Chapter 4
Ses émotions d'esprit et de coeur ne troublaient pas son sommeil. Elle dormit tranquillement toute la nuit, et au matin, en rouvrant les yeux, d'un seul coup tout lui revint en mémoire. Dès qu'elle fut habillée, elle se mit à sa fenêtre. Elle contempla un instant la rivière, que le soleil faisait fumer, et un grand pré herbu où sautillaient deux pies. Elle écouta le tic-tac d'un moulin, dont elle voyait tourner la roue, et, dans le ciel, le cri aigu et saccadé d'un émouchet qui planait, et qui ne lui parut pas inquiétant. Elle éprouvait le besoin de fêter quelqu'un; n'ayant personne sous la main, elle avisa de l'autre côté de l'eau, à l'extrémité d'un petit promontoire, un vieux saule crevassé, auquel il ne restait plus guère que son écorce, et qui nonobstant jetait encore quelques scions d'un vert pâle; on fait ce qu'on peut. Il lui sembla que ce saule creux la regardait avec bienveillance, et posant sur sa bouche l'index de sa main droite, elle lui lança au travers des airs un baiser très discret. Puis, selon son usage quotidien, elle descendit dans son parc, qu'elle traversa tout entier pour aller prendre des nouvelles de ses vieillards et s'assurer qu'ils étaient tous en vie.
III
Quoique la charité de Mme Sauvigny s'imposât la loi de ne faire comme la justice aucune acception de personnes et d'accueillir avec une égale sollicitude tous les genres de malheur, ne pouvant les soulager tous, les misères qui lui paraissaient les plus intéressantes étaient celles qu'elle avait vues, auxquelles elle pouvait donner un visage: tous les hommes en sont là comme les femmes, mais les femmes encore plus que les hommes. Peu avant la mort de son père, un vieil ouvrier, qui avait longtemps travaillé pour lui, était devenu subitement infirme. On avait négligé de s'enquérir et de lui venir en aide; il n'aimait pas à demander, il était fier. Réduit aux extrémités, il avait résolu d'en finir. Un soir, sa femme et lui avaient hermétiquement clos leur porte et leur fenêtre et allumé un réchaud. Cette catastrophe avait laissé à Mme Sauvigny un souvenir aigu comme un remords. Il en était résulté que, de toutes les oeuvres entre lesquelles elle pouvait choisir, c'était l'assistance de la vieillesse qui l'avait le plus attirée, et qu'elle avait converti son château en un asile de vieillards.
Quelques jours après son entretien avec M. Saintis, une misère d'une tout autre espèce lui apparut sous les traits d'une jeune fille qu'elle rencontra dans un chemin creux, et que, bon gré, mal gré, il lui fut impossible d'oublier.
À trois ou quatre cents pas des dernières maisons du village et presque à la lisière de la forêt se trouvait une villa, nommée Mon-Refuge, jadis fort élégante et maintenant quelque peu délabrée. Cette habitation, avec le jardin et le petit parc attenant, était le triste débris d'un beau domaine, qui avait appartenu à M. Vanesse, riche fabricant de papiers peints, et après sa mort à son fils, grand mangeur d'argent, lequel, ne fabriquant rien et dépensant beaucoup, avait dans ses embarras démembré, aliéné sa terre par parcelles. Le peu qui en restait avait été cédé par lui à sa femme, à titre de restitution partielle de dot. Séparée de biens depuis plusieurs années, Mme Vanesse n'avait jamais habité sa villa déchue, qu'elle traitait dédaigneusement de cabane à lapins: elle en tirait parti en la louant très cher à des Parisiens en villégiature; mais s'étant refusée à faire les frais d'urgentes réparations d'entretien, elle avait perdu ses locataires et n'avait pas trouvé à les remplacer. Mme Sauvigny avait conçu un instant la pensée d'acheter Mon-Refuge, pour y établir une succursale de la Maison Oserel, qui ne suffisait plus à loger commodément les malades qu'attirait de partout la vogue croissante du grand opérateur. Elle avait prié son notaire de s'aboucher avec Mme Vanesse, dont les propositions et les exigences furent si extravagantes qu'elle battit promptement en retraite. Elle n'eût pas été la fille de son père si elle avait consenti à conclure un marché ridicule et souscrit à des conditions léonines. Elle s'était dit une fois de plus: «Sachons attendre, nous finirons peut-être par cueillir.»
Désespérant de louer cette année sa cabane à lapins, qu'il eût suffi de réparer et d'entretenir pour la transformer en une demeure des plus sortables, Mme Vanesse s'était résolue à y faire un séjour de quelques mois. Elle était apparue dans les premiers jours d'août, accompagnée de sa fille âgée de vingt-deux ans, et, une semaine plus tard, un homme très beau et très barbu était venu les rejoindre. Les innocents et les simples l'avaient pris d'abord pour M. Vanesse; mais les gens bien informés leur apprirent que le dissipateur était parti pour le Brésil, dans l'espérance de s'y refaire une fortune. Dès ce moment, Mon-Refuge et le trio qui venait de s'y installer devinrent l'objet de la curiosité publique et de plus d'un entretien; on aurait donné beaucoup pour connaître le fond des choses. Cette maison avait un air de mystère; quoiqu'elle fût proche de la route, un inextricable fourré de hauts buissons et de grands arbres, qui n'avaient jamais été émondés, l'abritait contre les regards indiscrets. On n'y recevait personne, a l'exception des fournisseurs, et les gens de service, une cuisinière grondeuse et une femme de chambre qui passait pour une fine mouche, avaient l'ordre de ne prononcer jamais une parole inutile. Cependant les fournisseurs ont l'art de faire parler les murailles. Le boucher et l'épicier donnèrent quelques renseignements. On apprit d'eux que ce ménage était bizarrement conduit, que c'était «une vraie billebaude», que Mme Vanesse alliait les prodigalités à la lésinerie, qu'elle faisait jeter quelquefois au fumier des gigots à peine entamés, que souvent aussi elle coupait un liard en deux, que le bel homme à la barbe noire était un étranger, un Russe ou un Suédois, qu'il s'appelait le comte Krassing, qu'il était sur sa bouche et que c'était lui qui réglait les menus; ils ajoutaient en clignant de l'oeil qu'on aurait tort de s'imaginer qu'il fût le prétendu de Mlle Jacquine, qu'il s'occupait beaucoup plus de Madame.
D'habitude, pendant toute la matinée, Mon-Refuge semblait mort; dans l'après-midi, il se ranimait, et ses habitants sortaient quelquefois, montés sur des ânes, et s'acheminaient vers la forêt en file indienne. Le soir, quand les fenêtres étaient ouvertes, les passants entendaient le ronflement continu d'une voix de basse-taille, et, sans être sorciers, ils en inféraient que l'étranger faisait la lecture à ces dames. De temps en temps, une autre voix limpide, pure comme un cristal, fredonnait une chanson, qu'elle n'achevait jamais. Il arriva qu'une nuit, un valet de ferme qui s'était oublié au cabaret, si pressé qu'il fût de regagner sa soupente, s'arrêta à la grille de cette villa paisible, on se disant: «Quel sabbat font-ils donc?» Évidemment on se querellait et de minute en minute la bataille s'échauffait, quand tout à coup retentit un éclat de rire strident, prolongé, convulsif, et tout rentra dans le silence: il y a des rires auxquels on ne trouve rien à répondre. Le valet de ferme parla de celui-là comme d'une chose si extraordinaire, si prodigieuse que le lendemain, à la nuit tombante, quelques gamins du village, intrépides amateurs de curiosités, se dirigèrent à pas de loup vers Mon-Refuge, dans l'espoir trompeur d'être à leur tour les témoins de ce phénomène surnaturel. Comme ils approchaient de la grille, ils se heurtèrent contre le comte Krassing, qui leur fit d'un ton peu engageant la proposition de leur allonger les oreilles, et la bande épouvantée s'enfuit à toutes jambes.
Un matin, Mme Sauvigny eut une course à faire dans le voisinage de Mon-Refuge, et quand elle n'allait pas loin, aimant à marcher, elle sortait à pied. Au moment où elle arrivait devant la fameuse grille, elle se trouva face à face avec Mlle Jacquine Vanesse, qui, vêtue d'une blouse grise, armée d'un filet de gaze verte, portant en sautoir une boîte de fer-blanc, partait pour la chasse aux papillons. Elle n'avait pas encore mis ses gants, qu'elle tenait dans sa main gauche; sans s'en apercevoir, elle en laissa tomber un. Mme Sauvigny le ramassa et le lui rendit; la jeune fille la remercia avec une politesse un peu courte et continua son chemin. Leur entrevue avait duré dix secondes, qui avaient suffi à Mme Sauvigny pour constater que mince, svelte, élancée, Mlle Vanesse avait les joues rondes, une petite bouche, une fossette au menton, le nez très fin, légèrement arqué, presque droit, une grande fraîcheur de teint, le front un peu bas comme celui d'une statue antique, des cheveux soyeux et voltigeants, d'un blond pâle, qu'elle les tressait en natte, que cette natte lui descendait le long du dos jusqu'à la ceinture, que ses sourcils et ses cils recourbés étaient d'un blond plus foncé que ses cheveux, que ses yeux étaient d'un gris doux, de nuance indécise, couleur de lin ou de nuage, que l'ensemble était singulier et délicieux.
Elle se retourna pour la suivre un instant du regard; elle la vit escalader lestement un monticule abrupt, qui était comme un poste avancé de la forêt. À l'élégante gracilité de sa personne, à sa légère et vive démarche, à ses pieds qui touchaient à peine la terre, elle croyait voir une Diane chasseresse, lasse de tuer des cerfs, mais toujours ardente à la proie, s'adonnant à la poursuite de ces êtres ailés, charmants et poudrés, dont la vie d'un jour se passe à sucer le nectar des fleurs. S'étant remise en route, elle crut se souvenir qu'on donnait le nom de vanesse à un genre de papillons remarquables par la vivacité de leurs couleurs, et elle s'imagina que, si Mlle Jacquine aimait les papillons, c'est qu'elle croyait être de leur famille. Puis elle se demanda pourquoi cette jeune personne, qui avait, disait-on, vingt-deux ans, s'obstinait à se coiffer comme une petite fille. Mais un oiseau chanta, et elle pensa longuement à un autre oiseau qui la suppliait de le mettre en cage et dont elle s'occupait beaucoup, après quoi elle ne pensa plus qu'à l'indigent qu'elle venait voir.
Un clou chasse l'autre; mais les idées que chassait Mme Sauvigny étaient sûres d'avoir leur tour. Dans l'après-midi, à l'heure habituelle de ses audiences, elle reçut la visite de l'abbé Blandès, qui avait une requête à lui présenter. Avant qu'il pût placer un mot:
«Monsieur le curé, lui dit-elle, apprenez-moi qu'il n'y a rien de vrai dans les méchants bruits qui courent sur Mon-Refuge et ce qui s'y passe.
--J'en suis désolé, madame, mais on ne dit rien de trop, et je déplore le scandale que donne Mme Vanesse à ma paroisse. Comme les saintes Écritures, appelons les choses par leur nom. Que pouvons-nous penser d'une mère assez éhontée pour loger son amant chez elle sous les yeux de sa fille?»
Là-dessus il exposa l'affaire qui l'amenait. Tout en l'écoutant, Mme Sauvigny, qui avait la faculté de suivre deux pensées à la fois, se disait:
«Cette jeune fille est-elle une innocente qui ne voit, qui ne sait rien, ou une créature perverse ou avilie qui boit comme de l'eau sa honte et celle des autres?»
Et elle croyait revoir ses joues rondes, ses cheveux blonds, ses yeux d'un gris chatoyant, sa démarche de jeune déesse qui s'ébat, son air de printemps et de fierté virginale.... Était-il possible? Une telle plante avait-elle pu croître et fleurir dans ce bourbier? Hélas! il y a des mares infectes où fleurissent des nénuphars.
Quand elle eut accordé à l'abbé sa demande:
«Monsieur le curé, reprit-elle, quelle preuve a-t-on que ce ne sont pas de pures calomnies?
--Mme Vanesse, répondit-il, a eu l'imprudence de renvoyer dans un moment d'humeur sa cuisinière, qui l'en a punie en jasant.»
Et avant de sortir, il fit un geste qui signifiait: «Qu'y pouvons-nous? C'est au bon Dieu d'y pourvoir.»
Mme Sauvigny avait entendu parler autrefois de M. et de Mme Vanesse, des fêtes brillantes qu'ils donnaient dans le temps de leurs prospérités; elle connaissait peu leur histoire. Elle interrogea M. Saintis, qui, sans avoir été un ami de la maison, y était allé souvent. Il lui dit ce qu'il savait, mais il ne savait pas tout. Connaît-on les gens chez qui l'on va?
Mme Vanesse appartenait à une vieille famille du Limousin, jadis très riche et réduite peu à peu par des malheurs et des folies à cet état de médiocrité mal dorée, dont un philosophe s'accommode, mais qui pèse à quiconque a des prétentions à soutenir. On avait dit depuis longtemps:
Dans la maison de Salicourt, Le mari dort, la femme court.
Ce dicton était encore vrai. Le marquis Honoré de Salicourt avait épousé sa cousine germaine, qui courut beaucoup, et il avait dormi ou fait semblant de dormir. Ce sage débonnaire avait deux goûts consolateurs, l'amour des vieux livres et la passion de l'entomologie. La marquise étant morte d'une chute de cheval, il n'eut plus d'autre souci que celui de marier sa fille, âgée alors de vingt-cinq ans, laquelle, ayant hérité du tempérament fougueux de sa mère, était de garde difficile. Ce fut dans une ville d'eaux, où elle l'avait entraîné, qu'elle fit la connaissance de M. Julien Vanesse, qui venait de perdre son père et de recueillir une grosse succession. L'irréprochable et hautaine beauté de Mlle Aurélie de Salicourt lui inspira dès leur première rencontre une admiration passionnée et foudroyante. Il fut adroit, il fut tenace, et finit par se faire agréer. Elle ne le goûtait cependant qu'à moitié; elle lui reprochait de ne pas joindre à sa richesse l'éclat d'un nom, elle eut toujours pour lui un secret mépris. Trop fière pour consentir à tout recevoir de ce millionnaire, elle mit le marquis en demeure de la doter. Le mariage se fit à Paris. Dès le lendemain, il retournait se blottir dans son vieux castel et dans sa terre, désormais grevée de lourdes hypothèques. Il y vécut de peu, dans la compagnie de ses livres, de ses insectes, d'un vieux chien de chasse, et son sort lui parut doux, tant il était charmé d'être à jamais débarrassé de son impérieuse fille.
Durant dix-huit mois, M. Vanesse fut amoureux de sa femme, et pendant tout ce temps, malgré le secret mépris dont j'ai parlé, elle trouva quelque plaisir à se laisser aimer. Quand ils furent au bout de leur bail, ils décidèrent d'un commun accord que leur bonheur consisterait désormais à suivre chacun leurs fantaisies, à tout se permettre, et leur sagesse à avoir l'un pour l'autre une absolue tolérance. Ils avaient cependant des joies communes: leur train de maison était princier et ils donnaient ces fêtes magnifiques dont Mme Sauvigny avait ouï parler. Si forte que fût la dépense, elle n'excédait pas leur revenu; ils auraient pu être heureux longtemps, conformément aux clauses de leur convention, si aux prodigalités qui embellissent la vie, M. Vanesse n'avait ajouté les sottes profusions qui ne rapportent ni honneur ni plaisir. Ce n'étaient pas les femmes qui le ruinaient; sur cet article, il se contentait à peu de frais; mais ses amitiés lui coûtaient beaucoup plus cher que ses amours. Il s'était acquis la dangereuse réputation d'un bon enfant qui, soit faiblesse, soit vanité, ne savait rien refuser. Prêts gratuits, avances inconsidérées, déplorables complaisances pour tous les faiseurs de projets qui l'intéressaient à leur chimère, fonds hasardés dans des entreprises idiotes, il connaissait et pratiquait tous les genres de gaspillage, et ce poisson mordait à toutes les amorces. Cette grande fortune fondit en quelques années; aux difficultés succédèrent les embarras, aux embarras les détresses, et à bout de voie, ce bon enfant dissipa par des moyens subreptices une partie de la dot si péniblement amassée par le marquis de Salicourt. Tout entière à ses amusements, courant d'aventure en aventure, ivre de bruit et de fumée et comme perdue dans sa gloire, Mme Vanesse ne se doutait point du cruel réveil qu'il lui préparait. Comme la femme de Babylone, elle disait: «Je suis une reine sur son trône, et il n'y a ni soins, ni chagrins qui m'occupent.» Mais un jour, du haut des nues où elle planait, elle aperçut le gouffre, et les tempêtes éclatèrent.
De ce mariage, bien ou mal assorti, était née une fille sur laquelle M. Saintis ne put renseigner que vaguement Mme Sauvigny. À peine l'avait-il entrevue de loin, et l'eût-il vue de près, elle n'était pas facile à pénétrer. Elle avait fait preuve dès son enfance d'une remarquable précocité d'esprit; elle semblait être née avec le goût et le don de l'observation. Peut-être était-ce un héritage de son grand-père, le seul ou peu s'en faut qu'il dût lui laisser. Mais tandis que ce naturaliste passionné employait sa sagacité a étudier les moeurs des insectes, elle étudiait de préférence, en ce temps du moins, les moeurs des hommes et des femmes avec qui elle vivait ou qu'elle avait l'occasion de rencontrer. À l'âge où les petites filles jouent à la poupée, son plus grand plaisir était d'observer les visages, les sourires, les grimaces, d'essayer de lire dans les coeurs, en se promettant de n'être dupe de rien ni de personne. Elle voyait tout et elle écoutait beaucoup. À vrai dire, elle n'écoutait jamais aux portes: sa fierté naturelle l'en eût empêchée, et au surplus, à quoi bon? elle vivait dans une maison où l'on s'exprimait sur toute chose avec un parfait sans-gêne, avec une liberté cynique; cela entrait dans l'idée qu'on s'y faisait du bonheur, c'était un des articles du programme.
Elle n'avait pas eu grand mérite à découvrir que sa mère appartenait à la tribu des égoïstes féroces et son père à la famille des gens sans caractère; mais, elle savait aussi, et elle ne demandait pas mieux que de l'expliquer aux gens qui ne le savaient pas, ce que c'était qu'un amant et une maîtresse, et d'après les informations qu'elle avait recueillies, elle tenait pour certain que, comme son père, tous les hommes avaient des maîtresses, que, comme sa mère, toutes les femmes avaient des amants. Elle ne songeait point à s'en étonner ni à s'en indigner; c'était une mode, un usage reçu, et il faut bien se conformer aux usages. Un jour qu'elle s'en expliquait à son institutrice, Mlle Brehms, cette jeune Badoise, a l'oeil candide, à l'oreille chaste, aux lèvres pudiques, lui reprocha sévèrement la témérité de ses opinions et l'indécence de son langage, la chapitra, la sermonna. Elle écouta son discours sans sourciller et sans répliquer; mais elle pensa que Mlle Brehms n'était pas au fait, que cela tenait peut-être à ce que le grand-duché était un endroit sauvage où ne pénétraient pas les modes de Paris; elle s'étonnait pourtant que deux pays si rapprochés eussent des moeurs si différentes. Quelques semaines après, étant entrée trop brusquement dans l'appartement de son père, elle l'aperçut tenant sur ses genoux la jolie sermonneuse, dont la tête reposait mollement sur son épaule droite. De ce jour, quoique son institutrice eût une voix fort agréable et qu'elle aimât à l'entendre chanter, elle la traita avec le dernier mépris, non parce que Mlle Brehms avait un amant, mais parce que les menteurs sont méprisables. Sur ce point, elle avait son jugement assis. Vivant avec des gens qui se donnaient à peu près pour ce qu'ils étaient, l'hypocrisie lui faisait l'effet d'une irrégularité, d'une anomalie monstrueuse et, pour tout dire, d'un vilain cas.
Mais, hors Mlle Brehms et les hypocrites, elle ne jugeait personne; elle observait, elle constatait. Elle avait alors quatorze ans; elle venait de faire sa première communion et savait son catéchisme sur le bout du doigt; elle l'avait étudié avec une vive curiosité; elle était si curieuse! Elle avait conclu de cette étude qu'il y a deux morales, l'une qu'on enseigne et qu'on ne pratique pas, l'autre qu'on pratique et qu'on n'enseigne qu'à soi-même. Cette contradiction ne la choquait point; c'était encore un usage. Tout occupée de faits et désireuse de s'instruire, elle était dans une indifférence absolue pour toutes les questions de principes; elle en fut tirée par un incident heureux. Dès les premiers jours de sa vie, sa mère avait eu contre elle un de ces griefs qui ne s'oublient pas: ayant eu des couches laborieuses, Mme Vanesse n'avait pu pardonner à sa fille la liberté qu'elle avait prise de la faire souffrir en venant au monde. Dans ces dernières années, quoiqu'elle ne trouvât pas deux minutes pour s'occuper d'autre chose que de son moi, cette égoïste féroce avait cru s'apercevoir que Jacquine avait le regard chercheur, l'oreille toujours attentive et savait trop de choses. Elle jugea bon de l'éloigner pour quelque temps; sans avis préalable, elle l'expédia subitement dans le Limousin, où un vieux marquis la reçut à bras ouverts.
Le séjour de deux ans qu'elle fit chez son grand-père modifia son caractère et lui laissa un ineffaçable souvenir. Ils s'étaient pris tout de suite en grande amitié; ce fut un coup de foudre. Ils ne se quittaient pas, et ils étaient pleins d'égards l'un pour l'autre. Ils vivaient presque tête à tête; le marquis était devenu sauvage, ne voyait personne. Quelle tranquillité, quelle paix dans ce manoir isolé et silencieux, dont on avait désappris le chemin! Qu'il ressemblait peu à la maison qu'elle venait de quitter, demeure trop hospitalière, ouverte à tout venant, toujours inquiète et remuante, où l'on méprisait les bonheurs qui ne font pas de bruit, où la grande affaire était de s'agiter, de se dissiper, de s'étourdir, où l'on se plaignait de n'être jamais assez loin de soi-même! Il y avait dans le Limousin un château mal meublé, où vivaient un vieillard et une petite fille à qui rien ne manquait lorsqu'ils étaient ensemble. Eh! bon Dieu, qu'il est facile d'être heureux! Rien de si simple.
M. de Salicourt avait eu cependant un grand chagrin: le feu avait pris une nuit dans l'aile de son château où il logeait son petit musée d'histoire naturelle, et sa collection de lépidoptères avait péri dans les flammes. Il engagea sa petite-fille à en commencer une; il lui expliqua les moeurs des papillons, lui enseigna comment on les capture sans les gâter, comment on les étale, comment on les pique dans la rainure de l'étendoir, puis dans les boîtes, et les soins qu'il faut prendre pour les préserver des anthrènes et des mites. Ce nouveau genre d'étude l'intéressa passionnément et cette passion devait lui rester toujours. En automne, il l'emmenait chasser la perdrix et le lièvre, car il chassait encore. Les soirées d'hiver se passaient en de longs entretiens qu'elle ne trouvait jamais trop longs. Quand il ne causait pas papillons, il lui racontait des histoires destinées à lui prouver que les égoïstes ne sont pas heureux, que les libertins finissent mal, qu'on se trouve toujours bien de faire le bien. Il dissertait, il raisonnait, il s'appliquait à rectifier l'idée qu'elle se faisait de l'espèce humaine et de ses variétés. D'accord sur le fond des choses, ces deux naturalistes ne s'entendaient qu'à moitié en matière de classification. Le marquis divisait les hommes en trois catégories: les honnêtes gens, ceux qui, moins honnêtes, négligent les devoirs, mais respectent les bienséances, enfin les pécheurs endurcis, qui se mettent au-dessus des bienséances et des devoirs, et qu'un jour Dieu punira. Jacquine ne mêlait pas Dieu à cette affaire, et elle admettait quatre classes d'êtres humains, rangeant dans la première ceux qui s'amusaient et ne s'en cachaient pas; dans la seconde ceux qui, a l'exemple de Mlle Brehms, s'amusaient en catimini, avec beaucoup de mystère; dans la troisième, les vaniteux qui, préférant leur gloire à leur plaisir, se condamnaient à faire des choses ennuyeuses à la seule fin de s'attirer des éloges; dans la quatrième, les oiseaux rares que son grand-père appelait les honnêtes gens; mais ils lui semblaient bien clairsemés sur la surface de ce globe, et elle soupçonnait véhémentement que, tout compté, tout rabattu, il n'y en avait qu'un et que c'était lui.