Jacques Cartier

Chapter 4

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Une salve d'artillerie annonça que les embarcations quittaient terre, dans une anse, alors ouverte près du môle actuel des Noirs.

Immédiatement, à la flèche du grand mât de chacun des brigs, se déploya dans toute sa majesté l'oriflamme royale: blanche, semée de fleurs de lis d'or, chargée des armes de France, entourées des colliers des ordres Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour support.

Dix coups de canon appuyèrent cette démonstration et les tambours battirent aux champs.

--Terr i ben! mâchonna Jean Morbihan entre ses dents, à la vue des couleurs de France flottant au-dessus de sa tête.

Pour qu'il se laissât aller à articuler ce redoutable juron, il fallait que le vieux Breton fût terriblement exaspéré. Mais, nous l'avons dit, il était réfractaire à toute idée de sujétion à la France. Aussi lui, qui se montra plein de déférence, d'humilité pour l'évoque, quand il aborda le navire de Jacques Cartier, affecta-t-il d'être gourmé et raide comme une barre de guindeau, à l'arrivée de messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye.

Un autel avait été érigé sur le gaillard d'arrière. Le prélat dit une courte messe, que tout le monde entendit à genoux, et bénit les équipages et leurs bâtiments.

Ensuite, les hommes s'étant relevés, et ayant repris leurs rangs, le vice-amiral les passa en revue. Satisfait de cette inspection, dont il témoigna hautement son contentement, Charles de Mouy adressa aux mariniers une brève allocution pour leur recommander l'activité, la docilité et la soumission. Puis, tirant son épée, et la dressant en l'air:

--Jurez, leur dit-il, de toujours demeurer les féaux serviteurs de François, premier du nom, roi de France par la grâce de Dieu, et de vous comporter fidèlement à son service, sous le commandement général de maître Jacques Cartier, son bien-aimé pilote, chargé de ses pleins pouvoirs et autorité, dans l'entreprise pour laquelle vous vous êtes engagés.

--Le roi de France! le roi de France, mais, min Gieu, ce n'est pas mon roi, grommelait Jean Morbihan, debout à la barre du gouvernail.

Et se penchant à l'oreille de Cartier, placé devant lui;

--Dites, maître, faut-il que je jure aussi?

--Eh! sans doute! répondit celui-ci, impatienté de la longueur de la cérémonie; car il craignait que le vent, qui était alors excellent pour débouquer du golfe, ne tournât une seconde fois.

--Bah! pensa l'entêté timonier, personne ne fait attention à moi, je ne jure pas; non da!

Le serment prêté, Charles de Mouy accola cordialement Jacques Cartier; lui souhaita un heureux succès, et quitta le navire, en même temps que le clergé de Saint-Malo [9].

[Note 9: Je ne sais, vraiment, pourquoi, dans l'édition Tross (1868) du premier voyage de Cartier, on a reproduit ce sommaire absurde du premier chapitre, qui se trouve dans une édition fautive:

«_Comme messire Charles de Mouy, Chevalier, partit avec deux navires de Saint-Malo, et comme il arriva en la terre neuve, appelée la Françoise, et entra au port de Bonne-Vue_.»

Jamais Charles de Mouy, vice-amiral de France, ne s'embarqua pour les «terres neuves.» Cela ne fait pas de doute. Il se contenta d'appuyer Cartier de son crédit et de passer en revue ses équipages. C'est ce que déclarent avec raison MM. Cunat, Garneau (Histoire du Canada), L. Guérin, etc.

Le sommaire de la même relation publié par la Société littéraire et historique de Québec est conforme à la vérité.

Le voici:

«Comme le capitaine Jacques Cartier partit avec deux navires de Saint-Malo, et comme il arriva en la Terre-Neuve et entra au port de Bonne-Vue.»]

Le capitaine Jalobert étant retourné à son bord, avec ses gens, outre l'équipage ordinaire, il ne resta plus sur le brig de Cartier que dame Catherine et Constance, lesquelles voulurent accompagner Jacques jusqu'à la sortie de la rade, malgré l'avis de celui-ci qui craignait un grain.

La brise était fraîche et forte, les voiles furent déferlées, les ancres levées, et, vers trois heures de l'après-midi, les deux brigs doublaient, à l'embouchure de la Rance, la pointe de la Cité, au bruit de l'artillerie et aux puissantes acclamations d'une multitude enthousiaste.

C'était le vingt avril de l'an de grâce mil cinq cent trente-quatre.

CHAPITRE III.

LE SAUVEUR.

Après avoir prolongé les îles du Grand-Bey et du Petit-Bey (alors mont Olivet), dont les fortins les saluèrent de plusieurs coups de canon, nos brigs s'engagèrent dans le chenal ouvert entre les deux Conchées, pour gagner la haute mer.

Déjà, l'ordre était établi à bord. Sur le pont, dans les haubans, dans le gréement, on ne voyait que les hommes employés au pilotage des navires et à l'orientation des voiles.

Penché à la barre du gouvernail, et les yeux fixés sur les balises disposées ça et là dans la passe, pour indiquer les écueils, le vieux Jean Morbihan rayonnait d'allégresse maintenant. En vérité, il était dans son élément; il jouissait de la vie, comme oiseau dans l'air, poisson dans l'eau.

Derrière lui, sérieux, vigilant, imposant, heureux toutefois de ce bonheur qui emplit une âme honnête à la veille de réaliser un rêve glorieux longtemps caressé, Jacques Cartier, son sifflet à la main, commandait la manoeuvre. Près d'eux, étaient accoudées, à la rampe de la poupe, dame Catherine et Constance. L'une et l'autre se tenaient silencieuses, livrées à leurs propres réflexions. Mais quel abîme entre les réflexions de la jeune fille et celles de la jeune femme! Noyée dans une amère mélancolie, insensible aux brillantes perspectives qui miroitaient devant les regards de son mari, celle-ci songeait douloureusement à la longue, peut-être bien longue absence dont elle était menacée, aux noirs tourments de la vie solitaire, aux déchirantes angoisses de l'anxiété. Et la pauvre Catherine, plante timide d'une exquise suavité, mais dont les parfums délicats ne s'exhalaient que dans la serre-chaude des tendres épanchements, se reprochait sincèrement l'affliction dont son coeur était navré. Elle eût voulu être hardie au danger, inaccessible aux douces impressions, audacieuse pour partager les projets et même les fatigues de Jacques. Elle se gourmandait de manquer de fermeté, de vaillance, et s'accusait, comme d'un gros péché, d'attrister encore par son humeur chagrine les derniers instants de leur séparation.

Quant à Constance, frais bouton de fleur exotique qui s'ouvrait à l'existence et en pompait avec ardeur tous les sucs, ses pensées suivaient, nous l'avons dit, un bien autre cours. Et si la joie n'en faisait pas le fond, elle y entrait au moins pour une grande, trop grande part.

Cette jeune fille pouvait avoir seize ans. Elle était belle d'une beauté singulière, captivante, fascinatrice. Rien de régulier dans ses traits, mais beaucoup de provocation, beaucoup d'appels à la sensualité. L'oeil fauve, très-fin, plein d'éclairs, mais sachant modérer ses feux, les atténuer et se voiler tout à fait, sous de chastes paupières, frangées de ces longs cils que l'on voit aux tableaux des madones. Brillants ou assoupis, ses regards avaient des charmes irrésistibles, rehaussés encore par une bouche espiègle, humide, vivement carminée, dont les séductions ne sauraient se dire. Au nez agréable, des ailes mobiles, voluptueuses; au menton grassouillet, d'un contour harmonieux, une fossette, vrai nid d'amour, tout cela couronné par un front étroit, il est vrai, opiniâtre, mais qu'encadrait une chevelure noire, à reflets bleuâtres, si épaisse, si soyeuse! et tout cela posé sur un col d'une adorable pureté de lignes, auquel venaient se nouer des épaules déjà riches malgré l'âge encore tendre de Constance. La taille, les mains, les pieds, les attaches étaient à l'avenant, quoique l'ensemble du corps fût mignon à ce point qu'il semblait la réduction de l'un des chefs-d'oeuvre de la statuaire antique. Ce défaut était peut-être la qualité qui attirait sur Constance les désirs des hommes. Mais il en était un autre dont se gaussaient les blondes filles de l'Armorique, et qui ne lui conquérait pas moins les regards convoiteurs de l'autre sexe. C'était une de ces carnations olivâtres auxquelles se complaisait le pinceau de Murillo, et dont un léger duvet, de nuance encore plus foncée, estompait la lèvre supérieure. Ah! j'oubliais une brune lentille,--encore une tentation,--au lobe de l'oreille gauche.

En fallait-il plus pour soulever bien des jalousies, bien des rivalités! Ajoutez que Constance avait de la coquetterie jusqu'au bout de ses ongles menus, teintés comme une feuille de rose du Bengale; et puis, capricieuse, volontaire, entêtée, emportée. Cartier l'avait peinte, d'un trait, à Charles de Mouy:--Des membres et un caractère de fer.

En dépit des coutumes bretonnes et au grand regret du vieux Morbihan, qui l'adorait, Constance était mise à la dernière mode française. Tandis que la bonne dame Catherine se contentait de la blanche coiffe, plate, à barbes, tombant sur les épaules, de la casaque de berlinge marron, ornée de ganses violettes, du _justin_ garni, de la jupe courte, des bas à coins et de la grossière chaussure nationale, sa fille adoptive portait le chaperon de velours rouge, avec templettes parfîlées d'or; l'élégante basquine de camelot de soie, sous une marlotte, doublée de pelleteries; la vertugale en forme d'entonnoir renversé, la robe de drap bleu, taillée en carré et décolletée sur la poitrine, à manches retroussées et flottantes sous le coude, suivant le goût du jour; enfin, elle avait des chausses ou bas écarlates et des escarpins de velours cramoisi, très-épatés du bout, très-découverts, avec engrelure imitant des barbes d'écrevisse.

C'était là le costume d'une noble demoiselle et non celui d'une bourgeoise. Mais Cartier tenait déjà quelque peu à la noblesse par son titre de pilote du roi, et par son alliance avec Catherine Desgranches. Si, plus d'une fois, les coûteuses fantaisies de Constance avaient fait murmurer dans la société qu'il fréquentait à Saint-Malo, jamais le brave capitaine n'avait su résister à un caprice de sa «fi-fille» chérie.

L'eût-il osé, il lui aurait mis sur les épaules un de ces magnifiques manteaux de vison blanc que, plus d'une fois, il avait rapportés des côtes de Terreneuve. Mais à cet égard les ordonnances étaient formelles. Seules les reines et les princesses du sang pouvaient se permettre pareil luxe. En revanche, il lui avait donné une superbe fourrure en petit-gris, que l'on voyait jetée sous son bras gauche, car, malgré la force de la brise, il faisait une chaleur toute vernale, dont on savourait, avec délices, les vivifiantes émanations après une longue et rigoureuse saison de froid.

Penchée mollement sur le garde-corps, Constance suivait, d'un oeil distrait, le ruban de moire argentée que le navire déroulait derrière lui, et agitait nonchalamment dans sa main droite son beau panache, bouquet de plumes d'autruches, qui servait aux dames d'éventail en été et d'écran en hiver.

--Enfin, se disait-elle, je vais être délivrée des importunités de ce pauvre Étienne. Ce n'est certes pas ma faute, à moi, si je ne puis l'aimer! D'où lui est venue la folie de me vouloir épouser? de me demander en mariage à son oncle? Mais, si j'étais unie à lui, je le rendrais malheureux, très-malheureux. Cela est certain. Cependant, il m'eût été pénible de refuser sa main, quand je voyais tout le monde satisfait par cette alliance. Mais à moi, elle ne me souriait pas du tout, oh! non, du tout. Et, n'eût été mon enlèvement hier, j'aurais, vraiment; déclaré net mes intentions à l'heure des fiançailles....

Mon enlèvement! répéta-t-elle à mi-voix et en souriant.

--Que dis-tu là, Constance? demanda dame Catherine, qui avait entendu ces derniers mots.

--Oh! rien, mère; rien, répondit-elle négligemment.

--Tu songes, sans doute, qu'il est bien cruel de quitter ceux que l'on affectionne?

--Bien cruel, en effet; oui, mère, répliqua Constance d'un ton froid.

--Chère enfant, poursuivit dame Catherine, en jetant son bras autour de la taille souple et cambrée de la jeune fille, chère enfant, que j'aurais aimé à voir célébrer tes accordailles avec ce bon Étienne avant son départ! Il me semble que tu ne serais plus aussi seule. Et puis nous serions deux pour soupirer, pour rêver à nos époux absents. La douleur partagée est moins lourde à porter. Mais Dieu ne l'a point voulu. Que sa volonté soit faite! Tout était prêt, hier soir, pour la cérémonie, néanmoins, et sans cet enlèvement, comme tu disais, il y a un instant...

--Ah! mère, regarde donc! s'écria tout à coup Constance à qui cet entretien ne plaisait guère.

--Qu'y a-t-il? fit dame Catherine, avec bonté.

--Un homme à la pointe de la Grande-Conchée.

--Eh bien, cela te surprend? Ne sais-tu pas que cet ilôt est un lieu de rendez-vous pour les pêcheurs?

--C'est vrai, mais cet homme...... balbutia Constance.

--Il nous salue, dit Catherine, qui avait levé les yeux vers un amas de rochers sortant des flots à tribord de la barque.

--Sainte Vierge! s'exclama la jeune fille en rougissant, c'est.....

--Allons, mes enfants, interrompit alors la voix mâle, mais alors tremblante, de Jacques Cartier, allons, il faut nous quitter!

Et, le pilote, attirant sa femme à lui, la pressait avec effusion dans ses bras.

--Quoi! déjà! faisait celle-ci, qui était devenue d'une pâleur livide.

--Du courage, ma chère Catherine!

--Du courage! ah! je supplierai le bon Dieu de m'en donner...

--Et il ne manquera pas d'exaucer tes prières, ma bonne amie. Mais, là, ne pleure pas comme une Madeleine ou mon coeur se va fondre aussi, et je donnerai un méchant exemple à mes gens.

--Que le ciel vous protège et vous ramène le plus tôt possible près de nous, mon bien-aimé Jacques! repartit Catherine en essuyant ses larmes.

--Oui, oui, dans trois ou quatre mois, je serai de retour...

--Soir et matin, je ferai des oraisons pour vous et dès demain nous irons, avec Constance, brûler un cierge à la chapelle de Saint-Ouen...

--Soyez sûres que, moi non plus, je ne vous oublierai pas dans mes prières, reprit Cartier d'un ton profondément ému... Mais qu'examines-tu donc là, Constance? ajouta-t-il, en s'adressant à la jeune fille qui contemplait toujours l'homme debout à la pointe de la Conchée, que le brig avait dépassée d'une centaine de brasses.

Sans lâcher le gouvernail, Jean Morbihan s'était retourné.

--Terr i ben! proféra-t-il à cet instant d'une voix qui fit tressaillir les auditeurs, terr i ben! Mais c'est le maudit chef des Tondeux. Je le reconnais à la plume noire qui ombrage son chapeau.

--Tu crois? dit ingénument Constance.

--Terr i ben! répéta le matelot tout frémissant de colère; capitaine, prenez ma place et laissez-moi monter dans une barque. Il faut que je m'empare de ce misérable!... il faut...

--Tu es fou! répondit Cartier. Tu vois les Tondeurs partout, et ils n'ont jamais existé que dans ton imagination...

Morbihan était furieux, il voulut protester.

--Assez! enjoignit sèchement le pilote, qui tira un son aigu de son sifflet.

Étienne Noël arriva sur la dunette.

--Vous m'avez appelé, mon oncle?

--Oui. Fais tes adieux à ta future épouse et à ta tante.--Pour vous, mes aimées, dit-il aux deux dames, vous devez vous bâter. Le vent s'élève, la mer grossit. Il serait fort imprudent d'aller plus loin.

Étienne s'approcha de Constance; il désirait parler; il avait quelque chose, un mot d'amour à lui dire; mais si son coeur débordait, sa gorge était serrée; il fut incapable d'articuler une syllabe, et embrassa si gauchement la jeune fille, que Cartier ne put réprimer un sourire.

--Adieu! adieu! Jacques, dit encore une fois dame Catherine, en se précipitant sur le sein de son mari.

Puis, ayant tendu la main à Jean, qui mouilla cette main de ses larmes, elle descendit dans le bateau que deux hommes, qui l'avaient amenée à bord, conduisaient amarré au brig. Constance répondit froidement à Cartier, dont l'affectueuse et paternelle étreinte ne fit vibrer aucune fibre dans son âme ingrate, fermée aux doux et bons sentiments. Ensuite, elle s'approcha du vieux Morbihan, qui, en appliquant un vigoureux baiser sur chacune de ses joues, lui souffla à l'oreille:

--Petiote, petiote, prends garde au chef des Tondeux!

--Est-ce donc lui qui était sur la Conchée? demanda Constance avidement.

--Min Gieu, oui! répliqua le matelot.

--Ah! vraiment! fit-elle d'un air surpris.

Et, elle sauta légèrement dans la barque [10], sans même accorder un regard au malheureux Étienne Noël, qui demeurait comme pétrifié sur le tillac.

[Note 10: Je me souviens d'avoir lu quelque part que la préceinte Supérieure des vaisseaux de Cartier était si peu élevée au-dessus de la ligne de flottaison, que du pont on pouvait se laver les mains dans la mer.]

Dame Catherine s'était déjà placée à l'avant de l'embarcation, d'où elle pouvait voir son mari et lui adresser encore quelques signes de tendresse; Constance s'assit à l'arrière, mais ayant en face d'elle les Conchées qu'on apercevait, avec d'autres îlots, comme des points noirs à l'horizon.

--Pourquoi donc te mets-tu là? lui demanda Catherine.

--Oh! maman, un tout petit caprice. Je voudrais gouverner.

--Mais la mer est trop mauvaise! Laisse Cadet prendre la barre.

--Du tout! du tout! fit Constance avec un geste mutin. J'ai souvent dirigé ma yole par un temps plus méchant que celui-là et jamais il ne m'est arrivé le moindre accident.

Dame Catherine était trop habituée à se plier à toutes les inclinations de la jeune fille pour insister en cette occasion.

--Tourne donc au moins la tête! Étienne t'envoie un adieu! reprit-elle en agitant un mouchoir, trempé de ses larmes, vers Jacques Cartier, que la brise, devenue violente, emportait rapidement vers le nord-ouest.

Mais Constance, tout occupée au gouvernail, ne répondit pas à cette invitation. Du reste, les vagues étaient hautes déjà. Le vent commençait à souffler par saccades de mauvais augure. Et il fallait non-seulement que la jeune fille fût rompue à la lâche qu'elle s'était imposée, mais qu'elle eût des muscles d'acier, pour l'exécuter avec autant de dextérité.

Courbés vis à vis d'elle sur leurs avirons, les deux bateliers admiraient franchement son aisance et sa vigueur.

Vraiment c'était merveille que de la voir, les yeux étincelants d'intrépidité, les joues empourprées, guidant avec une pareille adresse leur lourde embarcation, malgré l'intumescence du ras de marée.

La reine des ondes, se jouant d'une tempête qu'elle a soulevée, n'aurait pas montré plus d'audacieuse sérénité.

Cependant le ciel se couvrait. De lourds nuages noirs, aux franges cuivrées, le marbraient à l'occident; des bruits sinistres couraient dans l'air, en de longs et funèbres gémissements; le soleil à son déclin pâlissait, comme d'épouvante, quand un voile d'ébène n'en dérobait pas entièrement la face; les rameurs échangeaient entre eux des regards inquiets et pressaient de toutes leurs forces la marche de l'esquif. Ils n'avaient point peur sans doute, mais une appréhension vague les envahissait peu à peu.

Ces symptômes menaçants échappaient à dame Catherine, dont la vue, rivée à l'horizon, cherchait encore à discerner son mari sur le brig s'évanouissant dans le lointain; Constance frémissait d'une âpre volupté, et, la tête haute, humant avec délices les pénétrantes senteurs marines, le sein gonflé, les cheveux dénoués au vent, superbe et provocante comme une des vierges-prophétesses de l'île de Senn, elle semblait défier toute intimidation, lorsque, soudain, une rafale stridente, rugissement de bête fauve en rut, déchira l'atmosphère et donna aux éléments le signal du combat.

--C'est le kirk! c'est le kirk! Marie, mère de Dieu, priez pour nous! s'écria l'un des hommes.

--Oui, c'est le kirk! Hardi! pèse à l'aviron! lui commanda fièrement Constance.

Et c'était le kirk en effet, ce formidable vent du sud-ouest qui, parfois, aussi mortellement ravage les côtes armoricaines que le mistral ou le sirocco le littoral de la Méditerranée. En quelques places, près du Conquet par exemple, la violence de ses coups porte l'écume de la mer jusqu'à cent cinquante mètres au-dessus de son niveau! Rien d'affreux comme les hurlements sauvages de l'ouragan, et la furie des flots rendant un son creux, plein d'angoisses, de lamentations sépulcrales.

Et ce soir-là la tempête avait éclaté avec une rage élevée subitement au paroxysme. C'était, pour me servir des couleurs d'un des plus grands peintres bretons, «c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie était comme barrée par une chaîne d'îlots de granit: il fallait voir les lames courir à l'assaut avec d'effroyables clameurs; il fallait les voir prendre leur course et voir à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante et se retirant avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.»

Tantôt à la crête d'une montagne liquide, d'où l'on découvrait un espace immense, formé en avant par le port et la ville de Saint-Malo, et tantôt au fond d'un abîme, pressé, surplombé de tous côtés par les ondes tumultueuses qui montent, croulent, s'entassent, recommencent leurs écroulements et leurs entassements, le frêle esquif est à chaque instant sur le point de s'engloutir dans l'incommensurable tombeau dont il affronte les horreurs, ou fracassé aux angles aigus de ces récifs sur lesquels se brisent les lames en délire.

Nulle parole n'est échangée; quelle, d'ailleurs, serait entendue à travers les étourdissantes vociférations de la tourmente?

La femme de Cartier prie pour son mari et pour Constance. Enfiévrée, les vêtements en désordre, ruisselante d'eau, celle-ci s'efforce de garder le cap sur la Grande-Conchée, dont elle distingue, par intervalles, les hauteurs escarpées, lorsque sa barque se dresse à la cime des flots.

Mais le soleil a tout à fait disparu; le temps s'assombrit de plus en plus, les vagues mugissantes se teignent de noir, à lugubre reflet d'acier; bref sera le crépuscule, et alors les ténèbres doubleront encore les dangers, les horreurs de la situation.

De vrai, l'on n'est plus guère qu'à une centaine de brasses des Conchées ou de la Ronfleresse. Mais comment? ou aborder? La barque ne serait-elle pas dix fois mise en pièces avant d'atteindre la grève, si même on y parvenait? Pousser droit à Saint-Malo? Impossible d'y songer. Les bateliers étaient épuisés. L'embarcation avariée faisait eau en vingt places. Dans une demi-heure, elle sombrerait évidemment.

Constance même se sentait lasso, prise de vertige. L'abîme lui faisait peur. Elle avait peine à se maintenir sur son banc, quand un aviron cassa tout à coup. L'équilibre du bateau en fut rompu; Constance ne réussit pas à ressaisir le fil de la vague qui les entraînait, et, tel qu'une avalanche, un énorme paquet de mer s'abattit sur eux.

Ils enfoncèrent tous sous cette masse fluide et reparurent, un instant après, à la surface des ondes. Mais, de quatre personnes, il n'y en avait plus que trois; un des bateliers était perdu à jamais avec la barque. Tenant la dame Cartier par ses vêtements, l'autre batelier tâchait d'imiter Constance, qui nageait désespérément vers la Grande-Conchée.

Cependant les ombres s'épaississaient; les tourbillons d'air et d'eau allaient toujours augmentant; quoique la terre fût proche, il restait aux naufragés bien peu de chances de salut.

Dans le coeur de Constance l'effroi succédait à la vaillantise.

--Courage! courage! cria à ce moment une voix dont les accents couvrirent, pour quelques secondes, le vacarme des éléments.

--Courage! courage! répéta la même voix.

Et, au milieu des ténèbres naissantes, sur les flots, apparut le buste d'un homme, qui arrivait de l'île voisine.