Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia

Part 7

Chapter 73,957 wordsPublic domain

Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons, j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de m'épouvanter.

Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée, caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs; j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion, je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence. Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur infidèle.

21 mai.

Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses. Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole... La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et l'obscurité.

25 mai.

Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes; tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!... oui, nous nous reverrons!

O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente, certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!» Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement; car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde, et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole, qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_, et tondu jusqu'au vif...

Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de roses.

--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle. J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais, demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort en prend.

--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.

--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une couronne nouvelle.

Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles, et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune fille folle!...

Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre... j'étouffe comme en un tombeau.

J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.

Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et, haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi, va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?... Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont, tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...

Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les larmes et la mort...

Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille; et maintenant... Ah!...

Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah! qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.

Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui, diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent, la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me dis, comme une espérance:

--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de nos amours.

Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement: «Il était homme et malheureux.»

26 mai.

Il revient, Lorenzo, il revient.

Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au plus...

27 mai.

Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de quelque idole créée par ma fantaisie.

Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes; peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur... moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence: «Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...

O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu m'aimais comme je t'aime!

Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela... et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et presque de la toute-puissance de Dieu.

28 mai.

Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil, l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais, si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!... j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.

29 mai, au matin.

O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres, pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments n'auraient jamais dû naître,--ou n'auraient jamais dû s'éloigner... Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté, abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux tourments.

Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant, la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur... Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela finisse...

29 mai, au soir.

Fuir,--oui, fuir,--mais où?--Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...--Sans elle voudrais-je de cet enfer?--Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller: elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié:

--Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues?

Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas:

--Pourquoi te tais-tu toujours?...

Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.»

2 juin.

Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents ans; tout tombe ici-bas.

Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi.

Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les yeux noyés dans les ténèbres de la mort.

Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...

LORENZO AU LECTEUR

Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.

La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne, et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.

Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis. Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté. Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite, et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il l'interrompit:

--Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître en moi.

Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui, pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse, qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.

Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères comme son âme.

Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles, puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes; Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes du changement d'Ortis.

Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de _Saül_. Alors, il parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif, après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:

Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort, Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort, Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...

Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter, puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:

--O ma mère! ma mère!...