Chapter 7
--J'avais deviné, Georges, que vous étiez le chef des Tondeurs. Loin de le trouver mauvais, j'en suis heureuse... oui, heureuse! Je vous admire et je vous aime, car j'aime tout ce qui est puissant, tout ce qui est fort, tout ce qui domine! Fi de ces esprits médiocres qui se traînent platement dans l'ornière commune! La vie n'est belle qu'agitée par les grandes émotions. Commander aux hommes et commander aux circonstances, les orages, là lutte, voilà mon rêve! C'est ce rêve, ô bien-aimé, que tu réalises! C'est sa réalisation qui me fait t'aimer; c'est elle qui m'a entraînée vers toi! C'est elle qui, jusqu'à mûri dernier souffle, m'attachera à ta fortune! Oui, fais tout trembler autour de toi; ébranle la terre et le ciel! Que, semblable à la voix du canon, le bruit de ton nom sème partout le respect ou l'épouvante, et mon amour montera à la hauteur de ta renommée!
Bien des femmes sans doute t'ont déjà comblé de leurs tendresses! Mais aucune ne t'a aimé comme je t'aime, comme je ne cesserai de t'aimer. Et fussé-je réservée à subir le sort de la pauvre Maharite, je me croirais trop payée d'avoir su un jour, une heure, une minute fixer tes regards sur moi!
--Maharite! s'écria Georges, mais qui vous a dit?...
--Qu'est-ce que cela te fait? Tu étais libre alors. Elle a été ta maîtresse, elle ne peut l'être désormais. Je ne suis pas jalouse, va! car si je l'étais!...
Et, frémissante d'exaltation, Constance se dressa debout, comme mue par un ressort.
--Et si tu étais jalouse? demanda en souriant le jeune homme, étonné et ravi tout à la fois par cette éruption de passion farouche.
--Si j'étais jalouse! repartit lentement la délicate créature, dont les dents crissèrent; si j'étais jalouse!... Oh! non, non! non, Georges! ne parle pas de cela!... N'en parle pas... Non, non...
Son agitation atteignit tout d'un coup à un tel paroxysme, que Georges en eut peur.
--Rassure-toi, dit-il, avec des inflexions caressantes, rassure-toi, chère adorée, si mon esprit a eu quelques échappées, jamais mon coeur ne s'est donné qu'à toi, à toi seule, entends-tu? Il n'a compris l'amour, il ne l'a senti, qu'en te voyant, en s'animant de ton haleine, en respirant la vie auprès de toi. Car, moi aussi, je t'aime! je t'aime d'un amour égal au tien. Et cet amour, il me maîtrise à ce point que, malgré ses emportements, je souscris à tous tes vouloirs. Pour t'obéir, j'étouffe ce volcan qui bout dans mon sein. Pour t'obéir, je me tiens froidement sur cette escabelle...
--Écoutez, Georges, interrompit avec vivacité Constance, qui s'était un peu remise; je veux être votre femme. Puisque vous y consentez, je la serai. Mais il faut nous bâter. Dans quelques jours, demain peut-être, reviendra maître Cartier. Si j'étais assez forte pour vous accompagner, je vous dirais: Partons sur-le-champ. Allons à Césembre et qu'un bon père cordelier consacre notre union. Mais ma santé exige encore une semaine de repos. Je le sens. Pendant ce temps-là, faites vos préparatifs, et après, oh! après, avec quelle félicité je m'abandonnerai à toi, à toi toujours, pour toujours!
En lui lançant cette exclamation de bonheur, la jeune fille tendit les bras pour se pendre à son cou; mais soudain, le tintement d'une clochette, suivi d'un cri monotone, funèbre comme celui de l'orfraie, l'arrêta court:
Réveillez-vous, gens qui dormez, Priez Dieu pour les trépassés!
--Bast! c'est le vieux sonneur[15]! fit Georges, souriant et profitant de l'émoi de Constance, pour l'attirer à lui.
[Note 15: Jusqu'en 1789, il exista, dans plusieurs évêchés de la Bretagne, des espèces de gardiens chargés de parcourir, à minuit, les rues des villes, en réclamant des prières pour les morts. On les appelait sonneurs des âmes.]
Fascinée, éperdue, enfiévrée de crainte, d'amour, Constance cédait.
De son souffle brûlant, comme une exhalaison de fournaise, Georges incendiait les dernières résistances de la jeune fille. Il l'emportait vaincue, anéantie, au plus profond de l'ombre, quand brusquement une main sèche, osseuse, crochue comme une griffe, s'implanta sur son épaule. En même temps, une voix chevrotante grinçait à son oreille:
--Halte-là, mon homme! Elle n'est pas encore ta femme!
Georges lâcha une interjection de surprise.
--C'est nourrice Manon; n'ayez crainte, mon doux! dit Constance, qui glissa comme une couleuvre entre ses bras, et revint en riant gaiement vers la fenêtre.
--Quoi! s'écria le jeune homme avec un accent de dépit, nous avions un témoin?...
--Oh! soyez tranquille, c'est un témoin aveugle et sourd: aveugle, puisqu'on ne peut se voir à deux pas dans cette chambre sans lumière; sourd, car la pauvre femme n'entendrait pas le canon d'alarme.
--Ah! Constance, reprit-il, en se rapprochant d'elle, vous ne m'aimez pas! Vous n'avez pas confiance en moi!
--Pas confiance! moi qui vous reçois ici... à cette heure!
--Oui, mais avec un tiers! au moins, fallait-il me dire que nous n'étions pas seuls, reprocha-t-il amèrement.
--Vous êtes injuste, Georges. Pouvais-je faire autrement? Nourrice couche avec moi dans cette pièce, et ma mère habite la pièce contiguë depuis le départ de maître Jacques. On est obligé de traverser sa chambre pour entrer dans la mienne. Croyez-vous que, sans cela, j'aurais exposé vos jours en vous faisant passer par la fenêtre? L'escalier du perron n'était-il pas plus commode et moins compromettant? Pour ce qui est de la bonne Manon, sa discrétion devrait vous être connue. N'est-ce pas elle qui a demandé à être notre intermédiaire? notre messager? N'est-ce pas elle qui nous a facilité ce rendez-vous, en m'apportant l'échelle de soie que vous lui aviez remise? Allons, messire, quittez cette méchante humeur qui me chagrine et ne vous sied pas!
Grâce à la mobilité de ses impressions. Constance avait, en un instant, reconquis l'empire d'elle-même. Mais ce n'était point là l'affaire de Georges de Maisonneuve! Le supplice de Tantale exaspérait autant son organisation qu'il mortifiait son amour-propre. Avoir difficilement fait naître l'occasion; s'être tour à tour échauffé le sang et glacé le cerveau; s'être fait de marbre quand on est de feu; puis avoir eu la possession à sa merci et la manquer! Georges était dépité, furieux.
Il se mit à fredonner je ne sais plus quel refrain populaire, en battant la mesure contre les vitraux de la fenêtre.
Leste, la jeune fille sauta sur l'escabeau qu'il avait quitté, et, gentiment, rusée déjà comme une jeune femme, coulant sa joue satinée contre celle de Georges:
--Vous m'en voulez donc terriblement, messire!
Elle savait bien ce qu'elle faisait, la câline. Professeur à nul autre pareil que l'amour. Par sa vertu, le vieillard retrouve la jeunesse, le jeune acquiert l'expérience de la maturité. Finesse, vaillance, beauté, vérité, mais aussi hypocrisie, lâcheté, laideur, mensonge, il enseigne tout, il donne toutes les qualités; tous les vices. En quelques leçons, ses élèves les plus naïfs sont maîtres passés.
Un double baiser fut le scel de paix. Mais le charme était rompu. Une sorte de bise avait, comme un vent coulis, soufflé sur cette torride atmosphère d'amour. Vainement, Constance employa-t-elle son arsenal de minauderies et de cajoleries féminines; vainement, Georges lui-même essaya-t-il de chasser de son esprit le ressentiment qui l'assiégeait; leurs efforts, à tous deux, n'aboutirent qu'à aviver le froid qui s'était élève entre leurs coeurs.
Enfin, ayant convenu de se revoir le jeudi de la semaine suivante, ils se séparèrent; lui sourdement irrité contre elle; elle, froissée, point satisfaite de lui.
Sans se servir de l'échelle, que Constance avait retirée dès qu'il avait été entré dans sa chambre, Georges sauta par la fenêtre.
Comme il tombait légèrement à terre, sur les pieds, des pas résonnèrent près du pont-levis du château. Le ciel s'était un peu éclairci. Si Georges fût resté là quelques secondes, il eût pu apercevoir deux hommes qui s'avançaient sur la petite place et entendre ce juron énergique:
--Terr i ben!
Mais Georges avait aussitôt disparu par une ruelle qui longeait le rempart.
Nous avons déjà dit que ces événements se passaient dans la nuit des 4-5 septembre 1534.
CHAPITRE VII.
En ce temps-là, au coin de la rue des Petits-Degrés et de la rue des Cordiers, il y avait, à Saint-Malo, une hôtellerie fort achalandée parmi les «pillottes, maistres, mariniers et compaignons de nefs.»
A une tige de fer, établie en potence au-dessus du rez-de-chaussée, se balançait l'enseigne ci-dessus, conservant des vestiges d'une enluminure jadis brillante, et dont les inscriptions, fraîchement refaites, n'avaient pas effacé tout à fait, sous leur couche de rouge sanglant, la teinte jaunâtre des lettres qu'elles avaient remplacées.
La représentation de «Monsieur saint Anthoine,» placé immédiatement sous l'annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais l'esprit le mieux prévenu eût, avec la meilleure volonté du monde, hésité à ranger parmi les membres de la race porcine l'animal dont le saint personnage était flanqué.
Comme si cette plaque de tôle et ces indications eussent été insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe de gui était encore fixée à l'extrémité d'une perche horizontale, assujettie elle-même à la poutre angulaire du pignon.
La maison avait une seule entrée: cette entrée sur la rue des Petits-Degrés. Des châssis de toile écrue tamisaient la lumière à l'intérieur. Car, à cette époque, en Bretagne, comme dans beaucoup d'autres provinces françaises, il n'y avait que les habitations des riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe des fenêtres à carreaux de verre.
L'hôtellerie comptait trois étages et un rez-de-chaussée. Les surplombs des trois étages allaient en augmentant. De sorte que le troisième touchait presque la façade de la maison qui lui faisait vis à vis de l'autre côté de la rue. De sorte encore que, du dernier étage de l'auberge, on pouvait aisément donner la main à une personne qui se serait trouvée au dernier étage de cette maison, laquelle était celle d'un cordier: métier en mauvaise odeur de réputation dans toute la Bretagne, exercé le plus souvent alors par les cacoux, c'est-à-dire les juifs, les excommuniés, les gens mal famés.
Une halle unique embrassait le rez-de-chaussée. Elle était vaste, peu close, mais chauffée en toutes saisons par une cyclopéenne cheminée, aux profondes embrasures, et au manteau tout enjolivé de dessins faits avec des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et des bancs, des bancs et des tables. Le tout grossièrement équarri, et reposant sur une aire inégale. Bossue ici, trouée là, formant hauts-fonds, chargée d'immondices, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse, nauséabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable lit-clos contre une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour décors, des courges, des coloquintes desséchées sur la tablette de la cheminée et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfumé comme celui d'une forge, ne manquaient pas--pantagruéliques festons,--les brunes flèches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, légumes secs ou poissons fumés. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du matin à huit heures du soir, tournait sans trêve ni merci une broche homérique, toujours chargée d'appétissantes pièces de viande, volaille ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des tourtières qui chantaient sur la braise.
Telle était, en gros, la salle commune du Cochon à _Monsieur saint Anthoine_, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne, au seizième siècle.
Elle était tenue par le père Clovis, un homme du _pays haut_, venu à Saint-Malo, à la suite de François Ier, en 1518, et qui avait fait fortune en épousant la fille de l'ancien propriétaire de l'hôtellerie.
Comme Français, mons Clovis n'était guère aimé. Mais comme cuisinier, ah! dame, ça changeait! Sur toute la côte, de Pornic à Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De même aux îles de la Manche, et dans les localités du littoral anglais.
Le 5 septembre 1534, vers sept heures de relevée, le père Clovis, alors âgé d'une cinquantaine d'années, trinquait avec quelques habitués, à l'une de ses tables, en causant du grand événement du jour.
Il s'agissait de la rentrée, dans le port, des deux navires partis en avril dernier, sous le commandement de maître Jacques Cartier, pour un voyage d'exploration à la «terre neuve.»
Et les commentaires allaient bon train, je vous promets!
--Sur ma part du paradis, j'étais certain qu'il échouerait! dit un gros négociant de la Grand'Rue.
--Qu'il échouerait! mais il n'a pas du tout échoué, monsieur Vordec! On assure qu'il a fait une grande découverte, maître Jacques! et qu'il rapporte, de l'or plein la cale de ses vaisseaux.
A ces paroles, un individu vêtu comme un pêcheur, qui sirotait silencieusement son _vin-de-feu_ en un coin de la salle, tendit l'oreille.
--Ta! ta! ta! fit le commerçant avec une moue dédaigneuse.
--Par Notre-Dame d'Auray! c'est pure vérité, affirma un autre interlocuteur. Un des mariniers de maître Cartier m'a montré, ce soir, un lingot d'or....
--Du cuivre! interrompit le négociant.
--Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l'or!
--Bravo! appuya l'aubergiste. J'ai justement encore, dans ma cave, deux ou trois flacons de ce crû de 1520, que tu connais, Lorimy!
--Votre vin est trop cher, papa Clovis; parlons plutôt une double pinte de cervoise, observa le négociant en hochant la tête.
--Ça va, tope-là, repartit Lorimy.
--Le vieux ladre! murmura l'aubergiste, en se levant pour aller tirer la cervoise.
--Mais, reprit M. Vordec, où est ce lingot d'or?
--Oh! bien, soyez tranquille. Tout à l'heure j'irai le quérir.
--Après tout, fît le commerçant, quand ce serait de l'or vrai, qui me prouvera qu'il a été rapporté de là-bas?
Cette réflexion, assez sensée d'ailleurs, déconcerta Lorimy.
--Le journal de bord, de maître Jacques, pourrait faire foi, insinua un troisième personnage.
--Peuh! on écrit ce que l'on veut dans un journal de bord. Le parchemin est bon enfant; il accepte tout ce qu'on lui donne. Au surplus, en admettant que maître Cartier ait trouvé quelques pépites aurifères, cela paiera-t-il les frais de l'expédition? Il est resté près de cinq mois absent, avec deux navires et soixante hommes d'équipage. Ça coûte. Les îles que, dit-il, il a explorées, mais nos nefs les avaient reconnues depuis longtemps! Ce n'était pas là l'homme pour un pareil voyage! Ah! si l'on m'en eût confié l'entreprise!... Mais il a renié sa patrie, lui. Il est l'ami des Français! Chez lui, on ne parle même plus bas-breton. C'est une indignité. Mais le bon Dieu le punira comme il mérite. Déjà sa fille, cette créature sans vergogne, qu'il a ramenée on ne sait d'où....
--La Constance! dit Lorimy avec un accent et un geste de mépris.
--Oui, cette dévergondée qui porte chaperon de velours, basquine et cotte de soie, comme une châtelaine, ni plus ni moins. Et qu'est-ce que c'est, je vous demande? quelque bâtarde que maître Jacques aura eue d'une sauvagesse... hé! hé! Je me souviens encore qu'à ce fameux voyage de 1520, d'où elle est revenue avec lui, il était resté neuf mois absent... hé; hé!! neuf mois, vous comprenez!... Cette bonne pâte de Catherine Desgranches n'y a rien vu...
--Catherine Desgranches! min Gieu! qui est-ce qui parle de Catherine Desgranches, la femme à maître Jacques, da oui? cria à ce moment une rude voix au bout de la salle.
Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation sortit de toutes les bouches:
--Le père Jean!
--Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et prospérité à tout le monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dans la halle.
--Vous arrivez comme marée en carême, père Jean, reprit Lorimy, en lui montrant une place vide, à côté de lui, sur le banc. M. Vordec et moi nous avons engagé un pari. Vous pouvez le décider et vous nous aiderez à consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous d'un coup de cidre nouveau.
Disant cela, il lui présenta le pichet de faïence coloriée dont il se servait lui-même.
Le marin avala une longue gorgée et fit claquer sa langue contre son palais.
--Très-bien! très-bien; dit-il; ça vous fait un velours sur l'estomac. Maintenant, qu'y a-t-il pour vous obliger, mes gens?
--C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez pas trouvé de l'or, dans votre navigation, répondit Lorimy.
--De l'or! repartit Morbihan, nous en avons tant et plus. A preuve!
Et il tira de sa poche un caillou tout rayé de paillettes, qui brillèrent comme des étincelles de feu, dans la demi-obscurité de la salle.
Le buveur solitaire prêtait la plus vive attention à cette scène.
Au même instant, le tavernier remonta de sa cave.
--Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de vous voir, compère Jean, dit-il en tendant sa main au timonier.
--Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis, mon homme. Vous avez fait repeindre, en français, m'a-t-on dit, les écritures de votre enseigne. Ça ne me va pas! Parce que vous êtes du pays haut ce n'est pas une raison pour tâcher de nous imposer votre grimoire, et votre jargon, non da!
--Et vous refusez de me donner la main, compère Jean? dit le cabaretier, en plaçant un broc d'étain sur la table.
--Min Gieu, vous le mériteriez, Clovis!
--Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement, siégeant à Rennes....
--Terr i ben! proféra le marin, jamais ordonnance du parlement ne m'obligera, moi, à baragouiner votre maudit langage!
--Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes de mettre, sous peine d'amende, en français: _Par permission du Roy et du Parlement_, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du voisin Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions.
--Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions! maugréa Jean Morbihan.
--Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le négociant, êtes-vous convaincu? est-ce de l'or?
--Quand je l'aurai essayé, je vous répondrai, dit celui-ci qui roulait avec lenteur le caillou entre ses doigts et l'examinait minutieusement.
--Buvons toujours notre cervoise! Clovis, versez-nous à boire!
L'hôtelier s'empressa de satisfaire ses pratiques.
--A la santé de maître Jacques! cria Jean Morbihan en se levant.
--Comment, à la santé de maître Jacques! objecta le négociant d'un air rechigné.
--Min Gieu, oui! je bois à la santé du capitaine Cartier, le plus intrépide, le plus illustre des marins bretons! répliqua fièrement notre timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy.
--Excusez-moi, je vais jusqu'à ma boutique essayer ce fragment de roche; vous me le confiez, n'est-ce pas? dit M. Vordec.
--Pourquoi pas? On vous connaît, vous! fit le père Jean, en haussant les épaules.
Et, quand le commerçant fut sorti, il continua:
--En voilà encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de paille autour du corps [16], et qui crève de jalousie parce que nous avons eu l'honneur de découvrir un pays où il y a de l'or, en veux-tu, je t'en donne; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture; du poisson, du gibier, que c'est une bénédiction... C'est là qu'on pourrait établir une fameuse hôtellerie, compère Clovis, da oui!
[Note 16: C'était une des punitions qu'en Bretagne on infligeait alors aux banqueroutiers.]
--Vrai? s'exclama le tavernier..
--Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde?
--Du monde! il y a des hommes tout nus.
--Tout nus! Et les femmes?
--Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.
--Pas jolies, hein?
--Rouges comme le cuivre des chaudrons à Clovis! puis peinturées de la tête aux pieds comme un bateau de plaisance.
--Ah! reprit Lorimy, père Jean, vous devriez bien nous conter votre voyage.
--Si ça peut vous être agréable!
--Nous être agréable! dit l'hôtelier; allez-y, et je paie une bouteille de vin de derrière les fagots.
A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnèrent.
--Accepté, dit-il en vidant son pichet.
Divers consommateurs étaient arrivés dans la salle. Ils se groupèrent à la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif, baveuses, fichées dans des chandeliers, de fil de fer, en forme de tire-bouchon. Deux bouteilles tapissées de toiles d'araignée et cachetées de cire verte furent posées devant Morbihan, qui se mit à passer sa langue sur ses lèvres, tandis qu'on les débouchait.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, dont le visage, aussi battu par la tempête que le cap du Talut, où il était né, dans l'évêché de Vannes, avait bruni et s'était parcheminé à l'influence du hâle et des émanations salines, comme celui d'une momie. Grand, mince, osseux, les fatigues de la mer ni l'âge n'avaient encore eu de prise sur lui. Il se tenait droit comme un mât, conservait une longue et abondante chevelure, à peine grisonnante, dont les mèches flottaient sur ses épaules et vergettaient ses joues tannées.
Morbihan portait, est-il besoin de le dire? l'accoutrement breton strictement national: chapeau de feutre grossier aux larges ailes retroussées, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et boutons de métal à la bordure du devant; veste bariolée à double rang de boutons; ceinture de cuir jaune; l'ample _bragou-bras_ noué au genou, et les longs bas bleus à bandes rouges sur les coutures.
Au moral, Jean Morbihan était un excellent coeur, courageux, dur au travail, tenace, fidèle à ses affections plus qu'à ses antipathies. On ne lui connaissait qu'une incurable haine: sa gallophohie. Quoiqu'il ne parlât pas le français, il l'entendait cependant. Et cependant aussi, par une de ces contradictions si bizarres auxquelles est sujette la nature humaine, c'était en français que le vieux marin prononçait ses exclamations favorites: _Oui da, non da_, et _min Gieu_ pour _mon Dieu_.
--Allons, compère Jean, dégustez-moi ça et filez votre câble en douceur, nous vous écoutons, dit l'hôtelier, après avoir rempli les gobelets.
--Tout le monde est il paré? interrogea le marin.
--Oui, oui; allez!
Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura.
--Min Gieu, ça sent encore le pays du haut, ce vin! J'aimerais bien mieux un coup de _gwin ardant_.
Néanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita une nouvelle rasade, et commença en ces termes:
«Vous vous souvenez du vingtième d'avril dernier, mes gens. C'est ce jour-là que nous avons levé l'ancre, après que ce faraud d'amiral français nous a eu passés en revue. Il voulait me faire prêter le serment à son roi. Mais va-t'en voir! Bon! nous débouquons du havre. Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille à maître Jacques nous avaient quittés à deux ou trois milles des Haies de la Conchée; et nos navires marchaient de conserve comme deux frères jumeaux, lorsque, vlan! un coup de ce démon de kirk nous prend en poupe et nous jette brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n'avions pas une empointure de voile dehors. Mais, le vent ayant molli, on mit toute la toile en l'air. La brise continua d'être favorable, si bien que, le 10 mai, nous touchâmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il y avait là des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du château, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent fois plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne!»
--Vraiment! fit Lorimy émerveillé.
--Da oui! appuya le vieux Jean.
«De façon, continua-t-il, que, ne pouvant débarquer là, nous entrâmes dans un port voisin, que maître Jacques nomma Sainte-Catherine, en l'honneur de la sainte patronne de son épouse.