Jacques le fataliste et son maître
Part 16
Voilà ces deux hommes partis du noviciat, installés dans la maison d'Hudson, et procédant sourdement aux informations. Ils eurent bientôt recueilli une liste de plus de forfaits qu'il n'en fallait pour mettre cinquante moines dans l'_in pace_. Leur séjour avait été long, mais leur menée si adroite qu'il n'en était rien transpiré. Hudson, tout fin qu'il était, touchait au moment de sa perte, qu'il n'en avait pas le moindre soupçon. Cependant le peu d'attention de ces nouveaux venus à lui faire la cour, le secret de leur voyage, leurs sorties tantôt ensemble, tantôt séparés; leurs fréquentes conférences avec les autres religieux, l'espèce de gens qu'ils visitaient et dont ils étaient visités, lui causèrent quelque inquiétude. Il les épia, il les fit épier; et bientôt l'objet de leur mission fut évident pour lui. Il ne se déconcerta point; il s'occupa profondément de la manière, non d'échapper à l'orage qui le menaçait, mais de l'attirer sur la tête des deux commissaires: et voici le parti très-extraordinaire auquel il s'arrêta.
Il avait séduit une jeune fille qu'il tenait cachée dans un petit logement du faubourg Saint-Médard. Il court chez elle, et lui tient le discours suivant: «Mon enfant, tout est découvert, nous sommes perdus; avant huit jours vous serez renfermée, et j'ignore ce qu'il sera fait de moi. Point de désespoir, point de cris; remettez-vous de votre trouble. Écoutez-moi, faites ce que je vous dirai, faites-le bien, je me charge du reste. Demain je pars pour la campagne. Pendant mon absence, allez trouver deux religieux que je vais vous nommer. (Et il lui nomma les deux commissaires.) Demandez à leur parler en secret. Seule avec eux, jetez-vous à leurs genoux, implorez leur secours, implorez leur justice, implorez leur médiation auprès du général, sur l'esprit duquel vous savez qu'ils peuvent beaucoup; pleurez, sanglotez, arrachez-vous les cheveux; et en pleurant, sanglotant, vous arrachant les cheveux, racontez-leur toute notre histoire, et la racontez de la manière la plus propre à inspirer de la commisération pour vous, de l'horreur contre moi.
--Comment, monsieur, je leur dirai...
--Oui, vous leur direz qui vous êtes, à qui vous appartenez, que je vous ai séduite au tribunal de la confession, enlevée d'entre les bras de vos parents, et reléguée dans la maison où vous êtes. Dites qu'après vous avoir ravi l'honneur et précipitée dans le crime, je vous ai abandonnée à la misère; dites que vous ne savez plus que devenir.
--Mais, Père...
--Exécutez ce que je vous prescris, et ce qui me reste à vous prescrire, ou résolvez votre perte et la mienne. Ces deux moines ne manqueront pas de vous plaindre, de vous assurer de leur assistance, et de vous demander un second rendez-vous que vous leur accorderez. Ils s'informeront de vous et de vos parents, et comme vous ne leur aurez rien dit qui ne soit vrai, vous ne pouvez leur devenir suspecte. Après cette première et leur seconde entrevue, je vous prescrirai ce que vous aurez à faire à la troisième. Songez seulement à bien jouer votre rôle.»
Tout se passa comme Hudson l'avait imaginé. Il fit un second voyage. Les deux commissaires en instruisirent la jeune fille; elle revint dans la maison. Ils lui redemandèrent le récit de sa malheureuse histoire. Tandis qu'elle racontait à l'un, l'autre prenait des notes sur ses tablettes. Ils gémirent sur son sort, l'instruisirent de la désolation de ses parents, qui n'était que trop réelle, et lui promirent sûreté pour sa personne et prompte vengeance de son séducteur; mais à la condition qu'elle signerait sa déclaration. Cette proposition parut d'abord la révolter; on insista: elle consentit. Il n'était plus question que du jour, de l'heure et de l'endroit où se dresserait cet acte, qui demandait du temps et de la commodité... «Où nous sommes, cela ne se peut; si le prieur revenait, et qu'il m'aperçût... Chez moi, je n'oserais vous le proposer...» Cette fille et les commissaires se séparèrent, s'accordant réciproquement du temps pour lever ces difficultés.
Dès le jour même, Hudson fut informé de ce qui s'était passé. Le voilà au comble de la joie; il touche au moment de son triomphe; bientôt il apprendra à ces blancs-becs-là à quel homme ils ont affaire. «Prenez la plume, dit-il à la jeune fille, et donnez-leur rendez-vous dans l'endroit que je vais vous indiquer. Ce rendez-vous leur conviendra, j'en suis sûr. La maison est honnête, et la femme qui l'occupe jouit, dans son voisinage, et parmi les autres locataires, de la meilleure réputation.»
Cette femme était cependant une de ces intrigantes secrètes qui jouent la dévotion, qui s'insinuent dans les meilleures maisons, qui ont le ton doux, affectueux, patelin, et qui surprennent la confiance des mères et des filles, pour les amener au désordre. C'était l'usage qu'Hudson faisait de celle-ci; c'était sa marcheuse. Mit-il, ne mit-il pas l'intrigante dans son secret? c'est ce que j'ignore.
En effet, les deux envoyés du général acceptent le rendez-vous. Les y voilà avec la jeune fille. L'intrigante se retire. On commençait à verbaliser, lorsqu'il se fait un grand bruit dans la maison.
«Messieurs, à qui en voulez-vous?--Nous en voulons à la dame Simion. (C'était le nom de l'intrigante.)--Vous êtes à sa porte.»
On frappe violemment à la porte. «Messieurs, dit la jeune fille aux deux religieux, répondrai-je?
--Répondez.
--Ouvrirai-je?
--Ouvrez...»
Celui qui parlait ainsi était un commissaire avec lequel Hudson était en liaison intime; car qui ne connaissait-il pas? Il lui avait révélé son péril et dicté son rôle. «Ah! ah! dit le commissaire en entrant, deux religieux en tête-à-tête avec une fille! Elle n'est pas mal.» La jeune fille s'était si indécemment vêtue, qu'il était impossible de se méprendre à son état et à ce qu'elle pouvait avoir à démêler avec deux moines dont le plus âgé n'avait pas trente ans. Ceux-ci protestaient de leur innocence. Le commissaire ricanait en passant la main sous le menton de la jeune fille qui s'était jetée à ses pieds et qui demandait grâce. «Nous sommes en lieu honnête, disaient les moines.
--Oui, oui, en lieu honnête, disait le commissaire.
--Qu'ils étaient venus pour affaire importante.
--L'affaire importante qui conduit ici, nous la connaissons. Mademoiselle, parlez.
--Monsieur le commissaire, ce que ces messieurs vous assurent est la pure vérité.»
Cependant le commissaire verbalisait à son tour, et comme il n'y avait rien dans son procès-verbal que l'exposition pure et simple du fait, les deux moines furent obligés de signer. En descendant ils trouvèrent tous les locataires sur les paliers de leurs appartements, à la porte de la maison une populace nombreuse, un fiacre, des archers qui les mirent dans le fiacre, au bruit confus de l'invective et des huées. Ils s'étaient couvert le visage de leurs manteaux, ils se désolaient. Le commissaire perfide s'écriait: «Eh! pourquoi, mes Pères, fréquenter ces endroits et ces créatures-là? Cependant ce ne sera rien; j'ai ordre de la police de vous déposer entre les mains de votre supérieur, qui est un galant homme, indulgent; il ne mettra pas à cela plus d'importance que cela ne vaut. Je ne crois pas qu'on en use dans vos maisons comme chez les cruels capucins. Si vous aviez affaire à des capucins, ma foi, je vous plaindrais.»
Tandis que le commissaire leur parlait, le fiacre s'acheminait vers le couvent, la foule grossissait, l'entourait, le précédait, et le suivait à toutes jambes. On entendait ici: Qu'est-ce?... Là: Ce sont des moines... Qu'ont-ils fait? On les a pris chez des filles... Des prémontrés chez des filles! Eh oui; ils courent sur les brisées des carmes et des cordeliers... Les voilà arrivés. Le commissaire descend, frappe à la porte, frappe encore, frappe une troisième fois; enfin elle s'ouvre. On avertit le supérieur Hudson, qui se fait attendre une demi-heure au moins, afin de donner au scandale tout son éclat. Il paraît enfin. Le commissaire lui parle à l'oreille; le commissaire a l'air d'intercéder; Hudson de rejeter rudement sa prière; enfin, celui-ci prenant un visage sévère et un ton ferme, lui dit: «Je n'ai point de religieux dissolus dans ma maison; ces gens-là sont deux étrangers qui me sont inconnus, peut-être deux coquins déguisés, dont vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira.»
À ces mots, la porte se ferme; le commissaire remonte dans la voiture, et dit à nos deux pauvres diables plus morts que vifs: «J'y ai fait tout ce que j'ai pu; je n'aurais jamais cru le père Hudson si dur. Aussi, pourquoi diable aller chez des filles?
--Si celle avec laquelle vous nous avez trouvés en est une, ce n'est point le libertinage qui nous a menés chez elle.
--Ah! ah! mes Pères; et c'est à un vieux commissaire que vous dites cela! Qui êtes-vous?
--Nous sommes religieux; et l'habit que nous portons est le nôtre.
--Songez que demain il faudra que votre affaire s'éclaircisse; parlez vrai; je puis peut-être vous servir.
--Nous vous avons dit vrai... Mais où allons-nous?
--Au petit Châtelet.
--Au petit Châtelet! En prison!
--J'en suis désolé.»
Ce fut en effet là que Richard et son compagnon furent déposés; mais le dessein d'Hudson n'était pas de les y laisser. Il était monté en chaise de poste, il était arrivé à Versailles; il parlait au ministre; il lui traduisait cette affaire comme il lui convenait. «Voilà, monseigneur, à quoi l'on s'expose lorsqu'on introduit la réforme dans une maison dissolue, et qu'on en chasse les hérétiques. Un moment plus tard, j'étais perdu, j'étais déshonoré. La persécution n'en restera pas là; toutes les horreurs dont il est possible de noircir un homme de bien, vous les entendrez; mais j'espère, monseigneur, que vous vous rappellerez que notre général...
--Je sais, je sais, et je vous plains. Les services que vous avez rendus à l'église et à votre ordre ne seront point oubliés. Les élus du Seigneur ont de tous les temps été exposés à des disgrâces: ils ont su les supporter; il faut savoir imiter leur courage. Comptez sur les bienfaits et la protection du roi. Les moines! les moines! je l'ai été, et j'ai connu par expérience ce dont ils sont capables.
--Si le bonheur de l'Église et de l'État voulait que votre Éminence me survécût, je persévérerais sans crainte.
--Je ne tarderai pas à vous tirer de là. Allez.
--Non, monseigneur, non, je ne m'éloignerai pas sans un ordre exprès qui délivre ces deux mauvais religieux...
--Je vois que l'honneur de la religion et de votre habit vous touche au point d'oublier des injures personnelles; cela est tout à fait chrétien, et j'en suis édifié sans en être surpris d'un homme tel que vous. Cette affaire n'aura point d'éclat.
--Ah! monseigneur, vous comblez mon âme de joie! dans ce moment c'est tout ce que je redoutais.
--Je vais travailler à cela.»
Dès le soir même Hudson eut l'ordre d'élargissement, et le lendemain Richard et son compagnon, dès la pointe du jour, étaient à vingt lieues de Paris, sous la conduite d'un exempt qui les remit dans la maison professe. Il était aussi porteur d'une lettre qui enjoignait au général de cesser de pareilles menées, et d'imposer la peine claustrale à nos deux religieux.
Cette aventure jeta la consternation parmi les ennemis d'Hudson; il n'y avait pas un moine dans sa maison que son regard ne fît trembler. Quelques mois après il fut pourvu d'une riche abbaye. Le général en conçut un dépit mortel. Il était vieux, et il y avait tout à craindre que l'abbé Hudson ne lui succédât. Il aimait tendrement Richard. «Mon pauvre ami, lui dit-il un jour, que deviendrais-tu si tu tombais sous l'autorité du scélérat Hudson? J'en suis effrayé. Tu n'es point engagé; si tu m'en croyais, tu quitterais l'habit...» Richard suivit ce conseil, et revint dans la maison paternelle, qui n'était pas éloignée de l'abbaye possédée par Hudson.
Hudson et Richard fréquentant les mêmes maisons, il était impossible qu'ils ne se rencontrassent pas, et en effet ils se rencontrèrent. Richard était un jour chez la dame d'un château situé entre Châlons et Saint-Dizier, mais plus près de Saint-Dizier que de Châlons, et à une portée de fusil de l'abbaye d'Hudson. La dame lui dit: «Nous avons ici votre ancien prieur: il est très-aimable, mais, au fond, quel homme est-ce?
--Le meilleur des amis et le plus dangereux des ennemis.
--Est-ce que vous ne seriez pas tenté de le voir?
--Nullement...»
À peine eut-il fait cette réponse, qu'on entendit le bruit d'un cabriolet qui entrait dans les cours, et qu'on en vit descendre Hudson avec une des plus belles femmes du canton. «Vous le verrez malgré que vous en ayez, lui dit la dame du château, car c'est lui.»
La dame du château et Richard vont au-devant de la dame du cabriolet et de l'abbé Hudson. Les dames s'embrassent: Hudson, en s'approchant de Richard, et le reconnaissant, s'écrie: «Eh! c'est vous, mon cher Richard? vous avez voulu me perdre, je vous le pardonne; pardonnez-moi votre visite au petit Châtelet, et n'y pensons plus.
--Convenez, monsieur l'abbé, que vous étiez un grand vaurien.
--Cela se peut.
--Que, si l'on vous avait rendu justice, la visite au Châtelet, ce n'est pas moi, c'est vous qui l'auriez faite.
--Cela se peut... C'est, je crois, au péril que je courus alors, que je dois mes nouvelles moeurs. Ah! mon cher Richard, combien cela m'a fait réfléchir, et que je suis changé!
--Cette femme avec laquelle vous êtes venu est charmante.
--Je n'ai plus d'yeux pour ces attraits-là.
--Quelle taille!
--Cela m'est devenu bien indifférent.
--Quel embonpoint!
--On revient tôt ou tard d'un plaisir qu'on ne prend que sur le faîte d'un toit, au péril à chaque mouvement de se rompre le cou.
--Elle a les plus belles mains du monde.
--J'ai renoncé à l'usage de ces mains-là. Une tête bien faite revient à l'esprit de son état, au seul vrai bonheur.
--Et ces yeux qu'elle tourne sur vous à la dérobée; convenez que vous, qui êtes connaisseur, vous n'en avez guère attaché de plus brillants et de plus doux. Quelle grâce, quelle légèreté et quelle noblesse dans sa démarche, dans son maintien!
--Je ne pense plus à ces vanités; je lis l'Écriture, je médite les Pères.
--Et de temps en temps les perfections de cette dame. Demeure-t-elle loin du Moncetz? Son époux est-il jeune?...»
Hudson, impatienté de ces questions, et bien convaincu que Richard ne le prendrait pas pour un saint, lui dit brusquement: «Mon cher Richard, vous vous f..... de moi, et vous avez raison.»
Mon cher lecteur, pardonnez-moi la propriété de cette expression; et convenez qu'ici comme dans une infinité de bons contes, tels, par exemple, que celui de la conversation de Piron et de feu l'abbé Vatri, le mot honnête gâterait tout.--Qu'est-ce que c'est que cette conversation de Piron et de l'abbé Vatri?--Allez la demander à l'éditeur de ses ouvrages, qui n'a pas osé l'écrire; mais qui ne se fera pas tirer l'oreille pour vous la dire.
Nos quatre personnages se rejoignirent au château; on dîna bien, on dîna gaiement, et sur le soir on se sépara avec promesse de se revoir... Mais tandis que le marquis des Arcis causait avec le maître de Jacques, Jacques de son côté n'était pas muet avec monsieur le secrétaire Richard, qui le trouvait un franc original, ce qui arriverait plus souvent parmi les hommes, si l'éducation d'abord, ensuite le grand usage du monde, ne les usaient comme ces pièces d'argent qui, à force de circuler, perdent leur empreinte. Il était tard; la pendule avertit les maîtres et les valets qu'il était l'heure de se reposer, et ils suivirent son avis.
Jacques, en déshabillant son maître, lui dit: Monsieur, aimez-vous les tableaux?
LE MAÎTRE.
Oui, mais en récit; car en couleur et sur la toile, quoique j'en juge aussi décidément qu'un amateur, je t'avouerai que je n'y entends rien du tout; que je serais bien embarrassé de distinguer une école d'une autre; qu'on me donnerait un Boucher pour un Rubens ou pour un Raphaël; que je prendrais une mauvaise copie pour un sublime original; que j'apprécierais mille écus une croûte de six francs; et six francs un morceau de mille écus; et que je ne me suis jamais pourvu qu'au pont Notre-Dame, chez un certain Tremblin, qui était de mon temps la ressource de la misère ou du libertinage, et la ruine du talent des jeunes élèves de Vanloo.
JACQUES.
Et comment cela?
LE MAÎTRE.
Qu'est-ce que cela te fait? Raconte-moi ton tableau, et sois bref, car je tombe de sommeil.
JACQUES.
Placez-vous devant la fontaine des Innocents ou proche la porte Saint-Denis; ce sont deux accessoires qui enrichiront la composition.
LE MAÎTRE.
M'y voilà.
JACQUES.
Voyez au milieu de la rue un fiacre, la soupente cassée, et renversé sur le côté.
LE MAÎTRE.
Je le vois.
JACQUES.
Un moine et deux filles en sont sortis. Le moine s'enfuit à toutes jambes. Le cocher se hâte de descendre de son siége. Un caniche du fiacre s'est mis à la poursuite du moine, et l'a saisi par sa jaquette; le moine fait tous ses efforts pour se débarrasser du chien. Une des filles, débraillée, la gorge découverte, se tient les côtés à force de rire. L'autre fille, qui s'est fait une bosse au front, est appuyée contre la portière, et se presse la tête à deux mains. Cependant la populace s'est attroupée, les polissons accourent et poussent des cris, les marchands et les marchandes ont bordé le seuil de leurs boutiques, et d'autres spectateurs sont à leurs fenêtres.
LE MAÎTRE.
Comment diable! Jacques, ta composition est bien ordonnée, riche, plaisante, variée et pleine de mouvement. À notre retour à Paris, porte ce sujet à Fragonard; et tu verras ce qu'il en saura faire.
JACQUES.
Après ce que vous m'avez confessé de vos lumières en peinture, je puis accepter votre éloge sans baisser les yeux.
LE MAÎTRE.
Je gage que c'est une des aventures de l'abbé Hudson?
JACQUES.
Il est vrai.
Lecteur, tandis que ces bonnes gens dorment, j'aurais une petite question à vous proposer à discuter sur votre oreiller: c'est ce qu'aurait été l'enfant né de l'abbé Hudson et de la dame de La Pommeraye?--Peut-être un honnête homme.--Peut-être un sublime coquin.--Vous me direz cela demain matin.
Ce matin, le voilà venu, et nos voyageurs séparés; car le marquis des Arcis ne suivait plus la même route que Jacques et son maître.--Nous allons donc reprendre la suite des amours de Jacques?--Je l'espère; mais ce qu'il y a de bien certain, c'est que le maître sait l'heure qu'il est, qu'il a pris sa prise de tabac et qu'il a dit à Jacques: «Eh bien! Jacques, tes amours?»
Jacques, au lieu de répondre à cette question, disait: N'est-ce pas le diable! Du matin au soir ils disent du mal de la vie, et ils ne peuvent se résoudre à la quitter! Serait-ce que la vie présente n'est pas, à tout prendre, une si mauvaise chose, ou qu'ils en craignent une pire à venir?
LE MAÎTRE.
C'est l'un et l'autre. À propos, Jacques, crois-tu à la vie à venir?
JACQUES.
Je n'y crois ni décrois; je n'y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d'hoirie.
LE MAÎTRE.
Pour moi, je me regarde comme en chrysalide; et j'aime à me persuader que le papillon, ou mon âme, venant un jour à percer sa coque, s'envolera à la justice divine[50].
[50] Sterne a dit dans ses _Mémoires_: «Consulte une chenille, et le papillon résoudra ta question.» (BR.)
JACQUES.
Votre image est charmante.
LE MAÎTRE.
Elle n'est pas de moi; je l'ai lue, je crois, dans un poëte italien appelé Dante, qui a fait un ouvrage intitulé: _la Comédie de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis_[51].
[51] «Non v'acorgete voi che noi siam vermi Nati a formar l'angelica farfalla Che vola alla giustizia senza schermi?»
DANTE ALIGHIERI, _Purgatorio_, canto X, v. 123. (BR.)
JACQUES.
Voilà un singulier sujet de comédie!
LE MAÎTRE.
Il y a, pardieu, de belles choses, surtout dans son enfer. Il enferme les hérésiarques dans des tombeaux de feu, dont la flamme s'échappe et porte le ravage au loin; les ingrats, dans des niches où ils versent des larmes qui se glacent sur leurs visages; et les paresseux, dans d'autres niches; et il dit de ces derniers que le sang s'échappe de leurs veines, et qu'il est recueilli par des vers dédaigneux... Mais à quel propos ta sortie contre notre mépris d'une vie que nous craignons de perdre?
JACQUES.
À propos de ce que le secrétaire du marquis des Arcis m'a raconté du mari de la jolie femme au cabriolet.
LE MAÎTRE.
Elle est veuve!
JACQUES.
Elle a perdu son mari dans un voyage qu'elle a fait à Paris; et le diable d'homme ne voulait pas entendre parler des sacrements. Ce fut la dame du château où Richard rencontra l'abbé Hudson qu'on chargea de le réconcilier avec le béguin?
LE MAÎTRE.
Que veux-tu dire avec ton béguin?
JACQUES.
Le béguin est la coiffure qu'on met aux enfants nouveau-nés!
LE MAÎTRE.
Je t'entends. Et comment s'y prit-elle pour l'embéguiner?
JACQUES.
On fit cercle autour du feu. Le médecin, après avoir tâté le pouls du malade, qu'il trouva bien bas, vint s'asseoir à côté des autres. La dame dont il s'agit s'approcha de son lit, et lui fit plusieurs questions; mais sans élever la voix plus qu'il ne le fallait pour que cet homme ne perdît pas un mot de ce qu'on avait à lui faire entendre; après quoi la conversation s'engagea entre la dame, le docteur et quelques-uns des autres assistants, comme je vais vous la rendre.
LA DAME.
Eh bien! docteur, nous direz-vous des nouvelles de Mme de Parme?
LE DOCTEUR.
Je sors d'une maison où l'on m'a assuré qu'elle était si mal qu'on n'en espérait plus rien.
LA DAME.
Cette princesse a toujours donné des marques de piété. Aussitôt qu'elle s'est sentie en danger, elle a demandé à se confesser et à recevoir ses sacrements.
LE DOCTEUR.
Le curé de Saint-Roch lui porte aujourd'hui une relique à Versailles; mais elle arrivera trop tard.
LA DAME.
Madame Infante n'est pas la seule qui donne de ces exemples. M. le duc de Chevreuse, qui a été bien malade, n'a pas attendu qu'on lui proposât les sacrements, il les a appelés de lui-même: ce qui a fait grand plaisir à sa famille.
LE DOCTEUR.
Il est beaucoup mieux.
UN DES ASSISTANTS.
Il est certain que cela ne fait pas mourir; au contraire.
LA DAME.
En vérité, dès qu'il y a du danger on devrait satisfaire à ces devoirs-là. Les malades ne conçoivent pas apparemment combien il est dur pour ceux qui les entourent, et combien cependant il est indispensable de leur en faire la proposition!
LE DOCTEUR.
Je sors de chez un malade qui me dit, il y a deux jours: «Docteur, comment me trouvez-vous?
--Monsieur, la fièvre est forte, et les redoublements fréquents.
--Mais croyez-vous qu'il en survienne un bientôt?
--Non, je le crains seulement pour ce soir.
--Cela étant, je vais faire avertir un certain homme avec lequel j'ai une petite affaire particulière, afin de la terminer pendant que j'ai encore toute ma tête...» Il se confessa, il reçut tous ses sacrements. Je revins le soir, point de redoublement. Hier il était mieux; aujourd'hui il est hors d'affaire. J'ai vu beaucoup de fois dans le courant de ma pratique cet effet-là des sacrements.
LE MALADE, à son domestique.
Apportez-moi mon poulet.
JACQUES.
On le lui sert, il veut le couper et n'en a pas la force; on lui en dépèce l'aile en petits morceaux; il demande du pain, se jette dessus, fait des efforts pour en mâcher une bouchée, qu'il ne saurait avaler, et qu'il rend dans sa serviette; il demande du vin pur; il y mouille les bords de ses lèvres, et dit: «Je me porte bien...» Oui, mais une demi-heure après il n'était plus.
LE MAÎTRE.
Cette dame s'y était pourtant bien prise... et tes amours?
JACQUES.
Et la condition que vous avez acceptée?
LE MAÎTRE.
J'entends... Tu es installé au château de Desglands, et la vieille commissionnaire Jeanne a ordonné à sa jeune fille Denise de te visiter quatre fois le jour, et de te soigner. Mais avant que d'aller en avant, dis-moi, Denise avait-elle son pucelage?
JACQUES, en toussant.
Je le crois.
LE MAÎTRE.
Et toi?
JACQUES.
Le mien, il y avait beaux jours qu'il courait les champs.
LE MAÎTRE.