Jacques le fataliste et son maître
Part 19
Tout cela est fort beau, ajoutez-vous; mais les amours de Jacques?--Les amours de Jacques, il n'y a que Jacques qui les sache; et le voilà tourmenté d'un mal de gorge qui réduit son maître à sa montre et à sa tabatière; indigence qui l'afflige autant que vous.--Qu'allons-nous donc devenir?--Ma foi, je n'en sais rien. Ce serait bien ici le cas d'interroger la dive Bacbuc ou la gourde sacrée; mais son culte tombe, ses temples sont déserts. Ainsi qu'à la naissance de notre divin Sauveur, les oracles du paganisme cessèrent; à la mort de Gallet[63], les oracles de Bacbuc furent muets; aussi plus de grands poëmes, plus de ces morceaux d'une éloquence sublime; plus de ces productions marquées au coin de l'ivresse et du génie; tout est raisonné, compassé, académique et plat. Ô dive Bacbuc! ô gourde sacrée! ô divinité de Jacques! Revenez au milieu de nous!... Il me prend envie, lecteur, de vous entretenir de la naissance de la dive Bacbuc, des prodiges qui l'accompagnèrent et qui la suivirent, des merveilles de son règne et des désastres de sa retraite; et si le mal de gorge de notre ami Jacques dure, et que son maître s'opiniâtre à garder le silence, il faudra bien que vous vous contentiez de cet épisode, que je tâcherai de pousser jusqu'à ce que Jacques guérisse et reprenne l'histoire de ses amours...
[63] Gallet, épicier à la pointe Saint-Eustache, devenu chansonnier célèbre, mourut en 1757 au Temple, lieu de franchise pour les débiteurs insolvables. Comme il y recevait chaque jour des mémoires de ses créanciers: «Me voilà, disait-il, au Temple des Mémoires.» Sa misère n'altéra ni ses goûts ni sa gaieté; il buvait cinq à six bouteilles de vin par jour, mais ce régime finit par le rendre hydropique. On lui fit plusieurs fois la ponction, et il rendit 92 pintes d'eau, ce qui lui fit dire au vicaire du Temple qui venait lui administrer l'extrême-onction: «Ah! monsieur l'abbé, vous venez me graisser les bottes; cela est inutile, car je m'en vais par eau.» À sa mort, Panard, son ami, son compagnon de promenade, de spectacle et de cabaret, rencontrant Marmontel, s'écria en pleurant: «Je l'ai perdu, je ne chanterai plus, je ne boirai plus avec lui! il est mort... Je suis seul au monde... Vous savez qu'il est mort au Temple? Je suis allé pleurer et gémir sur sa tombe. Quelle tombe! Ah! monsieur! ils me l'ont mis sous une gouttière, lui qui depuis l'âge de raison n'avait pas bu un verre d'eau.» (BR.)
Il y a ici une lacune vraiment déplorable dans la conversation de Jacques et de son maître. Quelque jour un descendant de Nodot[64], du président de Brosses[65], de Freinshémius[66], ou du père Brottier[67], la remplira peut-être; et les descendants de Jacques ou de son maître, propriétaires du manuscrit, en riront beaucoup.
[64] Qui découvrit de prétendus fragments de Pétrone.
[65] Qui essaya de restituer le texte de Salluste.
[66] Qui a ajouté des suppléments à Quinte-Curce.
[67] Traducteur de Tacite et auteur de _Mémoires_ sur plusieurs points peu connus de l'histoire des moeurs romaines.
Il paraît que Jacques, réduit au silence par son mal de gorge, suspendit l'histoire de ses amours; et que son maître commença l'histoire des siennes. Ce n'est ici qu'une conjecture que je donne pour ce qu'elle vaut. Après quelques lignes ponctuées qui annoncent la lacune, on lit: «Rien n'est plus triste dans ce monde que d'être un sot...» Est-ce Jacques qui profère cet apophthegme? Est-ce son maître? Ce serait le sujet d'une longue et épineuse dissertation. Si Jacques était assez insolent pour adresser ces mots à son maître, celui-ci était assez franc pour se les adresser à lui-même. Quoi qu'il en soit, il est évident, il est très-évident que c'est le maître qui continue.
LE MAÎTRE.
C'était la veille de sa fête, et je n'avais point d'argent. Le chevalier de Saint-Ouin, mon intime ami, n'était jamais embarrassé de rien. «Tu n'as point d'argent, me dit-il?
--Non.
--Eh bien! il n'y a qu'à en faire.
--Et tu sais comme on en fait?
--Sans doute.» Il s'habille, nous sortons, et il me conduit à travers plusieurs rues détournées dans une petite maison obscure, où nous montons par un petit escalier sale, à un troisième, où j'entre dans un appartement assez spacieux et singulièrement meublé. Il y avait entre autres choses trois commodes de front, toutes trois de formes différentes; par derrière celle du milieu, un grand miroir à chapiteau trop haut pour le plafond, en sorte qu'un bon demi-pied de ce miroir était caché par la commode; sur ces commodes des marchandises de toute espèce; deux trictracs; autour de l'appartement, des chaises assez belles, mais pas une qui eût sa pareille; au pied d'un lit sans rideaux une superbe duchesse[68]; contre une des fenêtres une volière sans oiseaux, mais toute neuve; à l'autre fenêtre un lustre suspendu par un manche à balai, et le manche à balai portant des deux bouts sur les dossiers de deux mauvaises chaises de paille; et puis de droite et de gauche des tableaux, les uns attachés aux murs, les autres en pile.
[68] Chaise longue.
JACQUES.
Cela sent le faiseur d'affaires d'une lieue à la ronde.
LE MAÎTRE.
Tu l'as deviné. Et voilà le chevalier et M. Le Brun (c'est le nom de notre brocanteur et courtier d'usure) qui se précipitent dans les bras l'un de l'autre... «Eh! c'est vous, monsieur le chevalier?
--Et oui, c'est moi, mon cher Le Brun.
--Mais que devenez-vous donc? Il y a une éternité qu'on ne vous a vu. Les temps sont bien tristes; n'est-il pas vrai?
--Très-tristes, mon cher Le Brun. Mais il ne s'agit pas de cela; écoutez-moi, j'aurais un mot à vous dire...»
Je m'assieds. Le chevalier et Le Brun se retirent dans un coin, et se parlent. Je ne puis te rendre de leur conversation que quelques mots que je surpris à la volée...
«Il est bon?
--Excellent.
--Majeur?
--Très-majeur.
--C'est le fils?
--Le fils.
--Savez-vous que nos deux dernières affaires?...
--Parlez plus bas.
--Le père?
--Riche.
--Vieux?
--Et caduc.»
Le Brun à haute voix: «Tenez, monsieur le chevalier, je ne veux plus me mêler de rien, cela a toujours des suites fâcheuses. C'est votre ami, à la bonne heure! Monsieur a tout à fait l'air d'un galant homme; mais...
--Mon cher Le Brun!
--Je n'ai point d'argent.
--Mais vous avez des connaissances!
--Ce sont tous des gueux, de fieffés fripons. Monsieur le chevalier, n'êtes-vous point las de passer par ces mains-là?
--Nécessité n'a point de loi.
--La nécessité qui vous presse est une plaisante nécessité, une bouillotte, une partie de la belle[69], quelque fille.
[69] Le jeu de la _belle_ est souvent mentionné au XVIIIe siècle. C'est un jeu de hasard, une sorte de loterie.
--Cher ami!...
--C'est toujours moi, je suis faible comme un enfant; et puis vous, je ne sais pas à qui vous ne feriez pas fausser un serment. Allons, sonnez donc, afin que je sache si Fourgeot est chez lui... Non, ne sonnez pas, Fourgeot vous mènera chez Merval.
--Pourquoi pas vous?
--Moi! j'ai juré que cet abominable Merval ne travaillerait jamais ni pour moi ni pour mes amis. Il faudra que vous répondiez pour monsieur, qui peut-être, qui sans doute est un honnête homme; que je réponde pour vous à Fourgeot, et que Fourgeot réponde pour moi à Merval...»
Cependant la servante était entrée en disant: «C'est chez M. Fourgeot?»
Le Brun à sa servante: «Non, ce n'est chez personne... Monsieur le chevalier, je ne saurais absolument, je ne saurais.»
Le chevalier l'embrasse, le caresse: «Mon cher Le Brun! mon cher ami!...» Je m'approche, je joins mes instances à celles du chevalier: «Monsieur Le Brun! mon cher monsieur!...»
Le Brun se laisse persuader.
La servante qui souriait de cette momerie, part, et dans un clin d'oeil reparaît avec un petit homme boiteux, vêtu de noir, canne à la main, bègue, le visage sec et ridé, l'oeil vif. Le chevalier se tourne de son côté et lui dit: «Allons, monsieur Mathieu de Fourgeot, nous n'avons pas un moment à perdre, conduisez-nous vite...»
Fourgeot, sans avoir l'air de l'écouter, déliait une petite bourse de chamois.
Le chevalier à Fourgeot: «Vous vous moquez, cela nous regarde...» Je m'approche, je tire un petit écu que je glisse au chevalier qui le donne à la servante en lui passant la main sous le menton. Cependant Le Brun disait à Fourgeot: «Je vous le défends; ne conduisez point là ces messieurs.
FOURGEOT.
Monsieur Le Brun, pourquoi donc?
LE BRUN.
C'est un fripon, c'est un gueux.
FOURGEOT.
Je sais bien que M. de Merval... mais à tout péché miséricorde; et puis, je ne connais que lui qui ait de l'argent pour le moment.
LE BRUN.
Monsieur Fourgeot, faites comme il vous plaira; messieurs, je m'en lave les mains.
FOURGEOT, à Le Brun.
Monsieur Le Brun, est-ce que vous ne venez pas avec nous?
LE BRUN.
Moi! Dieu m'en préserve. C'est un infâme que je ne reverrai de ma vie.
FOURGEOT.
Mais, sans vous, nous ne finirons rien.
LE CHEVALIER.
Il est vrai. Allons, mon cher Le Brun, il s'agit de me servir, il s'agit d'obliger un galant homme qui est dans la presse; vous ne me refuserez pas; vous viendrez.
LE BRUN.
Aller chez un Merval! moi! moi!
LE CHEVALIER.
Oui, vous, vous viendrez pour moi...»
À force de sollicitations Le Brun se laisse entraîner, et nous voilà, lui Le Brun, le chevalier, Mathieu de Fourgeot, en chemin, le chevalier frappant amicalement dans la main de Le Brun et me disant: «C'est le meilleur homme, l'homme du monde le plus officieux, la meilleure connaissance...
LE BRUN.
Je crois que M. le chevalier me ferait faire de la fausse monnaie.»
Nous voilà chez Merval.
JACQUES.
Mathieu de Fourgeot...
LE MAÎTRE.
Eh bien! qu'en veux-tu dire?
JACQUES.
Mathieu de Fourgeot... Je veux dire que M. le chevalier de Saint-Ouin connaît ces gens-là par nom et surnom: et que c'est un gueux, d'intelligence avec toute cette canaille-là.
LE MAÎTRE.
Tu pourrais bien avoir raison... Il est impossible de connaître un homme plus doux, plus civil, plus honnête, plus poli, plus humain, plus compatissant, plus désintéressé que M. de Merval. Mon âge de majorité et ma solvabilité bien constatée, M. de Merval prit un air tout à fait affectueux et triste et nous dit avec le ton de la componction qu'il était au désespoir; qu'il avait été dans cette même matinée obligé de secourir un de ses amis pressé des besoins les plus urgents, et qu'il était tout à fait à sec. Puis s'adressant à moi, il ajouta: «Monsieur, n'ayez point de regret de ne pas être venu plus tôt; j'aurais été affligé de vous refuser, mais je l'aurais fait: l'amitié passe avant tout...»
Nous voilà tous bien ébahis; voilà le chevalier, Le Brun même et Fourgeot aux genoux de Merval, et M. de Merval qui leur disait: «Messieurs, vous me connaissez tous; j'aime à obliger et tâche de ne pas gâter les services que je rends en les faisant solliciter: mais, foi d'homme d'honneur, il n'y a pas quatre louis dans la maison...»
Moi, je ressemblais, au milieu de ces gens-là, à un patient qui a entendu sa sentence. Je disais au chevalier: «Chevalier, allons-nous-en, puisque ces messieurs ne peuvent rien...» Et le chevalier me tirant à l'écart: «Tu n'y penses pas, c'est la veille de sa fête. Je l'ai prévenue, je t'en avertis; et elle s'attend à une galanterie de ta part. Tu la connais: ce n'est pas qu'elle soit intéressée; mais elle est comme toutes les autres, qui n'aiment pas à être trompées dans leur attente. Elle s'en sera déjà vantée à son père, à sa mère, à ses tantes, à ses amies; et, après cela, n'avoir rien à leur montrer, cela est mortifiant...» Et puis le voilà revenu à Merval, et le pressant plus vivement encore. Merval, après s'être bien fait tirailler, dit: «J'ai la plus sotte âme du monde; je ne saurais voir les gens en peine. Je rêve; et il me vient une idée.
LE CHEVALIER.
Et quelle idée?
MERVAL.
Pourquoi ne prendriez-vous pas des marchandises?
LE CHEVALIER.
En avez-vous?
MERVAL.
Non; mais je connais une femme qui vous en fournira; une brave femme, une honnête femme.
LE BRUN.
Oui, mais qui nous fournira des guenilles, qu'elle nous vendra au poids de l'or, et dont nous ne retirerons rien.
MERVAL.
Point du tout, ce seront de très-belles étoffes, des bijoux en or et en argent, des soieries de toute espèce, des perles, quelques pierreries; il y aura très-peu de chose à perdre sur ces effets. C'est une bonne créature à se contenter de peu, pourvu qu'elle ait ses sûretés; ce sont des marchandises d'affaires qui lui reviennent à très-bon prix. Au reste, voyez-les, la vue ne vous en coûtera rien...»
Je représentai à Merval et au chevalier, que mon état n'était pas de vendre; et que, quand cet arrangement ne me répugnerait pas, ma position ne me laisserait pas le temps d'en tirer parti. Les officieux Le Brun et Mathieu de Fourgeot dirent tous à la fois: «Qu'à cela ne tienne, nous vendrons pour vous; c'est l'embarras d'une demi-journée...» Et la séance fut remise à l'après-midi chez M. de Merval, qui, me frappant doucement sur l'épaule, me disait d'un ton onctueux et pénétré: «Monsieur, je suis charmé de vous obliger; mais, croyez-moi, faites rarement de pareils emprunts; ils finissent toujours par ruiner. Ce serait un miracle, dans ce pays-ci, que vous eussiez encore à traiter une fois avec d'aussi honnêtes gens que MM. Le Brun et Mathieu de Fourgeot...»
Le Brun et Fourgeot de Mathieu, ou Mathieu de Fourgeot, le remercièrent en s'inclinant, et lui disant qu'il avait bien de la bonté, qu'ils avaient tâché jusqu'à présent de faire leur petit commerce en conscience, et qu'il n'y avait pas de quoi les louer.
MERVAL.
Vous vous trompez, messieurs, car qui est-ce qui a de la conscience à présent? Demandez à M. le chevalier de Saint-Ouin, qui doit en savoir quelque chose...
Nous voilà sortis de chez Merval, qui nous demande, du haut de son escalier, s'il peut compter sur nous et faire avertir sa marchande. Nous lui répondons que oui; et nous allons tous quatre dîner dans une auberge voisine, en attendant l'heure du rendez-vous.
Ce fut Mathieu de Fourgeot qui commanda le dîner, et qui le commanda bon. Au dessert, deux marmottes s'approchèrent de notre table avec leurs vielles; Le Brun les fit asseoir. On les fit boire, on les fit jaser, on les fit jouer. Tandis que mes trois convives s'amusaient à en chiffonner une, sa compagne, qui était à côté de moi, me dit tout bas: «Monsieur, vous êtes là en bien mauvaise compagnie: il n'y a pas un de ces gens-là qui n'ait son nom sur le livre rouge[70].»
[70] Registre de la police.
Nous quittâmes l'auberge à l'heure indiquée, et nous nous rendîmes chez Merval. J'oubliais de te dire que ce dîner épuisa la bourse du chevalier et la mienne, et qu'en chemin Le Brun dit au chevalier, qui me le redit, que Mathieu de Fourgeot exigeait dix louis pour sa commission, que c'était le moins qu'on pût lui donner; que s'il était satisfait de nous, nous aurions les marchandises à meilleur prix, et que nous retrouverions aisément cette somme sur la vente.
Nous voilà chez Merval, où sa marchande nous avait précédés avec ses marchandises. Mlle Bridoie (c'est son nom) nous accabla de politesses et de révérences, et nous étala des étoffes, des toiles, des dentelles, des bagues, des diamants, des boîtes d'or. Nous prîmes de tout. Ce furent Le Brun, Mathieu de Fourgeot et le chevalier, qui mirent le prix aux choses; et c'est Merval qui tenait la plume. Le total se monta à dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, dont j'allais faire mon billet, lorsque Mlle Bridoie me dit, en faisant une révérence (car elle ne s'adressait jamais à personne sans le révérencier): «Monsieur, votre dessein est de payer vos billets à leurs échéances?
--Assurément, lui répondis-je.
--En ce cas, me répliqua-t-elle, il vous est indifférent de me faire des billets ou des lettres de change.»
Le mot de lettre de change me fit pâlir. Le chevalier s'en aperçut, et dit à Mlle Bridoie: «Des lettres de change, mademoiselle! mais ces lettres de change courront, et l'on ne sait en quelles mains elles pourraient aller.
--Vous vous moquez, monsieur le chevalier; on sait un peu les égards dus aux personnes de votre rang...» Et puis une révérence... «On tient ces papiers-là dans son portefeuille; on ne les produit qu'à temps. Tenez, voyez...» Et puis une révérence... Elle tire son portefeuille de sa poche; elle lit une multitude de noms de tout état et de toutes conditions. Le chevalier s'était approché de moi, et me disait: «Des lettres de change! cela est diablement sérieux! Vois ce que tu veux faire. Cette femme me paraît honnête, et puis, avant l'échéance, tu seras en fonds ou j'y serai.»
JACQUES.
Et vous signâtes les lettres de change?
LE MAÎTRE.
Il est vrai.
JACQUES.
C'est l'usage des pères, lorsque leurs enfants partent pour la capitale, de leur faire un petit sermon. Ne fréquentez point mauvaise compagnie; rendez-vous agréable à vos supérieurs, par de l'exactitude à remplir vos devoirs; conservez votre religion; fuyez les filles de mauvaise vie, les chevaliers d'industrie, et surtout ne signez jamais de lettres de change.
LE MAÎTRE.
Que veux-tu, je fis comme les autres; la première chose que j'oubliai, ce fut la leçon de mon père. Me voilà pourvu de marchandises à vendre, mais c'est de l'argent qu'il nous fallait. Il y avait quelques paires de manchettes à dentelle, très-belles: le chevalier s'en saisit au prix coûtant, en me disant: «Voilà déjà une partie de tes emplettes, sur laquelle tu ne perdras rien.» Mathieu de Fourgeot prit une montre et deux boîtes d'or, dont il allait sur-le-champ m'apporter la valeur; Le Brun prit en dépôt le reste chez lui. Je mis dans ma poche une superbe garniture avec les manchettes; c'était une des fleurs du bouquet que j'avais à donner. Mathieu de Fourgeot revint en un clin d'oeil avec soixante louis: il en retint dix pour lui, et je reçus les cinquante autres. Il me dit qu'il n'avait vendu ni la montre ni les deux boîtes, mais qu'il les avait mises en gage.
JACQUES.
En gage?
LE MAÎTRE.
Oui.
JACQUES.
Je sais où.
LE MAÎTRE.
Où?
JACQUES.
Chez la demoiselle aux révérences, la Bridoie.
LE MAÎTRE.
Il est vrai. Avec la paire de manchettes et sa garniture, je pris encore une jolie bague, avec une boîte à mouches, doublée d'or. J'avais cinquante louis dans ma bourse; et nous étions, le chevalier et moi, de la plus belle gaieté.
JACQUES.
Voilà qui est fort bien. Il n'y a dans tout ceci qu'une chose qui m'intrigue; c'est le désintéressement du sieur Le Brun; est-ce que celui-là n'eut aucune part à la dépouille?
LE MAÎTRE.
Allons donc, Jacques, vous vous moquez; vous ne connaissez pas M. Le Brun. Je lui proposai de reconnaître ses bons offices; il se fâcha, il me répondit que je le prenais apparemment pour un Mathieu de Fourgeot; qu'il n'avait jamais tendu la main. «Voilà mon cher Le Brun, s'écria le chevalier, c'est toujours lui-même; mais nous rougirions qu'il fût plus honnête que nous...» Et à l'instant il prit parmi nos marchandises deux douzaines de mouchoirs, une pièce de mousseline, qu'il lui fit accepter pour sa femme et pour sa fille. Le Brun se mit à considérer les mouchoirs, qui lui parurent si beaux, la mousseline qu'il trouva si fine, cela lui était offert de si bonne grâce, il avait une si prochaine occasion de prendre sa revanche avec nous par la vente des effets qui restaient entre ses mains, qu'il se laissa vaincre; et nous voilà partis, et nous acheminant à toutes jambes de fiacre vers la demeure de celle que j'aimais, et à qui la garniture, les manchettes et la bague étaient destinées. Le présent réussit à merveille. On fut charmante. On essaya sur-le-champ la garniture et les manchettes; la bague semblait avoir été faite pour le doigt. On soupa, et gaiement comme tu penses bien.
JACQUES.
Et vous couchâtes là.
LE MAÎTRE.
Non.
JACQUES.
Ce fut donc le chevalier?
LE MAÎTRE.
Je le crois.
JACQUES.
Du train dont on vous menait, vos cinquante louis ne durèrent pas longtemps.
LE MAÎTRE.
Non. Au bout de huit jours nous nous rendîmes chez Le Brun pour voir ce que le reste de nos effets avait produit.
JACQUES.
Rien, ou peu de chose. Le Brun fut triste, il se déchaîna contre le Merval et la demoiselle aux révérences, les appela gueux, infâmes, fripons, jura derechef de n'avoir jamais rien à démêler avec eux, et vous remit sept à huit cents francs.
LE MAÎTRE.
À peu près; huit cent soixante et dix livres.
JACQUES.
Ainsi, si je sais un peu calculer, huit cent soixante et dix livres de Le Brun, cinquante louis de Merval ou de Fourgeot, la garniture, les manchettes et la bague, allons, encore cinquante louis, et voilà ce qui vous est rentré de vos dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, en marchandises. Diable! cela est honnête. Merval avait raison, on n'a pas tous les jours à traiter avec d'aussi dignes gens.
LE MAÎTRE.
Tu oublies les manchettes prises au prix coûtant par le chevalier.
JACQUES.
C'est que le chevalier ne vous en a jamais parlé.
LE MAÎTRE.
J'en conviens. Et les deux boîtes d'or et la montre mises en gage par Mathieu, tu n'en dis rien.
JACQUES.
C'est que je ne sais qu'en dire.
LE MAÎTRE.
Cependant l'échéance des lettres de change arriva.
JACQUES.
Et vos fonds ni ceux du chevalier n'arrivèrent point.
LE MAÎTRE.
Je fus obligé de me cacher. On instruisit mes parents; un de mes oncles vint à Paris. Il présenta un mémoire à la police contre tous ces fripons. Ce mémoire fut renvoyé à un des commis; ce commis était un protecteur gagé de Merval. On répondit que, l'affaire étant en justice réglée, la police n'y pouvait rien. Le prêteur sur gages à qui Mathieu avait confié les deux boîtes fit assigner Mathieu. J'intervins dans ce procès. Les frais de justice furent si énormes, qu'après la vente de la montre et des boîtes, il s'en manquait encore cinq ou six cents francs qu'il n'y eût de quoi tout payer.
Vous ne croirez pas cela, lecteur. Et si je vous disais qu'un limonadier, décédé il y a quelque temps dans mon voisinage, laissa deux pauvres orphelins en bas âge. Le commissaire se transporte chez le défunt; on appose un scellé. On lève ce scellé, on fait un inventaire, une vente; la vente produit huit à neuf cents francs. De ces neuf cents francs, les frais de justice prélevés, il reste deux sous pour chaque orphelin; on leur met à chacun ces deux sous dans la main, et on les conduit à l'hôpital.
LE MAÎTRE.
Cela fait horreur.
JACQUES.
Et cela dure.
LE MAÎTRE.
Mon père mourut dans ces entrefaites. J'acquittai les lettres de change, et je sortis de ma retraite, où, pour l'honneur du chevalier et de mon amie, j'avouerai qu'ils me tinrent assez fidèle compagnie.
JACQUES.
Et vous voilà tout aussi féru[71] qu'auparavant du chevalier et de votre belle; votre belle vous tenant la dragée plus haute que jamais.
[71] _Féru_, vieux mot; _frappé_, _entiché_.
Je suis _féru_, j'en ai dans l'aile.
_Poésies de_ SAINT-AMAND. (BR.)
LE MAÎTRE.
Et pourquoi cela, Jacques?
JACQUES.
Pourquoi? C'est que maître de votre personne et possesseur d'une fortune honnête, il fallait faire de vous un sot complet, un mari.
LE MAÎTRE.
Ma foi, je crois que c'était leur projet; mais il ne leur réussit pas.
JACQUES.
Vous êtes bien heureux, ou ils ont été bien maladroits.
LE MAÎTRE.
Mais il me semble que ta voix est moins rauque, et que tu parles plus librement.
JACQUES.
Cela vous semble, mais cela n'est pas.
LE MAÎTRE.
Tu ne pourrais donc pas reprendre l'histoire de tes amours?
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
Et ton avis est que je continue l'histoire des miennes?
JACQUES.
C'est mon avis de faire une pause, et de hausser la gourde.
LE MAÎTRE.
Comment! avec ton mal de gorge tu as fait remplir ta gourde?
JACQUES.
Oui; mais, de par tous les diables, c'est de tisane; aussi je n'ai point d'idées, je suis bête; et tant qu'il n'y aura dans la gourde que de la tisane, je serai bête.
LE MAÎTRE.
Que fais-tu?
JACQUES.
Je verse la tisane à terre; je crains qu'elle ne nous porte malheur.
LE MAÎTRE.
Tu es fou.
JACQUES.
Sage ou fou, il n'en restera pas la valeur d'une larme dans la gourde.