Jacques Cartier

Chapter 17

Chapter 173,639 wordsPublic domain

Guyot essaya de pénétrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa. Évidemment il se tramait quelque perfidie.

Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours est-il que le capitaine français adopta, pour se mettre en garde contre les indigènes de la Nouvelle-France, le moyen qu'avait employé le capitaine espagnol contre les naturels du Mexique. Cartier décida de s'emparer de Donnacona, Taignoagny et des principaux Canadiens. Le projet n'était pas d'exécution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser. Les sauvages étaient très-soupçonneux. Peut-être flairaient-ils le piège. On leur réitéra pendant plusieurs jours les invitations à faire chaudière, c'est-à-dire à banqueter. On les combla de cadeaux. Le fond de la _Petite-Hermine_ leur fut même donné pour qu'ils en utilisassent les clous. Rien n'y faisait. Ils s'obstinaient à fuir le fort. Enfin l'habileté de Cartier l'emporta.

Taignoagny lui avait renouvelé de vive voix sa proposition, d'embarquer avec lui l'individu qui l'avait offensé, le capitaine répondit adroitement que le roi avait défendu d'à amener en France hommes ni femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre le langage.»

Rassuré par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec Donnacona fêter la Sainte-Croix à bord des navires.

Cartier fit de grands préparatifs pour cette solennité, qui tombait le 3 mai. Ses gens et lui endossèrent leurs plus riches vêtements. On pavoisa les vaisseaux, radoubés, repeints, remâtés, tout prêts à mettre à la voile.

Quoiqu'il fît froid encore, que les bords du fleuve et de la rivière fussent chargés de glaces pourries et de bancs de neige fondante, le temps était beau. Au ciel, gris-pommelé, les petits nuages blancs couraient comme des flocons de laine chassés par la brise. Déjà les bourgeons rougissaient à l'extrémité des branches; les oiseaux revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux fécondes exhalaisons du printemps.

Après la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-général, les équipages furent passés en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son départ, définitivement possession du pays qu'il avait découvert, fit dresser, près du port, «une belle croix, haute d'environ trente pieds, sous le croisillon de laquelle on voyait un écusson en bosse, des armes de France, avec cette inscription en «lettres antiques»:

FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT.

Une salve de vingt coups de canon couronna la cérémonie [56].

[Note 56: Cette prise en possession peut bien passer pour légèrement arbitraire; mais, au moins, elle a le mérite d'une certaine simplicité. Les Espagnols y mettaient bien plus de cérémonie et d'ostentation. Ils se faisaient accompagner de deux notaires qui rédigeaient très-sérieusement un acte de propriété des terres découvertes. Dans ma _Notice_ sur Sagard, j'ai déjà donné, d'après W. Irving, une de ces étonnantes formules. En voici une autre qui peut servir de pendant à la première.

Vasco Nunez, venant de découvrir l'océan Pacifique, s'avance, bannière de la Vierge en tête, entre dans la mer jusqu'aux genoux, tire son épée, jette son bouclier sur son épaule et s'écrie:

«Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et dona Juanna, souverains de Castille, de Léon et d'Aragon, au nom desquels et pour la couronne royale de Castille, je prends réelle et corporelle et actuelle possession de ces mers, et terres, et côtes, et ports et îles du Sud, et de tout ce qui y est annexé, et des royaumes et provinces qui leur appartiennent et peuvent leur appartenir, en quelque manière ou par quelque droit ou titre, ancien ou moderne, dans les temps passés, présents ou à venir, sans aucune contradiction; et si autre prince chrétien, ou infidèle, ou aucune loi, acte ou condition quelconque prétend à aucun droit sur ces terres et mers, je suis prêt et disposé à les maintenir et à les défendre au nom des souverains castillans, présents et futurs, qui ont l'empire de la domination sur ces Indes, îles et terre ferme, nord et sud, avec toutes leurs mers, au pôle arctique comme au pôle antarctique, sur chaque côté de la ligne équinoxiale, soit au dedans, soit au dehors des tropiques du Cancer et du Capricorne, maintenant et dans tous les temps, aussi longtemps que durera le monde et jusqu'au jour final du jugement de tout le genre humain.»]

Les Canadians s'étaient assemblés, en grand nombre pour y assister. Mais ils se tenaient craintivement sur le bord de la rivière. Cartier pria Donnacona d'entrer dans le fort pour y boire et manger avec lui. Taignoagny en dissuada l'agouhanna. Il était deux heures environ. Cartier sortit du parc, vint trouver Donnacona et le pressa d'accepter son offre. Le chef sauvage hésitait. La scène menaçait de traîner en longueur. Jacques Cartier comprit que, s'il laissait échapper cette occasion de mettre la main sur Donnacona, elle ne se représenterait plus. Il prit un parti décisif. Ses gens étaient bien armés, la revue ayant été le prétexte de cet armement. Il ût un signe convenu. Aussitôt les mariniers entourèrent Donnacona, Taignoagny, Domagaia, deux autres «seigneurs» et les arrêtèrent.

La foule s'enfuit épouvantée en poussant des hurlements affreux «les ungs le travers la rivière, les aultres parmy le boys, serchant chacun son avantage.»

Les prisonniers furent enfermés à bord et on accéléra l'appareillage.

Pendant toute la nuit, les sauvages rôdèrent autour du fort, en emplissant l'air de cris affreux.

Le lendemain, appréhendant que l'irritation ne les poussât à quelque résolution désespérée, Cartier ordonna à Donnacona de les rassurer sur son sort. On avait imposé un discours à l'agouhanna. En conséquence, il annonça à ses gens qu'il restait de plein gré sur les vaisseaux où il faisait bonne chère, qu'il partait pour parler au roi de France, lui conter ce qu'il avait vu au Saguenay et qu'il reviendrait à Stadacone dans dix ou douze lunes.

Cette harangue changea les dispositions des Canadians. Avec la mobilité si particulière à leur race, ils passèrent subitement de la douleur à la joie la plus bruyante.

Un de leurs canouys d'écorce se détacha de la rive, monté par les principaux de la nation, et apporta à Donnacona vingt-quatre colliers d'ésurgny. Jacques Cartier lui donna quelques colifichets que celui-ci envoya à ses femmes et à ses enfants.

Le jour suivant il se fit encore un grand concours de peuple sur le rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier n'était pas sans anxiété. Mais bientôt il vit apparaître quatre des femmes de l'agouhanna dans leur costume d'apparat. Elles montèrent dans un canot qui fut chargé de provisions et dirigé vers la _Grande-Hermine_.

Le capitaine les reçut de son mieux à bord. Donnacona leur répéta qu'il s'éloignait volontairement et serait de retour dans douze lunes au plus. On embarqua les vivres qu'elles avaient amenés. Les sauvagesses échangèrent avec Cartier quelques menus présents et prirent congé de leur seigneur et maître.

Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de la rivière Sainte-Croix et ils s'élancèrent vers leur patrie où,--après avoir opéré diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap Breton,--ils arrivèrent, le 6 juillet de cette mémorable année 1836.

En abordant à Saint-Malo, Jacques Cartier et Étienne Noël aperçurent dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre, et entourées d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur la grève pour saluer les hardis navigateurs.

--Où est Constance? demandèrent les yeux des deux hommes, avant que leurs lèvres eussent prononcé une parole.

Baissant la tête, dame Catherine se prit à pleurer.

CHAPITRE XVIII.

LES PORTES-CARTIER.

Hors du département d'Ille-et-Vilaine, qui connaît Limoilou? Qui jamais a entendu prononcer ce nom d'une saveur exotique si pénétrante? Personne cependant qui n'ait admiré les bords pittoresques de la Rance, entre Saint-Malo et Dinan, ou ouï décrire leurs beautés comparables seulement aux plus romantiques paysages de la Suisse. Mais Limoilou? Qu'est-ce que cela? Nos touristes s'en soucient peu, je vous assure. Limoilou a droit toutefois à de grandes considérations. Aux simples amateurs de jolis sites, je ne crains pas de le recommander. A quelques kilomètres à l'est de Saint-Malo, limité par une lande de roches, de bruyères et d'ajoncs, il est tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu'aimait tant Souvestre: où l'on trouve les campagnes à luxuriante végétation, les vallées mousseuses, festonnées de chèvrefeuilles, de ronces et de houblon sauvage; mille nids de verdure d'où sort la fumée d'une chaumière, et toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages au milieu desquelles poind l'aiguille brodée d'un clocher de granit ou la tête penchée d'un calvaire.

Pour le voyageur donc Limoilou, tout planté d'arbres fruitiers, tout tapissé par les mains prodigues de la nature, orné de gracieuses villas, est un lieu charmant où il fait bon se reposer. Mais aux yeux des amis des nobles choses du temps passé, ce village a un bien autre mérite:--Seigneur de Limoilou fut le titre que François Ier conféra à Jacques Cartier, en récompense de ses éminents services. C'est là que, revenu dans sa patrie, le capitaine-général passait la saison d'été, dans une métairie qu'il y possédait et qu'on nomme encore les Portes-Cartier.

Elle s'élève, entourée de guérets fertiles, sur le chemin de Roteneuf, non loin de la chapelle Saint-Vincent. Un mur de pierre lui fait clôture. Sur ce mur, près d'une grande porte cochère, cintrée, un écusson, fruste aujourd'hui, montrait jadis les armes de Cartier. La maison n'offre quoi que ce soit de remarquable. C'est un bâtiment du seizième siècle, avec tourelle, en demi-relief, à comble aigu, flanquée au milieu du corps de logis principal et servant de cage d'escalier pour l'étage supérieur et les greniers. D'autres constructions, granges et «ménageries» dans la cour sont affectées à l'exploitation de la ferme. Au centre de cette cour un puits profond peut cependant attirer l'attention par la structure singulière de sa margelle carrée. Une perche mobile, jouant à l'extrémité d'un pieu solidement enfoncé dans le sol, sert à tirer l'eau. Des amas de fumier, sur lesquels s'ébattent quelques volailles; des mares croupissantes, infectes, des vaux, comme on les appelle en Bretagne; des menions de paille ou d'ajoncs occupent l'espace autour du puits. J'ai regret à le dire: mais la ruine, le dénûment envahissent cette métairie, naguère théâtre de l'abondance et de la propreté. On respire la misère, là où régnait la richesse. Et l'on se sent mal à l'aise en songeant que dans cette habitation, si délabrée maintenant, si digne d'être restaurée et conservée comme monument public, l'un des hommes les plus distingués que la France ait produits passa une partie de son existence.

Il fallait la voir, vers le milieu du seizième siècle, cette demeure d'aspect repoussant aujourd'hui. Alors elle était enceinte par de délicieuses closeries de genêts et de pommiers aux bouquets éblouissants; alors ses murailles étaient blanches comme la neige; une belle calotte de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent actuellement les moisissures; alors de jolis vitraux de couleur, encadrés dans des losanges de plomb, décoraient ses fenêtres que le temps a démantelées et privées de leurs carreaux, la plupart remplacés par quelques fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de paille; alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement couverte de sable fin, semblait, aux rayons du soleil, semée de grains d'or.

D'un côté de la porte du rez-de-chaussée, un vigoureux cep, étendant ses rameaux noueux, chargés à l'automne de grappes purpurines; de l'autre, c'était un rosier magnifique, dont les fleurs embaumées se mariaient agréablement aux pampres de la vigne.

Derrière la maison s'étendait un parterre, cultivé par la bonne dame Catherine. Après le parterre, c'était un verger, où chaque année l'on récoltait des fruits superbes; et au-delà, à perte de vue, les champs de sarrasin, à la tige de corail, au calice de nacre, au suc aimé des abeilles. L'habitation, le jardin et les entours plaisaient à l'oeil. Tout était coquet; séduisant, une miniature de l'Eden. Le bonheur et la joie devaient être les hôtes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant longtemps, en effet, une douce félicité y avait élu domicile. C'était grande fête pour Catherine de s'installer à leur campagne avec son mari. Mais en 1539, et depuis trois années, la pauvre dame n'y apportait pas plus de gaieté qu'à sa maison de Saint-Malo. Une mélancolie noire s'était établie en son âme; et ni la sollicitude délicate de Jacques, ni les espiègleries d'une petite sauvagesse qu'ils élevaient, ne réussissaient à dérider le front soucieux de Catherine.

Par une splendide soirée de juillet, les deux époux causaient tristement sous une tonnelle de clématites et de jasmin, dans leur verger.

--Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi ne pense plus à moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre l'Espagne lui a fait négliger ses promesses. Il m'avait honoré d'un excellent accueil, quand je lui présentai Donnacona, Taignoagny, Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il était disposé à m'accorder, malgré les clabauderies des jaloux, une nouvelle Commission. J'aurais exploré le Saguenay, ces terres inconnues qu'avait visitées Donnacona et qui produisent les minéraux précieux! J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse de la France. Mais tout a tourné contre moi......

--Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait.

--Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi n'accusé-je point la Providence. Mais saurais-je ne pas déplorer que les malheurs de ma patrie l'empêchent de profiter de ces belles découvertes que l'on pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favorisé par le sort. En revenant à Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi par l'étranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin qui meurt. Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi d'expéditions par-delà les mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot est accusé de crime de lèse-majesté!...

--Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle de nos afflictions!

--Non, hélas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier, répondit Jacques Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant dans les siennes. Encore si nous savions ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle était vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait une épouse excellente. Notre Étienne et elle...

--Oh! ne me parlez plus de ces rêves, mon ami. Je souffre trop à leur songer. Dieu nous a punis du fol amour que nous avions pour cette enfant. J'étais aveugle...

--Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu as été aveugle de ne pas soupçonner ses intrigues avec le misérable Maisonneuve. Et si, à son lit de mort, Lucas ne m'eût fait des révélations, toujours nous aurions ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de brigands dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expié leurs crimes sur l'échafaud. Mais là n'est plus la question. Lui mort ou demeuré en la Nouvelle-France, notre fille eût bien vite perdu son souvenir. Cette amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. A l'âge de Constance, elle n'avait rien que de très-naturel. Maisonneuve était beau, grand seigneur chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il surprenant qu'une fillette romanesque se soit laissé prendre le coeur parce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu du suites. Si j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances à la chère enfant l'eussent incontinent ramenée dans le droit chemin. Elle était si docile à mes avis; Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de l'avoir perdue! J'ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant, je me dis quelquefois que nous la retrouverons...

--Hélas! moi je n'ose plus espérer! sanglota Catherine. Quand je vais prier sur la tombe de cette pauvre Manon, défunte il y a deux ans, je voudrais voir aussi son reliquaire...[57]

[Note 57: C'était un usage en Bretagne de placer les têtes des morts dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes. Ces reliquaires étaient en bois, percés de trois trous. On y lisait: _Cy est le chef de X._]

--Peux-tu nourrir de telles pensées?

--Ah! mon ami, c'est qu'il m'est si dur de ne savoir ce qu'elle est devenue, si son corps repose en terre sainte!

--Pourquoi ne pas supposer qu'elle vit encore?

--Vivre encore! Il y aura quatre ans à l'Assomption prochaine qu'elle a disparu! Et nous n'aurions pas eu de ses nouvelles... Non, non... Le désespoir, je ne le crains que trop, l'a égarée... La malheureuse aura attenté à ses jours!

--Oh! fit Cartier avec un geste de dénégation.

--Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement Catherine. Occupé de vos vastes entreprises, vous ne cherchiez pas à lire dans ses sentiments. Constance était très-exaltée. L'enlèvement de cet homme lui a porté un coup funeste. Quand elle découvrit qu'il était parti avec les autres prisonniers, elle eut une crise terrible. C'est alors que j'appris tout. Manon, interrogée, acheva, en pleurant, de me mettre dans la confidence de cette horrible passion. Je l'avais peut-être soupçonnée, mais je suis si faible! Et puis j'idolâtrais cette enfant... Ah! c'est un châtiment du ciel! il est équitable...

Dame Catherine éclata en sanglots.

--Mon Dieu, cesse de t'affliger! dit Cartier, très-agité; aie du courage! Il te reste cette petite fille que j'ai ramenée et dont tu es la marraine...

--Hélas! elle est maladive, elle périra de langueur, comme sont morts les autres sauvages, après que vous les eûtes fait baptiser le 25 mars de l'an dernier...

--Malgré tout, reprit Cartier d'un ton ferme, moi j'ai la conviction que Constance respire!

--Le Seigneur vous entende!

--Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un jour.

En ce moment, un jeune homme, portant le costume de _kloarek_, parut à l'extrémité du jardin.

--Pauvre Étienne! murmura maître Jacques; inconsolable de la perte de sa cousine, il a renoncé à la profession de marin pour entrer dans les ordres.

Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge, baigné de sueur.

--Ah! mon oncle, mon oncle, s'écria-t-il, quel bonheur que je n'aie pas encore prononcé mes voeux!

--Qu'y a-t-il? Respire un peu. Ta es tout essoufflé.

--Je crois bien. On le serait à moins. Je suis venu de Saint-Malo ici toujours courant.

--Allons, assieds-toi...

--Oh! les bonnes nouvelles! Mon cher oncle, ma chère tante, les bonnes nouvelles!

--Eh bien, parle.

--Vous ne me croirez pas. Moi-même je n'y puis croire... Constance...

--Constance! répéta dame Catherine en pâlissant.

--Constance n'est pas morte!

--Pas morte? Es-tu bien sûr de ce que tu avances, Étienne? répliqua Cartier d'une voix altérée et en soutenant sa femme près de tomber en défaillance.

--Je vous dis, mon oncle, que Constance n'est pas morte. C'est le bruit de toute la ville. Vous allez l'entendre... car je suis venu vous chercher...

--Enfin, explique-toi.

--Oui, explique-toi vite, Étienne; tes lenteurs me font mourir, balbutia dame Catherine d'un ton faible.

--Vous savez, répondit-il, que la sorcière de la Grande-Conchée a été arrêtée. Sous accusation de magie noire, on l'a mise, cette après-midi, à la torture. Alors, elle a révélé bien des crimes...

--Mais Constance?

--J'y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcière connaissait ma cousine. Il parait... mais je n'oserai jamais vous dire ça.

--Ne crains rien.

Le _kloarek_ baissa les yeux et poursuivit en hésitant:

--Maharite prétend que ma cousine aimait le capitaine des Tondeurs; que c'est lui que nous avions à bord de la _Petite-Hermine_, et que...

--Achève, Étienne, achève!

--Constance se serait embarquée, sous un déguisement de page, le jour de l'Assomption, pour le joindre, sur un vaisseau allant faire la pêche à Terre-neuve!

--Jésus Sauveur! serait-ce possible? proféra Catherine.

--Mais le nom de ce navire? demanda Cartier.

--Je l'ignore, mon oncle. Il sera facile de le trouver, en consultant les registres du port pour l'année 1536.

--C'est juste. Pourtant ce vaisseau doit être de retour. Comment n'aurait-on pas découvert le sexe...

--Ah! s'écria dame Catherine; mon ami, remercions Dieu, d'abord...

--Ce n'est pas tout, ma tante, ce n'est pas tout! interrompit Étienne Noël. Un bonheur n'arrive jamais seul.

--Quoi encore?

--Eh bien! le brig _Saint-Aaron_, rentré, hier soir, du golfe Saint-Laurent...

--Il aurait des nouvelles de Constance!

--Non, hélas! mais de votre vieux serviteur.

--Que dis-tu là?

--Je dis, mon oncle, que le pilote du _Saint-Aaron_ rapporte avoir vu à l'île Brion un sauvage qui l'a averti que Jean Morbihan était dans la baie de Gaspé, où il attendait qu'un autre navire de pêche, l'Aleth, mit à la voile pour repasser en France.

--Voilà qui est extraordinaire! souverainement extraordinaire! j'en suis confondu, murmurait Jacques Cartier, étourdi par ces informations.

Puis il s'écria, en saisissant la main du jeune homme:

--Mais es-tu bien certain de ce que tu dis?

--Je l'ai ouï de mes oreilles, mon oncle. La sorcière vous demande. Elle désire vous répéter à vous-même les aveux qu'elle a faits à l'inquisiteur. Quant au pilote du _Saint-Aaron_, il sera, m'a-t-il dit, jusqu'au couvre-feu à l'auberge _A Monsieur Saint Anthoine_...

--Oh! mon ami, allez tout de suite à la ville! fit Catherine.

--Je ne perds pas une minute. Étienne, tu m'attendras ici et tiendras compagnie à ta tante. Dis à Charles de seller mon cheval sur-le-champ. Constance et Jean retrouvés! Oh! c'est à devenir fou de bonheur!

Et il se jeta au cou de sa femme, qu'il embrassa avec transports.

--A genoux, Jacques! dit celle-ci; à genoux! Quoique j'appréhende de me livrer encore à la joie qui déborde mon âme, rendons grâces au Seigneur tout-puissant de la protection visible qu'il étend sur nous!

Cartier se prosterna auprès de Catherine et ils élevèrent leur coeur à Dieu.

Moins d'une heure après cette scène touchante, le capitaine était à Saint-Malo. Il voulut interroger Maharite. L'on n'avait rien à refuser à l'un des favoris du roi de France. Cartier fut conduit dans la geôle de l'évêché, où était enfermée Maharite. Il questionna la misérable créature, destinée au bûcher, mais n'en put guère tirer autre chose que ce qu'il tenait déjà d'Étienne. Il apprit seulement que Constance s'était réfugiée chez la sorcière, avec une assez forte somme en or; qu'elle avait prié Maharite de lui acheter des vêtements d'homme, de la faire passer pour son fils et de l'engager comme page [58] sur le premier navire qui appareillerait pour la terre neuve. Ce plan avait réussi au gré de Constance. Elle était montée, le 18 août, jour de l'Assomption, sur un vaisseau du nom duquel Maharite ne se souvenait plus.

[Note 58: L'on sait que ce grade correspondait à celui de novice sur les navires du commerce.]