Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia

Part 10

Chapter 103,948 wordsPublic domain

Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo: dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes; quelques-uns qui commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer: il vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier espion? Tu me parles toujours de mon mérite et de mon esprit; sais-tu ce que je vaux, et ce qu'on m'estime? Ni plus ni moins que la valeur de mon revenu: il faudrait, pour leur plaire, que je fisse le poëte de cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes... Tels sont cependant les savants partout; me diras-tu!... Eh bien, qu'ils soient ainsi, je laisse le monde comme il est: je n'ai point la présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me paraît plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir. Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée, de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et l'infamie... Non, je te le répète une seconde fois; _jamais je ne ferai l'éloge du petit brigand_.

Oh! je sens que je serai foulé aux pieds tant et tant!... mais, du moins, par la tourbe de mes compagnons... et pareil à ces insectes qui sont écrasés étourdiment par le premier qui passe; je ne me glorifie pas comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je fuirai la honte en mourant inconnu; et, si jamais j'étais forcé de sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime.

Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n'avais plus d'autres ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo, d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poëtes courtisans, ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le malheureux n'est point puni par la seule raison qu'il est malheureux, où tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la matière... dans la tombe.

Séduit par un rayon de lumière que je vois briller de temps en temps et qu'il m'est impossible de joindre, je me cramponne encore sur les ruines de la vie; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux cette flamme céleste... O gloire! tu marches devant moi et tu m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue; mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler: et le voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêter sur ton squelette, et en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer! peut-être même n'eussé-je point survécu à ma patrie, si je n'eusse été retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau n'ensevelît bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie, parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini.

Adieu; voici l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre, dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!... Décidément, j'attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue à t'écrire. O Lorenzo! après tant d'années de si affectueuse et loyale amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre consolation que de pleurer avec toi en t'écrivant; et, de cette manière, je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle, puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes, se remplit de délires et de projets de sang! Lorsque cela arrive, je n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments, et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur. Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes lettres contiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes douleurs... Garde-les, Lorenzo, garde-les: je prévois qu'un jour elles te deviendront nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir--avec ton Ortis.

Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et, regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une suprême éloquence?

Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre ancienne servitude et de notre nouvelle licence: les lettres prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, plus de bienveillance, plus d'amour filial. Puis il me déroulait les annales récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent de ces assassins qui affrontent la honte en marchant à la potence... Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux!... il vaut mieux ne pas même prononcer leurs noms...

A ces paroles, je me levai furieux.

--Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais; mais de notre sang naîtront des vengeurs...

Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement bouillonner dans ma poitrine.

--Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ah! si les hommes savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne serviraient jamais si bassement.

Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant asseoir:

--Eh! penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma vieillesse, en de vains gémissements? O jeune homme, digne d'une patrie plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions.

Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers l'avenir; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors que je sentis toute l'amertume de mon état. Je racontai à ce grand homme l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri soupirer du fond de l'âme.

--Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la tombe: je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît, et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de sa patrie.

Il sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'affaiblissait et que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre:

--Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de grandes actions; mais, crois-moi, les héros doivent un quart de leur renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif, cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune, un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des factieux ou la victime des puissants... Eh! comment alors espères-tu te conserver pur et sans tache au milieu de l'avilissement général? On te louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les opinions par les échafauds? égaliseras-tu les fortunes par des massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de la multitude sont courts et funestes: elle juge par le résultat, jamais par l'intention! elle appelle vertu le crime qui lui devient utile; elle appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours. Et que cela soit encore! pourrais-tu, enorgueilli de la fortune, réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur nature! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines; alors, il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un jour sur son tombeau.

Il se tut; puis, après un long silence:

--O Coccius Nerva, m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi!

Le vieillard me regarda:

--Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi.

Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s'adoucit d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses espérances...

Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui.

Ah! si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais dans mon cœur ce feu céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma solitude natale; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel... ah! la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous que l'instinct fatal de la vie! si je pouvais retrouver une année de calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier vœu, et puis mourir. J'entends mon pays qui me crie: «Raconte ce que tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du sang sont lavés dans le sang.» Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le courage de l'écrire; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage.

Mais vous, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées, frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point accordé le pouvoir de repousser la force par la force, racontez du moins nos infortunes à la postérité; élevez la voix au nom de tous, dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance.--Si vos bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls arbitres de toutes choses! Écrivez!... mais, en écrivant, ayez pitié de vos concitoyens; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le genre humain d'aujourd'hui a le délire et la faiblesse de la décrépitude; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la vérité vos persécuteurs: puisque vous ne pouvez les opprimer par la force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquillité, richesse; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses plaisirs. Consacrez-la à l'unique fantôme qui conduit les hommes généreux: à la gloire! Vous jugerez l'Europe vivante, et vos jugements éclaireront la postérité; la faiblesse humaine vous montre la terreur et les périls; mais vous serez immortels! au milieu de l'avilissement des prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre renommée...

Milan, 6 février 1799.

Envoie tes lettres à Nice; demain, je pars pour la France, et, qui sait? peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y arrêterai pas longtemps. Que cette nouvelle ne t'attriste point, Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peut-être me diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je m'arrêtasse? C'est vrai.--Je ne trouve pas de repos; mais il me semble que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison!... le brouillard perpétuel!... certaines physionomies!... et puis peut-être que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquièrent; mais la générosité, la compassion et la délicatesse naissent avec nous, et qui ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure que je passe dans ce pays me paraît une année de prison.

--Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment, tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le monde comme il est, c'est le moyen de vivre plus tranquille et moins fou.

Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque je lui répondrai:

--Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras guéri.

Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois plus brûlante encore; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur, qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon sommeil, que ma poitrine va se briser?... O Ulysses que vous êtes! lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions, ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise... alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la tyrannie, qui m'ouvre incessamment la main à l'aspect de la misère, et qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés. Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie... et je le prie, de toutes les puissances de mon âme, qu'il me préserve de votre sagesse...

Lorenzo, j'irai chercher un asile dans tes bras; tu respectes et tu plains mes passions; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur! La raison! elle est comme le vent: il éteint un flambeau, il allume un incendie... Adieu, cependant!...

Dix heures du matin.

J'ai réfléchi, Lorenzo; je crois que tu ferais mieux de ne point m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Cenis; tu sais combien le froid m'est contraire.

Une heure.

Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture.

Une heure et demie.

Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots que tu m'écrivis au bas d'une lettre de ma mère, quelques jours avant que je quittasse mes collines... «Mes pensées, mes vœux et mon amitié éternelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à toi.»

Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je reviendrai.

Trois heures.

J'ai été faire une dernière visite à Parini.

--Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que mes infortunes, à moi, dérivent de la même source. La glace de l'âge a engourdi mes membres, mais le cœur! il veille toujours. La seule consolation que je puisse t'offrir est ma pitié, et tu l'emportes tout entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à pleurer sur mon tombeau, viens-y...

Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu.

Neuf heures du soir.

Tout est prêt.--Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si fatigué!

Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec une tendresse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées... Oh! oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta famille... adieu!... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin; que les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous sépare!....

Gênes, 11 février.

Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongées dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants, je poursuivrai ma route; mais je ne puis te dire encore où je m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à Toulon.

De la Piezza, 15 février.

Chemins; alpes; montagnes escarpées; rigueur de temps; dégoût de voyage; et puis...

Nouveaux tourments et nouveaux tourments[5]!

Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été forcé de m'arrêter, et duquel je ne sais encore quand je partirai, attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi, et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer la douleur sur ma route.