Jacques Cartier

Chapter 5

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Avec grande difficulté, il s'approcha de Constance, l'enlaça d'un bras à la ceinture, et, lançant au batelier une corde qu'il avait à la main, il se remit à nager vers la Conchée, où il aborda, au bout d'un quart d'heure, après des efforts inouïs pour n'être pas lacéré, avec son doux fardeau, aux tranchantes arêtes de pierre qui hérissaient le rivage.

La nuit était tout à fait venue.

CHAPITRE IV.

LA SORCIÈRE.

Émergeant de la mer, à deux milles environ de Saint-Malo, les Conchées forment le sommet d'un arc d'îlots, relié au continent par la pointe du Décollé au nord, et la pointe de la Varde au sud. D'ailleurs, à l'exception de Césembre, ces îlots ne sont guère que des écueils, des brisants, plus ou moins escarpés et, pour la plupart, couverts par le flot, à l'époque des syzygies ou hautes marées.

Cependant la Grande-Conchée, jadis appelée roc de Quince, occupe une étendue et une importance suffisantes pour qu'on ait cru devoir y élever, à la fin du dix-septième siècle, d'après les plans de Vauban, un fort destiné à protéger le mouillage de la passe de la Fosse-aux-Normands. Mais, en 1534, l'on ne voyait sur ce récif que deux ou trois misérables huttes pratiquées dans les anfractuosités du rocher et fréquentées par les pêcheurs que le mauvais temps forçait d'y chercher un abri temporaire.

C'est à la rive septentrionale de la Grande-Conchée qu'avait atterri le sauveur de Constance. Quatre hommes, vêtus comme des matelots, se tenaient là, lui prêtant leur aide, car il avait autour du corps une corde sans le secours de laquelle il ne serait jamais parvenu à regagner l'îlot.

--Mort de ma vie! je ne croyais pas la mer aussi dure! proféra-t-il en remettant le pied sur la grève.

--Nous avions toutes les peines du monde à résister au vent qui nous poussait d'un côté, tandis que la corde à laquelle vous étiez attaché nous entraînait de l'autre, dit l'un des hommes.

--Oh! ç'a été pour vous une rude corvée! reprit-il ironiquement.

--Non pas rude; cependant...

--Bon, bon; mais la seconde corde, celle que j'avais emportée à la main?

--Cassée! elle vient de casser!

--Comment! elle a cassé?

--Oui, marquis, elle s'est rompue au moment même où elle se tendait et où nous pensions ramener ceux qui devaient s'y être amarrés.

--Mort de ma vie! voici un vilain incident! Alors la femme du pilote est perdue, car il fait noir comme dans le trou du Diable, et la mer est si méchante que pas plus maintenant que tout à l'heure nous ne pourrions mettre une embarcation à flots.

Comme pour confirmer ces paroles, une vague gigantesque vint, en meuglant, fondre sur eux. Pour n'être pas emportés par cette vague, ils n'eurent que le temps de se réunir en un groupe serré, en entrelaçant leurs bras et leurs jambes, et formant ainsi une inébranlable colonne de muscles et d'os.

Le libérateur de Constance tenait, pressée contre sa poitrine, la jeune fille à demi évanouie.

--Ça, mes gars, dit-il, quand la lame se fut retirée, tant pis pour ceux qui sont lâchés; allons nous réchauffer.

Et, passant devant les hommes avec sa protégée, il escalada quelques roches qui le conduisirent au sommet de la Conchée, dont le plateau fort étroit était coupé par une crevasse, au fond de laquelle on apercevait de la lumière.

Guidés par cette lumière, nos gens descendirent dans la crevasse, où les quatre matelots quittèrent l'individu qui avait arraché Constance à l'abîme; et celui-ci entra aussitôt dans une espèce de grotte, éclairée par une torche de résine.

--Maharite! Maharite! appela-t-il d'un ton dur.

--Maharite y est pour le maître, rien que pour son maître; la joie soit avec lui! répondit, en bas-breton, une voix qui semblait monter des entrailles de la terre.

Et l'on vit surgir d'un coin de la grotte un corps étrange, si courbé vers le sol qu'on eût dit qu'il marchait à quatre pattes.

--Mort de ma vie! que faisais-tu donc? fut-il repris impérieusement.

--Maharite préparait le louzou [11] pour la pennèrès [12].

[Note 11: Plante douée de vertus magiques, que l'on va cueillir, le samedi, à minuit.]

[Note 12: Jeune fille à marier.]

--Toujours tes magies, hein? tu finiras sur un bûcher!

--Et toi, mon maître, repartit railleusement Maharite, toi tu finiras au bout d'un écheveau de chanvre!

--Tais ta langue! tais ta langue, femme! et fais du feu pour cette jeune fille!

Le monstre tourna à demi sa tête, dont les cheveux tombants balayaient la terre, et un sourd grognement sortit de sa bouche:

--Encore une victime!

Ce n'est pas sans raison que nous l'appelons monstre, car il est impossible d'imaginer quelque chose de plus hideux que cette pauvre créature. Non-seulement une affreuse difformité l'obligeait de marcher à la manière des bêtes, mais son visage n'avait plus rien d'humain. Il n'était que cicatrices d'un rouge sombre, violacé, on le nez apparaissait seulement comme les deux cavités qui trouent celui d'une tête de mort, où les yeux saillissaient entre des bourrelets de chair sanglants comme des phlegmons, où, pour en finir tout de suite avec ces horreurs, la bouche, dépouillée de ses lèvres, montrait une double rangée de dents magnifiques, mais dont la blancheur même augmentait encore l'odieux de cet épouvantable masque.

--Dépêche! et fais du feu, te dis-je, répéta l'homme, en étendant Constance sur un lit de plantes marines sèches.

Sans avoir tout à fait perdu connaissance, la jeune fille n'avait plus, depuis l'engloutissement de la barque, le sentiment exact de son être. Elle voyait et entendait à demi, mais ne pouvait apprécier les objets ou les choses.

Dans une petite niche de la caverne, son sauveur prit une bouteille d'eau-de-vie, dont il versa quelques gouttes sur les lèvres et sur les tempes de Constance, qui aussitôt s'agita, frissonnante, sur sa couche.

--Où suis-je? demanda-t-elle, en promenant ça et là des regards étonnés.

--Vous le saurez dans un instant, répondit-il d'un ton courtois. Mais soyez assurée toutefois que vous êtes en sûreté.

--Ah! c'est vous! s'écria-t-elle en frémissant au son de cette voix.

--Je vous effraie? fit-il tristement. Mon costume...

Et ses yeux tombèrent sur ses jambes nues, sa chemise et ses braies, d'où l'eau coulait comme d'un ruisseau.

--Vous oubliez, messire Georges, dit-elle, que, quand même je ne vous devrais pas ma vie, je serais bien mal avisée en ayant attention à votre accoutrement, car le mien...

Et, à son tour, elle jetait les yeux sur sa toilette, si fraîche deux heures auparavant, en si pitoyable condition à cet instant.

Mais, s'interrompant:

--Et ma mère, et nos bateliers? interrogea-t-elle avidement.

--Oh! j'espère qu'ils sont sauvés aussi! répondit Georges d'un air embarrassé.

--Pensez-vous?

--Oui; du reste, j'ai envoyé une barque à leur recherche... Mais je vais me retirer pour vous laisser changer de vêtements...

--Qui m'en donnera?

--Cette femme que vous voyez accroupie et qui chante devant l'âtre.

--Quoi! la sorcière!

--Vous la connaissez. Constance? s'écria-t-il, avec un émoi qu'il s'efforça ensuite de dissimuler.

--Eh! qui ne connaît la sorcière de la Conchée! Nous sommes donc sur l'île?

--Oui... commandez à Maharite et elle vous obéira... Je sors; me permettez-vous de revenir?

--Oh! oui! Ne me laissez pas longtemps Ici, supplia-t-elle en tendant sa main à Georges, qui y imprima un baiser.

Puis il quitta la caverne; et Constance demeura seule avec la sorcière, laquelle chantait d'une voix étrange ce chant plus étrange encore:

«--Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec votre chien noir?

«--Je reviens de chercher le moyen de trouver ici l'oeuf rouge.

«Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l'herbe d'or.

«Et le gui de chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.

«--Merlin! Merlin! revenez sur vos pas, laissez le gui au chêne.

«Et le cresson dans la prairie, comme aussi l'herbe d'or.

«Comme aussi l'oeuf du serpent marin parmi l'écume dans le creux du rocher...

«Merlin! Merlin! revenez sur vos pas; il n'y a de devin que...»

--Le Diable! acheva-t-elle avec un ricanement farouche. N'est-ce pas, ma mignonne, qu'il n'y a pas d'autre devin que le Diable?

Et Maharite tourna vers Constance sa face, dont la flamme jaillissante du foyer faisait, pour ainsi dire, flamboyer les abominables laideurs.

A cet aspect, la jeune fille se serra, en tremblant, au fond du lit.

--Ah! je te fais peur! je te fais peur, petite mijaurée, poursuivit la sorcière, avec des inflexions tour à tour railleuses et sinistres; je suis donc bien horrible! bien décidément horrible! Moi aussi j'ai été belle, pourtant, belle comme toi, plus que toi. Et toi aussi tu deviendras horrible, plus horrible que moi! Ah! je te vois pâlir, puis verdir comme la mousse qui tapisse ces rochers!

Ah! sur ton corps si frais, si parfumé, je vois grouiller des millions et des millions de vers gluants...

--Tais-toi! maudite! oh! tais-toi! ordonna Constance, sautant à terre.

--Pouah! continua la sorcière, avec un geste de dégoût, je sens l'odeur, rôdeur exécrable de tes chairs qui tombent en pourriture....

--Misérable! proféra la jeune fille, faisant un bond pour s'enfuir de la caverne.

Mais Maharite la retint par le pan de sa jupe.

--Arrête! mignonne! arrête! Entends-tu comme la mer gronde, comme le vent se lamente au dehors?... Où irais-tu? Non, ruste, reste ici. Je veux te faire belle, moi; plus belle que tu n'as jamais été, que tu ne seras jamais!

En prononçant ces paroles Maharite traînait la pauvre enfant effarée dans un couloir, dont elle éclaira les profondeurs avec une torche de résine.

Elle ouvrit un coffre en bois peint, et, pièce à pièce, en tira un coquet habillement de jeune mariée. Depuis le voile virginal jusqu'à l'anneau d'or, rien n'y manquait.

--Voyons, mignonne, mets bas cette cotte mouillée, disait-elle, en rangeant les objets sur le coffre.

Et comme, malgré son audace habituelle, Constance ne bougeait pas, Maharite, se hissant sur un banc, se prit à la dévêtir avec autant d'adresse que d'agilité. Mais, en la débarrassant de ses effets, elle s'extasiait sur les charmes de la jeune fille, et mêlait de prédictions lugubres, révoltantes, ses marques d'admiration.

Constance, éperdue, n'osait lui résister. Quelle que fût la fermeté, nous pourrions dire l'impudence qui lui était propre, tant d'impressions violentes et diverses avaient fondu sur elle, depuis le départ de Jacques Cartier, que sa volonté s'était amollie comme la corde d'un arc trop longtemps tendu.

Elle laissait faire et parler cette bizarre créature, qui, tout en lui passant la robe nuptiale, extraite du coffre, disait sur un ton rhythmé, mystérieux:

«Il y aura six ans, six ans vienne la Saint-Jean, la Saint-Jean prochaine.

«Dans le village, le joli village de Pordic, tout près, tout près de Tréguier.

«Vivait heureuse, vivait bien heureuse Maharite, Maharite, la femme du pêcheur Jugon.

«Mais Maharite était coquette, elle était trop coquette; et mal lui en prit, grand mal lui en prit.

«Son mari n'était pas pieux, pas pieux du tout; et mal lui en prit aussi, très-grand mal lui en prit.

«Le jour de la fête, de la fête de monsieur saint Jean, le mari de Maharite était allé à la pêche, dans son bateau; dans son grand bateau.

«Maharite la frivole, Maharite rencontra hors du logis un chevalier, un chevalier tout de vert habillé.

«Maharite la folle, Maharite écouta les paroles, les trop douces paroles du galant cavalier.

«C'était le démon, le beau démon, sorti des enfers pour la séduire, la séduire et la tromper.

«--Où vas-tu, Maharite? Maharite, où vas-tu?» demanda le prince, le prince damné des Enfers.

«--Cavalier, gentil cavalier, je vais, dit-elle, au feu que l'on allume sur le rocher, pour monsieur, le très-vénéré monsieur saint Jean.

«--Non, tu n'iras pas, tu n'iras pas à ce feu; mais viens avec moi, nous en allumerons ensemble un plus brûlant, bien plus brûlant.

«Laissez-moi, aimable cavalier; aimable cavalier, laissez-moi; je veux aller à la fête, à la fête sacrée.

«--Cette fête, douce Maharite, Maharite très-douce, nous la ferons dans mon château, dans mon riche château.

«--Monseigneur, je ne saurais, je ne saurais consentir; que dirait-on au village si je vous suivais dans votre château, votre riche château?

«--Viens, il y aura pour toi des coiffes en dentelle, en fine dentelle; et une robe, une jolie robe violette.

«--Y aura-t-il tout cela? Messire, y aura-t-il tout cela?» dit, en s'arrêtant, Maharite, l'imprudente Maharite.

«--Il y aura aussi, ma belle, de l'or, de l'or pour payer les redevances que vous devez à votre seigneur, votre très-redouté seigneur.»

«Notre seigneur, notre redouté seigneur était cruel, très-cruel pour ses vassaux.

«Son intendant, son intendant, aussi dur que lui, avait menacé Jugon de l'enfermer dans la tour, dans la tour épaisse du manoir.

«Maharite, la crédule Maharite, suivit, en hésitant, le cavalier, le perfide cavalier.

«Il la mena dans son château, dans son merveilleux château, où il lui fit boire des liqueurs, des liqueurs enivrantes.

«Maharite, ah! plaignez Maharite! s'endormit, et quand elle s'éveilla, elle était couchée, couchée à côté de LUI!

«Et le château était en feu, en feu flambant, et formait ce bûcher, ce magnifique bûcher que Satan avait dit.

«Sans mal, sans mal aucun Lucifer sortit de la fournaise, et Maharite, la désolée Maharite aurait voulu faire comme lui.

«Mais le plancher s'écroula, s'écroula sous ses pieds, et tomba Maharite dans les flammes, dans les flammes dévorantes.

«Où Maharite, la malheureuse Maharite, se rompit les reins et se brûla le visage, se brûla le visage au vif.

«Et, le lendemain, on apprit que Jugon, Jugon le pécheur, avait péri dans la mer, la mer sans fond.

«Et ainsi furent punis par monsieur saint Jean, le sévère monsieur saint Jean, Maharite, la très-coupable Maharite, et son mari.

«Et voilà l'histoire, la triste histoire de Maharite, Maharite la magicienne du roc Quince.»

Comme la sorcière terminait son _goerz_, d'une voix douce, qui n'était pas sans charme musical, elle achevait aussi la toilette de Constance. Peu à peu, la jeune fille s'était remise de sa stupeur. Elle prêtait une oreille attentive, presque complaisante, au chant de Maharite.

--Allons, mignonne, dit celle-ci en reprenant son ton sarcastique, après avoir fini; allons, à ton tour d'être l'amante et la dupe du roi des ténèbres! Regarde-moi, petite, regarde-moi et n'aie frayeur, car mon visage et mon corps t'annoncent ce qui t'attend!

Bien plutôt tâché de t'y accoutumer. Allons! tu es parée pour les noces, parée des effets de celle qui t'a précédée dans les bonnes grâces de Satan, cours te jeter entre ses bras! Je ne suis pas jalouse, moi; tiens, le voici! ajouta-t-elle avec un rire infernal, en s'enfuyant sur les pieds et sur les mains.

De nouveau, Constance se sentait troublée. La vue de cette femme, à demi folle, dont on discernait encore la grande jeunesse, à travers un honteux fouillis de plaies et de repoussantes infirmités, le récit nuageux qu'elle venait de faire de ses infortunes, le prestige indicible qui environnait alors les personnes soupçonnées de sorcellerie, mais surtout les dernières et cyniques paroles de Maharite, avaient ramené l'agitation, l'effroi dans l'âme de Constance. Aussi ne put-elle réprimer un mouvement et un cri de terreur, lorsque, rentrant dans la première partie de la caverne, elle se trouva tout à coup devant Georges qui, avec son chapeau de feutre, ombragé d'un panache noir, son beau et sombre visage, tout son habillement en velours noir, sur lequel brillait une ceinture d'or, semblait l'incarnation même de cette divinité malfaisante à qui Dieu permettait, suivant les légendes du temps, de parcourir la terre pour y tenter les jeunes femmes et y corrompre les jeunes hommes.

--Déjà prête et toujours ravissante! fit-il avec un sourire vainqueur, mettant un genou eu terre et lui baisant galamment la main. Que ce costume de fiancée vous sied bien! continua-t-il, sans paraître remarquer l'émoi de la jeune fille. Enfin, ma plus aimée, je vais donc toucher au comble de mes voeux! Je pourrai te chérir, t'adorer le jour et la nuit, et nul ne s'opposera désormais à notre bonheur. Ah! si tu savais, ma Constance, tout ce que j'ai souffert depuis hier, tout ce que j'ai souffert tout à l'heure... Mais ne parlons plus de douleurs. Soyons, n'est-ce pas, tout entier à la félicité de nous voir, de nous aimer.

Et, comme elle ne répondait point:

--Serais-tu malade? continua-t-il d'un ton vibrant de passion. Non, cela ne se peut; dis-moi, ma douce, dis-moi que tu n'es pas malade, que tu es heureuse de notre réunion, de ce hasard inespéré qui va nous permettre de nous abandonner, sans contrainte, légitimement, aux impulsions de nos coeurs?

Se relevant, il l'entoura amoureusement de ses bras, en appuyant ses lèvres brûlantes contre les lèvres de la jeune fille.

--Mais que voulez-vous de moi? que vous proposez-vous, Georges? balbutia celle-ci frissonnante et rejetant son buste en arrière, pour se dérober aux caresses énervantes de son amant.

En ce moment, à l'entrée de la grotte, apparut le masque horriblement moqueur de la sorcière.

--Le Diable! c'est le Diable! Prends garde, jeune innocente! Je te le dis: songe au sort de Maharite et à l'enfer!

--Va-t'en, chienne! monstre! exécration de la terre! lui cria Georges, en frappant du pied avec autant de dépit que de fureur.

--Vois comme il me traite maintenant! C'est ainsi qu'il te traitera bientôt! et ce sera tant mieux! menaça encore Maharite, qui se sauva, en poussant un grand éclat de rire.

--Cette pauvre misérable a perdu la raison, reprit Georges, d'une voix qui voulait être badine. Mais, ajouta-t-il avec empressement, viens, viens, ma fiancée, l'autel nous attend.

--L'autel? Que voulez-vous dire?

--Quoi! vous n'avez pas compris? Cette robe, cet anneau, ce voile, ne vous ont-ils pas prévenue...?

--Mais, en vérité, je ne sais...

Le jeune homme fît un geste d'humeur.

--N'était-il donc point convenu que nous nous marierions aussitôt que votre tuteur serait parti? dit-il avec amertume. Ne m'aviez-vous pas promis que, le soir de ce jour, vous vous échapperiez pour venir, avec moi, à l'île de Césembre, où un bon cordelier nous unirait? Vous avez la mémoire bien courte, Constance! Pourtant, j'ai tenu ma parole, moi. Après vous avoir fait enlever, hier par mes gens, suivant votre désir, afin de n'être pas fiancée à un homme que vous détestez, j'ai eu le courage, et c'en a été un bien grand, croyez-le, de ne point, parce que vous l'avez voulu, troubler votre solitude dans cette maison abandonnée, où... Mais je m'en veux de ces reproches; pardonnez-les, pardonnez-moi, amie... C'est l'excès de mon attachement pour toi qui me rend jaloux, disputeur... tu m'excuses, n'est-ce pas?... Je me sentais si malheureux, si désespéré, tandis que tu étais à bord de ce navire... près de mon rival... J'appréhendais tant que Cartier n'eût encore la fantaisie de faire célébrer vos fiançailles par quelque chapelain... Il n'en a rien été... Oh! je le sais... Je m'étais transporté sur cette île pour épier... Ah! tu es bonne! et tu m'aimes, n'est-ce pas, Constance?... Mais parle donc! Serais-tu fâchée contre moi? Quel motif!... Si la Providence ne m'avait conduit ici, tu périssais... Oh! rien qu'à cette idée, je me sens glacé... Dis un mot... un seul qui me rassure... Qu'as-tu? Cette toilette, que j'avais fait disposer, à l'avance, ne te plairait-elle pas?... Est-ce que tu es indisposée contre moi?...

Georges avait prononcé ces mots de ce ton mouillé, insinuant, qui caractérise les ardeurs de la passion et pénètre, bon gré mal gré, le coeur de ceux qui l'ont allumée. Aussi, comme à un divin nectar. Constance s'enivrait-elle «aux paroles du séduisant jeune homme, aux magnétiques effluves de son amour. Les doutes, les craintes qui s'étaient élevés dans son esprit, se fondaient ainsi que les brumes du matin sous un rayon de soleil, et, palpitante, ravie, elle dit, en enveloppant Georges dans un regard voluptueux:

--Quoi, doux ami, ce vêtement...

--C'est ton vêtement nuptial, que j'avais fait faire et apporter ici où tu l'aurais mis, avant de nous rendre à Césembre, s'écria-t-il, en enlevant la jeune fille de terre et la pressant avec frénésie contre sa poitrine.

--Laissez-moi! oh! laisse-moi! disait-elle éperdue, abandonnant sa tête alanguie sur l'épaule de son amant.

Et lui:

--La tempête s'apaise; le vent a cessé de gronder; les flots rentrent dans leurs abîmes. Viens, viens, mon ange, mon idole, viens, sautons dans ma barque; rendons-nous à Césembre et soyons unis, heureux pour toujours!

Georges se précipitait, avec son précieux fardeau, hors de la grotte, lorsque le crépitement d'une vive arquebusade se fit entendre, à quelques pieds au-dessus d'eux, sur le plateau de la Conchée.

CHAPITRE V.

GEORGES DE MAISONNEUVE.

De tout temps, la Bretagne a été remarquée pour sa fidélité au culte des pratiques dévotieuses. Mais, souvent aussi, elle s'est distinguée par les troubles déplorables qui ont pris naissance dans son sein et jeté le discrédit sur ses habitants. Le brigandage lui-même y a, plus d'une fois, usurpé le droit de cité et commis des excès heureusement ignorés ailleurs. Sans redire les abominations de Gilles de Laval, maréchal de Retz (1440), non plus que les atrocités de Fontenelle, cent cinquante ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie, il serait facile de montrer que, fréquemment, la Bretagne fut ravagée par des bandes de scélérats, agissant tantôt sous la bannière de la religion, tantôt sous l'étendard de la politique.

Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le milieu du seizième siècle. Depuis là mort de la «bonne» duchesse Anne, celle que Louis XII appelait sa _Brette moult amée_, la province était en proie au fléau des guerres intestines. Et quelles guerres! Sous prétexte de reconnaître ou de ne pas reconnaître la souveraineté de la France, les grands seigneurs se livraient d'évêché à évêché, de ville à ville, de château à château à des luttes acharnées qui répandaient la ruine et le deuil dans toute la péninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux j'aurais pu écrire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages, quand la passion les enflamme, nos Bretons! Dans leurs rixes, dans leurs jeux, gare au _Pen-Bas!_ cette arme nationale autrement redoutable que le sabre, la baïonnette ou même la crosse de fusil! Je vous laisse à penser s'il eut un rôle capital à cette époque de discorde. Le sang coula à torrents, et, sur les monceaux de cadavres entassés par le fanatisme, dans toute la vieille Armorique, on vit germer des hordes de bandits qui, prenant diverses dénominations, plus effroyables les unes que les autres, achevèrent de saccager le pays, d'y répandre la terreur avec la désolation.

Ces malfaiteurs étaient connus du peuple sous le nom générique de _Soudards_. Mais chaque troupe avait, en outre, sa désignation particulière. C'est ainsi que l'une d'elles, dont nous allons nous occuper, s'intitulait fièrement _les Tondeux_, et tâchait de justifier sa sinistre appellation par tous les excès imaginables, perpétrés sur ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches, les nobles et les prêtres principalement.

Après avoir semé la dévastation dans la Cornouaille et le pays de Tréguier, les Tondeux avaient pris, en 1533, Saint-Malo et ses environs pour théâtre de leurs odieux exploits.