Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia

Part 11

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Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la plage de la mer: j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore plus doux que de coutume; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui avait demandé si je n'avais pas autrefois étudié à Padoue; il ne se rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs...

--Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette solitude... Et puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux, que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend dehors...

--Fais-le donc entrer, dis-je à Michel.

Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau jeté sur la chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer mon dîner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me glaçait à le regarder... Peut-être que mon accueil triste et son état misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent les infortunés.

S'asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie.

--Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à Padoue avec vous.

Alors, il te nomma.

--Il y a bien longtemps, ajouta-t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles; mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que moi... J'étudiais alors!...

Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux et que peut-être tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort t'ait condamné à t'affliger toujours sur moi?

Il poursuivit.

--Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à la ville, je vous ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître. Mais, ne vous connaissant que de vue, et quatre années s'étant écoulées depuis que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper: votre domestique me rassura.

Je le remerciai d'être venu me voir.

--Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez fourni l'occasion de parler de Lorenzo.

Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures. Forcé de s'exiler à la suite du traité de Campo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui offrit un emploi: il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place lui manquèrent à la fois; il erra quelque temps en Italie pour s'embarquer à Livourne.

Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la chambre voisine les gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait, écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait cessé.

--Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver?

--Non, me répondit-il: c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui pleure...

Alors, il continua de me raconter qu'il s'était marié, pendant qu'il était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marches continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé encore plus à se fier à l'ami qui lui avait offert une place, et qui, depuis, l'avait abandonné. De Livourne, il s'était rendu à Marseille. A l'aventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné, cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et allait à Milan.

--Je me tourne vers le passé, continua-t-il, et je ne sais comment le temps s'est écoulé pour moi. Sans argent, suivi sans cesse d'une femme exténuée dont les pieds étaient déchirés par une route longue et pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, chassés des villes par les gouverneurs, parce que mon indigence me fermait la porte des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance; repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me connaître ou qui me tournaient les épaules!...

--On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans ses environs.

--Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels pour moi seul... Il y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel... (et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses, m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a fait, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille, après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le lendemain. J'y retournai et je trouvai dans l'antichambre trois domestiques; l'un d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit dans la main deux écus et une chemise. Ah! continua-t-il, je ne sais si vous êtes riche; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a véritablement besoin.

Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua:

--Les livres m'ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savante et le cœur fier, mais j'ai les bras ignorants de tout métier. Ah! si mon père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq fils des menuisiers ou des tailleurs!... Pour la misérable vanité de garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait de mes autres frères; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais avoir de réponse; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon père! Que de fois il m'est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim, d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de la journée!... sans souliers, sans habits!...

--Ah! couvrez-vous! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon manteau sur les épaules. Couvrez-vous!

Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers de sa main et arrangea le manteau, mais avec un certain respect et comme s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une naissance aussi distinguée.

O Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son commerce: et cependant tu as préféré rester près de moi; comme mon domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé dans de noires pensées, je passais des journées entières sans laisser échapper un seul mot, tu réprimais ta joie pour ne point me faire apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel; mais ta dernière action envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'abandonnerai jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous ceux qui vivent avec elle.

A peine fus-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gênes m'ont expédiées pour Marseille et Toulon.

Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa femme et son enfant, si tu avais entendu avec quel accent de reconnaissance il me répéta plusieurs fois:

--Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital...

Je n'eus pas le courage de lui répondre; mais mon cœur lui disait:

--Oui, tu as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peut-être à de nouveaux et à de plus grands malheurs!... Tu cherchais le premier hôpital, et peut-être n'étais-tu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins, ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur!... Ah! si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil...

Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un serrement de cœur que je ne puis exprimer...

Hier soir[6] en me déshabillant, je me rappelai cette aventure.

--Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi s'est-il marié? pourquoi a-t-il abandonné un emploi qui assurait son existence?

Toute son histoire me paraissait le roman d'un fou, et je me demandais ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs... Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce _pourquoi_, j'en ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je me suis couché en murmurant:

--O vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement: êtes-vous plus sages ou plus heureux?

Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. O mon ami, doit-on chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de partager le pain du riche.--On me dira sans doute que les malheurs qui, chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir: juge, mon devoir serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpétuelles et aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa faute, aux cachots toujours ouverts pour l'engloutir, à l'indigence et au déshonneur qui l'attendent s'il parvient à échapper à la justice, je me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi, et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des honneurs et de la fortune. Oh! punissez, juges et législateurs, punissez; mais, auparavant, suivez-moi sous les chaumières de la campagne et dans les faubourgs des capitales; voyez-y un quart de la population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices, sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la prospérité universelle; je crois que le monde ne pourrait exister sans juges et sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de tous;... mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge.--Dans cette vallée immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques gouttes de baume sur ses blessures, mais j'abandonne à la balance de Dieu ses mérites et ses fautes...

Vintimille, 19 et 20 février.

«Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois souffrir pour les autres!» C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme que la nature leur refuse; celui qui a la vie en horreur peut-il être retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société, et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de souffrance. Comment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a plus ni désirs ni espérance pour soi! qui, abandonné de tous, a fini par s'abandonner lui-même?--Tu n'es pas seul malheureux, me diras-tu.--Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne? est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait-il le pouvoir? Il y aurait plus de courage sans doute à les supporter; mais le malheureux entraîné par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le cours des passions variant selon les âges et les incalculables circonstances? qui peut dire: «Tel homme est un lâche parce qu'il a succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste?» Tandis que l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour supporter ses peines.

Mais les devoirs qu'exige de toi la société?--Les devoirs? en ai-je contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre, ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses besoins et de ses préjugés?

Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur. Dieu te les épargne, Lorenzo! j'ai contracté ces devoirs sans les connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux dont m'accable la société, parce qu'elle les appelle des bienfaits?--Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être exposé et d'en tirer aucun avantage.--O mon ami, chaque homme naît ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent ce dégoût de la vie.--Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul? Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils, prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il ne me revient pas ma portion de liberté; si les hommes s'en sont emparés parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la redemande,... quel autre moyen de les délier de leurs promesses, et de les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans ma tombe la tranquillité et le repos? Ah! combien les philosophes qui ont prêché les vertus humaines, la probité naturelle, la bienveillance réciproque, ont servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes! dans la seule espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop tard repentantes, de leur loyale crédulité.

Combien de fois ces arguments de la raison ont-ils trouvé fermée la porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs à la félicité d'autrui! Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et réponds-moi: Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers? quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe? La mort serait pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude sur mon sort; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous ferait certain de mon éternelle tranquillité...

Je réfléchis chaque jour aux dépenses que je cause à ma mère; car je ne sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être maintenant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je la quittai, par les extorsions publiques et privées qui se succédaient chaque jour.

Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard; j'ai encore trouvé de l'argent à Milan; mais cette maternelle libéralité diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née; elle n'a pas été heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que ruinait la prodigalité de mon père; son âge me rend encore ces pensées plus amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils: si elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme.--Ne lui en parle pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu!... Ah! si je vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi; car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des circonstances... de l'inconstant avenir... de la mort!... jusqu'à ce moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je cherche à te presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras offerte par ton père, comme une victime de réconciliation, sur l'autel de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta famille... seulement alors, pas moi!... mais le désespoir seul, et de lui-même, anéantira l'homme et ses passions.--Et comment, tant que j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toi-même, te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse, mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peut-être, au moment où je t'écris, est-elle dans son lit!... Lorenzo! Lorenzo! le voilà, ce démon persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous!... Que me veut-il?... pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main?... pourquoi marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le suis?... pourquoi m'indique-t-il la place où je dois frapper?... est-il envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas, qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de l'existence duquel je doute toujours et que cependant je crains et que j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang...

Enfin me voici tranquille!... Quelle tranquillité!... Lorenzo, c'est la stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé un abri, pas une plante, pas une chaumière; l'œil n'y rencontre que des rochers escarpés et arides... et çà et là quelques croix qui s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés.

Au-dessous est le Roya, un torrent qui, à la fonte des neiges, se précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses. Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs cimes... Dans cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son royaume chasse tous les vivants.