Jacquou le Croquant

Part 11

Chapter 114,016 wordsPublic domain

Quand j'eus mes douze ans, le curé me fit faire ma première communion. Moi, voyant que tous les droles de mon âge la faisaient, je m'efforçais de les surmonter en apprenant le catéchisme de façon à contenter le curé en ça, comme en tout. Au reste, pour toutes ces choses de la religion, il n'était pas tracassier et exigeant, comme il y en a. Il avait tôt fait de me confesser; d'ailleurs, vivant chez lui, toujours sous ses yeux, lui disant tout ce que je faisais, le consultant lorsque j'étais embarrassé, il me connaissait aussi bien que, moi-même, je me connaissais.

La veille de la première communion, pour toute confession, il me demanda si j'avais encore de la haine dans le coeur contre le comte de Nansac, et, après que je lui eus répondu par un «oui» timide, il me dit de si belles choses sur l'oubli des injures et me fit tant d'exhortations de pardonner à l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que je l'assurai que je m'efforcerais de tout oublier, et de chasser la haine de mon coeur. J'étais bien dans les dispositions de le faire à ce moment-là, mais ça ne dura pas.

A ce propos, je conviens bien que c'est une grande et belle chose que de pardonner à ses ennemis et de ne pas chercher à se venger; seulement, il faudrait que le pardon fût réciproque entre deux ennemis, parce que, si l'un pardonne et l'autre non, la partie n'est plus égale. Comme disait le chevalier:

_Lorsqu'on se fait brebis, le loup vous croque._

Malgré la misère de mes premières années, j'étais, lors de ma première communion, grand et fort, de manière que je paraissais avoir quinze ans. D'un autre côté, depuis trois ans que j'étais chez le curé, j'avais appris tout ce qu'il m'avait montré, mieux et plus vite que ne font tous les enfants d'habitude. Je savais passablement le français; un français plein d'expressions du terroir, de vieux mots, d'anciennes tournures, comme le parlait le curé, puis l'histoire de France, un peu de géographie et les quatre règles. Mais où j'étais bien plus fort qu'un drole de mon âge, c'était pour raisonner des choses et connaître ce qui était bien ou mal, vrai ou faux. Cela venait de ce que, en toute occasion, le curé m'enseignait, et me formait le jugement, soit en travaillant au jardin, soit en allant porter quelque chose à un malade, soit dans les moments de loisir que les gens vulgaires emploient à baguenauder ou à faire pire. Il savait, à propos d'une chose très simple, très ordinaire, me donner des leçons de bon sens et de morale, me montrer où étaient les véritables biens, dans la sagesse, la modération, la vertu.

Moi, je me conformais bien tant que je pouvais à ses préceptes, et j'y avais goût; mais il y avait au fond de mon être une chose que je ne pouvais pas vaincre, c'était ma haine pour le comte de Nansac. Comme je viens de le dire, lors de ma première communion, j'avais bien tâché de le faire, de bonne foi, mais, huit jours après, je n'en avais même plus la volonté. Lorsque le passé douloureux de ma première enfance me revenait à la mémoire, je me disais que je serais un fils ingrat et dénaturé si j'oubliais toutes les misères que cet homme nous avait faites, tous les malheurs qui nous étaient venus par lui. Et, quand je songeais à mon père mort aux galères, à ma mère agonisant dans toutes les angoisses du désespoir, ma haine se ravivait ardente, comme un feu de bûcherons sur lequel se lève le vent d'est.

On comprend que, dans ces dispositions, tout ce que j'apprenais au désavantage des Nansac me faisait grand plaisir. Un jour, j'eus de quoi me contenter. Étant au jardin à biner des pommes de terre, tandis que le curé et le chevalier se promenaient dans la grande allée du milieu, j'entendis raconter à ce dernier que l'aînée des demoiselles de Nansac était partie avec un freluquet, on ne savait où. Cela me fit prêter l'oreille, et j'ouïs tout ce que disait le chevalier:

--Moi, mon pauvre curé, je ne suis pas comme vous, ça ne m'étonne pas:

_Elle a de qui tenir, Le sang ne peut mentir._

--Que voulez-vous dire?

--Mon cher curé, j'avais une tante qui était un vrai registre de tout ce qui touchait à la noblesse du Périgord, et, d'elle, j'ai appris beaucoup de choses. Je vois maintenant quantité de gens qui se sont faufilés parmi la noblesse et qui eussent été mis honteusement à la porte s'ils s'étaient présentés pour voter avec nous en 1789: quidams prenant le nom de terres nobles achetées à vil prix; roturiers émigrés pour des causes qui les auraient menés tout droit à la guillotine,--car la République a eu cela de bon qu'elle n'était pas tendre pour les fripons;--bourgeois emparticulés, un moment disparus dans la tempête révolutionnaire, et se prétendant maintenant nobles comme Créqui; tous ces gens-là ne m'en font pas accroire. Je leur dirais volontiers avec un des leurs qui avait du bon sens:

_Quelques nobles, ou soi-disants, S'ils entendent bien les mystères, Trouveront qu'ils sont des paysans, Parmi les écrits des notaires._

Le curé, qui trouvait que le chevalier tirait les choses d'un peu loin, dit à ce moment:

--Pardon... mais je ne vois pas bien le rapport...

--Vous allez le voir, mon ami. Le cas des Nansac n'est pas tel: ils sont nobles, mais à la façon de ceux de Pontchartrain, qui vendait les lettres de noblesse deux mille écus. Le père du vieux marquis d'aujourd'hui était tout bonnement un porteur d'eau, natif de Saint-Flour, qui avait commencé sa fortune dans la rue Quincampoix, et l'avait grossie en tripotant dans les fournitures militaires et dans un tas d'affaires véreuses. Ce maltôtier, nommé Crozat, se faisait appeler: «de Nansac», à cause d'une métairie qu'il possédait dans son pays. Il acheta la terre de l'Herm, et fut anobli, grâce à ses écus. Son fils, le marquis actuel, avait épousé une femme sans principes, qui se rendit célèbre par ses frasques, en un temps où il était difficile de se distinguer en ce genre. L'étendue de ses relations amoureuses l'avait fait surnommer: _La Cour et la Ville_. Parmi ses nombreux amants, elle en eut d'utiles. Le vieux débauché La Vrillière, ministre tout-puissant de Louis XV, se pliait à tous ses caprices. Ce fut lui qui fit conférer au fils du porteur d'eau le titre de marquis dont il est affublé... Vous comprenez maintenant, curé, que les filles du comte ont de qui tenir, ayant eu une telle grand'mère.

--Voilà de vilaines histoires, dit le curé; je ne connaissais pas cette origine. Mais avouez, chevalier, que si le trône et la noblesse ont été fortement secoués pendant la Révolution, c'était un peu bien mérité.

--Je l'avoue, et j'y joins une notable partie du clergé, que vous oubliez: moines vicieux, abbés de ruelles, curés concubinaires et tous ces prêtres incrédules qui n'osaient plus annoncer en chaire Jésus-Christ crucifié et ne parlaient que du «législateur des chrétiens».

--Oh! fit le curé, je vous les passe volontiers... De tout ceci, ajouta-t-il, on pourrait conclure que la Révolution n'a pas été inutile, car assurément le clergé de notre temps vaut mieux que l'ancien.

--Oui, dit le chevalier, et la noblesse aussi. La correction a peut-être été un peu rude, mais c'est Dieu qui tenait la verge, et il est le seul bon juge de ce que nous avions mérité tous.

Moi, j'écoutais cette conversation sans en perdre un mot. Ça n'était pas bien, j'en conviens, mais la tentation était trop forte. Je fus tout content de savoir que les Nansac n'étaient pas des nobles de la bonne espèce; et, de vrai, lorsque je les comparais au chevalier et à sa soeur, qui étaient la fine fleur des braves gens, bons comme du pain de chanoine, honnêtes comme il n'est pas possible, je ne pouvais pas m'empêcher de croire qu'il y avait deux races de nobles, les uns bons, les autres méchants. C'était une idée d'enfant; depuis, j'ai vu que là c'était mélangé, comme partout.

* * * * *

Quelque temps après cet entretien, le curé me dit:

--Jacquou, maintenant il te faut songer à prendre un état. Voyons, que préfères-tu? Veux-tu être tisserand? sabotier? maréchal? veux-tu te mettre en apprentissage avec Virelou le tailleur? as-tu quelque idée pour un métier quelconque?

--Monsieur le Curé, je ferai ce que vous me conseillerez.

--Cela étant, mon ami, je te conseille de te faire cultivateur. C'est le premier de tous les états, c'est le plus sain, le plus intelligent, le plus libre. C'est, vois-tu, le travail des champs qui a libéré de la servitude le peuple de France, et c'est par lui qu'un jour la terre sera toute aux paysans... Mais n'allons pas si loin. Comme je me doutais de ta réponse, voici comment j'ai arrangé les choses avec M. le Chevalier. Tu travailleras le jour à la réserve avec Cariol: c'est un bon ouvrier terrien qui te montrera à labourer, sarcler, biner, faucher, moissonner, façonner les vignes, et le reste. Tu vivras avec lui et la Toinette chez M. le Chevalier, mais tu coucheras ici, parce que, le soir, je pourrai encore te donner quelques leçons et t'enseigner des choses qui te seront utiles plus tard. Nos bonnes gens de par là, qui ont vu leurs anciens ne sachant ni A ni B, et qui sont eux-mêmes aussi ignorants, disent qu'il n'est pas besoin d'en savoir tant pour cultiver la terre; mais ils se trompent. Un paysan un peu instruit en vaut deux, sans compter que celui qui ne connaît pas l'histoire de son pays, ni sa géographie, n'est pas Français, pour ainsi parler: il est _Fanlacois_, s'il est de Fanlac, et voilà tout. De même, celui qui ne sait ni lire ni écrire, c'est comme s'il avait un sens de moins... Lorsque tu seras grand, que tu sauras bien ton état de laboureur, tu trouveras aisément à te louer; et, plus tard, ayant mis de côté tes gages, tu chercheras une honnête fille économe et tu te marieras, et vous serez chez vous autres; ce qui est une belle et bonne chose, et bien à considérer: ainsi voilà qui est entendu.

Je remerciai bien le curé, comme on pense, et, dès le lendemain, j'allai travailler avec Cariol.

V

Cinq années se passèrent ainsi, bien pleines et sans nul souci présent pour moi. De temps en temps, il me sourdait quelque pénible souvenir du comte de Nansac et de tous mes malheurs, comme une piquée d'écharde dans la chair, mais le travail amortissait ça un peu. La semaine, je travaillais dur tout le jour, je mangeais comme un loup et je dormais comme une souche. Le dimanche, après la messe, je faisais aux quilles avec les autres garçons du bourg, ou au bouchon, que nous appelons tible, ou encore au rampeau. L'hiver nous allions énoiser dans les maisons, et après, chacun son tour, on allait faire l'huile au moulin de La Grandie. Et puis il y avait les veillées, où l'on aidait aux voisins à égrener le blé d'Espagne, à peler les châtaignes pour le lendemain, tandis que les femmes filaient et que les anciens disaient des contes. Ensuite, quinze jours avant la Noël, nous allions, les garçons, sonner _la Luce_, comme nous appelons cette sonnerie; et on peut croire que la cloche était très consciencieusement brandie!

A la Saint-Sylvestre nous courions les villages en chantant _la Guilloniaou_ ou Gui-l'an-neuf, qui se peut dire ainsi en français:

A Paris, y a une dame Mariée richement... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an.

Elle se coiffe et se mire, Dans un beau miroir d'argent... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an.

Elle portait de belles robes, Cousues en beau fil blanc... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an.

Mais à présent elle les porte, Cousues en fil d'argent... Le Gui-l'an-neuf on vous demande, Pour le dernier jour de l'an.

Ou bien encore celle qui commence ainsi:

A Paris sur le petit pont, Le Gui-l'an-neuf vous demandons, A Paris sur le petit pont, Mon capitaine! Le Gui-l'an-neuf vous demandons, Et puis l'étrenne!

Y avait trois dames sur ce pont... . . . . . . . . . . . . . . . .

Et nous entrions dans les maisons où il y avait des filles, principalement, pour leur demander l'étrenne d'un baiser.

Il est question de Paris dans ces deux chansons, de Paris la grande ville: c'est que, pour le pauvre paysan périgordin de jadis, Paris était le paradis des riches et des belles dames. Pampelune aussi avait frappé son imagination, comme un pays lointain, quasi chimérique. On disait de celui dont on n'avait ouï parler depuis de longues années: «Il est à Pampelune!» Lorsqu'on parlait d'un pays dont on ignorait la situation, on disait: «C'est à Pampelune!»

Pourquoi Pampelune plutôt que toute autre ville? Le curé Bonal disait que ça venait peut-être de ce qu'un cardinal d'Albret, très puissant en Périgord autrefois, était évêque de Pampelune, ancienne capitale du royaume de Navarre.

Moi, je n'en sais rien; je laisse ça à d'autres plus savants.

L'été, il n'était plus question de tous ces amusements: on n'avait que le temps de travailler, de manger et de dormir; et encore, de dormir, pas trop. Dans le moment des fenaisons ou des moissons, il fallait se lever à trois heures du matin et, des fois il était neuf heures le soir lorsqu'on avait fini de rentrer le foin ou les gerbes si la pluie menaçait. Tout cela était coupé par les dimanches et quelques fêtes chômées comme la Noël, Notre-Dame d'Août et la Toussaint.

A propos de cette dernière fête, qui tombe la vigile du jour des Morts, il y avait dans certaines maisons, et non des pires, un usage ancien assez curieux:

Le soir on soupait en famille, et, pendant le repas, on s'entretenait des parents défunts, de leurs qualités, de leurs vertus, même de leurs défauts; et ce qu'il y avait de plus étrange, on buvait à leur santé en trinquant. Ce souper devait être composé de neuf plats, comme soupe, bouilli, fricassée, daube, saugrenade, tourtière, fricandeau, etc.

Le repas fini, on laissait sur la table les viandes et tout ce qui restait de chaque plat pour le souper des anciens, morts, et on rapportait du pain et du vin lorsqu'il n'y en avait pas assez.

Après ça, on faisait un beau feu et on rangeait les chaises en demi-cercle autour du foyer. Puis on se retirait pour laisser la place aux défunts, après avoir récité des prières à leur intention.

Le curé Bonal disait bien que tout cela sentait fort la superstition; mais en raison des prières et de l'intention pieuse, il fermait un peu les yeux.

Outre toutes ces fêtes, il y avait notre vote ou frairie, qui tombait le vingt-deux d'août, et celles des paroisses voisines, comme Bars, Auriac, Thonac, où nous ne manquions guère. Mais où on ne faillait jamais d'aller, c'était à Montignac, le vingt-cinq novembre, à la grande foire de la Sainte-Catherine. Ça, c'était de rigueur, et, ce jour-là, avec le curé, la demoiselle Hermine et La Ramée, il ne restait dans le bourg que les vieux, vieux, qui ne pouvaient quitter le coin du feu, et les tout petits enfants; et même, de ceux-ci, il y avait beaucoup de clampasses de femmes qui les y traînaient par la main, ou les portaient sur les bras quand ils étaient trop petits. Le chevalier lui-même y allait sur sa jument, pour rencontrer ses amis, petits nobles des environs, et manger ensemble une tête de veau et une dinde truffée au _Soleil d'Or_.

* * * * *

Les choses marchaient donc à souhait; tout le monde était satisfait de moi, et moi bien reconnaissant à tous ceux qui me faisaient bien. Mais, «si ça marchait toujours au gré de tous sur la terre, les gens ne voudraient pas aller en paradis», comme disait le chevalier.

Depuis quelque temps il n'était pas content, le brave et digne homme, il trouvait dans sa gazette des nouvelles de Paris qui ne lui convenaient pas. Les affaires de la politique prenaient une vilaine tournure: on avait guillotiné quatre sergents de La Rochelle, fusillé des généraux, des officiers; les jésuites revenus étaient les maîtres partout, et c'étaient de mauvais maîtres. Les missionnaires envoyés par eux prêchaient de ville en ville, provoquant des persécutions contre les incrédules, les jacobins, excitant quelquefois des troubles, durement réprimés; tout cela causait par toute la France un mécontentement général qui favorisait le développement des sociétés secrètes.

--Vous verrez, disait le chevalier en racontant ça, vous verrez que ces _ultras_ finiront par faire renvoyer le roi en exil.

Je ne savais point ce qu'étaient ces _ultras_, mais, d'après tout ça, je me figurais que ce devait être une espèce de royalistes dans le genre du comte de Nansac.

Pour ce qui regardait les missionnaires, la chose était sûre, car à Montignac ils avaient planté une croix sur la place d'armes, juste à l'ancien endroit de l'arbre de la liberté, et par leurs sermons violents, leurs paroles de haine, ils avaient réussi à soulever un tas de gredins contre les patriotes connus pour leur attachement à la Révolution.

--Ces diables de missionnaires, ajoutait le chevalier, ont failli faire jeter à la Vézère le vieux Cassius, qui nous a sauvés jadis, ma soeur et moi.

Et sur l'interrogation du curé, il poursuivit:

--Oui, un jour, à la _Société populaire_, un bouillant patriote demanda la mise en réclusion des ci-devant nobles, La Jalage et sa soeur, mais Chabannais, dit Cassius, se leva:

»--Laissez en paix le citoyen et la citoyenne La Jalage; c'est eux qui nourrissent les pauvres de leur commune, et il y en a.

»Et, par deux fois, il prit la parole pour nous défendre, et finit par faire passer l'assemblée à l'ordre du jour.

--Mais, fit le curé, vous dites: «La Jalage»; est-ce donc votre nom?

--Parfaitement. C'est notre nom patronymique; Galibert est un nom de terre. Nous descendons du fameux Jean de La Jalage, dont vous voyez la grossière statue commémorative dans une niche carrée du mur extérieur de l'église qu'il défendit contre des routiers anglais.

Et, saisissant l'occasion aux cheveux, le chevalier, grand diseur d'histoires, raconta celle de Jean de La Jalage.

--C'était, dit-il, un sergent d'armes du temps de Charles VI, qui avait suivi le maréchal Boucicaut lors de son expédition contre Archambaud, le dernier comte de Périgord, et s'était ensuite établi à Fanlac, après la prise de Montignac en 1398.

»En ces temps les Anglais étaient dans nos pays, de sorte qu'une troupe de ces brigands mêlés de malandrins des grandes compagnies, traversant le Périgord, vint à passer par le Cern et Auriac, se dirigeant vers Fanlac. Notre église était fortifiée, comme il apparaît encore. Jean de La Jalage la fait garnir de provisions et y fait retirer les gens de la paroisse, en sorte que lorsque les Anglais arrivèrent, ils trouvèrent à qui parler.

»Il y eut plusieurs assauts, tous repoussés, et ce fut dans la sortie faite pour mettre ces routiers en fuite, que Jean de La Jalage reçut un coup de hache d'armes qui lui abattit le bras: c'est pourquoi sa statue le représente manchot. Les Anglais, fortement étrillés, filèrent du côté de Rouffignac en laissant la moitié de leur bande autour de l'église.

»C'est en récompense de ce fait d'armes et de ses anciens services que le duc d'Orléans, alors comte de Périgord, donna à mon ancêtre le fief noble de Galibert dont il prit le nom, ainsi que ses descendants, en sorte que celui de La Jalage était totalement délaissé.

»Ainsi Cassius nous appelait La Jalage, comme on appelait le pauvre Louis XVI, Capet.

--Alors, dit le curé, je m'explique maintenant vos armoiries: la _jalage_, est, en patois, l'ajonc, ou genêt épineux.

--Oui, dit le chevalier, Jean de La Jalage, anobli et possesseur du fief de Galibert, prit pour armes un ajonc épineux de sinople fleuri d'or, sur fond d'argent, avec la devise: _Cil se Pique, qui s'y frotte!_ Et de fait, c'était un rude homme auquel il ne faisait pas bon se frotter, même après qu'il fut estropié...

J'ai dit que le chevalier n'était pas content de la manière dont marchaient les affaires, mais bientôt le curé eut encore plus sujet de se plaindre.

Quelques jours après l'histoire de Jean de La Jalage, le piéton de Montignac lui apporta une lettre cachetée de cire violette, venant de Périgueux. Après en avoir pris connaissance, le curé vint trouver le chevalier et lui dit qu'il avait besoin de moi pour m'envoyer à La Granval.

--Il est à vous plus qu'à moi, fit le chevalier: la permission est inutile.

M'étant habillé promptement, le curé me dit:

--Tu vas aller à La Granval trouver le Rey et tu lui diras qu'il me faudrait une avance de dix écus sur le pacte de la Saint-Jean. Il n'est pas nécessaire de courir: couche là-bas et reviens demain, ce sera assez tôt.

Là-dessus je partis en coupant au plus court, je traversai les brandes au-delà de Fanlac, et je m'en fus tout droit à La Granval, en passant par Chambor, Saint-Michel et le Lac-Viel. Arrivé que je fus, la femme du Rey ne voulait pas me reconnaître:

--Ça n'est pas Dieu possible que ce soit toi, Jacquou!

Enfin, lui ayant rappelé tout ce qui s'était passé lors de nos malheurs, elle finit par s'en accertainer. Le Rey, étant survenu peu après, me reconnut bien, lui, et me dit:

--Te voilà tout à fait dru, petit!

Le soir, je soupai avec ces braves gens, et puis ils me firent coucher. Étant au lit dans cette maison où mon pauvre père avait été pris, je pensai longtemps à des choses tristes, et puis je finis par m'endormir. A la pointe du jour, je me levai. Le Rey me donna les dix écus et je repartis, non pas sans avoir bu un coup et trinqué avec lui.

Il me faut dire ici que, depuis quelque temps, lorsque je voyais un garçon et une fille se promener seuls dans un chemin, ou se parler le dimanche sur la place en se tenant par la main, et s'amitonner, ça me tournait les idées du côté de l'amour, et alors, je ne sais pas pourquoi, je me prenais à penser à la petite Lina. Je me demandais si elle était toujours à Puypautier, ce qu'elle faisait, si elle était aussi jolie qu'étant petite; et je me disais que je serais bien heureux de l'avoir pour mie. Tout ça fit que, me trouvant de ces côtés, je fus pris d'un grand désir de la revoir: ça m'allongeait bien un peu de passer par Puypautier, mais je n'étais pas pressé. En approchant du village, assez embarrassé de savoir comment m'y prendre pour la voir sans que cela se sût, je rencontrai une drolette qui gardait ses oies, comme autrefois Lina quand je l'avais connue. M'étant informé à cette petite, elle me dit que la Lina touchait ses brebis, et qu'elle devait être dans des friches qu'elle me montra. Je m'en fus par là, et, en approchant, je la vis seulette qui faisait son bas, accotée contre un chêne de bordure, tandis que ses brebis broutaient l'herbe courte. Sans faire de bruit, je vins tout près d'elle:

--Oh! Lina! c'est donc toi!

--Jacquou! dit-elle en me reconnaissant et en devenant toute rouge.

Alors je lui demandai le portage d'elle et de chez elle et j'appris bien des choses: que le vieux Géral s'était marié avec sa mère, et qu'elle était maintenant la fille de la maison.

Cette nouvelle ne me fit guère plaisir: j'aurais préféré la retrouver pauvre comme moi; mais, au reste, j'étais si heureux de la revoir que ce ne fut qu'une contrariété d'un instant. Elle était toujours gente, la Lina. C'était maintenant une belle fille, de moyenne taille, bien faite et d'une jolie figure. Son mouchoir de tête laissait voir ses cheveux châtain clair; ses yeux bruns et doux étaient abrités par de longs cils qui faisaient une ombre sur ses joues duvetées comme une pêche mûre, et sa petite bouche, rouge comme une fraise des bois, découvrait ses dents blanches lorsqu'elle riait:

--Que tu es donc joliette, Lina!

--Tu dis ça pour rire, Jacquou!

--Non, par ma foi, je le dis tel que je le pense.

--Les garçons disent tous comme ça.

--Ah! il y en a donc qui te le disent? fis-je, piqué de jalousie.

--On ne peut pas empêcher ça; mais rien n'oblige de les croire.

--Et moi, dis? me crois-tu?

--Tu es curieux, Jacquou!... fit-elle en riant.