des chapeaux de paille, noirs aussi, à fonds hauts avec des rebords par devant semblables à de grandes visières. Celles-là marchaient lourdement, chaussées de gros souliers ferrés, comme leurs maris. Les hommes étaient habillés, selon leur pays, de culotte en grosse toile de sacs, ou de droguet; peu de blouses, mais des vestes de bure, ou des gipous de forte étoffe bleue, avec des poches par derrière dans les pans écourtés de cette espèce d'habit. Et c'est là qu'on connaissait les gens ménagers de leur argent, au morceau de pain qui enflait leur poche d'un côté, et à la petite roquille de terre brune qui dépassait dans l'autre poche, bouchée avec une cacarotte, ou épi de blé d'Espagne égrené. Il y en avait qui au lieu de pain avaient dans leur poche un tortillon, mais ceux-là passaient pour des prodigues.

Tous ces hommes, leur grand chapeau noir à larges bords à la main, marchaient lentement dans la pierraille poussiéreuse avec leurs lourds souliers, sous un soleil brûlant qui leur faisait cligner les yeux. Les femmes, leur chapelet d'une main, et portant de l'autre un petit cierge dont la flamme se voyait à peine sous ce soleil aveuglant, suivaient à petits pas en remuant les lèvres. Parmi les gens sains, on voyait des boiteux traînant avec une béquille une jambe attaquée du mal de Saint-Antoine, ou érysipèle; d'autres qui avaient un bras en écharpe, plié dans des linges tout blancs pour la circonstance; et d'autres encore qui avaient attrapé un effort, comme en témoignait leur culotte soulevée par une grosseur à l'aine. Entre tous ces visages brûlés par les fenaisons et les métives, il y avait des figures malades, jaunes, terreuses, qui sentaient la fièvre et la misère. Quelques-uns à demi aveugles, un bandeau sur les yeux, étaient menés par la main. Tout ce monde venait demander la guérison au bon saint Rémy: ceux-ci avaient des douleurs, ou du mal donné par les jeteurs de sorts, ou des humeurs froides; ceux-là tombaient du haut mal, ou se grattaient, rongés par le mal Sainte-Marie, autrement dit la gale, assez commune en ce temps. Parmi ces malades, il y en avait de vieux, de jeunes; des hommes fatigués par un mauvais rhume tombé sur la poitrine; des femmes incommodées de suites de couches; des filles aux pâles couleurs; des enfants teigneux; de pauvres épouses bréhaignes qui, n'ayant pas le moyen d'aller à Brantôme ou à Rocamadour, toucher le verrou, venaient demander un enfant à saint Rémy.

Derrière les deux longues files de pèlerins, venaient les curés, chantant des litanies; les uns en surplis à ailes, les autres en ornements brodés à fleurs; et puis, le dernier, le curé de la paroisse, en chasuble dorée, portait le calice recouvert. Il les faisait bon voir tous en bon point, avec des figures rouges, luisantes, bien fleuries sous le bonnet carré ou la calotte de cuir, et les cheveux noirs ou grisonnants descendant bouclés sur le cou. Ils n'étaient pas malades, ceux-là, oh! non, ça se voyait tout de suite: c'étaient des curés à l'ancienne mode, de bons vivants qui n'allaient pas chercher midi à quatorze heures, et touchaient leur troupeau vers le paradis sans s'embarrasser du Sacré-Coeur, ni de l'Immaculée-Conception, ni de l'infaillibilité du pape. Sans doute, il y en avait bien qui faisaient jaser les gens pour aimer un petit peu trop l'eau bénite de cave, ou avoir deux chambrières de vingt-cinq ans pour une de cinquante, ou encore quelque nièce; malgré ça ils valaient autant ou mieux que d'aucuns d'aujourd'hui qui baptisent leur vin et ont de vieilles servantes, mais qui sont bilieux, haineux, hypocrites, intrigants, avares, et vont chercher chez leurs paroissiennes, ce qui leur manque au logis.

Mais après tout, ça m'est égal: celui-là qui passe en couleur les mongettes ou haricots de coque, fera le tri si ça lui convient.