Jacques le fataliste et son maître
Part 9
Le ciel qui veut! On ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas, et il n'en sait peut-être rien lui-même. Mon pauvre capitaine qui n'est plus, me l'a répété cent fois; et plus j'ai vécu, plus j'ai reconnu qu'il avait raison... À vous, mon maître.
LE MAÎTRE.
J'entends. Tu en étais au carrosse et au valet, à qui la doctoresse a dit d'ouvrir ton rideau et de te parler.
JACQUES.
Ce valet s'approche de mon lit, et me dit: «Allons, camarade, debout, habillez-vous et partons.» Je lui répondis d'entre les draps et la couverture dont j'avais la tête enveloppée, sans le voir, sans en être vu: «Camarade, laissez-moi dormir et partez.» Le valet me réplique qu'il a des ordres de son maître, et qu'il faut qu'il les exécute.
«Et votre maître qui ordonne d'un homme qu'il ne connaît pas, a-t-il ordonné de payer ce que je dois ici?
--C'est une affaire faite. Dépêchez-vous, tout le monde vous attend au château, où je vous réponds que vous serez mieux qu'ici, si la suite répond à la curiosité qu'on a de vous voir.»
Je me laisse persuader; je me lève, je m'habille, on me prend sous les bras. J'avais fait mes adieux à la doctoresse, et j'allais monter en carrosse, lorsque cette femme, s'approchant de moi, me tire par la manche, et me prie de passer dans un coin de la chambre, qu'elle avait un mot à me dire. «Là, notre ami, ajouta-t-elle, vous n'avez point, je crois, à vous plaindre de nous; le docteur vous a sauvé une jambe, moi, je vous ai bien soigné, et j'espère qu'au château vous ne nous oublierez pas.
--Qu'y pourrais-je pour vous?
--Demander que ce fût mon mari qui vînt pour vous y panser; il y a du monde là! C'est la meilleure pratique du canton; le seigneur est un homme généreux, on en est grassement payé; il ne tiendrait qu'à vous de faire notre fortune. Mon mari a bien tenté à plusieurs reprises de s'y fourrer, mais inutilement.
--Mais, madame la doctoresse, n'y a-t-il pas un chirurgien du château?
--Assurément!
--Et si cet autre était votre mari, seriez-vous bien aise qu'on le desservît et qu'il fût expulsé?
--Ce chirurgien est un homme à qui vous ne devez rien, et je crois que vous devez quelque chose à mon mari: si vous allez à deux pieds comme ci-devant, c'est son ouvrage.
--Et parce que votre mari m'a fait du bien, il faut que je fasse du mal à un autre? Encore si la place était vacante...»
Jacques allait continuer, lorsque l'hôtesse entra tenant entre ses bras Nicole emmaillottée, la baisant, la plaignant, la caressant, lui parlant comme à son enfant: Ma pauvre Nicole, elle n'a eu qu'un cri de toute la nuit. Et vous, messieurs, avez-vous bien dormi?
LE MAÎTRE.
Très-bien.
L'HÔTESSE.
Le temps est pris de tous côtés.
JACQUES.
Nous en sommes assez fâchés.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs vont-ils loin?
JACQUES.
Nous n'en savons rien.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs suivent quelqu'un?
JACQUES.
Nous ne suivons personne.
L'HÔTESSE.
Ils vont, ou ils s'arrêtent, selon les affaires qu'ils ont sur la route?
JACQUES.
Nous n'en avons aucune.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs voyagent pour leur plaisir?
JACQUES.
Ou pour leur peine.
L'HÔTESSE.
Je souhaite que ce soit le premier.
JACQUES.
Votre souhait n'y fera pas un zeste; ce sera selon qu'il est écrit là-haut.
L'HÔTESSE.
Oh! c'est un mariage?
JACQUES.
Peut-être que oui, peut-être que non.
L'HÔTESSE.
Messieurs, prenez-y garde. Cet homme qui est là-bas, et qui a si rudement traité ma pauvre Nicole, en a fait un bien saugrenu... Viens, ma pauvre bête; viens que je te baise; je te promets que cela n'arrivera plus. Voyez comme elle tremble de tous ses membres!
LE MAÎTRE.
Et qu'a donc de si singulier le mariage de cet homme?
À cette question du maître de Jacques, l'hôtesse dit: «J'entends du bruit là-bas, je vais donner mes ordres, et je reviens vous conter tout cela...» Son mari, las de crier: «Ma femme, ma femme,» monte, et avec lui son compère qu'il ne voyait pas. L'hôte dit à sa femme: «Eh! que diable faites-vous là?...» Puis se retournant et apercevant son compère: M'apportez-vous de l'argent?
LE COMPÈRE.
Non, compère, vous savez bien que je n'en ai point.
L'HÔTE.
Tu n'en as point? Je saurai bien en faire avec ta charrue, tes chevaux, tes boeufs et ton lit. Comment, gredin!...
LE COMPÈRE.
Je ne suis point un gredin.
L'HÔTE.
Et qui es-tu donc? Tu es dans la misère, tu ne sais où prendre de quoi ensemencer tes champs; ton propriétaire, las de te faire des avances, ne te veut plus rien donner. Tu viens à moi; cette femme intercède; cette maudite bavarde, qui est la cause de toutes les sottises de ma vie, me résout à te prêter; je te prête; tu promets de me rendre; tu me manques dix fois. Oh! je te promets, moi, que je ne te manquerai pas. Sors d'ici...
Jacques et son maître se préparaient à plaider pour ce pauvre diable; mais l'hôtesse, en posant le doigt sur sa bouche, leur fit signe de se taire.
L'HÔTE.
Sors d'ici.
LE COMPÈRE.
Compère, tout ce que vous dites est vrai; il l'est aussi que les huissiers sont chez moi, et que dans un moment nous serons réduits à la besace, ma fille, mon garçon et moi.
L'HÔTE.
C'est le sort que tu mérites. Qu'es-tu venu faire ici ce matin? Je quitte le remplissage de mon vin, je remonte de ma cave et je ne te trouve point. Sors d'ici, te dis-je.
LE COMPÈRE.
Compère, j'étais venu; j'ai craint la réception que vous me faites; je m'en suis retourné; et je m'en vais.
L'HÔTE.
Tu feras bien.
LE COMPÈRE.
Voilà donc ma pauvre Marguerite, qui est si sage et si jolie, qui s'en ira en condition à Paris!
L'HÔTE.
En condition à Paris! Tu en veux donc faire une malheureuse?
LE COMPÈRE.
Ce n'est pas moi qui le veux; c'est l'homme dur à qui je parle.
L'HÔTE.
Moi, un homme dur! Je ne le suis point: je ne le fus jamais; et tu le sais bien.
LE COMPÈRE.
Je ne suis plus en état de nourrir ma fille ni mon garçon; ma fille servira, mon garçon s'engagera.
L'HÔTE.
Et c'est moi qui en serais la cause! Cela ne sera pas. Tu es un cruel homme; tant que je vivrai tu seras mon supplice. Çà, voyons ce qu'il te faut.
LE COMPÈRE.
Il ne me faut rien. Je suis désolé de vous devoir, et je ne vous devrai de ma vie. Vous faites plus de mal par vos injures que de bien par vos services. Si j'avais de l'argent, je vous le jetterais au visage; mais je n'en ai point. Ma fille deviendra tout ce qu'il plaira à Dieu; mon garçon se fera tuer s'il le faut; moi, je mendierai, mais ce ne sera pas à votre porte. Plus, plus d'obligations à un vilain homme comme vous. Empochez bien l'argent de mes boeufs, de mes chevaux et de mes ustensiles: grand bien vous fasse. Vous êtes né pour faire des ingrats, et je ne veux pas l'être. Adieu.
L'HÔTE.
Ma femme, il s'en va; arrête-le donc.
L'HÔTESSE.
Allons, compère, avisons au moyen de vous secourir.
LE COMPÈRE.
Je ne veux point de ses secours, ils sont trop chers...
L'hôte répétait tout bas à sa femme: «Ne le laisse pas aller, arrête-le donc. Sa fille à Paris! son garçon à l'armée! lui à la porte de la paroisse! je ne saurais souffrir cela.»
Cependant sa femme faisait des efforts inutiles; le paysan, qui avait de l'âme, ne voulait rien accepter et se faisait tenir à quatre. L'hôte, les larmes aux yeux, s'adressait à Jacques et à son maître, et leur disait: «Messieurs, tâchez de le fléchir...» Jacques et son maître se mêlèrent de la partie; tous à la fois conjuraient le paysan. Si j'ai jamais vu...--Si vous avez jamais vu! Mais vous n'y étiez pas. Dites si l'on a jamais vu.--Eh bien! soit. Si l'on a jamais vu un homme confondu d'un refus, transporté qu'on voulût bien accepter son argent, c'était cet hôte, il embrassait sa femme, il embrassait son compère, il embrassait Jacques et son maître, il criait: Qu'on aille bien vite chasser de chez lui ces exécrables huissiers.
LE COMPÈRE.
Convenez aussi...
L'HÔTE.
Je conviens que je gâte tout; mais, compère, que veux-tu? Comme je suis, me voilà. Nature m'a fait l'homme le plus dur et le plus tendre; je ne sais ni accorder ni refuser.
LE COMPÈRE.
Ne pourriez-vous pas être autrement?
L'HÔTE.
Je suis à l'âge où l'on ne se corrige guère; mais si les premiers qui se sont adressés à moi m'avaient rabroué[32] comme tu as fait, peut-être en serais-je devenu meilleur. Compère, je te remercie de ta leçon, peut-être en profiterai-je... Ma femme, va vite, descends, et donne-lui ce qu'il lui faut. Que diable, marche donc, mordieu! marche donc; tu vas!... Ma femme, je te prie de te presser un peu et de ne le pas faire attendre; tu reviendras ensuite retrouver ces messieurs avec lesquels il me semble que tu te trouves bien...
[32] _Rabrouer_, vieux mot. _Rudoyer, relever avec rudesse._
On lit dans le second volume de la _Traduction de Lucien_, par Perrot d'Ablancourt, Amsterdam, 1709: «Si l'on vous siffle, _rabrouez_ les auditeurs.»
Ce d'Ablancourt, un peu _rabroueur_ comme on sait, avait été choisi par Colbert pour écrire l'histoire de Louis XIV; mais le roi, ayant appris qu'il était protestant, dit: _Je ne veux point d'un historien qui soit d'une autre religion que moi._ (BR.)
La femme et le compère descendirent; l'hôte resta encore un moment; et lorsqu'il s'en fut allé, Jacques dit à son maître: «Voilà un singulier homme! Le ciel qui avait envoyé ce mauvais temps qui nous retient ici, parce qu'il voulait que vous entendissiez mes amours, que veut-il à présent?»
Le maître, en s'étendant dans son fauteuil, bâillant, frappant sur sa tabatière, répondit: Jacques, nous avons plus d'un jour à vivre ensemble, à moins que...
JACQUES.
C'est-à-dire que pour aujourd'hui le ciel veut que je me taise ou que ce soit l'hôtesse qui parle; c'est une bavarde qui ne demande pas mieux; qu'elle parle donc.
LE MAÎTRE.
Tu prends de l'humeur.
JACQUES.
C'est que j'aime à parler aussi.
LE MAÎTRE.
Ton tour viendra.
JACQUES.
Ou ne viendra pas[33].
[33] Ces mots ne sont pas à la copie de l'édition originale.
Je vous entends, lecteur; voilà, dites-vous, le vrai dénoûment du _Bourru bienfaisant_[34]. Je le pense. J'aurais introduit dans cette pièce, si j'en avais été l'auteur, un personnage qu'on aurait pris pour épisodique, et qui ne l'aurait point été. Ce personnage se serait montré quelquefois, et sa présence aurait été motivée. La première fois il serait venu demander grâce; mais la crainte d'un mauvais accueil l'aurait fait sortir avant l'arrivée de Géronte. Pressé par l'irruption des huissiers dans sa maison, il aurait eu la seconde fois le courage d'attendre Géronte; mais celui-ci aurait refusé de le voir. Enfin, je l'aurais amené au dénoûment, où il aurait fait exactement le rôle du paysan avec l'aubergiste; il aurait eu, comme le paysan, une fille qu'il allait placer chez une marchande de modes, un fils qu'il allait retirer des écoles pour entrer en condition; lui, il se serait déterminé à mendier jusqu'à ce qu'il se fût ennuyé de vivre. On aurait vu le Bourru bienfaisant aux pieds de cet homme; on aurait entendu le Bourru bienfaisant gourmandé comme il le méritait; il aurait été forcé de s'adresser à toute la famille qui l'aurait environné, pour fléchir son débiteur et le contraindre à accepter de nouveaux secours. Le Bourru bienfaisant aurait été puni; il aurait promis de se corriger: mais dans le moment même il serait revenu à son caractère, en s'impatientant contre les personnages en scène, qui se seraient fait des politesses pour rentrer dans la maison; il aurait dit brusquement: _Que le diable emporte les cérém..._ Mais il se serait arrêté court au milieu du mot, et, d'un ton radouci, il aurait dit à ses nièces: «Allons, mes nièces; donnez-moi la main et passons.»--Et pour que ce personnage eût été lié au fond, vous en auriez fait un protégé du neveu de Géronte?--Fort bien!--Et ç'aurait été à la prière du neveu que l'oncle aurait prêté son argent?--À merveille!--Et ce prêt aurait été un grief de l'oncle contre son neveu?--C'est cela même.--Et le dénoûment de cette pièce agréable n'aurait pas été une répétition générale, avec toute la famille en corps, de ce qu'il a fait auparavant avec chacun d'eux en particulier?--Vous avez raison.--Et si je rencontre jamais M. Goldoni, je lui réciterai la scène de l'auberge.--Et vous ferez bien; il est plus habile homme qu'il ne faut pour en tirer bon parti.
[34] _Le Bourru bienfaisant_ de Goldoni fut joué pour la première fois à Paris le 4 novembre 1771.
Nous aurons à parler ailleurs des relations de Diderot avec Goldoni et des accusations de plagiat dont Diderot eut à souffrir lorsqu'il fit jouer _le Père de famille_.
L'hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit: «J'espère que vous aurez un bon dîner; le braconnier vient d'arriver; le garde du seigneur ne tardera pas...» Et, tout en parlant ainsi, elle prenait une chaise. La voilà assise, et son récit qui commence.
L'HÔTESSE.
Il faut se méfier des valets; les maîtres n'ont point de pires ennemis...
JACQUES.
Madame, vous ne savez pas ce que vous dites; il y en a de bons, il y en a de mauvais, et l'on compterait peut-être plus de bons valets que de bons maîtres.
LE MAÎTRE.
Jacques, vous ne vous observez pas; et vous commettez précisément la même indiscrétion qui vous a choqué.
JACQUES.
C'est que les maîtres...
LE MAÎTRE.
C'est que les valets...
Eh bien! lecteur, à quoi tient-il que je n'élève une violente querelle entre ces trois personnages? Que l'hôtesse ne soit prise par les épaules, et jetée hors de la chambre par Jacques; que Jacques ne soit pris par les épaules et chassé par son maître; que l'un ne s'en aille d'un côté, l'autre d'un autre; et que vous n'entendiez ni l'histoire de l'hôtesse, ni la suite des amours de Jacques? Rassurez-vous, je n'en ferai rien. L'hôtesse reprit donc:
Il faut convenir que s'il y a de bien méchants hommes, il y a de bien méchantes femmes.
JACQUES.
Et qu'il ne faut pas aller loin pour les trouver.
L'HÔTESSE.
De quoi vous mêlez-vous? Je suis femme, il me convient de dire des femmes tout ce qu'il me plaira; je n'ai que faire de votre approbation.
JACQUES.
Mon approbation en vaut bien une autre.
L'HÔTESSE.
Vous avez là, monsieur, un valet qui fait l'entendu et qui vous manque. J'ai des valets aussi, mais je voudrais bien qu'ils s'avisassent!...
LE MAÎTRE.
Jacques, taisez-vous, et laissez parler madame.
L'hôtesse, encouragée par ce propos de maître, se lève, entreprend Jacques, porte ses deux poings sur ses deux côtés, oublie qu'elle tient Nicole, la lâche, et voilà Nicole sur le carreau, froissée et se débattant dans son maillot, aboyant à tue-tête, l'hôtesse mêlant ses cris aux aboiements de Nicole, Jacques mêlant ses éclats de rire aux aboiements de Nicole et aux cris de l'hôtesse, et le maître de Jacques ouvrant sa tabatière, reniflant sa prise de tabac et ne pouvant s'empêcher de rire. Voilà toute l'hôtellerie en tumulte. «Nanon, Nanon, vite, vite, apportez la bouteille à l'eau-de-vie... Ma pauvre Nicole est morte... Démaillottez-la... Que vous êtes gauche!
--Je fais de mon mieux.
--Comme elle crie! Otez-vous de là, laissez-moi faire... Elle est morte!... Ris bien, grand nigaud; il y a, en effet, de quoi rire... Ma pauvre Nicole est morte!
--Non, madame, non, je crois qu'elle en reviendra, la voilà qui remue.»
Et Nanon, de frotter d'eau-de-vie le nez de la chienne, et de lui en faire avaler; et l'hôtesse de se lamenter, de se déchaîner contre les valets impertinents; et Nanon, de dire: «Tenez, madame, elle ouvre les yeux; la voilà qui vous regarde.
--La pauvre bête, comme cela parle! qui n'en serait touché?
--Madame, caressez-la donc un peu; répondez-lui donc quelque chose.
--Viens, ma pauvre Nicole; crie, mon enfant, crie si cela peut te soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme pour les gens; il envoie le bonheur à des fainéants hargneux, braillards et gourmands, le malheur à une autre qui sera la meilleure créature du monde.
--Madame a bien raison, il n'y a point de justice ici-bas.
--Taisez-vous, remmaillottez-la, portez-la sous mon oreiller, et songez qu'au moindre cri qu'elle fera, je m'en prends à vous. Viens, pauvre bête, que je t'embrasse encore une fois avant qu'on t'emporte. Approchez-la donc, sotte que vous êtes... Ces chiens, cela est si bon; cela vaut mieux...
JACQUES.
Que père, mère, frères, soeurs, enfants, valets, époux...
L'HÔTESSE.
Mais oui, ne pensez pas rire, cela est innocent, cela vous est fidèle, cela ne vous fait jamais de mal, au lieu que le reste...
JACQUES.
Vivent les chiens! il n'y a rien de plus parfait sous le ciel.
L'HÔTESSE.
S'il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce n'est pas l'homme. Je voudrais bien que vous connussiez celui du meunier, c'est l'amoureux de ma Nicole; il n'y en a pas un parmi vous, tous tant que vous êtes, qu'il ne fît rougir de honte. Il vient, dès la pointe du jour, de plus d'une lieue; il se plante devant cette fenêtre; ce sont des soupirs, et des soupirs à faire pitié. Quelque temps qu'il fasse, il reste; la pluie lui tombe sur le corps; son corps s'enfonce dans le sable; à peine lui voit-on les oreilles et le bout du nez. En feriez-vous autant pour la femme que vous aimeriez le plus?
LE MAÎTRE.
Cela est très-galant.
JACQUES.
Mais aussi où est la femme aussi digne de ces soins que votre Nicole?...
La passion de l'hôtesse pour les bêtes n'était pourtant pas sa passion dominante, comme on pourrait l'imaginer; c'était celle de parler. Plus on avait de plaisir et de patience à l'écouter, plus on avait de mérite; aussi ne se fit-elle pas prier pour reprendre l'histoire interrompue du mariage singulier; elle y mit seulement pour condition que Jacques se tairait. Le maître promit du silence pour Jacques. Jacques s'étala nonchalamment dans un coin, les yeux fermés, son bonnet renfoncé sur ses oreilles et le dos à demi tourné à l'hôtesse. Le maître toussa, cracha, se moucha, tira sa montre, vit l'heure qu'il était, tira sa tabatière, frappa sur le couvercle, prit sa prise de tabac; et l'hôtesse se mit en devoir de goûter le plaisir délicieux de pérorer.
L'hôtesse allait débuter, lorsqu'elle entendit sa chienne crier.
Nanon, voyez donc à cette pauvre bête... Cela me trouble, je ne sais plus où j'en étais.
JACQUES.
Vous n'avez encore rien dit.
L'HÔTESSE.
Ces deux hommes avec lesquels j'étais en querelle pour ma pauvre Nicole, lorsque vous êtes arrivé, monsieur...
JACQUES.
Dites messieurs.
L'HÔTESSE.
Et pourquoi?
JACQUES.
C'est qu'on nous a traités jusqu'à présent avec cette politesse, et que j'y suis fait. Mon maître m'appelle Jacques, les autres, monsieur Jacques.
L'HÔTESSE.
Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je ne vous parle pas... (Madame?--Qu'est-ce?--La carte du numéro cinq.--Voyez sur le coin de la cheminée.) Ces deux hommes sont bons gentilshommes; ils viennent de Paris et s'en vont à la terre du plus âgé.
JACQUES.
Qui sait cela?
L'HÔTESSE.
Eux, qui le disent.
JACQUES.
Belle raison!...
Le maître fit un signe à l'hôtesse, sur lequel elle comprit que Jacques avait la cervelle brouillée. L'hôtesse répondit au signe du maître par un mouvement compatissant des épaules, et ajouta: À son âge! Cela est très-fâcheux.
JACQUES.
Très-fâcheux de ne savoir jamais où l'on va.
L'HÔTESSE.
Le plus âgé des deux s'appelle le marquis des Arcis. C'était un homme de plaisir, très-aimable, croyant peu à la vertu des femmes.
JACQUES.
Il avait raison.
L'HÔTESSE.
Monsieur Jacques, vous m'interrompez.
JACQUES.
Madame l'hôtesse du _Grand-Cerf_, je ne vous parle pas.
L'HÔTESSE.
M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir rigueur. Elle s'appelait Mme de La Pommeraye. C'était une veuve qui avait des moeurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur. M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances, s'attacha uniquement à Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduité, tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu'il l'aimait, lui proposa même de l'épouser; mais cette femme avait été si malheureuse avec un premier mari, qu'elle... (Madame?--Qu'est-ce?--La clef du coffre à l'avoine?--Voyez au clou, et si elle n'y est pas, voyez au coffre.) qu'elle aurait mieux aimé s'exposer à toutes sortes de malheurs qu'au danger d'un second mariage.
JACQUES.
Ah! si cela avait été écrit là-haut!
L'HÔTESSE.
Cette femme vivait très-retirée. Le marquis était un ancien ami de son mari; elle l'avait reçu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût efféminé pour la galanterie, c'était ce qu'on appelle un homme d'honneur. La poursuite constante du marquis, secondée de ses qualités personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes... (Madame?--Qu'est-ce?--C'est le courrier.--Mettez-le à la chambre verte, et servez-le à l'ordinaire.) eut son effet, et Mme de La Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre elle-même, exigé selon l'usage les serments les plus solennels, rendit heureux le marquis, qui aurait joui du sort le plus doux, s'il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments qu'il avait jurés et qu'on avait pour lui. Tenez, monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent aimer; les hommes n'y entendent rien... (Madame?--Qu'est-ce?--Le Frère-Quêteur.--Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous pour moi, et qu'il aille dans les autres chambres.) Au bout de quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société: elle y consentit; à recevoir quelques femmes et quelques hommes: et elle y consentit; à avoir un dîner-souper: et elle y consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir; peu à peu il manqua au dîner-souper qu'il avait arrangé; peu à peu il abrégea ses visites; il eut des affaires qui l'appelaient: lorsqu'il arrivait, il disait un mot, s'étalait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou s'endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait qu'il se retirât de bonne heure: c'était l'avis de Tronchin. «C'est un grand homme que Tronchin[35]! Ma foi! je ne doute pas qu'il ne tire d'affaire notre amie dont les autres désespéraient.» Et tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s'en allait, oubliant quelquefois de l'embrasser. Mme de La Pommeraye... (Madame?--Qu'est-ce?--Le tonnelier.--Qu'il descende à la cave, et qu'il visite les deux pièces de vin.) Mme de La Pommeraye pressentit qu'elle n'était plus aimée; il fallut s'en assurer, et voici comment elle s'y prit... (Madame?--J'y vais, j'y vais.)
[35] Nous empruntons à l'_Histoire de la Vie et des Ouvrages de J.-J. Rousseau_, par M. V.-D. Musset-Pathay, Paris, 1821, t. II, p. 320, une partie des renseignements que nous avons à donner sur ce médecin célèbre.
Tronchin (Théodore), né à Genève en 1709, d'une ancienne famille originaire d'Avignon, mourut à Paris en 1781. Élève distingué de Boerhaave, il se fit bientôt une grande réputation. L'énumération de ses titres nous prendrait trop d'espace. Il n'évita pas l'accusation de charlatanisme malgré son habileté. Voici une anecdote qui le prouve:
«Ses ordonnances étaient toutes _savonnées_. Comme il les prodiguait pour toutes sortes d'infirmités, il passait pour un charlatan. Le comte de Ch***, s'étant rendu à Genève exprès pour y consulter ce médecin renommé, communiqua l'ordonnance qu'il venait de recevoir à plusieurs malades, qui, l'ayant confrontée avec la leur, y trouvèrent tous du savon; ce qui fit dire que, si sa blanchisseuse le savait, elle intenterait un procès au docteur.»
Ce qui peut excuser Tronchin, c'est son expérience; il avait remarqué que beaucoup de malades ne croient au savoir du médecin qu'en raison des remèdes: s'il n'ordonne rien, c'est un ignare à leurs yeux. C'est encore aujourd'hui comme de son temps, et nos plus célèbres médecins sont obligés de prescrire des tisanes. Tronchin disait à ses amis qu'il fallait _oser ne rien faire_. (BR.)