Jacquou le Croquant

Part 10

Chapter 103,982 wordsPublic domain

Tandis que je mangeais avidement, debout au bout de la table, le curé me regardait faire avec plaisir. Après que j'eus fini, il prit un pichet que la Fantille était allée remplir et me versa un bon chabrol.

--Tu en mangerais bien encore une pleine cuiller? me dit-il, en montrant la soupe, lorsque j'eus achevé de boire.

Je n'osais dire oui, par honnêteté, mais il le connut et me remplit de nouveau mon assiette, après quoi il passa de l'autre côté, où la servante lui porta la soupière.

Un quart d'heure après, ayant déjeuné, le curé m'appela.

--Donc, tu es de la Jugie, dans la commune de Lachapelle-Aubareil? dit-il en déroulant une carte.

--Oui, monsieur le curé.

Il chercha un moment, puis me dit d'une voix grave:

--Tu mens, mon garçon!

Je devins rouge et je baissai la tête.

--Allons, dis-moi la vérité, de chez qui es-tu? d'où viens-tu?

Alors, gagné par sa bonté, je lui racontai tous mes malheurs, la mort de mon père au bagne et celle de ma mère à la tuilière, il y avait quatre jours seulement. Pendant que je parlais, lui expliquant ce qui s'était passé, la haine du comte de Nansac perçait dans mes paroles, tellement qu'il me dit:

--Alors, si tu pouvais te venger, tu le ferais?

--Oh! oui! répondis-je, les yeux brillants. Une idée lui vint:

--Peut-être tu l'as déjà fait? dit-il en me regardant fixement.

--Oui, monsieur le curé...

Et, sur le coup, pris du besoin de me confier à lui, je racontai tout ce que j'avais fait: l'étranglement des chiens et l'incendie de la forêt.

--Comment, malheureux! c'est toi qui as mis le feu à la forêt de l'Herm?

Après que je lui eus répété la chose, il resta un moment sans parler, les yeux sur la carte. Puis, relevant la tête, il me dit, d'une voix qui me remuait dans le creux de l'estomac:

--Souviens-toi bien de ne plus jamais mentir! Et rappelle-toi aussi qu'il faut pardonner à ses ennemis.

Pardonner au comte de Nansac! c'était une idée qui ne me riait pas: il me semblait que ce serait une lâcheté et une trahison envers mes parents morts; mais je ne dis rien, et le curé se leva en m'avertissant de l'attendre.

Tandis qu'il était dans une seconde chambre à côté, où il couchait, je regardai celle où j'étais.

Elle était grande, comme dans les maisons d'autrefois où l'on ne s'enfermait pas dans des boîtes ainsi qu'aujourd'hui. Les murs nus, mal unis, étaient blanchis à la chaux; au plafond, des solives passées en couleur grise; sous les pieds, un plancher raboteux et mal joint. Au milieu était la table massive où mangeait le curé; dans le fond, un cabinet ancien en noyer; sur le grand côté, un grossier buffet du même genre sans dressoir, faisait face à la cheminée en bois de cerisier, surmontée d'un crucifix de plâtre comme en vendent les colporteurs. Autour de la pièce, le long du mur, de vieilles chaises tournées, communes, étaient rangées, et, au bout, une fenêtre à profonde embrasure, sans rideaux, laissait voir les coteaux au loin et éclairait mal la chambre.

Tout cela sentait la simplicité campagnarde, l'indifférence pour le bien-être intérieur, le mépris des choses matérielles.

Cependant le curé revint avec un paquet de linge sous le bras et m'emmena.

En passant dans la cuisine, la Fantille, voyant le paquet, hocha la tête:

--Vous savez que bientôt vous n'en aurez plus pour vous changer!

--Bah! fit le curé sans s'émouvoir, il y a encore des chènevières dans la commune, et puis des fileuses... sans compter que Séguin, le tisserand, ne demande qu'à travailler.

Et nous sortîmes, tandis que la Fantille disait:

--Oui, oui, riez, et puis quand vous n'aurez plus de chemises...

Je n'entendis pas la fin.

Au milieu d'une petite ruette passant entre des jardins, et aboutissant à des vignes encloses de murailles basses d'où sortaient des pousses de figuiers, le curé ouvrit une porte ronde, et nous nous trouvâmes dans une cour fermée par une écurie, des volaillères, un fournil et de grands murs. Au fond, une vieille maison terminée d'un côté par un pavillon à un étage avec un toit très haut.

Dans la cour, une chambrière donnait du grain à la poulaille et aux pigeons.

--Votre demoiselle y est, Toinette? fit le curé.

--Oui bien, monsieur le curé, elle est dans le salon à manger.

--En ce cas, je passe par le jardin.

Et, poussant une petite claire-voie, le curé longea le mur tapissé de jasmins, de rosiers grimpants, de grenadiers en fleur, et s'arrêta devant un perron de trois marches. La porte-fenêtre était ouverte, et, à l'entrée, une vieille demoiselle, en cheveux blancs, travaillait assise dans un grand fauteuil, avec une chaise pleine de linge devant elle.

Entendant le curé la saluer, elle releva ses besicles et dit:

--Ah! c'est vous, curé; gageons que vous m'apportez de l'ouvrage?

--Tout juste... et de l'ouvrage pressé même!

--Vous avez encore fait quelque bonne trouvaille?

--Eh! oui.

Et, se retournant, il me montra à la vieille demoiselle.

--Oh! Seigneur Jésus! s'écria-t-elle, et d'où sort celui-ci?

--De la Forêt Barade.

--Alors ça ne m'étonne pas qu'il soit ainsi dépenaillé... Viens çà, mon petit!

Et, lorsque ayant monté les trois marches je fus devant elle, elle ajouta:

--Il a bon besoin d'être nippé, c'est sûr.

--Pour commencer, dit le curé, voici de quoi lui faire deux chemises.

La vieille demoiselle déplia les deux chemises et fit:

--Hum! elles ne sont pas trop bonnes, curé! Enfin, nous tâcherons d'en tirer parti.

Et, ce disant, elle mesurait sur moi, avec une chemise, la longueur du corps, celle des manches, et marquait tout cela au moyen d'épingles.

--Je vais m'y mettre tout de suite, continua-t-elle; Toinette m'aidera, et demain il en aura une... Il est gentil, cet enfant-là, vous savez, curé,--ajouta-t-elle en relevant les yeux sur moi,--et il a l'air éveillé comme une potée de souris.

--Ah! les femmes! toujours sensibles aux avantages physiques! dit le curé en plaisantant.

--Si cela était, riposta la vieille demoiselle en riant, nous ne serions pas si bons amis.

--Bien touché! fit le curé en riant aussi. Et où est M. le Chevalier?

--Il est allé jusqu'à La Grandie, voir si le meunier a ramassé beaucoup de blé.

--C'est à craindre que non. Avec la sécheresse qu'il fait depuis un mois, l'étang doit être à sec... Allons, mademoiselle, au revoir et merci!

En sortant de là, nous allâmes chez le tisserand. Dans une espèce d'en-bas, comme un cellier, où l'on n'y voyait guère, l'homme était assis sur une barre, faisant aller son métier des pieds et des mains, comme une araignée filant sa toile.

--Séguin, dit le curé, il me faudrait de bon droguet solide, pour faire des culottes à ce drole et une veste.

--Ça ne sera pas de gloire... monsieur le Curé, je vais vous donner ça.

Et, ayant fait le prix, l'homme mesura avec son aune l'étoffe que le curé emporta. En chemin, il entra dans une petite maison.

--Ton homme n'y est pas, Jeannille?

--Eh! non, monsieur le Curé, il travaille à Valmassingeas; mais demain il aura fini.

--Alors, qu'il vienne demain, sans faute; ne manque pas de l'avertir; c'est pour habiller ce drole: tu vois qu'il en a besoin.

--Oui, le pauvre!

--Maintenant, me dit le curé en nous en allant, je te ferai porter une paire de sabots de Montignac et un bonnet: ainsi tu seras équipé.

--Faites excuse; monsieur le Curé, mais je n'ai pas besoin de sabots avant l'hiver, étant habitué à marcher nu-pieds dans les pierres et les épines, et, pour ce qui est d'un bonnet, je ne puis rien souffrir sur la tête.

--C'est vrai que tu as une bonne perruque; mais tout ça te servira à un moment ou à l'autre.

Dès que nous fûmes rentrés, la Fantille demanda au curé où est-ce qu'il entendait me faire coucher.

--Dans la chambrette qui est derrière la tienne, où l'on met les hardes; tu lui arrangeras le lit de sangles.

Et il alla dans le jardin lire son office.

Le soir, M. le chevalier de Galibert vint après souper, et, me voyant, dit:

--Ah! ah! voilà le petit sauvage de la Forêt Barade... Quels yeux noirs, et quels cheveux! il y a là une goutte de sang sarrasin... Et que faisais-tu là-bas, garçon?

Lorsque je lui eus conté mon histoire, sans parler pourtant de l'étranglement des chiens ni de l'incendie de la forêt, le chevalier tira une tabatière d'argent de la grande poche de son gilet, prit une bonne prise, et donna cette sentence:

_Cil va disant: «Noblesse oblige»,_ _Qui, maufaisant, ses pairs afflige._

Puis il s'en fut trouver le curé au jardin en marmottant entre ses dents:

--Décidément, ce Nansac ne vaut pas cher.

Deux jours après, j'étais habillé de neuf, et j'avais une chemise blanche. Mon pantalon et ma veste de droguet me semblaient superbes après mes guenilles; mais je continuai à aller tête et pieds nus.

--A ton aise, m'avait dit le curé; pourtant, le dimanche, il te faudra mettre les bas que la Fantille te fait, et tes sabots, pour venir à la messe.

Quel changement dans mon existence! Au lieu d'être par les chemins à chercher mon pain, sans savoir où je coucherais le soir, j'avais le vivre et le couvert, et tout mon travail consistait à aller puiser de l'eau ou fendre du bois pour la cuisine; à aider la Fantille au ménage, et le curé au jardin; je n'avais qu'une peur, c'est que ça ne durât pas.

Un soir, tout en arrosant, le curé me parla ainsi:

--Maintenant que te voilà apprivoisé, je vais t'enseigner à parler français d'abord, à lire et à écrire ensuite; après, nous verrons.

Je fus bien content de ces paroles, car je compris alors que le curé s'intéressait à moi et voulait me garder. A partir de ce jour, tous les matins, après la messe, il me montrait, deux heures durant; après quoi, il me donnait des leçons à apprendre dans la journée, et, le soir, il me faisait encore deux heures de classe avant souper. J'étais tellement heureux d'apprendre, et j'avais tant à coeur de faire plaisir au curé, que je travaillais avec une sorte de rage; de manière qu'il me disait quelquefois, le digne homme:

--Il faut se modérer en tout; à cette heure, va-t'en demander à mademoiselle Hermine, ou à M. le Chevalier, s'ils n'ont pas besoin de toi.

Alors je laissais là mes cahiers et mes livres, et je courais trouver la demoiselle Hermine, bien heureux lorsqu'elle me donnait quelque commission. J'allais chez les métayers chercher des oeufs, ou une paire de poulets, ou à La Grandie quérir de la farine pour faire une tarte. Puis, lorsqu'on m'eut indiqué le chemin de Montignac et que la demoiselle m'envoyait acheter du fil, ou des boutons, et M. le Chevalier du tabac, ah! que j'étais content! On peut croire que je ne m'amusais pas en route. En partant de Fanlac, il y avait un mauvais chemin pierreux qui descendait dans le vallon par une pente très roide. Je dégringolais ce chemin en galopant et en sautant parmi les pierres comme un cabri, puis, ayant traversé les prés et le ruisseau qui va se perdre dans la Vézère à Thonac, je remontais, toujours courant, la côte du Sablou. Il me semblait qu'ainsi, en faisant grande diligence, je marquais ma reconnaissance pour la bonne demoiselle qui m'avait fait ma première chemise, sans parler d'autres depuis: elle m'eût fait passer dans le feu, certes, et j'aurais été heureux qu'elle me le commandât. Et puis elle avait si bien l'air de ce qu'elle était, bonne comme le bon pain, que rien que de regarder sa douce figure et ses cheveux blancs sous sa coiffe de dentelles à l'ancienne mode, je me sentais couler du miel dans le coeur.

M. le chevalier de Galibert était un très bon homme aussi, mais c'était un homme, et il n'avait pas toujours de ces petites idées délicates comme sa soeur. Il était bien charitable également, mais il n'aurait pas su deviner les besoins des pauvres, et n'avait pas, comme la demoiselle, ces façons aimables de faire le bien qui en doublent le prix. Avec ça, il était d'un caractère jovial, aimant à rire et à plaisanter, et il avait toujours à son service une quantité de vieux dictons ou sentences proverbiales dont il lardait son discours.

A un malheureux il disait:

_Le diable n'est pas toujours à la porte d'un pauvre homme._

A celui qui se plaignait de sa femme:

_Des femmes et des chevaux, Il n'en est point sans défauts._

A un qui avait perdu son procès:

_On est sage au retour des plaids._

A un homme trompé dans un marché, il faisait:

_A la boucherie, toutes vaches sont boeufs: A la tannerie, tous boeufs sont vaches._

A ceux qui se plaignaient de la pluie, il prêchait la patience:

_Il faut faire comme à Paris, laisser pleuvoir._

Si c'était de la sécheresse, il disait:

_En hiver partout il pleut: En été, c'est où Dieu veut._

Lorsque les gens trouvaient que les affaires de la commune allaient mal, il les consolait de la sorte:

_L'âne du commun est toujours le plus mal bâté._

Et ainsi de suite; il n'était jamais à court.

Il les faisait bon voir tous les deux, le frère et la soeur, aller à la messe, le dimanche, habillés à la mode de l'ancien temps. Lui, en habit à la française de drap bleu de roi, avec un grand gilet broché, une culotte de bouracan, des bas chinés l'été, de hautes guêtres de drap l'hiver, de bons souliers à boucle d'acier, et un tricorne noir bordé sur ses cheveux gris attachés en queue, représentait bien le gentilhomme campagnard d'avant la Révolution. Elle, avec sa coiffe à barbes de dentelles, son fichu de linon noué à la ceinture, par derrière, sa jupe de pékin rayé qui laissait voir la cheville mince et le petit soulier, son tablier de soie gorge-de-pigeon et ses mitaines tricotées, mince de taille, de démarche légère, semblait une jeune demoiselle d'autrefois, n'eût été ses cheveux blancs.

A la sortie, elle prenait le bras de son frère, tenant de l'autre main son livre d'heures, et, sur la petite place, tout le monde venait les saluer et les complimenter, tant on les aimait. Et elle voyait là tout son monde, s'informait de ses pauvres, des malades, emmenait les gens chez elle, distribuait des nippes aux uns, une bouteille de vin vieux, de la cassonade, du miel, aux autres. Ce jour-là, elle donnait les affaires auxquelles elle avait travaillé dans la semaine: bourrasses, ou langes, et brassières pour les petits nourrissons, cotillons et chemises pour les pauvres femmes. Elle et le curé connaissaient tout le pays sur le bout du doigt, et ils se renseignaient l'un l'autre sur les gens. Ce que l'un était mieux à même de faire, il le faisait; et ces deux coeurs d'or, ces charitables amis des malheureux, ne s'arrêtaient pas aux bornes de la paroisse, ils ne craignaient pas d'empiéter chez les autres, heureusement, car aux environs, ni même à beaucoup de lieues à la ronde, on ne trouvait guère de curés et de nobles comme ceux-ci.

Moi, dans le commencement, j'étais tout étonné de voir ça. Avant celui de Fanlac, je n'avais connu en fait de curés que dom Enjalbert, le chapelain de l'Herm, qui nonobstant son gros ventre avait l'air d'un fin renard, d'un attrape-minon, et puis le curé de Bars, mauvais avare bourru, qui avait du coeur comme une pierre. De nobles, je n'avais vu que le comte de Nansac, orgueilleux et méchant, qui était la cause de tous mes malheurs. Aussi dans ma tête d'enfant il s'était formé cette idée que les curés et les nobles étaient tous des mauvais. A mon âge, cette manière de raisonner était excusable, d'autant plus que je n'étais jamais sorti de nos bois; et il y a pas mal de gens, plus âgés et plus instruits que je ne l'étais, qui raisonnent de cette façon. Mais en voyant combien je m'étais trompé, j'avais une grande bonne volonté de me rendre utile à ceux qui me traitaient si bien, et je m'ingéniais à leur marquer ma reconnaissance. La demoiselle Hermine aimait beaucoup les donjaux; aussi, à la saison, je me levais avant le jour pour passer le premier dans les bois où l'on en trouvait. Et comme j'étais content de lui en apporter un beau panier qui lui faisait pousser des exclamations:

--Oh! les belles oronges!

La jument blanche du chevalier n'avait jamais été étrillée, brossée, soignée, comme depuis que j'étais là: car, auparavant, Cariol, le domestique, prenait surtout soin de ses boeufs et la soignait un peu à coups de fourche, ainsi qu'on dit. Maintenant elle était bien en point et luisante, de manière que le chevalier lui-même, un jour que je la lui amenais pour monter, avec sa selle de velours rouge frappé, et les boucles de la bride à la française brillantes comme l'or, me dit jovialement:

--C'est bien, mon garçon...

_Qui aime Bertrand aime son chien._

Pour le curé, lui, c'était un homme comme il n'y en a guère; il n'était sensible à rien de ce que tant de gens estiment. L'argent, il en avait toujours assez, pourvu qu'il pût faire la charité; du boire et du manger, il s'en moquait, disant que des haricots ou des poulets rôtis, c'est tout un. Et, à ce propos, il faisait quelquefois la guerre au chevalier qui était un peu porté sur sa bouche et, pour citer quelque chose de délicat, usait de ce dicton:

_Aile de perdrix, cuisse de bécasse, toute la grive._

Mais c'était pour rire qu'il le piquait ainsi, sachant fort bien que plus d'une fois il avait envoyé les meilleurs morceaux à des voisins malades. Quoique enfant encore ignorant, comme celui qui ne fait que commencer à apprendre, je m'étais vite aperçu que rien n'était plus agréable au curé que de faire le bien, et de voir en profiter ceux à qui il le faisait. C'est ce qui me donnait tant de coeur à étudier, en voyant de quelle affection il me montrait.

--Aussitôt que tu sauras bien lire, m'avait-il dit, tu apprendras les répons de la messe, et tu me la serviras, car ce pauvre Francès se fait vieux.

Quand la bonne volonté y est, on apprend vite. Aussi le curé me dit un jour:

--A Pâques, tu seras en état de servir la messe.

Je le remerciai simplement, car il n'était pas façonnier et n'aimait pas les compliments, quoique bon comme il n'est pas possible de le dire.

Lorsque vint le jour de Pâques, je savais mes répons sur le bout du doigt. Une chose cependant m'ennuyait, c'était de ne pas comprendre les paroles latines; je l'avouai au curé qui ne le trouva pas mauvais, car lui-même prêchait toujours en patois pour être compris. Il m'expliqua donc ce que voulait dire ce latin, et je fus content, parce que je trouvais sot de dire des mots sans savoir ce que je disais. J'étais crâne, ce jour-là, bien habillé d'étoffe burelle, et aux pieds une paire de souliers que la demoiselle Hermine avait commandés à Montignac. Moi qui n'en avais jamais eu, je m'en carrais, et je trouvais ces souliers tellement beaux qu'en marchant je ne pouvais m'empêcher de baisser la tête pour les regarder. Le chevalier m'avait acheté une casquette pour mes étrennes, de manière que j'étais tout flambant, ce jour-là, car la casquette était encore neuve, ayant l'habitude d'aller tête nue au soleil, à la pluie et au froid.

A partir de ce moment, je servis de marguillier au curé, et le vieux Francès n'eut plus besoin que de sonner l'Angélus et se promener avec sa bourrique pour ramasser le blé et l'huile qu'on lui donnait pour ses peines, comme c'était la coutume. J'étais content plus qu'on ne peut le dire d'être utile au curé. Lorsqu'il fallait porter le bon Dieu à quelque malade, je m'en allais devant avec un falot, sonnant la clochette, et derrière le curé suivaient la demoiselle Hermine et quelque deux ou trois vieilles femmes du bourg, disant leur chapelet. Tandis que nous passions dans les chemins pierreux, les gens qui étaient à travailler par les terres faisaient planter leurs boeufs s'ils labouraient, ôtaient leur bonnet, se mettaient à genoux et disaient un Notre-Père pour le malade. Et des fois, au loin, au milieu des brandes, une bergère, oyant le son clair de la clochette, faisait taire son chien qui jappait, et, se mettant à genoux, priait aussi.

Pour ce qui est des enterrements, le curé allait toujours faire la levée du corps à la maison du défunt, aussi loin qu'il fallût aller, quelque misérables que fussent les gens. Et, soit que ce fût un enterrement, un mariage ou un baptême, quand on lui demandait ce qui lui était dû, il répondait:

--Rien, rien, braves gens, allez-vous-en tranquilles.

Et les gens s'en allant, l'ayant bien remercié, il disait parfois à demi-voix:

--Ce que vous avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitement.

Lorsque c'étaient des propriétaires riches, comme ceux de La Coudonnie, de Valmassingeas, de La Rolphie, ils insistaient:

--Monsieur le Curé, au moins pour votre église, pour vos pauvres, laissez-nous faire quelque chose!

--Puisque vous le voulez, disait-il alors, il ferait besoin d'une nappe d'autel.

Ou bien:

--Faites porter un sac de blé chez la veuve de Blasillou.

Et les autres faisaient:

--A la bonne heure, monsieur le Curé; n'ayez crainte, nous ne l'oublierons pas.

Il est vrai qu'aux étrennes, les gens, reconnaissants, portaient bien des affaires à la maison curiale: c'était une paire de chapons, ou de poulets, ou des oeufs, ou un panier de pommes, ou un lièvre, ou une bouteille de vin pinaud, ou un quarton de marrons, ou quelque chose comme ça. Il y eut même, une fois, une pauvre vieille qui lui apporta trois ou quatre douzaines de nèfles dans les poches de son devantal, et, comme elle s'excusait de ce qu'elle n'en avait pas davantage et puis qu'elles n'étaient pas trop mûres, le curé lui dit de bonne grâce:

--Merci, merci bien, mère Babeau; celui qui donne une pomme n'ayant que ça, donne plus que celui qui offre un coq d'Inde de son troupeau.

Et comme son coeur était réjoui, ce jour-là, de voir combien tout ce peuple l'aimait, il ajouta en souriant ce dicton du chevalier:

_Avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent._

Mais ces affaires qu'on lui portait ne restaient pas toutes chez lui; il en redonnait la moitié à ses pauvres, et, si la Fantille ne s'était pas fâchée et n'avait pas serré les cadeaux, il aurait, ma foi, tout donné. Ainsi, lorsqu'on lui offrait une bonne bouteille d'eau-de-vie, bien sûr qu'elle était pour le vieux La Ramée:--ça n'était pas son nom, mais on ne l'appelait pas autrement.

Ce La Ramée, donc, était un ancien grenadier de Poléon, comme disait la bonne femme Minette, de Saint-Pierre-de-Chignac; il s'était promené en Égypte, en Italie, en Allemagne et en dernier lieu en Russie, où il s'était quelque peu gelé les orteils, de manière qu'il ne marchait pas bien aisément. Après le retour du roi, on lui avait fendu l'oreille, comme il disait, et il s'en était revenu au village, où il aurait crevé de faim sans sa belle-soeur, pauvre veuve qui l'avait recueilli. Et encore, si le chevalier et le curé ne lui avaient pas aidé, elle n'en serait jamais venue à bout, n'ayant pour tout bien qu'une maisonnette et une terre de trois quartonnées. Mais La Ramée se serait plutôt passé de pain que d'eau-de-vie et de tabac, vu la grande habitude qu'il en avait: aussi le curé lui en donnait de temps en temps. Et alors le vieux troupier reconnaissant, lorsqu'il s'en allait par là dans quelque coderc, ou pâtis communal, garder les oisons de sa belle-soeur, avec une houssine, et qu'il rencontrait le curé, il se plantait droit, les talons sur la même ligne, portait militairement la main à son bonnet de police qu'il n'avait pas quitté, puis, d'un geste montrant les oisons, il faisait piteusement:

--Et dire qu'on a été à Austerlitz!

Le jour où l'on portait comme ça des cadeaux, il y avait table ouverte chez le curé pour recevoir les gens, et nul ne s'en retournait sans avoir bu et mangé: aussi une charge de vin y passait, tout près; heureusement, il n'était pas cher en ce temps-là.

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