Jacques le fataliste et son maître

Part 5

Chapter 53,930 wordsPublic domain

Ces vieux moines tinrent conseil entre eux et résolurent, à quelque prix et par quelque voie que ce fût, de se défaire d'une jeune barbe qui les humiliait. Savez-vous ce qu'ils firent?... Mon maître, vous ne m'écoutez pas.

LE MAÎTRE.

Je t'écoute, je t'écoute: continue.

JACQUES.

Ils gagnèrent le portier, qui était un vieux coquin comme eux. Ce vieux coquin accusa le jeune Père d'avoir pris des libertés avec une de ses dévotes dans le parloir, et assura, par serment, qu'il l'avait vu. Peut-être cela était-il vrai, peut-être cela était-il faux: que sait-on? Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le lendemain de cette accusation, le prieur de la maison fut assigné au nom d'un chirurgien pour être satisfait des remèdes qu'il avait administrés et des soins qu'il avait donnés à ce scélérat de portier dans le cours d'une maladie galante... Mon maître, vous ne m'écoutez pas, et je sais ce qui vous distrait, je gage que ce sont ces fourches patibulaires.

LE MAÎTRE.

Je ne saurais en disconvenir.

JACQUES.

Je surprends vos yeux attachés sur mon visage; est-ce que vous me trouvez l'air sinistre?

LE MAÎTRE.

Non, non.

JACQUES.

C'est-à-dire, oui, oui. Eh bien! si je vous fais peur, nous n'avons qu'à nous séparer.

LE MAÎTRE.

Allons donc, Jacques, vous perdez l'esprit; est-ce que vous n'êtes pas sûr de vous?

JACQUES.

Non, monsieur; et qui est-ce qui est sûr de soi?

LE MAÎTRE.

Tout homme de bien. Est-ce que Jacques, l'honnête Jacques, ne se sent pas là de l'horreur pour le crime?... Allons, Jacques, finissons cette dispute et reprenez votre récit.

JACQUES.

En conséquence de cette calomnie ou médisance du portier, on se crut autorisé à faire mille diableries, mille méchancetés à ce pauvre Père Ange dont la tête parut se déranger. Alors on appela un médecin qu'on corrompit et qui attesta que ce religieux était fou et qu'il avait besoin de respirer l'air natal. S'il n'eût été question que d'éloigner ou d'enfermer le Père Ange, c'eût été une affaire bientôt faite; mais parmi les dévotes dont il était la coqueluche, il y avait de grandes dames à ménager. On leur parlait de leur directeur avec une commisération hypocrite: «Hélas! ce pauvre Père Ange, c'est bien dommage! c'était l'aigle de notre communauté.--Qu'est-ce qui lui est donc arrivé?» À cette question on ne répondait qu'en poussant un profond soupir et en levant les yeux au ciel; si l'on insistait, on baissait la tête et l'on se taisait. À cette singerie l'on ajoutait quelquefois: «Ô Dieu! qu'est-ce de nous!... Il a encore des moments surprenants... des éclairs de génie... Cela reviendra peut-être, mais il y a peu d'espoir... Quelle perte pour la religion!...» Cependant les mauvais procédés redoublaient; il n'y avait rien qu'on ne tentât pour amener le Père Ange au point où on le disait; et on y aurait réussi si frère Jean ne l'eût pris en pitié. Que vous dirai-je de plus? Un soir que nous étions tous endormis, nous entendîmes frapper à notre porte: nous nous levons; nous ouvrons au Père Ange et à mon frère déguisés. Ils passèrent le jour suivant dans la maison; le lendemain, dès l'aube du jour, ils décampèrent. Ils s'en allaient les mains bien garnies; car Jean, en m'embrassant, me dit: «J'ai marié tes soeurs; si j'étais resté dans le couvent, deux ans de plus, ce que j'y étais, tu serais un des gros fermiers du canton: mais tout a changé, et voilà ce que je puis faire pour toi. Adieu, Jacques, si nous avons du bonheur, le Père et moi, tu t'en ressentiras...» puis il me lâcha dans la main les cinq louis dont je vous ai parlé, avec cinq autres pour la dernière des filles du village, qu'il avait mariée et qui venait d'accoucher d'un gros garçon qui ressemblait à frère Jean comme deux gouttes d'eau.

LE MAÎTRE, sa tabatière ouverte et sa montre replacée.

Et qu'allaient-ils faire à Lisbonne?

JACQUES.

Chercher un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire sans eux; être écrasés, engloutis, brûlés; comme il était écrit là-haut.

LE MAÎTRE.

Ah! les moines! les moines!

JACQUES.

Le meilleur ne vaut pas grand argent.

LE MAÎTRE.

Je le sais mieux que toi.

JACQUES.

Est-ce que vous avez passé par leurs mains?

LE MAÎTRE.

Une autre fois je te dirai cela.

JACQUES.

Mais pourquoi est-ce qu'ils sont si méchants?

LE MAÎTRE.

Je crois que c'est parce qu'ils sont moines... Et puis revenons à tes amours.

JACQUES.

Non, monsieur, n'y revenons pas.

LE MAÎTRE.

Est-ce que tu ne veux plus que je les sache?

JACQUES.

Je le veux toujours; mais le destin, lui, ne le veut pas. Est-ce que vous ne voyez pas qu'aussitôt que j'en ouvre la bouche, le diable s'en mêle, et qu'il survient toujours quelque incident qui me coupe la parole? Je ne les finirai pas, vous dis-je, cela est écrit là-haut.

LE MAÎTRE.

Essaye, mon ami.

JACQUES.

Mais si vous commenciez l'histoire des vôtres, peut-être que cela romprait le sortilége et qu'ensuite les miennes en iraient mieux. J'ai dans la tête que cela tient à cela; tenez, monsieur, il me semble quelquefois que le destin me parle.

LE MAÎTRE.

Et tu te trouves toujours bien de l'écouter?

JACQUES.

Mais, oui, témoin le jour qu'il me dit que votre montre était sur le dos du porteballe...

Le maître se mit à bâiller; en bâillant il frappait de la main sur sa tabatière, et en frappant sur sa tabatière, il regardait au loin, et en regardant au loin, il dit à Jacques: Ne vois-tu pas quelque chose sur ta gauche?

JACQUES.

Oui, et je gage que c'est quelque chose qui ne voudra pas que je continue mon histoire, ni que vous commenciez la vôtre...

Jacques avait raison. Comme la chose qu'ils voyaient venait à eux et qu'ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la distance; et bientôt ils aperçurent un char drapé de noir, traîné par quatre chevaux noirs, couverts de housses noires qui leur enveloppaient la tête et qui descendaient jusqu'à leurs pieds; derrière, deux domestiques en noir; à la suite deux autres vêtus de noir, chacun sur un cheval noir, caparaçonné de noir; sur le siége du char un cocher noir, le chapeau rabattu et entouré d'un long crêpe qui pendait le long de son épaule gauche; ce cocher avait la tête penchée, laissait flotter ses guides et conduisait moins ses chevaux qu'ils ne le conduisaient. Voilà nos deux voyageurs arrivés au côté de cette voiture funèbre. À l'instant, Jacques pousse un cri, tombe de son cheval plutôt qu'il n'en descend, s'arrache les cheveux, se roule à terre en criant: «Mon capitaine! mon pauvre capitaine! c'est lui, je n'en saurais douter, voilà ses armes...» Il y avait, en effet, dans le char, un long cercueil sous un drap mortuaire, sur le drap mortuaire une épée avec un cordon, et à côté du cercueil un prêtre, son bréviaire à la main et psalmodiant. Le char allait toujours, Jacques le suivait en se lamentant, le maître suivait Jacques en jurant, et les domestiques certifiaient à Jacques que ce convoi était celui de son capitaine, décédé dans la ville voisine, d'où on le transportait à la sépulture de ses ancêtres. Depuis que ce militaire avait été privé, par la mort d'un autre militaire, son ami, capitaine au même régiment, de la satisfaction de se battre au moins une fois par semaine, il en était tombé dans une mélancolie qui l'avait éteint au bout de quelques mois. Jacques, après avoir payé à son capitaine le tribut d'éloges, de regrets et de larmes qu'il lui devait, fit excuse à son maître, remonta sur son cheval, et ils allaient en silence.

Mais, pour Dieu, l'auteur, me dites-vous, où allaient-ils?... Mais, pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu'on sait où l'on va? Et vous, où allez-vous? Faut-il que je vous rappelle l'aventure d'Ésope? Son maître Xantippe lui dit un soir d'été ou d'hiver, car les Grecs se baignaient dans toutes les saisons: «Ésope, va au bain; s'il y a peu de monde nous nous baignerons...» Ésope part. Chemin faisant il rencontre la patrouille d'Athènes. «Où vas-tu?--Où je vais? répond Ésope, je n'en sais rien.--Tu n'en sais rien? marche en prison.--Eh bien! reprit Ésope, ne l'avais-je pas bien dit que je ne savais où j'allais? je voulais aller au bain, et voilà que je vais en prison...» Jacques suivait son maître comme vous le vôtre; son maître suivait le sien comme Jacques le suivait.--Mais, qui était le maître du maître de Jacques?--Bon, est-ce qu'on manque de maître dans ce monde? Le maître de Jacques en avait cent pour un, comme vous. Mais parmi tant de maîtres du maître de Jacques, il fallait qu'il n'y en eût pas un bon; car d'un jour à l'autre il en changeait.--Il était homme.--Homme passionné comme vous, lecteur; homme curieux comme vous, lecteur; homme importun comme vous, lecteur; homme questionneur comme vous, lecteur.--Et pourquoi questionnait-il?--Belle question! Il questionnait pour apprendre et pour redire, comme vous, lecteur...

Le maître dit à Jacques: Tu ne me parais pas disposé à reprendre l'histoire de tes amours.

JACQUES.

Mon pauvre capitaine! il s'en va où nous allons tous, et où il est bien extraordinaire qu'il ne soit pas arrivé plus tôt. Ahi!... Ahi!...

LE MAÎTRE.

Mais, Jacques, vous pleurez, je crois?... «Pleurez sans contrainte, parce que vous pouvez pleurer sans honte; sa mort vous affranchit des bienséances scrupuleuses qui vous gênaient pendant sa vie. Vous n'avez pas les mêmes raisons de dissimuler votre peine que celles que vous aviez de dissimuler votre bonheur; on ne pensera pas à tirer de vos larmes les conséquences qu'on eût tirées de votre joie. On pardonne au malheur. Et puis il faut dans ce moment se montrer sensible ou ingrat, et, tout bien considéré, il vaut mieux déceler une faiblesse que se laisser soupçonner d'un vice. Je veux que votre plainte soit libre pour être moins douloureuse, je la veux violente pour être moins longue. Rappelez-vous, exagérez-vous même ce qu'il était: sa pénétration à sonder les matières les plus profondes; sa subtilité à discuter les plus délicates; son goût solide qui l'attachait aux plus importantes; la fécondité qu'il jetait dans les plus stériles; avec quel art il défendait les accusés: son indulgence lui donnait mille fois plus d'esprit que l'intérêt ou l'amour-propre n'en donnait au coupable; il n'était sévère que pour lui seul. Loin de chercher des excuses aux fautes légères qui lui échappaient, il s'occupait avec toute la méchanceté d'un ennemi à se les exagérer, et avec tout l'esprit d'un jaloux à rabaisser le prix de ses vertus par un examen rigoureux des motifs qui l'avaient peut-être déterminé à son insu. Ne prescrivez à vos regrets d'autre terme que celui que le temps y mettra. Soumettons-nous à l'ordre universel lorsque nous perdons nos amis, comme nous nous y soumettrons lorsqu'il lui plaira de disposer de nous; acceptons l'arrêt du sort qui les condamne, sans désespoir, comme nous l'accepterons sans résistance lorsqu'il se prononcera contre nous. Les devoirs de la sépulture ne sont pas les derniers devoirs des âmes. La terre qui se remue dans ce moment se raffermira sur la tombe de votre amant; mais votre âme conservera toute sa sensibilité.»

JACQUES.

Mon maître, cela est fort beau; mais à quoi diable cela revient-il? J'ai perdu mon capitaine, j'en suis désolé; et vous me détachez, comme un perroquet, un lambeau de la consolation d'un homme ou d'une femme à une autre femme qui a perdu son amant.

LE MAÎTRE.

Je crois que c'est d'une femme.

JACQUES.

Moi, je crois que c'est d'un homme. Mais que ce soit d'un homme ou d'une femme, encore une fois, à quoi diable cela revient-il? Est-ce que vous me prenez pour la maîtresse de mon capitaine? Mon capitaine, monsieur, était un brave homme; et moi, j'ai toujours été un honnête garçon.

LE MAÎTRE.

Jacques, qui est-ce qui vous le dispute?

JACQUES.

À quoi diable revient donc votre consolation d'un homme ou d'une femme à une autre femme? À force de vous le demander, vous me le direz peut-être.

LE MAÎTRE.

Non, Jacques, il faut que vous trouviez cela tout seul.

JACQUES.

J'y rêverais le reste de ma vie, que je ne le devinerais pas; j'en aurais pour jusqu'au jugement dernier.

LE MAÎTRE.

Jacques, il m'a paru que vous m'écoutiez avec attention tandis que je lisais.

JACQUES.

Est-ce qu'on peut la refuser au ridicule?

LE MAÎTRE.

Fort bien, Jacques!

JACQUES.

Peu s'en est fallu que je n'aie éclaté à l'endroit des bienséances rigoureuses qui me gênaient pendant la vie de mon capitaine, et dont j'avais été affranchi par sa mort.

LE MAÎTRE.

Fort bien, Jacques! J'ai donc fait ce que je m'étais proposé. Dites-moi s'il était possible de s'y prendre mieux pour vous consoler. Vous pleuriez: si je vous avais entretenu de l'objet de votre douleur, qu'en serait-il arrivé? Que vous eussiez pleuré bien davantage, et que j'aurais achevé de vous désoler. Je vous ai donné le change, et par le ridicule de mon oraison funèbre, et par la petite querelle qui s'en est suivie. À présent convenez que la pensée de votre capitaine est aussi loin de vous que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile. Partant, je pense que vous pouvez reprendre l'histoire de vos amours.

JACQUES.

Je le pense aussi.

«Docteur, dis-je au chirurgien, demeurez-vous loin d'ici?

--À un bon quart de lieue au moins.

--Êtes-vous un peu commodément logé?

--Assez commodément.

--Pourriez-vous disposer d'un lit?

--Non.

--Quoi! pas même en payant, en payant bien?

--Oh! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais, l'ami, vous ne me paraissez guère en état de payer, et moins encore de bien payer.

--C'est mon affaire. Et serais-je un peu soigné chez vous?

--Très-bien. J'ai ma femme qui a gardé des malades toute sa vie; j'ai une fille aînée qui fait le poil à tout venant, et qui vous lève un appareil aussi bien que moi.

--Combien me prendriez-vous pour mon logement, ma nourriture et vos soins?

--Le chirurgien dit en se grattant l'oreille: Pour le logement... la nourriture... les soins... Mais qui est-ce qui me répondra du payement?

--Je payerai tous les jours.

--Voilà ce qui s'appelle parler, cela...»

Mais, monsieur, je crois que vous ne m'écoutez pas.

LE MAÎTRE.

Non, Jacques, il était écrit là-haut que tu parlerais cette fois, qui ne sera peut-être pas la dernière, sans être écouté.

JACQUES.

Quand on n'écoute pas celui qui parle, c'est qu'on ne pense à rien, ou qu'on pense à autre chose que ce qu'il dit: lequel des deux faisiez-vous?

LE MAÎTRE.

Le dernier. Je rêvais à ce qu'un des domestiques noirs qui suivait le char funèbre te disait, que ton capitaine avait été privé, par la mort de son ami, du plaisir de se battre au moins une fois la semaine. As-tu compris quelque chose à cela?

JACQUES.

Assurément!

LE MAÎTRE.

C'est pour moi une énigme que tu m'obligerais de m'expliquer.

JACQUES.

Et que diable cela vous fait-il?

LE MAÎTRE.

Peu de chose; mais quand tu parleras, tu veux apparemment être écouté?

JACQUES.

Cela va sans dire.

LE MAÎTRE.

Eh bien! en conscience, je ne saurais t'en répondre, tant que cet inintelligible propos me chiffonnera la cervelle. Tire-moi de là, je t'en prie.

JACQUES.

À la bonne heure! mais jurez-moi, du moins, que vous ne m'interromprez plus.

LE MAÎTRE.

À tout hasard, je te le jure.

JACQUES.

C'est que mon capitaine, bon homme, galant homme, homme de mérite, un des meilleurs officiers du corps, mais homme un peu hétéroclite, avait rencontré et fait amitié avec un autre officier du même corps, bon homme aussi, galant homme aussi, homme de mérite aussi, aussi bon officier que lui, mais homme aussi hétéroclite que lui...

Jacques était à entamer l'histoire de son capitaine, lorsqu'ils entendirent une troupe nombreuse d'hommes et de chevaux qui s'acheminaient derrière eux. C'était le même char lugubre qui revenait sur ses pas. Il était entouré... De gardes de la Ferme?--Non.--De cavaliers de maréchaussée? Peut-être. Quoi qu'il en soit, ce cortége était précédé du prêtre en soutane et en surplis, les mains liées derrière le dos; du cocher noir, les mains liées derrière le dos; et des deux valets noirs, les mains liées derrière le dos. Qui fut bien surpris? Ce fut Jacques, qui s'écria: «Mon capitaine, mon pauvre capitaine n'est pas mort! Dieu soit loué!...» Puis Jacques tourne bride, pique des deux, s'avance à toutes jambes au-devant du prétendu convoi. Il n'en était pas à trente pas, que les gardes de la Ferme ou les cavaliers de maréchaussée le couchent en joue, et lui crient: «Arrête, retourne sur tes pas, ou tu es mort...» Jacques s'arrêta tout court, consulta le destin dans sa tête; il lui sembla que le destin lui disait: Retourne sur tes pas: ce qu'il fit. Son maître lui dit: Eh bien! Jacques, qu'est-ce?

JACQUES.

Ma foi, je n'en sais rien.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi?

JACQUES.

Je n'en sais pas davantage.

LE MAÎTRE.

Tu verras que ce sont des contrebandiers qui auront rempli cette bière de marchandises prohibées, et qu'ils auront été vendus à la Ferme par les coquins mêmes de qui ils les avaient achetées.

JACQUES.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MAÎTRE.

Ou c'est un enlèvement. On aura caché dans ce cercueil, que sait-on, une femme, une fille, une religieuse; ce n'est pas le linceul qui fait le mort.

JACQUES.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MAÎTRE.

Ce sera tout ce qu'il te plaira; mais achève-moi l'histoire de ton capitaine.

JACQUES.

Vous tenez encore à cette histoire? Mais peut-être que mon capitaine est encore vivant.

LE MAÎTRE.

Qu'est-ce que cela fait à la chose?

JACQUES.

Je n'aime pas à parler des vivants, parce qu'on est de temps en temps exposé à rougir du bien et du mal qu'on en a dit; du bien qu'ils gâtent, du mal qu'ils réparent.

LE MAÎTRE.

Ne sois ni fade panégyriste, ni censeur amer; dis la chose comme elle est.

JACQUES.

Cela n'est pas aisé. N'a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût, ses passions, d'après quoi l'on exagère ou l'on atténue? Dis la chose comme elle est!... Cela n'arrive peut-être pas deux fois en un jour dans toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé que celui qui parle? Non. D'où il doit arriver que deux fois à peine en un jour, dans toute une grande ville, on soit entendu comme on dit.

LE MAÎTRE.

Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire l'usage de la langue et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien écouter et à ne rien croire! Cependant, dis comme toi, je t'écouterai comme moi, et je t'en croirai comme je pourrai.

JACQUES.

Mon cher maître, la vie se passe en quiproquo. Il y a les quiproquo d'amour, les quiproquo d'amitié, les quiproquo de politique, de finance, d'église, de magistrature, de commerce, de femmes, de maris...

LE MAÎTRE.

Eh! laisse là ces quiproquo, et tâche de t'apercevoir que c'est en faire un grossier que de t'embarquer dans un chapitre de morale, lorsqu'il s'agit d'un fait historique. L'histoire de ton capitaine?

JACQUES.

Si l'on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le dit, il y a bien pis, c'est qu'on n'y fait presque rien, qui soit jugé comme on l'a fait.

LE MAÎTRE.

Il n'y a peut-être pas sous le ciel une autre tête qui contienne autant de paradoxes que la tienne.

JACQUES.

Et quel mal y aurait-il à cela? Un paradoxe n'est pas toujours une fausseté.

LE MAÎTRE.

Il est vrai.

JACQUES.

Nous passions à Orléans, mon capitaine et moi. Il n'était bruit dans la ville que d'une aventure récemment arrivée à un citoyen appelé M. Le Pelletier, homme pénétré d'une si profonde commisération pour les malheureux, qu'après avoir réduit, par des aumônes démesurées, une fortune assez considérable au plus étroit nécessaire, il allait de porte en porte chercher dans la bourse d'autrui des secours qu'il n'était plus en état de puiser dans la sienne.

LE MAÎTRE.

Et tu crois qu'il y avait deux opinions sur la conduite de cet homme-là?

JACQUES.

Non, parmi les pauvres; mais presque tous les riches, sans exception, le regardaient comme une espèce de fou; et peu s'en fallut que ses proches ne le fissent interdire comme dissipateur. Tandis que nous nous rafraîchissions dans une auberge, une foule d'oisifs s'était rassemblée autour d'une espèce d'orateur, le barbier de la rue, et lui disait: «Vous y étiez, vous; racontez-nous comment la chose s'est passée.

--Très-volontiers, répondit l'orateur du coin, qui ne demandait pas mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison fait face à l'église des Capucins, était sur sa porte; M. Le Pelletier l'aborde et lui dit: «Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour mes amis? car c'est ainsi qu'il appelle les pauvres, comme vous savez.

«--Non, pour aujourd'hui, monsieur Le Pelletier.»

«M. Le Pelletier insiste. «Si vous saviez en faveur de qui je sollicite votre charité! c'est une pauvre femme qui vient d'accoucher, et qui n'a pas un guenillon pour entortiller son enfant.

«--Je ne saurais.

«--C'est une jeune et belle fille qui manque d'ouvrage et de pain, et que votre libéralité sauvera peut-être du désordre.

«--Je ne saurais.

«--C'est un manoeuvre qui n'avait que ses bras pour vivre, et qui vient de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud.

«--Je ne saurais, vous dis-je.

«--Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr que jamais vous n'aurez l'occasion de faire une action plus méritoire.

«--Je ne saurais, je ne saurais.

«--Mon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot!...

«--Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos; quand je veux donner, je ne me fais pas prier...»

«Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son magasin, où M. Le Pelletier le suit; il le suit de son magasin dans son arrière-boutique, de son arrière-boutique dans son appartement; là, M. Aubertot, excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un soufflet...»

Alors mon capitaine se lève brusquement, et dit à l'orateur: «Et il ne le tua pas?

--Non, monsieur; est-ce qu'on tue comme cela?

--Un soufflet, morbleu! un soufflet! Et que fit-il donc?

--Ce qu'il fit après son soufflet reçu? il prit un air riant, et dit à M. Aubertot: «Cela c'est pour moi; mais mes pauvres?...»

À ce mot tous les auditeurs s'écrièrent d'admiration, excepté mon capitaine qui leur disait: «Votre M. Le Pelletier, messieurs, n'est qu'un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui cependant cette épée aurait fait prompte justice, si j'avais été là; et votre Aubertot aurait été bien heureux, s'il ne lui en avait coûté que le nez et les deux oreilles.»

L'orateur lui répliqua: «Je vois, monsieur, que vous n'auriez pas laissé le temps à l'homme insolent de reconnaître sa faute, de se jeter aux pieds de M. Le Pelletier, et de lui présenter sa bourse.

--Non certes!

--Vous êtes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrétien; vous n'avez pas les mêmes idées du soufflet.

--La joue de tous les hommes d'honneur est la même.

--Ce n'est pas tout à fait l'avis de l'Évangile.

--L'Évangile est dans mon coeur et dans mon fourreau, et je n'en connais pas d'autre...»

Le vôtre, mon maître, est je ne sais où; le mien est écrit là-haut; chacun apprécie l'injure et le bienfait à sa manière; et peut-être n'en portons-nous pas le même jugement dans deux instants de notre vie.

LE MAÎTRE.

Après, maudit bavard, après...

Lorsque le maître de Jacques avait pris de l'humeur, Jacques se taisait, se mettait à rêver, et souvent ne rompait le silence que par un propos, lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la conversation que la lecture d'un livre dont on aurait sauté quelques feuillets. C'est précisément ce qui lui arriva lorsqu'il dit: Mon cher maître...

LE MAÎTRE.

Ah! la parole t'est enfin revenue. Je m'en réjouis pour tous les deux, car je commençais à m'ennuyer de ne te pas entendre, et toi de ne pas parler. Parle donc...