Jacques le fataliste et son maître
Part 10
L'hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit, et prit apparemment les moyens de les faire cesser.
L'HÔTESSE.
Un jour, après dîner, elle dit au marquis: «Mon ami, vous rêvez.
--Vous rêvez aussi, marquise.
--Il est vrai, et même assez tristement.
--Qu'avez-vous?
--Rien.
--Cela n'est pas vrai. Allons, marquise, dit-il en bâillant, racontez-moi cela; cela vous désennuiera et moi.
--Est-ce que vous vous ennuyez?
--Non; c'est qu'il y a des jours...
--Où l'on s'ennuie.
--Vous vous trompez, mon amie; je vous jure que vous vous trompez: c'est qu'en effet il y a des jours... On ne sait à quoi cela tient.
--Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une confidence; mais je crains de vous affliger.
--Vous pourriez m'affliger, vous?
--Peut-être; mais le ciel m'est témoin de mon innocence...» (Madame? Madame? Madame?--Pour qui et pour quoi que ce soit, je tous ai défendu de m'appeler; appelez mon mari.--Il est absent.) Messieurs, je vous demande pardon, je suis à vous dans un moment.
Voilà l'hôtesse descendue, remontée et reprenant son récit:
«... Cela s'est fait sans mon consentement, à mon insu, par une malédiction à laquelle toute l'espèce humaine est apparemment assujettie, puisque moi, moi-même, je n'y ai pas échappé.
--Ah! c'est de vous... Et avoir peur!... De quoi s'agit-il?
--Marquis, il s'agit... Je suis désolée; je vais vous désoler, et, tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise.
--Non, mon amie, parlez; auriez-vous au fond de votre coeur un secret pour moi? La première de nos conventions ne fut-elle pas que nos âmes s'ouvriraient l'une à l'autre sans réserve?
--Il est vrai, et voilà ce qui me pèse; c'est un reproche qui met le comble à un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que vous ne vous apercevez pas que je n'ai plus la même gaieté? J'ai perdu l'appétit; je ne bois et je ne mange que par raison; je ne saurais dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La nuit, je m'interroge et je me dis: Est-ce qu'il est moins aimable? Non. Auriez-vous à lui reprocher quelques liaisons suspectes? Non. Est-ce que sa tendresse pour vous est diminuée? Non. Pourquoi, votre ami étant le même, votre coeur est-il donc changé? car il l'est: vous ne pouvez vous le cacher; vous ne l'attendez plus avec la même impatience; vous n'avez plus le même plaisir à le voir; cette inquiétude quand il tardait à revenir; cette douce émotion au bruit de sa voiture, quand on l'annonçait, quand il paraissait, vous ne l'éprouvez plus.
--Comment, madame!»
Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses mains, pencha la tête et se tut un moment, après lequel elle ajouta: «Marquis, je me suis attendue à tout votre étonnement, à toutes les choses amères que vous m'allez dire. Marquis! épargnez-moi... Non, ne m'épargnez pas, dites-les-moi; je les écouterai avec résignation, parce que je les mérite. Oui, mon cher marquis, il est vrai... Oui, je suis... Mais, n'est-ce pas un assez grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter encore la honte, le mépris d'être fausse, en vous le dissimulant? Vous êtes le même, mais votre amie est changée; votre amie vous révère, vous estime autant et plus que jamais; mais... mais une femme accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les replis les plus secrets de son âme et à ne s'en imposer sur rien, ne peut se cacher que l'amour en est sorti. La découverte est affreuse, mais elle n'en est pas moins réelle. La marquise de La Pommeraye, moi, moi, inconstante! légère!... Marquis, entrez en fureur, cherchez les noms les plus odieux, je me les suis donnés d'avance; donnez-les-moi, je suis prête à les accepter tous,... tous, excepté celui de femme fausse, que vous m'épargnerez, je l'espère, car en vérité je ne le suis pas... (Ma femme?--Qu'est-ce?--Rien.--On n'a pas un moment de repos dans cette maison, même les jours qu'on n'a presque point de monde et que l'on croit n'avoir rien à faire. Qu'une femme de mon état est à plaindre, surtout avec une bête de mari!) Cela dit, Mme de La Pommeraye se renversa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le marquis se précipita à ses genoux, et lui dit: «Vous êtes une femme charmante, une femme adorable, une femme comme il n'y en a point. Votre franchise, votre honnêteté me confond et devrait me faire mourir de honte. Ah! quelle supériorité ce moment vous donne sur moi! Que je vous vois grande et que je me trouve petit! c'est vous qui avez parlé la première, et c'est moi qui fus coupable le premier. Mon amie, votre sincérité m'entraîne; je serais un monstre si elle ne m'entraînait pas, et je vous avouerai que l'histoire de votre coeur est mot à mot l'histoire du mien. Tout ce que vous vous êtes dit, je me le suis dit; mais je me taisais, je souffrais, et je ne sais quand j'aurais eu le courage de parler.
--Vrai, mon ami?
--Rien de plus vrai; et il ne nous reste qu'à nous féliciter réciproquement d'avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait.
--En effet, quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre aurait cessé!
--Ou que ce fût en moi qu'il eût cessé le premier.
--Vous avez raison, je le sens.
--Jamais vous ne m'avez paru aussi aimable, aussi belle que dans ce moment; et si l'expérience du passé ne m'avait rendu circonspect, je croirais vous aimer plus que jamais.» Et le marquis en lui parlant ainsi lui prenait les mains, et les lui baisait... (Ma femme?--Qu'est-ce?--Le marchand de paille.--Vois sur le registre.--Et le registre?... reste, reste, je l'ai.) Mme de La Pommeraye renfermant en elle-même le dépit mortel dont elle était déchirée, reprit la parole et dit au marquis: «Mais, marquis, qu'allons-nous devenir?
--Nous ne nous en sommes imposé ni l'un ni l'autre; vous avez droit à toute mon estime; je ne crois pas avoir entièrement perdu le droit que j'avais à la vôtre: nous continuerons de nous voir, nous nous livrerons à la confiance de la plus tendre amitié. Nous nous serons épargné tous ces ennuis, toutes ces petites perfidies, tous ces reproches, toute cette humeur, qui accompagnent communément les passions qui finissent; nous serons uniques dans notre espèce. Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne; nous voyagerons dans le monde; je serai le confident de vos conquêtes; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j'en fais quelques-unes, ce dont je doute fort, car vous m'avez rendu difficile. Cela sera délicieux! Vous m'aiderez de vos conseils, je ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances périlleuses où vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver?»
JACQUES.
Personne.
L'HÔTESSE.
«Il est très-vraisemblable que plus j'irai, plus vous gagnerez aux comparaisons, et que je vous reviendrai plus passionné, plus tendre, plus convaincu que jamais que Mme de La Pommeraye était la seule femme faite pour mon bonheur; et après ce retour, il y a tout à parier que je vous resterai jusqu'à la fin de ma vie.
--S'il arrivait qu'à votre retour vous ne me trouvassiez plus? car enfin, marquis, on n'est pas toujours juste; et il ne serait pas impossible que je ne me prisse de goût, de fantaisie, de passion même pour un autre qui ne vous vaudrait pas.
--J'en serais assurément désolé; mais je n'aurais point à me plaindre; je ne m'en prendrais qu'au sort qui nous aurait séparés lorsque nous étions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions plus l'être...»
Après cette conversation, ils se mirent à moraliser sur l'inconstance du coeur humain, sur la frivolité des serments, sur les liens du mariage... (Madame?--Qu'est-ce?--Le coche..) Messieurs, dit l'hôtesse, il faut que je vous quitte. Ce soir, lorsque toutes mes affaires seront faites, je reviendrai, et je vous achèverai cette aventure, si vous en êtes curieux... (Madame?... Ma femme?... Notre hôtesse?...--On y va, on y va.)
L'hôtesse partie, le maître dit à son valet: Jacques, as-tu remarqué une chose?
JACQUES.
Quelle?
LE MAÎTRE.
C'est que cette femme raconte beaucoup mieux qu'il ne convient à une femme d'auberge.
JACQUES.
Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de cette maison m'ont impatienté plusieurs fois.
LE MAÎTRE.
Et moi aussi.
Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation; car vous voyez que nous sommes en beau train de franchise; voulez-vous que nous laissions là cette élégante et prolixe bavarde d'hôtesse, et que nous reprenions les amours de Jacques? Pour moi je ne tiens à rien. Lorsque cette femme remontera, Jacques le bavard ne demande pas mieux que de reprendre son rôle, et de lui fermer la porte au nez; il en sera quitte pour lui dire par le trou de la serrure: «Bonsoir, madame; mon maître dort; je vais me coucher: il faut remettre le reste à notre passage.»
«Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. Ô enfants! toujours enfants!...» Je ne sais de qui sont ces réflexions, de Jacques, de son maître ou de moi; il est certain qu'elles sont de l'un des trois, et qu'elles furent précédées et suivies de beaucoup d'autres qui nous auraient menés, Jacques, son maître et moi, jusqu'au souper, jusqu'après le souper, jusqu'au retour de l'hôtesse, si Jacques n'eût dit à son maître: Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous venez de débiter à propos de botte, ne valent pas une vieille fable des écraignes[36] de mon village.
LE MAÎTRE.
Et quelle est cette fable?
[36] _Écraignes_ ou _Escraignes_, vieux mot; _veillées de village_.
Voici l'étymologie que donne à ce mot le _Seigneur des Accords_ dans ses _Escraignes dijonnoises_, Paris, 1588, et à la suite des _Bigarrures et Touches_, Paris, 1662.
«La nécessité, dit-il, ceste mère des arts, a appris à de pauvres vignerons, qui n'ont pas le moyen d'acheter du bois pour se deffendre de l'injure de l'hyver, ceste invention de faire en quelque rüe escartée un taudis ou bastiment, composé de plusieurs perches fichées en terre en forme ronde, repliées par le dessus et à la sommité; en telle sorte, qu'elles representent la testière d'un chapeau, lequel après on recouvre de force motes, gazon et fumier, si bien lié et meslé que l'eau ne le peut pénétrer. Là, ordinairement les après-soupées, s'assemblent les plus belles filles de ces vignerons avec leurs quenoüilles et autres ouvrages, et y font la veillée jusques à la minuict: dont elles retirent ceste commodité, que, tour à tour, portant une petite lampe pour s'esclairer et une trape de feu pour eschauffer la place, elles espargnent beaucoup, et travaillent autant de nuict que de jour pour aider à gaigner leur vie, et sont bien deffendües du froid. Quelquefois, s'il fait beau temps, elles vont d'_escraigne_ à autre se visiter, et là font des demandes les unes aux autres. Il a convenu faire ceste description parce que l'architecture ne se trouvera pas en Vitruve ni en Du Cerceau, et semble plutost que ce soit quelque ouvrage d'arondelle (hirondelle) que autrement. Chacun an après l'hyver on la rompt, et au commencement de l'autre hyver on la rebastist. L'on l'appelle une _escraigne_ par dérivation du mot d'_escrin_ qui vaut autant à dire comme un petit coffre: combien que d'autres le dérivent de ce mot latin, _scrinium_, ce qui est fort vray semblable, d'autant qu'à telles assemblées de filles se trouve une infinité de jeunes varlots et amoureux, que l'on appelle autrement des voüeurs, qui y vont pour descouvrir le secret de leurs pensées à leurs amoureuses.»
_Les Bigarrures et Touches du Seigneur des Accords_, l'un des ouvrages les plus originaux du temps, contiennent une foule de contes et de facéties dans le genre de la fable du Coutelet. On a longtemps ignoré le vrai nom de l'auteur: il l'avait cependant révélé par un moyen aussi ingénieux que peu ordinaire. En effet, en réunissant les premières lettres des vingt-deux chapitres dont se compose l'édition de 1572, on trouve ces mots:
ESTIENNE TABOUROT M'A FAIT.
C'est à tort que quelques biographes ont avancé que Tabourot (Estienne) était né à Langres, pays de Diderot; il naquit en 1547 à Dijon, où il devint avocat au parlement ou procureur du roi; il y mourut en 1590. Ce qui donna lieu à cette méprise, c'est que son oncle Tabourot (Jehan), connu par son _Orchésographie, ou Traicté par lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre et practiquer l'honneste exercice des dances_ (Langres, 1589, in-4º), était chanoine et official de Langres, où il mourut en 1596. (BR.)
JACQUES.
C'est la fable de la Gaîne et du Coutelet. Un jour la Gaîne et le Coutelet se prirent de querelle; le Coutelet dit à la Gaîne: «Gaîne, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours vous recevez de nouveaux Coutelets... La Gaîne répondit au Coutelet: Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les jours vous changez de Gaîne... Gaîne, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis... Coutelet, vous m'avez trompée le premier...» Ce débat s'était élevé à table; Cil[37] qui était assis entre la Gaîne et le Coutelet, prit la parole et leur dit: «Vous, Gaîne, et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous duisait[38]; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaînes; et toi, Gaîne, pour recevoir plus d'un Coutelet? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient voeu de se passer à forfait de Gaînes, et comme folles certaines Gaînes qui faisaient voeu de se fermer pour tout Coutelet: et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gaîne, de t'en tenir à un seul Coutelet; toi, Coutelet, de t'en tenir à une seule Gaîne.»
[37] Celui.
[38] _Duire_, vieux mot; _plaire_, _convenir_.
Je vous donne avec grand plaisir De trois présents un à choisir, La belle, c'est à vous de prendre Celui des trois qui plus vous _duit_. Les voici, sans vous faire attendre: Bon jour, bon soir et bonne nuit.
SARRASIN, _OEuvres_. Paris, 1685. (BR.)
Ici le maître dit à Jacques: Ta fable n'est pas trop morale; mais elle est gaie. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par la tête. Je te marie avec notre hôtesse; et je cherche comment un mari aurait fait, lorsqu'il aime à parler, avec une femme qui ne déparle pas.
JACQUES.
Comme j'ai fait les douze premières années de ma vie, que j'ai passées chez mon grand-père et ma grand'mère.
LE MAÎTRE.
Comment s'appelaient-ils? Quelle était leur profession?
JACQUES
Ils étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse; ils se levaient, ils s'habillaient, ils allaient à leurs affaires; ils revenaient, ils dînaient, ils retournaient sans avoir dit un mot. Le soir, ils se jetaient sur des chaises; la mère et les filles filaient, cousaient, tricotaient sans mot dire; les garçons se reposaient; le père lisait l'Ancien Testament.
LE MAÎTRE.
Et toi, que faisais-tu?
JACQUES.
Je courais dans la chambre avec un bâillon.
LE MAÎTRE.
Avec un bâillon!
JACQUES.
Oui, avec un bâillon; et c'est à ce maudit bâillon que je dois la rage de parler. La semaine se passait quelquefois sans qu'on eût ouvert la bouche dans la maison des Jason. Pendant toute sa vie, qui fut longue, ma grand'mère n'avait dit que _chapeau à vendre_, et mon grand-père, qu'on voyait dans les inventaires, droit, les mains sous sa redingote, n'avait dit qu'_un sou_. Il y avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi?
JACQUES.
À cause des redites, qu'il regardait comme un bavardage indigne de l'Esprit-Saint. Il disait que les rediseurs sont des sots, qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.
LE MAÎTRE.
Jacques, si pour te dédommager du long silence que tu as gardé pendant les douze années du bâillon chez ton grand-père et pendant que l'hôtesse a parlé...
JACQUES.
Je reprenais l'histoire de mes amours?
LE MAÎTRE.
Non; mais une autre sur laquelle tu m'as laissé, celle du camarade de ton capitaine.
JACQUES.
Oh! mon maître, la cruelle mémoire que vous avez!
LE MAÎTRE.
Mon Jacques, mon petit Jacques...
JACQUES.
De quoi riez-vous?
LE MAÎTRE.
De ce qui me fera rire plus d'une fois; c'est de te voir dans ta jeunesse chez ton grand-père avec le bâillon.
JACQUES.
Ma grand'mère me l'ôtait lorsqu'il n'y avait plus personne; et lorsque mon grand-père s'en apercevait, il n'en était pas plus content; il lui disait: Continuez, et cet enfant sera le plus effréné bavard qui ait encore existé. Sa prédiction s'est accomplie.
LE MAÎTRE.
Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l'histoire du camarade de ton capitaine.
JACQUES.
Je ne m'y refuserai pas; mais vous ne la croirez point.
LE MAÎTRE.
Elle est donc bien merveilleuse!
JACQUES.
Non, c'est qu'elle est déjà arrivée à un autre, à un militaire français, appelé, je crois, monsieur de Guerchy[39].
[39] Guerchy ou Guerchi (Claude-Louis de Regnier, comte de), officier de la cour de Louis XV, fit ses premières armes en Italie, servit avec distinction en Bohême et en Flandre, et mourut en 1768. (BR.)
LE MAÎTRE.
Eh bien! je dirai comme un poëte français, qui avait fait une assez bonne épigramme, disait à quelqu'un qui se l'attribuait en sa présence: «Pourquoi monsieur ne l'aurait-il pas faite? je l'ai bien faite, moi...» Pourquoi l'histoire de Jacques ne serait-elle pas arrivée au camarade de son capitaine, puisqu'elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy? Mais, en me la racontant, tu feras d'une pierre deux coups, tu m'apprendras l'aventure de ces deux personnages, car je l'ignore.
JACQUES.
Tant mieux! mais jurez-le-moi.
LE MAÎTRE.
Je te le jure.
Lecteur, je serais bien tenté d'exiger de vous le même serment; mais je vous ferai seulement remarquer dans le caractère de Jacques une bizarrerie qu'il tenait apparemment de son grand-père Jason, le brocanteur silencieux; c'est que Jacques, au rebours des bavards, quoiqu'il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les redites. Aussi disait-il quelquefois à son maître: «Monsieur me prépare le plus triste avenir; que deviendrai-je quand je n'aurai plus rien à dire?
--Tu recommenceras.
--Jacques, recommencer! Le contraire est écrit là-haut; et s'il m'arrivait de recommencer, je ne pourrais m'empêcher de m'écrier: «Ah! si ton grand-père t'entendait!...» et je regretterais le bâillon.»
JACQUES.
Dans le temps qu'on jouait aux jeux de hasard aux foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent...
LE MAÎTRE.
Mais c'est à Paris, et le camarade de ton capitaine était commandant d'une place frontière.
JACQUES.
Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire... Plusieurs officiers entrèrent dans une boutique, et y trouvèrent un autre officier qui causait avec la maîtresse de la boutique. L'un d'eux proposa à celui-ci de jouer au passe-dix; car il faut que vous sachiez qu'après la mort de mon capitaine, son camarade, devenu riche, était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guerchy, accepte. Le sort met le cornet à la main de son adversaire qui passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu s'était échauffé, et l'on avait joué le tout, le tout du tout, les petites moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du tout, lorsqu'un des assistants s'avisa de dire à M. de Guerchy, ou au camarade de mon capitaine, qu'il ferait bien de s'en tenir là et de cesser de jouer, parce qu'on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui n'était qu'une plaisanterie, le camarade de mon capitaine, ou M. de Guerchy, crut qu'il avait affaire à un filou; il mit subitement la main à sa poche, en tira un couteau bien pointu, et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour les placer dans le cornet, il lui plante le couteau dans la main, et la lui cloue sur la table, en lui disant: «Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon; s'ils sont bons, j'ai tort...» Les dés se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit: «J'en suis très-fâché, et j'offre telle réparation qu'on voudra...» Ce ne fut pas le propos du camarade de mon capitaine; il dit: «J'ai perdu mon argent; j'ai percé la main à un galant homme: mais en revanche j'ai recouvré le plaisir de me battre tant qu'il me plaira...» L'officier cloué se retire et va se faire panser. Lorsqu'il est guéri, il vient trouver l'officier cloueur et lui demande raison; celui-ci, ou M. de Guerchy, trouve la demande juste. L'autre, le camarade de mon capitaine, jette les bras à son cou, et lui dit: «Je vous attendais avec une impatience que je ne saurais vous exprimer...» Ils vont sur le pré; le cloueur, M. de Guerchy, ou le camarade de mon capitaine, reçoit un bon coup d'épée à travers le corps; le cloué le relève, le fait porter chez lui, et lui dit: «Monsieur, nous nous reverrons...» M. de Guerchy ne répondit rien; le camarade de mon capitaine lui répondit: «Monsieur, j'y compte bien.» Ils se battent une seconde, une troisième, jusqu'à huit ou dix fois, et toujours le cloueur reste sur la place. C'étaient tous les deux des officiers de distinction, tous les deux gens de mérite; leur aventure fit grand bruit; le ministère s'en mêla. L'on retint l'un à Paris, et l'on fixa l'autre à son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la cour; le camarade de mon capitaine en fut désolé; et telle est la différence de deux hommes braves par caractère, mais dont l'un est sage, et l'autre a un grain de folie.
Jusqu'ici l'aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine leur est commune: c'est la même; et voilà la raison pour laquelle je les ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître? Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que le reste n'appartient qu'à lui. Ah! monsieur, c'est ici que vous allez voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses bizarres écrites sur le grand rouleau!
Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la permission de faire un tour dans sa province: il l'obtient. Sa route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. À trois heures du matin, cette voiture passe devant l'Opéra; on sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent d'aller déjeuner avec les voyageurs; on arrive au point du jour à la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné? Ce fut le cloué de reconnaître son cloueur. Celui-ci lui présente la main, l'embrasse et lui témoigne combien il est enchanté d'une si heureuse rencontre; à l'instant ils passent derrière une grange, mettent l'épée à la main, l'un en redingote, l'autre en domino; le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec ses amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les uns se disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner dans la capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque l'hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques.
La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu'il n'est plus en mon pouvoir de la renvoyer.--Pourquoi donc?--C'est qu'elle se présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu'il est écrit là-haut que tout orateur qui s'adressera à Jacques avec cet exorde s'en fera nécessairement écouter.