Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia
Part 8
Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle; Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude. Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut, et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se tourne vers Thérèse.
--O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous perdre tous?
A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras de son père et lui avoua tout.
Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens ces détails de la bouche même de Thérèse.
Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée:
--Mon père sait tout.
Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé son domestique, se jeta tout habillé sur son lit:
Peu de temps après, il se leva et écrivit.
* * * * *
Minuit.
Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.
Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la langueur de la mort...
Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer, et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa, et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui, pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.
Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua, parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur...
Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!...
Deux heures du matin.
Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides rayons...
Au point du jour.
Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour réensanglanter mes blessures...--Dieu ne me hait pas, il me condamne cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime?
Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître!
Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas, parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de toi.--Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu délivreras mon âme.--Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si, pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être plongée dans la misère?--Elle te craint sans espérer en toi, elle ne désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu! que je te retrouve et que je te vois!
Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème! faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos, tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?
* * * * *
Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami. Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T*** lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T*** m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors, il l'interrompit.
--Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit, inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...
--Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.
Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après quelques minutes:
--O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!
--Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse, vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!... J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse, de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit, son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure, au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le père le plus malheureux qui ait jamais existé.
Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre dangereuse.
Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à sa santé.
C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même, arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...
Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons de la lune.
En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:
* * * * *
Neuf heures.
Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est beaucoup, crois-moi.--Profitons de ce peu de moments que la raison me laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars, Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et, quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure! Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur, le Ciel--non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,--mais qu'il ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi. En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant que tu t'aperçusses que je t'aimais,--quand j'étais encore innocent de cœur envers toi,--tu m'assistais dans ma maladie.
Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.--Toutes ces choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi... hélas! je me croyais plus de courage...
Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié, ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel, que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre amour;--alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.
Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre qui te recouvrira!... Adieu!...
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Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***:
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Monsieur et ami,
J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que je fusse parti sans lui laisser un adieu,--car, hier, de toute la journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,--voici, annexé à cette lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté, monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous souviendrez toujours de moi.
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M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme entièrement revenu à lui.
Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes feuilles.
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Rovigo, 20 juillet.
Je l'admirais, et je me disais à moi-même:
--Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?
Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant...
Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du destin. Adieu...
Ferrare, 20 juillet au soir.
Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter, m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!... Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort coûterait d'amères larmes...
Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour, lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo... alors!...
Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous abandonne?...
Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne! Je vous obéirai à tous...
Pendant la nuit.
Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait voir, moi,--moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.--Oh! je ne veux pas te le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes, aucune consolation en nous-mêmes.--Pour moi, je ne sais que supplier Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.--Cependant, en mon désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.
Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe accuser et troubler tes os... Aie pitié!...--Oh! tu ne m'écoutes pas... tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez... votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je délire! oh! je suis un assassin!...
Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!... Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et l'obscurité de la mort...