Chapter 9
Mme Sauvigny arrivait-elle en temps opportun? Avait-elle bien choisi son moment pour réussir dans sa négociation? Les auspices étaient-ils favorables? Il y avait du pour et du contre. D'une part, Jacquine était depuis quelques heures mal disposée à son endroit. Soeur Eulalie, qui avait voué la plus chaude affection à cette fondatrice d'établissements de bienfaisance, et qui, plus coulante que l'abbé Blandès en matière de dogmes, l'admirait sans restriction et sans réserve, avait eu l'imprudence de faire son éloge ou plutôt son panégyrique à Mlle Vanesse. Elle avait conclu, en disant:
«Soyez sûre que c'est une sainte, que, quand elle sera morte, vous pourrez la prier.»
Mlle Vanesse, qui était payée pour ne croire ni aux saints ni surtout aux saintes, avait secoué les oreilles; il lui avait paru clair que Mme Sauvigny était une habile femme et soeur Eulalie une niaise.
Mais, d'autre part, elle se trouvait dans un de ces embarras d'esprit où les expédients sont les bienvenus, vous fussent-ils proposés par une habile comédienne. Le docteur Oserel venait de lui signifier d'un ton bourru qu'elle n'avait plus besoin de ses bons offices, qu'elle eût à s'arranger pour prendre dès le lendemain matin la clef des champs et céder sa chambre à une malade plus intéressante. Qu'allait-elle faire de sa triste personne? Elle balançait entre deux partis, presque aussi déplaisants l'un que l'autre: ou elle retournerait chez sa mère, qu'elle mettrait en demeure de renvoyer de Mon-Refuge le comte Krassing dans le plus bref délai, ou bien elle partirait pour le Brésil, où son père lui proposait d'aller tenir son ménage. Dans une lettre qu'elle avait reçue la veille, il lui fournissait quelques vagues renseignements sur le genre de vie qu'il menait près de Bahia, en face de la baie de Tous-les-Saints; pour l'allécher, il lui déclarait que le Brésil est la patrie des plus beaux papillons du monde, et il lui donnait à entendre subsidiairement que sa maison était propre, qu'elle n'y trouverait rien qui pût offusquer ses yeux.
«J'ai juste assez de confiance en lui, pensait-elle, pour croire que sa maison était propre le jour où il me l'écrivait; mais depuis? mais aujourd'hui? mais demain?»
Encore un coup, qu'allait-elle faire? à quoi se décider? Dans sa peine d'esprit, qui était presque une détresse, elle aurait voulu pousser le temps avec l'épaule, avoir au moins quelques jours à elle pour délibérer, pour fixer ses incertitudes, et c'est à cela qu'elle songeait en se promenant dans son allée de tilleuls. Arrivée au bout, elle se retourna et se trouva face à face avec Mme Sauvigny, qui lui dit, en lui tendant la main:
«Mademoiselle, voulez-vous me permettre de causer quelques instants avec vous?»
Dans le train ordinaire de sa vie, elle eut reçu froidement cette avance, se fût montrée avare de ses paroles; mais elle avait l'esprit perplexe, le coeur serré, et comme la joie, l'angoisse fait chanter l'oiseau.
«Vous êtes, madame, mille fois aimable d'avoir bien voulu venir me trouver; croyez que je ne serais pas partie d'ici sans m'être présentée chez vous pour vous remercier de vos bontés. Quoique je n'attache pas un très grand prix au service que vous m'avez rendu, je suis sensible à votre intention et aux peines que vous vous êtes données pour moi. C'est vous qui m'avez ramassée sous mon saule, et je ne sais ce qui serait arrivé si, au sortir de mon évanouissement, je m'étais trouvée toute seule, près d'une rivière.... Vous êtes sans doute curieuse de savoir à qui vous avez sauvé la vie et pour quelle raison j'ai essayé de me tuer. En deux mots, est-ce ma faute, est-ce la faute des autres? je suis ou je me crois très malheureuse. Un matin, en revenant de la forêt, comme je passais près d'un cimetière.... Eh! tenez, on l'aperçoit d'ici. Il y a dans ce cimetière une tombe qui porte cette inscription: «Rosine Cleydox, morte à vingt-deux ans.» Le sort de Mlle Rosine Cleydox me parut très enviable, et je décidai que le jour où j'entrerais dans ma vingt-troisième année....
--J'ose espérer, interrompit Mme Sauvigny, que désormais....
--Oh! madame, quand pour son coup d'essai on ne s'est tuée qu'à moitié, on ne se retue pas de sitôt. Le suicide demande un état d'esprit tout particulier, une exaltation de tête qu'on ne se procure pas à volonté, une sorte de fièvre, causée par le travail d'une idée fixe qui exclut toutes les idées de traverse. C'est un acte d'irréflexion, et d'habitude je réfléchis beaucoup, et dans le fond c'est une lâcheté, et je suis courageuse.... Mais je vous assure que j'ai besoin de tout mon courage pour recommencer à vivre. J'ai amèrement regretté, pendant mes jours d'hôpital, de n'avoir pas donné suite à un projet que j'avais formé, il y a quatre ou cinq ans: je voulais entrer en religion. Aujourd'hui, il est trop tard, j'ai changé d'humeur, tandis qu'alors.... Telle que vous me voyez, je suis une assez bonne garde-malade. J'ai très bien soigné les rhumatismes de mon grand-père, parce que je l'aimais, et la maladie de coeur de ma tante, Mlle de Salicourt, parce qu'elle m'avait promis une pension qui m'assurerait l'indépendance. Oui, j'aurais été une bonne soeur hospitalière, si je ne m'étais laissé détourner de mon idée par de sottes objections que je me suis faites à moi-même. Je n'avais pas la foi; la belle affaire! Je crois à l'empire des habitudes. Je serais devenue une petite machine marchant au doigt et à l'oeil, ne pensant à rien, et je pense trop. Mon imagination, qui me tracasse, se serait assoupie, éteinte; quand on s'abêtit, on est heureux. En ce moment, je verrais devant moi mon chemin tout tracé, jusqu'au grand fossé où l'on fait la culbute, et je n'aurais pas à me demander ce que je dois faire. Je suis très embarrassée; de deux choses l'une, ou je retournerai chez ma mère....
À ce mot, Mme Sauvigny eut un sursaut.
«Je vois, madame, que ce parti vous agrée peu, il me déplaît encore plus qu'à vous. Je n'en ai pas d'autre à prendre que de partir pour le Brésil, où mon père m'engage à le rejoindre. Il désire m'avoir auprès de lui; il le désirait du moins le 20 septembre de cette année, c'est la date de sa lettre. Le désire-t-il encore? Je crois à sa sincérité, il dit toujours ce qu'il pense; le malheur est qu'il ne pense pas de même deux jours de suite; c'est un homme à lubies, qui vit de fumée. En tout cas, avant de m'embarquer, je voudrais savoir exactement quelle est sa situation là-bas, quelle vie m'attend dans sa maison, et il va sans dire que je lui ferai mes conditions. Tout cela demande du temps, et le docteur Oserel, qui est un brutal, ne veut m'accorder aucun sursis. Il a hâte de se débarrasser de moi, de me remplacer, dit-il, par une malade plus intéressante. Tout dépend du point de vue, je me trouve très intéressante; vrai, madame, je me ressens de mon accident, je ne suis pas dans mon assiette. Qu'il me laisse ma chambre pendant trois semaines encore; je la lui paierai aussi cher qu'il lui plaira. On m'a dit qu'il vous avait de grandes obligations, que vous étiez en droit de tout lui demander. Faites-moi la grâce d'appuyer ma requête.»
Dès ce moment, Mme Sauvigny fut convaincue que «le grand inconnu le voulait», puisqu'il se chargeait lui-même d'ouvrir et de dégager les voies. Elle représenta à Jacquine que la maison de santé était surtout destinée aux malades dont le cas exigeait un traitement chirurgical, que la place manquait, qu'elle craignait d'essuyer un refus.
«Heureusement, mademoiselle, j'ai autre chose à vous offrir.
--Quoi donc, madame?
--Ma maison n'est qu'un chalet, mais mon chalet est grand, et je serais charmée de vous y recevoir.
--En vérité! s'écria Mlle Vanesse, qui était loin de s'attendre à une telle proposition, c'est trop de bonté, et je vous suis très reconnaissante. Si vous consentiez à me donner l'hospitalité pendant quelques jours, je tâcherais de hâter les affaires, et je demanderais à mon père de me répondre courrier par courrier. À votre tour, vous seriez bientôt débarrassée de moi. Mais je ne sais si j'ose....
--Osez, interrompit Mme Sauvigny. Je veux être tout à fait sincère; je suis plus ambitieuse que vous ne le pensez; je souhaite que vous vous trouviez assez bien chez moi pour avoir envie d'y rester longtemps. Ce grand Brésil me fait peur.»
Jacquine, de plus en plus étonnée, lui jeta un de ces regards perçants qui fouillaient dans les coeurs. Puis, se mettant à rire:
«Vous avez peur du Brésil et vous n'avez pas peur de moi. Il faut pourtant que je vous mette au fait. Bien qu'en définitive je sois une assez bonne fille, on prétend que je n'ai pas le caractère commode, et je dois confesser que lorsqu'on m'exaspère, je deviens terrible.
--J'éviterai soigneusement de vous exaspérer», repartit Mme Sauvigny en souriant.
Mais elle cessa de sourire, quand Mlle Vanesse, le front plissé et d'une voix rêche:
«Non, je ne veux pas vous prendre en traître. Depuis que je suis au monde, je n'ai jamais aimé personne, à l'exception de mon grand-père, que j'adorais. Il en est de mon coeur comme de la maison Oserel, la place y manque, et il ne sera jamais habité que par un mort.
--Ah! mademoiselle, répliqua Mme Sauvigny avec un accent de douce ironie, vous vous défendez avant qu'on vous attaque. Il serait bien étrange que, dès notre premier entretien, j'eusse la ridicule prétention de me faire aimer de Mlle Vanesse.
--Mais enfin quelle raison pouvez vous avoir pour m'attirer chez vous?
--Chacune de nous a sa toquade. La mienne est un sot, mais obstiné regret de n'avoir pas d'enfants. Tout récemment, encore je me disais: «Si j'avais une fille, m'étant mariée très jeune, elle aurait peut-être dix-huit ans....»
--Je dois vous prévenir que je ne vous entends pas, que vous me parlez une langue étrangère, interrompit Jacquine d'un ton glacial.
--Vous vous méprenez sur ma pensée; Dieu me garde de faire du sentiment! J'allais vous dire, quand vous m'avez interrompue, que si j'avais une fille de votre âge ou un peu plus jeune, ce serait pour moi une agréable distraction. J'ai d'excellents amis, que je vois presque tous les jours, mais il est des choses qu'une femme n'aime à dire qu'à une femme, parce qu'elle est sûre d'être comprise à demi-mot et qu'il faut tout expliquer aux hommes, et encore ces malheureux ne comprennent-ils pas toujours ce qu'on leur explique.»
Jacquine s'était remise de son émoi.
«Il paraît, répondit-elle plus gaiement, que vous aimez les menus propos, les ragots, les potins.... Je ne les déteste pas.»
En ce moment, elle aperçut, traversant l'allée, une belle chenille verte, aux anneaux noirs ponctués de rouge. Elle s'arrêta pour la regarder, et changeant de ton:
«Madame, je vous prie, vous connaissez-vous en chenilles? Celle-ci est une larve de papillon machaon ou grand porte-queue. Elle a résolu de faire sa retraite, et elle cherche son endroit.... Aimez vous les chenilles, madame?
--Franchement parlant, je les crains plus que je ne les aime.»
Elle partit d'un éclat de rire.
«Vous êtes donc comme ma tante de Salicourt? Le Brésil, les chenilles, vous avez peur de tout. Et pourquoi vous font-elles peur?
--J'ai une répulsion naturelle pour tout ce qui rampe.
--Elles ne rampent pas, elles marchent, elles ont jusqu'à quatorze ou seize pattes.
--Je ne sais que vous dire, elles m'ont toujours fait l'effet d'êtres immondes.
--Immondes! les chenilles!... Je ne connais pas d'autres animaux immondes que l'homme.
--Vous ne nierez pas du moins qu'elles ne soient venimeuses.
--Autre calomnie. Voulez-vous que je vous explique ce qui leur a valu cette réputation? Vous n'ignorez pas qu'elles se dépouillent plusieurs fois avant de se changer en chrysalides.
--Je l'ignorais. Vous voyez que quand nous ne potinerons pas, il ne tiendra qu'à vous de m'apprendre beaucoup de choses. Je suis curieuse.
--Oh! pas autant que moi. Mais, de bonne foi, est-ce leur faute si leurs vieux poils, secs et fins, s'envolent à tout vent et, nous entrant dans la peau, y déterminent une cuisson? Là, est-ce un crime? Et plût à Dieu qu'il n'y eût pas dans la vie de maux plus cuisants!»
Elle se baissa, ramassa délicatement cette larve de machaon, qui, fort intimidée, se pelotonna dans le creux de sa main.
«Nigaude, on ne veut point te faire de mal. Je tenais à prouver que tu n'es pas venimeuse.»
Cette fille si mûre, désabusée du monde, revenue de tout, avait subitement rajeuni. Dépouillant ses années comme les chenilles dépouillent leur peau, elle n'avait plus que vingt-deux printemps, dont elle ne sentait guère le poids. Elle venait de découvrir dans ce laid univers quelque chose qui l'enchantait, et elle avait oublié tout le reste, Mon-Refuge, sa mère et le comte Krassing, sa tentative de suicide, le vieux pistolet de son grand-père qui lui avait éclaté dans la main, la violence qu'elle se faisait pour recommencer à vivre, les offres de Mme Sauvigny et les perplexités de Mlle Vanesse. Son visage s'était transformé; elle n'avait plus le teint brouillé, ses joues avaient repris leur fraîcheur, le pli creusé entre ses deux sourcils s'était évanoui, son front rayonnait, ses yeux couleur de nuage avaient l'éclat, la gaîté, la jeunesse, le sourire d'un joli ciel d'avril.
Et pendant qu'elle contemplait sa chenille, Mme Sauvigny lui disait à part soi en la regardant:--Me voilà rassurée, tu as beau traiter tous les humains d'animaux immondes, tu as beau me dire insolemment que lorsque je t'offre mon amitié, je ne te parle pas français, tu as beau prétendre qu'il n'y a de place dans ton coeur que pour le mort qui l'habite, en dépit de la farouche misanthropie, tu es restée jeune. Si c'est à ce mort que tu le dois, qu'il soit béni! Oui, tu es fière, tu es franche, tu es pure, tu es jeune, et on ose me soutenir qu'il n'y a plus de ressource!
Jacquine avait posé la chenille à terre.
«Va ton chemin, petite, lui dit-elle. Tu sais où tu veux aller, tu es plus savante que moi, qui ne sais pas ce que je veux faire.»
Et après un court silence:
«Mon Dieu! oui, je le sais. J'accepte votre offre, madame. Après tout, nous ne nous engageons à rien; c'est un essai que nous ferons. Puisque vous voulez bien m'assurer que je serai pour vous une agréable distraction, je ne me presserai pas d'écrire à mon père. Si nous venons à découvrir qu'il y a entre nous une incompatibilité d'humeur, j'aurai bientôt fait de plier mon paquet.... Une fois décidée, j'aime à aller vite en besogne. Quand pouvez-vous me recevoir?
--Mais tout de suite, dès aujourd'hui, il y a dans mon chalet un appartement réservé aux amis en demeure; ce sera jusqu'à nouvel ordre l'appartement de Mlle Vanesse. Il se compose d'un vestibule, d'un petit salon, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de bains. Il est au second étage et ses fenêtres donnent sur la campagne. J'espère qu'il vous plaira.»
Comme Mme Vanesse, Jacquine prenait dans l'occasion de grands airs, que son père, qui en avait pâti, appelait les airs Salicourt. Dressant la tête:
«Il est bien convenu, madame, que vous me prenez en pension; j'entends payer ma dépense et celle de Rosalie, ma femme de chambre. Vous me taxerez d'office, je suis solvable.»
Elle ajouta sur un ton de royale condescendance:
«Cela n'ôtera rien aux sentiments de gratitude que je vous dois.»
Mme Sauvigny lui signifia par une légère inclination du menton qu'elle en passerait par où il lui plairait.
«Il ne me reste plus qu'à m'habiller pour aller annoncer à ma mère....»
Mme Sauvigny eut un nouveau sursaut.
«Comme le Brésil, comme les chenilles, elle vous fait peur?
--Vous vous trompez, mademoiselle. Vous m'avez dit tout à l'heure que vous ne vous sentiez pas dans votre assiette, et si vous m'y autorisez, j'irai voir moi-même Mme Vanesse et lui expliquer l'accord que nous venons de conclure. Je désire qu'elle ne me prenne pas pour une voleuse d'enfants.... Mais peut-être est-il trop tôt pour me présenter chez elle.
--Soyez sûre qu'elle se dérangera pour vous, que vous serez reçue; mais soyez sûre aussi qu'elle vous recevra mal. Je vais bien vous étonner, figurez-vous que tout compté, tout rabattu, elle tient à me garder. Elle a découvert que sa villa était logeable, et elle se propose d'y passer l'hiver: mais elle n'y peut rester décemment seule à seul avec le comte Krassing. J'étais leur chaperon, j'étais aussi sa pensionnaire, et je payais grassement. Ne vous apitoyez pas sur son sort; je suis au courant de ses petites affaires, sa pauvreté est plus cossue qu'elle ne le dit. Elle a ses morceaux taillés, mais il ne tiendrait qu'à elle de se les tailler moins courts. Dites-lui, je vous prie, que j'enverrai chercher tantôt mon petit bagage qui n'est pas bien lourd, mon linge, mes robes, l'armoire qui contient mes vitrines à papillons.... Non, ne lui dites rien. Rosalie est venue prendre de mes nouvelles, elle est encore ici. Je lui donnerai mes ordres; c'est une fille de tête, elle veillera au grain.»
Et tout à coup, laissant là ses grands airs, elle lui tendit les deux mains, en lui disant avec un sourire bon enfant:
«Merci, madame. Vous m'avez rendu ce matin un plus précieux service que le soir où vous m'avez sauvé la vie.»
Le visage de Mme Sauvigny, qui s'était contracté, s'épanouit, et elle s'empressa de partir sur cette bonne parole.
«Après la pluie le beau temps, pensait-elle; c'est, je le prévois, un proverbe que je me répéterai souvent. Quand l'averse m'aura trempée, je croirai au soleil et je l'attendrai.»
Mais avant tout, puisqu'elle l'avait voulu, elle devait s'acquitter d'une mission qui lui était amère, aller en visite dans une maison qu'elle comparait à une caverne. Entre deux maux, elle avait choisi le moindre. Mlle Vanesse pouvait-elle sans danger revoir, sitôt après l'évènement, l'endroit où elle avait conçu son sinistre dessein? N'était-il pas à craindre qu'elle n'y fût reprise de ses visions noires, ressaisie par son passé, que son coeur ne se retrouvât le même dans les mêmes lieux? Mme Sauvigny s'était sacrifiée pour la soustraire à cette épreuve. Aussi bien elle avait une affaire à traiter avec Mme Vanesse. Elle songeait à l'avenir. Ne croyant qu'aux leçons de choses, elle comptait sur l'influence bienfaisante d'un milieu tout nouveau pour renouveler et assainir l'âme si jeune et si vieille qu'elle avait prise sous sa garde. Elle aurait voulu éloigner de sa pensionnaire tout ce qui pouvait réveiller de fâcheux souvenirs; elle souhaitait ardemment que, dans ses promenades, Jacquine pût espérer de rencontrer sur son chemin des chenilles vertes ou brunes, mais fût certaine du ne rencontrer jamais ni sa mère, ni le comte Krassing. Elle se flattait d'en avoir trouvé le moyen.
L'abbé Blandès s'était introduit à Mon-Refuge par la petite porte: elle y entra par la grande, traversa une cour dallée et, en arrivant sous la marquise, au moment de franchir le seuil, elle ressentit le malaise que peut éprouver une hermine, condamnée à promener la blancheur de sa robe dans une soute au charbon. Dès qu'elle se fut annoncée, Mme Vanesse la fit prier de l'attendre un instant, et on la conduisit au salon où, pour son malheur, le premier objet qu'elle aperçut fut le comte Krassing, occupé à lire un journal scandinave. Il se leva précipitamment, bruyamment, il aimait le bruit, courut à sa rencontre, lui avança un fauteuil, s'assit en face d'elle, la contempla un quart de minute sans mot dire, car, s'il aimait le bruit, il connaissait le prix du silence, et après l'avoir suffisamment contemplée, il lui fit la sanglante injure de la trouver fort à son goût.
«Ah! madame, s'écria-t-il, soyez la bienvenue, et croyez que je m'estime heureux d'être dans ce salon juste à point pour avoir l'honneur de vous y recevoir. Vous nous apportez sans doute des nouvelles de la malheureuse enfant qui cause à sa mère de si mortels chagrins. Quel coup de tête! quelle aberration! comment peut-il se faire qu'un soir, sans motif, sans prétexte, une jeune fille entourée d'égards, des plus tendres soins.... Elle vous a sûrement expliqué à sa façon son inconcevable équipée. Ne l'écoutez que d'une oreille, elle est sujette à de véritables hallucinations et prend ses chimères pour des réalités.»
Mme Sauvigny demeurait immobile et silencieuse comme une souche. Il pensa qu'il lui imposait; pour la mettre à l'aise, il adoucit sa voix, emmiella ses regards, et passant ses deux mains sur sa barbe noire, qu'il aimait à caresser:
«Madame, reprit-il, je bénis l'occasion qui s'offre à moi de vous témoigner mon respect et mon admiration. Je sais qui vous êtes, il n'est question dans ce pays que de votre incomparable charité, de vos oeuvres, de votre vie de sacrifices et de dévouement.»
Puis, s'exaltant:
«Vous pratiquez, madame, le véritable amour qui est l'aspiration au bien des autres et le renoncement à son propre bien. Qui de nous ne connaît, pour l'avoir éprouvé au moins une fois, surtout dans notre enfance, ce sentiment de félicité et de tendresse qui nous pousse à tout aimer, et nos proches, et nos frères et les méchants eux-mêmes, et le chien et le cheval, et le brin d'herbe? C'est là le véritable amour, et l'amour vrai est la vraie vie de l'homme.--Ah! répondra-t-on, vivre d'amour est absurde, impossible, c'est de la sentimentalité.--Malheureux qui ne savez pas qu'aimer, c'est vivre, et qui jouissez d'une vie qui est une mort, vous découvrirez un jour que vos plaisirs sont un pur néant, qu'en vain vous les multipliez, tout le bien que peut produire l'existence charnelle est égal à zéro, et qu'un zéro multiplié par cent, multiplié par mille, reste toujours égal à n'importe quel autre zéro!»
Il continua longtemps sur ce ton. Mme Sauvigny croyait se souvenir vaguement d'avoir lu quelque part les sentences qu'il lui débitait, en les déclamant comme des tirades de tragédie. Elle ne se trompait pas: il lui récitait du Tolstoï; les meilleurs maîtres sont exposés à avoir des disciples compromettants.
«Cet homme, pensait-elle, me fera prendre la charité en horreur.»
Il avait tout ce qu'il fallait pour lui déplaire. Il était trop beau et trop certain de l'être, sa barbe noire comme du jais était trop soignée, ses ongles étaient taillés avec trop d'art, il portait trop de bagues, qu'il étalait avec ostentation comme des trophées amoureux, et, ce qui était pire encore, il exhalait une forte odeur de musc, parfum qu'elle détestait. Si elle avait de l'aversion pour les serpents, c'est qu'ils sont des animaux rampants et musqués; mais elle leur trouvait en ce moment une grande qualité: ils ne prêchent pas. Son long tête-à-tête avec ce filandreux prédicateur, qu'elle avait défini un fat ténébreux, la mettait au supplice, et comme tout est relatif dans ce monde, lorsqu'elle vit enfin paraître Mme Vanesse, son carlin sous son bras, elle lui montra un visage ami, l'accueillit comme une libératrice. Toutefois, sa délivrance fut incomplète; le comte Krassing ne sortit point du salon, il se retira dans l'embrasure d'une fenêtre, où, armé d'une petite brosse de poche, il s'occupa de lustrer sa barbe, qu'il polissait et repolissait.
«Je crains, dit d'entrée Mme Vanesse, que vous n'ayez une mauvaise nouvelle à me donner, puisque vous l'apportez vous-même.»