Jacques le fataliste et son maître

Part 12

Chapter 123,961 wordsPublic domain

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu'elle savait du nom, de la province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant tout l'intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta: «Ce sont deux femmes d'un mérite rare, la fille surtout. Vous concevez qu'avec une figure comme la sienne on ne manque de rien ici quand on veut en faire ressource; mais elles ont préféré une honnête modicité à une aisance honteuse; ce qui leur reste est si mince, qu'en vérité je ne sais comment elles font pour subsister. Cela travaille nuit et jour. Supporter l'indigence quand on y est né, c'est ce qu'une multitude d'hommes savent faire; mais passer de l'opulence au plus étroit nécessaire, s'en contenter, y trouver la félicité, c'est ce que je ne comprends pas. Voilà à quoi sert la religion. Nos philosophes auront beau dire, la religion est une bonne chose.

--Surtout pour les malheureux.

--Et qui est-ce qui ne l'est pas plus ou moins?

--Je veux mourir si vous ne devenez dévote.

--Le grand malheur! Cette vie est si peu de chose quand on la compare à une éternité à venir!

--Mais vous parlez déjà comme un missionnaire.

--Je parle comme une femme persuadée. Là, marquis, répondez-moi vrai; toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles à nos yeux, si nous étions plus pénétrés de l'attente des biens et de la crainte des peines d'une autre vie? Corrompre une jeune fille ou une femme attachée à son mari, avec la croyance qu'on peut mourir entre ses bras, et tomber tout à coup dans des supplices sans fin, convenez que ce serait le plus incroyable délire.

--Cela se fait pourtant tous les jours.

--C'est qu'on n'a point de foi, c'est qu'on s'étourdit.

--C'est que nos opinions religieuses ont peu d'influence sur nos moeurs. Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à toutes jambes au confessionnal.

--C'est bien ce que je pourrais faire de mieux.

--Allez, vous êtes folle; vous avez encore une vingtaine d'années de jolis péchés à faire: n'y manquez pas; ensuite vous vous en repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela vous convient... Mais voilà une conversation d'un tour bien sérieux; votre imagination se noircit furieusement, et c'est l'effet de cette abominable solitude où vous vous êtes renfoncée. Croyez-moi, rappelez au plus tôt le petit comte, vous ne verrez plus ni diable, ni enfer, et vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous raccommodons jamais; mais d'abord nous ne nous raccommoderons peut-être pas; et par une appréhension bien ou mal fondée, vous vous privez du plaisir le plus doux; et, en vérité, l'honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

--Vous dites bien vrai, aussi n'est-ce pas là ce qui me retient...»

Ils dirent encore beaucoup d'autres choses que je ne me rappelle pas.

JACQUES.

Notre hôtesse, buvons un coup: cela rafraîchit la mémoire.

L'HÔTESSE.

Buvons un coup... Après quelques tours d'allées, Mme de La Pommeraye et le marquis remontèrent en voiture. Mme de La Pommeraye dit: «Comme cela me vieillit! Quand cela vint à Paris, cela n'était pas plus haut qu'un chou.

--Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouvée à la promenade?

--Oui. C'est comme dans un jardin où les roses fanées font place aux roses nouvelles. L'avez-vous regardée?

--Je n'y ai pas manqué.

--Comment la trouvez-vous?

--C'est la tête d'une vierge de Raphaël sur le corps de sa _Galathée_; et puis une douceur dans la voix!

--Une modestie dans le regard!

--Une bienséance dans le maintien!

--Une décence dans le propos qui ne m'a frappée dans aucune fille comme dans celle-là. Voilà l'effet de l'éducation.

--Lorsqu'il est préparé par un bon naturel.»

Le marquis déposa Mme de La Pommeraye à sa porte; et Mme de La Pommeraye n'eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux dévotes combien elle était satisfaite de la manière dont elles avaient rempli leur rôle.

JACQUES.

Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le marquis des Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez pas.

LE MAÎTRE.

Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

JACQUES.

Moi, j'en serais bien fâché: cela gâterait tout.

L'HÔTESSE.

De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de La Pommeraye, qui s'en aperçut sans lui en demander la raison. Elle ne lui parlait jamais la première des deux dévotes; elle attendait qu'il entamât ce texte: ce que le marquis faisait toujours d'impatience et avec une indifférence mal simulée.

LE MARQUIS.

Avez-vous vu vos amies?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non.

LE MARQUIS.

Savez-vous que cela n'est pas trop bien? Vous êtes riche: elles sont dans le malaise; et vous ne les invitez pas même à manger quelquefois!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je me croyais un peu mieux connue de monsieur le marquis. L'amour autrefois me prêtait des vertus; aujourd'hui l'amitié me prête des défauts. Je les ai invitées dix fois sans avoir pu les obtenir une. Elles refusent de venir chez moi, par des idées singulières; et quand je les visite, il faut que je laisse mon carrosse à l'entrée de la rue et que j'aille en déshabillé, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas trop s'étonner de leur circonspection: un faux rapport suffirait pour aliéner l'esprit d'un certain nombre de personnes bienfaisantes et les priver de leurs secours. Marquis, le bien apparemment coûte beaucoup à faire.

LE MARQUIS.

Surtout aux dévots.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Puisque le plus léger prétexte suffit pour les en dispenser. Si l'on savait que j'y prends intérêt, bientôt on dirait: Mme de La Pommeraye les protége: elles n'ont besoin de rien... Et voilà les charités supprimées.

LE MARQUIS.

Les charités!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, monsieur, les charités!

LE MARQUIS.

Vous les connaissez, et elles en sont aux charités?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Encore une fois, marquis, je vois bien que vous ne m'aimez plus, et qu'une partie de votre estime s'en est allée avec votre tendresse. Et qui est-ce qui vous a dit que, si ces femmes étaient dans le besoin des aumônes de la paroisse, c'était de ma faute?

LE MARQUIS.

Pardon, madame, mille pardons, j'ai tort. Mais quelle raison de se refuser à la bienveillance d'une amie?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Ah! marquis, nous sommes bien loin, nous autres gens du monde, de connaître les délicatesses scrupuleuses des âmes timorées. Elles ne croient pas pouvoir accepter les secours de toute personne indistinctement.

LE MARQUIS.

C'est nous ôter le meilleur moyen d'expier nos folles dissipations.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Point du tout. Je suppose, par exemple, que monsieur le marquis des Arcis fût touché de compassion pour elles; que ne fait-il passer ces secours par des mains plus dignes?

LE MARQUIS.

Et moins sûres.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela se peut.

LE MARQUIS.

Dites-moi, si je leur envoyais une vingtaine de louis, croyez-vous qu'elles les refuseraient?

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en suis sûre; et ce refus vous semblerait déplacé dans une mère qui a un enfant charmant?

LE MARQUIS.

Savez-vous que j'ai été tenté de les aller voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois. Marquis, marquis, prenez garde à vous; voilà un mouvement de compassion bien subit et bien suspect.

LE MARQUIS.

Quoi qu'il en soit, m'auraient-elles reçu?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non certes! Avec l'éclat de votre voiture, de vos habits, de vos gens et les charmes de la jeune personne, il n'en fallait pas davantage pour apprêter au caquet des voisins, des voisines et les perdre.

LE MARQUIS.

Vous me chagrinez; car, certes, ce n'était pas mon dessein. Il faut donc renoncer à les secourir et à les voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois.

LE MARQUIS.

Mais si je leur faisais passer mes secours par votre moyen?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne crois pas ces secours-là assez purs pour m'en charger.

LE MARQUIS.

Voilà qui est cruel!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, cruel: c'est le mot.

LE MARQUIS.

Quelle vision! marquise, vous vous moquez. Une jeune fille que je n'ai jamais vue qu'une fois...

MADAME DE LA POMMERAYE.

Mais du petit nombre de celles qu'on n'oublie pas quand on les a vues.

LE MARQUIS.

Il est vrai que ces figures-là vous suivent.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, prenez garde à vous; vous vous préparez des chagrins; et j'aime mieux avoir à vous en garantir que d'avoir à vous en consoler. N'allez pas confondre celle-ci avec celles que vous avez connues: cela ne se ressemble pas; on ne les tente pas, on ne les séduit pas, on n'en approche pas, elles n'écoutent pas, on n'en vient pas à bout.»

Après cette conversation, le marquis se rappela tout à coup qu'il avait une affaire pressée; il se leva brusquement et sortit soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps, le marquis ne passa presque pas un jour sans voir Mme de La Pommeraye; mais il arrivait, il s'asseyait, il gardait le silence; Mme de La Pommeraye parlait seule; le marquis, au bout d'un quart d'heure, se levait et s'en allait.

Il fit ensuite une éclipse de près d'un mois, après laquelle il reparut; mais triste, mais mélancolique, mais défait. La marquise, en le voyant, lui dit: «Comme vous voilà fait! d'où sortez-vous? Est-ce que vous avez passé tout ce temps en petite maison?

LE MARQUIS.

Ma foi, à peu près. De désespoir, je me suis précipité dans un libertinage affreux.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Comment! de désespoir?

LE MARQUIS.

Oui, de désespoir...»

Après ce mot, il se mit à se promener en long et en large sans mot dire; il allait aux fenêtres, il regardait le ciel, il s'arrêtait devant Mme de La Pommeraye; il allait à la porte, il appelait ses gens à qui il n'avait rien à dire; il les renvoyait; il rentrait; il revenait à Mme de La Pommeraye, qui travaillait sans l'apercevoir; il voulait parler, il n'osait; enfin Mme de La Pommeraye en eut pitié, et lui dit: «Qu'avez-vous? On est un mois sans vous voir; vous reparaissez avec un visage de déterré et vous rôdez comme une âme en peine.

LE MARQUIS.

Je n'y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout. J'ai été vivement frappé de la fille de votre amie; j'ai tout, mais tout fait pour l'oublier; et plus j'ai fait, plus je m'en suis souvenu. Cette créature angélique m'obsède; rendez-moi un service important.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Quel?

LE MARQUIS.

Il faut absolument que je la revoie et que je vous en aie l'obligation. J'ai mis mes grisons en campagne. Toute leur venue, toute leur allée est de chez elles à l'église et de l'église chez elles. Dix fois je me suis présenté à pied sur leur chemin; elles ne m'ont seulement pas aperçu; je me suis planté sur leur porte inutilement. Elles m'ont d'abord rendu libertin comme un sapajou, puis dévot comme un ange; je n'ai pas manqué la messe une fois depuis quinze jours. Ah! mon amie, quelle figure! qu'elle est belle!...»

Mme de La Pommeraye savait tout cela. «C'est-à-dire, répondit-elle au marquis, qu'après avoir tout mis en oeuvre pour guérir, vous n'avez rien omis pour devenir fou, et que c'est le dernier parti qui vous a réussi?

LE MARQUIS.

Et réussi, je ne saurais vous exprimer à quel point. N'aurez-vous pas compassion de moi et ne vous devrai-je pas le bonheur de la revoir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

La chose est difficile, et je m'en occuperai, mais à une condition: c'est que vous laisserez ces infortunées en repos et que vous cesserez de les tourmenter. Je ne vous cèlerai point qu'elles m'ont écrit de votre persécution avec amertume, et voilà leur lettre...»

La lettre qu'on donnait à lire au marquis avait été concertée entre elles. C'était la d'Aisnon fille qui paraissait l'avoir écrite par ordre de sa mère: et l'on y avait mis, d'honnête, de doux, de touchant, d'élégance et d'esprit, tout ce qui pouvait renverser la tête du marquis. Aussi en accompagnait-il chaque mot d'une exclamation; pas une phrase qu'il ne relût; il pleurait de joie; il disait à Mme de La Pommeraye: «Convenez donc, madame, qu'on n'écrit pas mieux que cela.

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en conviens.

LE MARQUIS.

Et qu'à chaque ligne on se sent pénétré d'admiration et de respect pour des femmes de ce caractère!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela devrait être.

LE MARQUIS.

Je vous tiendrai ma parole; mais songez, je vous en supplie, à ne pas manquer à la vôtre.

MADAME DE LA POMMERAYE.

En vérité, marquis, je suis aussi folle que vous. Il faut que vous ayez conservé un terrible empire sur moi; cela m'effraye.

LE MARQUIS.

Quand la reverrai-je?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je n'en sais rien. Il faut s'occuper premièrement du moyen d'arranger la chose, et d'éviter tout soupçon. Elles ne peuvent ignorer vos vues; voyez la couleur que ma complaisance aurait à leurs yeux, si elles s'imaginaient que j'agis de concert avec vous... Mais, marquis; entre nous, qu'ai-je besoin de cet embarras-là? Que m'importe que vous aimiez, que vous n'aimiez pas? que vous extravaguiez? Démêlez votre fusée vous-même. Le rôle que vous me faites faire est aussi trop singulier.

LE MARQUIS.

Mon amie, si vous m'abandonnez, je suis perdu! Je ne vous parlerai point de moi, puisque je vous offenserais; mais je vous conjurerai par ces intéressantes et dignes créatures qui vous sont si chères; vous me connaissez, épargnez-leur toutes les folies dont je suis capable. J'irai chez elles; oui, j'irai, je vous en préviens; je forcerai leur porte, j'entrerai malgré elles, je m'asseyerai, je ne sais ce que je dirai, ce que je ferai; car que n'avez-vous point à craindre de l'état violent où je suis?...»

Vous remarquerez, messieurs, dit l'hôtesse, que depuis le commencement de cette aventure jusqu'à ce moment, le marquis des Arcis n'avait pas dit un mot qui ne fût un coup de poignard dirigé au coeur de Mme de La Pommeraye. Elle étouffait d'indignation et de rage; aussi répondit-elle au marquis, d'une voix tremblante et entrecoupée:

Mais vous avez raison. Ah! si j'avais été aimée comme cela, peut-être que... Passons là-dessus... Ce n'est pas pour vous que j'agirai, mais je me flatte du moins, monsieur le marquis, que vous me donnerez du temps.

LE MARQUIS.

Le moins, le moins que je pourrai.

JACQUES.

Ah! notre hôtesse, quel diable de femme! l'enfer n'est pas pire. J'en tremble: et il faut que je boive un coup pour me rassurer... Est-ce que vous me laisserez boire tout seul?

L'HÔTESSE.

Moi, je n'ai pas peur... Mme de La Pommeraye disait: Je souffre, mais je ne souffre pas seule. Cruel homme! j'ignore quelle sera la durée de mon tourment; mais j'éterniserai le tien... Elle tint le marquis près d'un mois dans l'attente de l'entrevue qu'elle avait promise, c'est-à-dire qu'elle lui laissa tout le temps de pâtir, de se bien enivrer, et que sous prétexte d'adoucir la longueur du délai, elle lui permit de l'entretenir de sa passion.

LE MAÎTRE.

Et de la fortifier en en parlant.

JACQUES.

Quelle femme! quel diable de femme! Notre hôtesse, ma frayeur redouble.

L'HÔTESSE.

Le marquis venait donc tous les jours causer avec Mme de La Pommeraye, qui achevait de l'irriter, de l'endurcir et de le perdre par les discours les plus artificieux. Il s'informait de la patrie, de la naissance, de l'éducation, de la fortune et du désastre de ces femmes; il y revenait sans cesse, et ne se croyait jamais assez instruit et touché. La marquise lui faisait remarquer le progrès de ses sentiments, et lui en familiarisait le terme, sous prétexte de lui en inspirer de l'effroi. Marquis, lui disait-elle, prenez-y garde, cela vous mènera loin; il pourrait arriver un jour que mon amitié, dont vous faites un étrange abus, ne m'excusât ni à mes yeux ni aux vôtres. Ce n'est pas que tous les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains fort que vous n'obteniez cette fille qu'à des conditions qui, jusqu'à présent, n'ont pas été de votre goût.

Lorsque Mme de La Pommeraye crut le marquis bien préparé pour le succès de son dessein, elle arrangea avec les deux femmes qu'elles viendraient dîner chez elle; et avec le marquis que, pour leur donner le change, il les surprendrait en habit de campagne: ce qui fut exécuté.

On en était au second service lorsqu'on annonça le marquis. Le marquis, Mme de La Pommeraye et les deux d'Aisnon, jouèrent supérieurement l'embarras. «Madame, dit-il à Mme de La Pommeraye, j'arrive de ma terre; il est trop tard pour aller chez moi où l'on ne m'attend que ce soir, et je me suis flatté que vous ne me refuseriez pas à dîner...» Et tout en parlant, il avait pris une chaise, et s'était mis à table. On avait disposé le couvert de manière qu'il se trouvât à côté de la mère et en face de la fille. Il remercia d'un clin d'oeil Mme de La Pommeraye de cette attention délicate. Après le trouble du premier instant, nos deux dévotes se rassurèrent. On causa, on fut même gai. Le marquis fut de la plus grande attention pour la mère, et de la politesse la plus réservée pour la fille. C'était un amusement secret bien plaisant pour ces trois femmes, que le scrupule du marquis à ne rien dire, à ne se rien permettre qui pût les effaroucher. Elles eurent l'inhumanité de le faire parler dévotion pendant trois heures de suite, et Mme de La Pommeraye lui disait: «Vos discours font merveilleusement l'éloge de vos parents; les premières leçons qu'on en reçoit ne s'effacent jamais. Vous entendez toutes les subtilités de l'amour divin, comme si vous n'aviez été qu'à saint François de Sales pour toute nourriture. N'auriez-vous pas été un peu quiétiste?

--Je ne m'en souviens plus...»

Il est inutile de dire que nos dévotes mirent dans la conversation tout ce qu'elles avaient de grâces, d'esprit, de séduction et de finesse. On toucha en passant le chapitre des passions, et Mlle Duquênoi (c'était son nom de famille) prétendit qu'il n'y en avait qu'une seule de dangereuse. Le marquis fut de son avis. Entre les six et sept, les deux femmes se retirèrent, sans qu'il fût possible de les arrêter; Mme de La Pommeraye prétendant avec Mme Duquênoi qu'il fallait aller de préférence à son devoir, sans quoi il n'y aurait presque point de journée dont la douceur ne fût altérée par le remords. Les voilà parties au grand regret du marquis, et le marquis en tête-à-tête avec Mme de La Pommeraye.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Eh bien! marquis, ne faut-il pas que je sois bien bonne? Trouvez-moi à Paris une autre femme qui en fasse autant.

LE MARQUIS, en se jetant à ses genoux.

J'en conviens; il n'y en a pas une qui vous ressemble. Votre bonté me confond: vous êtes la seule véritable amie qu'il y ait au monde.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Êtes-vous bien sûr de sentir toujours également le prix de mon procédé?

LE MARQUIS.

Je serais un monstre d'ingratitude, si j'en rabattais.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Changeons de texte. Quel est l'état de votre coeur?

LE MARQUIS.

Faut-il vous l'avouer franchement? il faut que j'aie cette fille-là, ou que j'en périsse.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Vous l'aurez sans doute, mais il faut savoir comme quoi.

LE MARQUIS.

Nous verrons.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, marquis, je vous connais, je les connais: tout est vu.

Le marquis fut environ deux mois sans se montrer chez Mme de La Pommeraye; et voici ses démarches dans cet intervalle. Il fit connaissance avec le confesseur de la mère et de la fille. C'était un ami du petit abbé dont je vous ai parlé. Ce prêtre, après avoir mis toutes les difficultés hypocrites qu'on peut apporter à une intrigue malhonnête, et vendu le plus chèrement qu'il lui fut possible la sainteté de son ministère, se prêta à tout ce que le marquis voulut.

La première scélératesse de l'homme de Dieu, ce fut d'aliéner la bienveillance du curé, et de lui persuader que ces deux protégées de Mme de La Pommeraye obtenaient de la paroisse une aumône dont elles privaient des indigents plus à plaindre qu'elles. Son but était de les amener à ses vues par la misère.

Ensuite il travailla au tribunal de la confession à jeter la division entre la mère et la fille. Lorsqu'il entendait la mère se plaindre de sa fille, il aggravait les torts de celle-ci, et irritait le ressentiment de l'autre. Si c'était la fille qui se plaignît de sa mère, il lui insinuait que la puissance des pères et mères sur leurs enfants était limitée, et que, si la persécution de sa mère était poussée jusqu'à un certain point, il ne serait peut-être pas impossible de la soustraire à une autorité tyrannique. Puis il lui donnait pour pénitence de revenir à confesse.

Une autre fois il lui parlait de ses charmes, mais lestement: c'était un des plus dangereux présents que Dieu pût faire à une femme; de l'impression qu'en avait éprouvée un honnête homme qu'il ne nommait pas, mais qui n'était pas difficile à deviner. Il passait de là à la miséricorde infinie du ciel et à son indulgence pour des fautes que certaines circonstances nécessitaient; à la faiblesse de la nature, dont chacun trouve l'excuse en soi-même; à la violence et à la généralité de certains penchants, dont les hommes les plus saints n'étaient pas exempts. Il lui demandait ensuite si elle n'avait point de désirs, si le tempérament ne lui parlait pas en rêves, si la présence des hommes ne la troublait pas. Ensuite, il agitait la question si une femme devait céder ou résister à un homme passionné, et laisser mourir et damner celui pour qui le sang de Jésus-Christ a été versé: et il n'osait la décider. Puis il poussait de profonds soupirs; il levait les yeux au ciel, il priait pour la tranquillité des âmes en peine... La jeune fille le laissait aller. Sa mère et Mme de La Pommeraye, à qui elle rendait fidèlement les propos du directeur, lui suggéraient des confidences qui toutes tendaient à l'encourager.

JACQUES.

Votre Mme de La Pommeraye est une méchante femme.

LE MAÎTRE.

Jacques, c'est bientôt dit. Sa méchanceté, d'où lui vient-elle? Du marquis des Arcis. Rends celui-ci tel qu'il avait juré et qu'il devait être, et trouve-moi quelque défaut dans Mme de La Pommeraye. Quand nous serons en route, tu l'accuseras, et je me chargerai de la défendre. Pour ce prêtre, vil et séducteur, je te l'abandonne.

JACQUES.

C'est un si méchant homme, que je crois que de cette affaire-ci je n'irai plus à confesse. Et vous, notre hôtesse?

L'HÔTESSE.

Pour moi je continuerai mes visites à mon vieux curé, qui n'est pas curieux, et qui n'entend que ce qu'on lui dit.

JACQUES.

Si nous buvions à la santé de votre curé[41]?

[41] VARIANTE: «De votre vieux curé.»

L'HÔTESSE.

Pour cette fois-ci je vous ferai raison; car c'est un bon homme qui, les dimanches et jours de fêtes, laisse danser les filles et les garçons, et qui permet aux hommes et aux femmes de venir chez moi, pourvu qu'ils n'en sortent pas ivres. À mon curé!

JACQUES.

À votre curé!

L'HÔTESSE.

Nos femmes ne doutaient pas qu'incessamment l'homme de Dieu ne hasardât de remettre une lettre à sa pénitente: ce qui fut fait; mais avec quel ménagement! Il ne savait de qui elle était; il ne doutait point que ce ne fût de quelque âme bienfaisante et charitable qui avait découvert leur misère, et qui leur proposait des secours; il en remettait assez souvent de pareilles. Au demeurant vous êtes sage, madame votre mère est prudente, et j'exige que vous ne l'ouvriez qu'en sa présence. Mlle Duquênoi accepta la lettre et la remit à sa mère, qui la fit passer sur-le-champ à Mme de La Pommeraye. Celle-ci, munie de ce papier, fit venir le prêtre, l'accabla des reproches qu'il méritait, et le menaça de le déférer à ses supérieurs, si elle entendait encore parler de lui.

Dans cette lettre, le marquis s'épuisait en éloges de sa propre personne, en éloges de Mlle Duquênoi; peignait sa passion aussi violente qu'elle l'était, et proposait des conditions fortes, même un enlèvement.