Jacques Cartier

Chapter 16

Chapter 163,843 wordsPublic domain

«Quoi qu'il en soit, sa perte a si vivement affligé mon oncle Jacques, qu'à travers toutes les afflictions dont il a plu à la Providence de l'accabler, il ne passe pas de journée sans regretter son vieux serviteur! Ah! votre pauvre père adoptif a été pitoyablement éprouvé, ma plus aimée! Mais, comme Job, il a courbé la tête sans murmurer, sans accuser la destinée. Notre capitaine est un homme d'une vertu antique. Il ressemble à ces héros de Plutarque, dont j'ai traduit la vie glorieuse. Lui, si doux, si compatissant aux maux des autres, il est ferme, comme le rocher de Saint-Michel, pour ceux qui le touchent. Rien ne paraît l'ébranler. Pourtant, ma cousine, vous savez comme moi que, si son esprit est un foyer brûlant d'intelligence, son coeur est un trésor de sensibilité. On ne peut s'empêcher de l'aimer et de l'admirer. Il souffre intérieurement, je le vois trop. Son âme est en proie à des angoisses affreuses; son corps a même pâti de privations grandes. Mais maître Jacques demeure impassible. Sur son front règne toujours une sérénité inaltérable. Deux fois seulement, j'ai cru surprendre en lui quelques signes d'émotion. C'est d'abord en embrassant, avec son oeil d'aigle, le pays que l'on aperçoit du haut de Mont-Royal, puis en recevant avis de la disparition de l'infortuné Morbihan.

«Pauvre bon père Jean, il avait déjà si activement poussé les travaux qu'un véritable retranchement était élevé pour protéger nos navires dans le havre de Sainte-Croix. Ce retranchement est en bois. Il se compose de gros pieux, enfoncés dans le lit de la rivière, tout à l'entour des vaisseaux. Sa forme est celle d'un ovale. La _Grande-Hermine_, la _Petite-Hermine_ et l'_Émerillon_ sont enfermés dans cette enceinte, crénelée, garnie de canons et de meurtrières. En avant le cours d'eau, large d'un trait d'arbalète, sert de fossé. De l'autre, on a creusé une espèce de douve, qu'on franchit par un pont-levis, pour se rendre à la terre ferme.

«Nous sommes donc, grâce à Jean, très-bien défendus contre les hostilités des sauvages. C'est heureux, car leurs intentions deviennent de moins en moins amicales. Mon oncle les soupçonne, avec raison, je crains, de conspirer contre nous, à l'instigation de ce Taignoagny, que nous avions, il vous en souvient, amené en France en revenant de notre premier voyage au Canada.

«Mais, apportons un peu de méthode dans cette narration, et consignons-y quelques dates.

«Le lendemain de notre arrivée à Sainte-Croix, Taignoagny et Domagaia nous firent visite avec plusieurs autres Canadians. Ils se confondirent en protestations d'amitié. M'est avis toutefois que c'était pour nous mieux leurrer. Sur leur invitation, le jour suivant, 13 octobre, notre capitaine leur rendit cette visite avec cinquante compagnons, à Stadacone, distant d'une petite lieue du fort. Stadacone est un petit village, non palissadé comme Hochelaga. Dans la maison de Donnacona, nous furent montrées les peaux de cinq têtes d'hommes, étendues sur du bois, comme peaux de tambour. Quelle horreur! Ces sauvages ne semblent cependant pas très-cruels. Ils nous contèrent qu'ils avaient pris ces hideux trophées à leurs ennemis, les Trudamans, peuples féroces avec lesquels ils sont en guerre.

«Les Canadians n'ont aucune créance de Dieu. Mais ils adorent le diable, sous la désignation de Cudragny. Toutefois, ils se feraient volontiers baptiser. Ils en ont prie le capitaine, qui leur a promis qu'à un autre voyage il leur apporterait des prêtres et du chrême. Donnacona s'est montré très-content de cette promesse.

«Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir comment ils vivent, ma cousine. Leur mode diffère totalement de la nôtre. Ils sont en communauté de biens et admettent la pluralité des femmes, comme les Musulmans. Ce qui est un crime épouvantable. Les filles se comportent avec une liberté indécente; pour elles, c'est honneur d'avoir quantité de galants [52].

[Note 52: «Ils ont, dit la Relation de Jacques Cartier, une aultre coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont d'aage d'aller à l'homme, elles sont toutes mises en une maison, habandonnées à tout le monde qui en veult jusques à ce qu'elles aient trouvé leur party. Et tout ce avons veu par expérience, car nous avons veu les maisons pleines des dictes filles, comme est une eschole de garsons en France. Et davantage le hazard selon leur mode tient lesdictes maisons où ils jouent tout ce qu'ilz ont, jusques à la de leur nature.»--_Note de l'éditeur_.]

«Les hommes sont joueurs effrénés. Ils chassent, pêchent, font la guerre, mais ne travaillent point le sol.

Cette rude besogne est réservée aux femmes. Elles labourent les champs avec un petit bois de la grandeur d'une demi-épée, et qu'ils appellent _osizy_. Leur blé est gros comme pois, jaune d'or quand il est mûr, l'épi long de cinq à six pouces, la tige haute comme une lance. Ils consomment ces épis grillés au feu, ou battent les grains avec des pilons, les mettent en pâte, en font des tourteaux qu'ils cuisent sur des pierres chaudes. En général, ils mangent les aliments crus ou boucanés à la fumée de leurs feux.

«Les Canadians sont tout à fait malpropres, allant souvent nus l'été ou se couvrant à peine. Je puis vous assurer, ma charmante cousine, que leurs _agruestes_ (ou dames) n'ont rien de séduisant, quoi qu'en aient maints gentilshommes de notre équipage, et quoiqu'elles se barbouillent la face de peintures et s'ornent d'_esurgny_, sorte de coquille dont ils font grand cas. Ces esurgny sont pour eux bijoux précieux et monnaie courante. Ils se les procurent ainsi: quand un homme a mérité la mort, ils le tuent, puis l'incisent, à grandes taillades, dans les parties charnues du corps, ils le jettent au fond de l'eau, au lieu où gisent lesdits esurgny. On l'y laisse dix ou douze heures. Ensuite, on le retire. Et, dans les incisions, se trouvent les coquilles en question, qu'ils taillent et façonnent à leur convenance [53]. On leur accorde la propriété d'étancher le sang du nez. N'est-ce pas merveilleux, ma cousine? Il est chose qui l'est plus encore. C'est ce qu'a conté Donnacona à notre capitaine, de la terre de Saguenay, où sont les hommes blancs comme en France et accoutrés de drap de laine et où il y a infini or, rubis et autres richesses. Il dit encore, car il a beaucoup voyagé, avoir vu un pays dont les habitants ne mangent point, sans pour cela se mal porter; et même un pays de Picquemyans où les gens n'ont qu'une jambe, ce qui ne les empêche pas démarcher!

[Note 53: Ces esurgny sont des _ouampums_ ou coquilles, fort estimés encore aujourd'hui de tous les Indiens de l'Amérique septentrionale.]

«Je n'en finirais pas si je voulais vous refaire tous les beaux récits que nous avons ouïs, tant à Stadacone qu'à Hochelaga. J'en réserve et des meilleurs, ma Constance, pour l'heure fortunée où, tout à notre aise, nous pourrons babiller ensemble.

«Je ne vous cèlerai pas alors la beauté du ciel durant l'été, la bonté du sol et les agréments de cette contrée si peu connue. Mais il me faudra aussi vous parler de ses incommodités, des épouvantables rigueurs du climat, du terrible fléau qui a décimé mes misérables compagnons.

«Ah! Constance, ma mie, quelle atroce froidure! Figurez-vous que, le 15 novembre, il gela tout d'un coup si fort, que nos navires furent, en une seule nuit, environnés de glace. Ce n'était que le début de l'hiver, las! Peu après, le fleuve entier fut pris, de Stadacone à Hochelaga. Au mois de janvier, les glaces avaient deux brasses de profondeur, et sur la terre la neige était haute de plus de quatre pieds. Nos breuvages étaient figés dans leurs futailles, et, malgré les grands feux que nous entretenions jour et nuit dans les navires, il y avait du haut en bas contre la muraille une couche de congélation épaisse de quatre doigts.

«Jugez, cousine, de nos souffrances! à nous qui n'avions pas pris, en partant de Saint-Malo, nos précautions contre semblable température! Cela dura jusqu'au 22 février. Ce ne fut pas tout encore. Dieu nous voulait éprouver. Sa main s'appesantit lourdement sur l'expédition.

«En décembre, la mortalité s'était mise au peuple de Stadacone. Une maladie hideuse le ravageait. Les jambes s'enflaient, les nerfs se retiraient, la peau noircissait comme charbon, on suintait le sang. Après quoi, cette exécrable affection gagnait les hanches, les épaules, les bras, le col, le visage. L'haleine devenait infecte, les gencives se pourrissaient, les dents déchaussées tombaient, et la mort enfin délivrait le patient de supplices comparables à ceux de l'enfer.

«En cette occurrence, notre capitaine fit inhibition aux sauvages de venir à notre fort et aux mariniers de communiquer avec eux. Ce fut en vain. L'effroyable contagion s'introduisit dans les équipages, et, à la mi-février, de cent dix hommes que nous étions, il y en avait déjà huit de morts, cinquante en qui on n'espérait plus de vie et pas trois de sains a bord. Moi-même, chère cousine, j'étais légèrement atteint. Mais, par bonheur, le digne Jacques Cartier fut épargné par cette peste maudite.

«Ah! quel dévouement, quel courage, quelle patience il déploya depuis! Son admirable caractère apparut dans toute sa beauté. Ma chère Constance, cet homme n'a pas son égal.

«En ces moments critiques, et alors que, dans l'un des navires, il n'y a créature humaine qui puisse descendre sous le tillac pour tirer a boire [54], alors aussi que les Canadians paraissent vouloir profiter de notre faiblesse pour nous massacrer, le capitaine-général remplit tour à tour et tout à la fois les fonctions de médecin, sentinelle, garde-malade, aumônier, cuisinier et approvisionneur. Toujours debout, toujours sur le qui-vive, il est infatigable. Les mourants le bénissent en rendant leur âme à Dieu; les vivants lui vouent une gratitude éternelle. Ce n'est plus un chef, c'est un père, mais un père qui a la tendresse d'une mère, les prévenances d'une soeur, et sans se départir de la vigilance d'un guerrier. Croiriez-vous que, pour tromper les sauvages sur notre déplorable situation, il fait sortir les hommes valides de la batterie quand il aperçoit les Canadians rôdant autour du fort. Puis, il a l'air de les châtier ou de les occuper A de rudes travaux, comme, calfatage, radoub ou telles pénibles besognes. Et les autres dupes, de s'imaginer que nous sommes tous en joie et santé. N'étaient ces précautions, ma Constance adorée, depuis deux mois, c'en serait fait de nous.

[Note 54: Relation de Jacques Cartier.]

«Oh! oui, je le répète, maître Jacques Cartier n'est pas un être ordinaire. Les anciens l'auraient honoré comme un Dieu. Avec cela, si simple, si modeste, si pieux! Tous les dimanches, il dit l'office de la messe. Dès le commencement de l'épidémie, il se fit pèlerin à Notre-Dame de Roquemado en Quercy, promettant y aller, si le Seigneur lui donnait grâce de retourner en France.

«Je ne mentionne pas ses soins affectueux pour moi, après que je fus blessé en ce duel avec Jean Poullet, et après que je fus pris par la maladie dont à peine je relève...»

A ce moment, Charles Guyot, serviteur de Jacques Cartier, entra brusquement dans la cabine:

--Où est le capitaine? demanda-t-il.

--Je ne l'ai pas vu ce matin, répondit Étienne.

--Le gourmette Lucas est à l'extrémité. Il désire lui parler.

--Pauvre enfant! mourir si jeune! Il n'a pas encore quinze ans.

--Ah! dit Charles, j'entends marcher sur le pont.

C'est mon maître, je reconnais son pas.

Cartier arrivait effectivement. Il tenait à la main des rameaux d'épinette.

--Réjouis-toi, Étienne, dit-il, je viens de rencontrer Domagaia. Il était naguère affecté de cette affreuse maladie qui nous désole. Aujourd'hui je le trouve sur pieds. Je m'enquiers comment il s'est guéri, feignant que Charles Guyot était aussi atteint de la contagion, mais me gardant bien de déclarer que nos compagnons en périssaient. Il me répond que c'est avec le jus et le marc des feuilles dont voici les branches. Il faut les faire bouillir, boire un gobelet de la décoction et appliquer le résidu en manière de cataplasme tous les deux jours. Veux-tu, Étienne, que nous commencions l'épreuve par toi, car nos gens se défient des sauvages. Ils craignent le poison. Je suis assuré cependant que ce végétal n'a point de propriétés offensives...

--Oh! mon oncle, je ferai tout ce que vous désirerez! dit Étienne. Mais Lucas vous appelle...

--Oui, maître, ajouta Charles Guyot. Le gourmette est à l'article de la mort. Il veut se confesser à vous.

--Encore ce malheureux enfant! Seigneur, je vous en conjure, mettez un terme à votre courroux, ou qu'il tombe de tout son poids sur moi! s'écria Cartier.

Et, posant ses branchages sur la table, il passa de la Petite sur la _Grande-Hermine_.

Dans le faux-pont, le spectacle était lugubre. Des hommes hâves, décharnés, des spectres plutôt, étaient assis languissamment autour du poêle ou couchés sur les branles. Leur visage n'avait plus rien d'humain. Quelques-uns poussaient des cris sourds, déchirants.

Pâle, les traits altérés, les membres amaigris, la démarche mal assurée, Cartier lui-même semblait une ombre, au milieu de ces fantômes.

A son arrivée les gémissements cessèrent.

--Mes amis, dit-il, je crois avoir découvert une médecine contre vos souffrances. C'est Domagaia qui m'en a donné le secret. Bientôt, je l'espère, nous remercierons le ciel d'être venu à notre secours.

Les mariniers secouèrent désespérément la tête, tandis que Cartier s'approchait du branle où Lucas se tordait en convulsions.

Frappé, lui aussi, du scorbut, le pauvre gourmette, enfant abandonné, recueilli par la charité de Cartier et qui avait trahi son bienfaiteur, sentait, avant d'expirer, le pressant besoin d'avouer son crime.

La confession fut courte, car déjà commençait l'agonie de Lucas. Mais, sans doute, elle remua profondément les entrailles de maître Jacques.

Ceux qui l'observaient l'entendirent prononcer ces mots: «Malheureux, je te pardonne;» et ils le virent porter, plus d'une fois, la main à son front ou essuyer des larmes à ses paupières.

La nature reprenait-elle enfin ses droits sur la fermeté ordinaire du capitaine-général? Il luttait évidemment contre de puissantes impressions. Mais, dans cette lutte, le respect de son devoir l'emporta comme toujours.

--A genoux, mes amis, dit-il. A genoux! Je vais réciter la prière pour les moribonds.

Ceux des assistants qui étaient levés se prosternèrent. Les autres joignirent les mains, en se tournant vers le lit du mourant.

Et Jacques Cartier, d'une voix pénétrante:

«Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des saints Apôtres et des Évangélistes; au nom des saints Moines et solitaires; au nom des saintes Vierges et de tous les Saints et Saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, et votre demeure dans la Sainte Sion. Par Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il.»

--Ainsi soit-il! répétèrent, en sanglotant, les mariniers.

Secrètement, dans la nuit suivante, le corps de Lucas fut enterré, lui vingt-cinquième, sous la neige, le reste de ses compagnons étant trop faible pour fouiller la terre gelée.

CHAPITRE XVII.

RETOUR A SAINT-MALO.

En faisant, dans ses _Mémoires_, l'éloge de Cartier, Étienne, second fils de Jacques Noël, n'avait point exagéré les admirables qualités du héros. C'était bien l'homme juste _impavidus_, au coeur bardé du triple airain, dont parle le poète.

Cartier était aussi grand par le coeur que par l'esprit: il appartient à cette race de génies trop rares auxquels l'humanité érige des monuments, témoignages de sa gratitude. Et pourtant, oh! je le répète ici, avec un vif sentiment de douleur, dans cette France si noble, si généreuse, qui a eu la gloire de lui donner le jour, Jacques Cartier attend encore sa statue!

Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages! mais nous n'en avons donc pas lu les Relations! mais nous ne savons donc pas perpétuer la mémoire de nos ancêtres! Nouvelle Athènes, la France restera-t-elle éternellement ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes de ses enfants! Le coeur saigne, à cette pensée.

Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb, son égal en habileté, son supérieur en persévérance; quand je le vois ce magnifique caractère lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses compatriotes, résister aux sollicitations de ses affections intimes, opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalité; ne se laisser abattre ni par les violences inusitées d'une température ordinairement excessive, ni par le déchaînement d'une maladie épouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe encore, frappe toujours autour de lui; quand je vois tout cela, je ne crains pas de me demander qui fut le plus méritant du pilote malouin ou du navigateur génois.

Capricieuse déesse que la fortune! L'univers sait l'histoire de Colomb; combien y a-t-il de gens, dans sa propre patrie, qui soupçonnent celle de Jacques Cartier? Qui oserait dire, cependant, que les explorations de celui-ci sont moins estimables que les découvertes de celui-là? Qui s'aviserait de prétendre que les Canadas et les États-Unis d'Amérique ne valent pas aujourd'hui pour le mouvement civilisateur, comme pour la richesse de toute nature, le Mexique, le Brésil, le Chili ou le Pérou?

Ah! si les Français possédaient la vingtième partie de l'esprit vantard, pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait pas besoin de venir, trois cents ans après la mort de Cartier, réclamer pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de la renommée!

Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction de son expédition jusqu'à Hochelaga. Mais il le fut, à mon sens, bien autrement par sa conduite, durant les quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur des navires mal approvisionnés, environnés de peuplades hostiles et sous un froid souvent de plus de 30 degrés!

La glace avait six pieds d'épaisseur, la neige quatre et davantage. Le Saint-Laurent était gelé. Le pont s'étendait de la pointe de Stadacone jusqu'à Hochelaga soixante lieues de longueur sur une de large en plusieurs endroits.

La débâcle eut lieu le 22 février, devant Stadacone; beaucoup plus tard devant Montréal. Mais ce fut le 5 avril [55] seulement qu'elle se fit dans la rivière de Sainte-Croix et que les navires se délivrèrent enfin de leurs lourdes entraves de cristal.

[Note 55: Ces dates et les précédentes sont conformes à l'ancien calendrier. D'après celui que nous suivons, exécuté sous Grégoire XIII et mis en vigueur à partir de 1582, il faut, pour avoir les dates modernes, ajouter dix jours à chaque période.]

Le scorbut avait cessé de répandre la mort dans les équipages. Grâce aux infusions et aux cataplasmes d'épinette blanche, nos mariniers se rétablissaient rapidement. D'abord, ils avaient fait des difficultés pour user du remède. Mais l'exemple d'Étienne Noël, sa cure miraculeuse déterminèrent les plus récalcitrants. «Après avoir vu et connu, il y eut, dit Cartier, telle presse sur ladite médecine qu'on se voulait tuer à qui le premier en aurait. De sorte qu'un arbre aussi gros et aussi grand que chêne qui soit en France, a été employé en six jours, lequel a fait telle opération que, si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en eussent pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six jours.»

Mais si la santé était revenue, l'inquiétude régnait toujours au havre de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils n'apportaient plus comme autrefois des provisions aux équipages. Quand par hasard ils le faisaient, c'était de mauvaise grâce et ils vendaient fort cher leurs denrées.

Donnacona, Taignoagny et d'autres étaient partis, sous couleur d'aller chasser. Mais il était à craindre que ce ne fût dans le but de réunir et de ramener des alliés pour assiéger le fort. Taignoagny ne voulait pas retourner en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises, parce qu'elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il désirait secrètement perdre les Français, dont la supériorité portait ombrage à ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait pas peu contribué à le pousser dans cette fausse voie; et, quoique Philippe eût disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le sauvage y persévérait résolument. Donnacona, homme faible, versatile, se laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant qu'à lui ravir le pouvoir.

Tout en allant «prendre des cerfs et daims,» vers la fin de février, ils firent alliance avec divers chefs des tribus voisines et, deux mois après, ils rentrèrent à Stadacone, suivis d'une foule de guerriers.

Heureusement Jacques Cartier était sur ses gardes. Il avait augmenté les défenses du fort et doublé les postes. En même temps, il pressait l'appareillage de ses navires, bien décidé à retourner eu France, avec la _Grande-Hermine_ et l'_Émerillon_, aussitôt que tout serait prêt. La _Petite-Hermine_ étant en mauvais état et le nombre des aventuriers ayant diminué, on avait résolu de la démolir et d'en abandonner les pièces inutiles dans le havre de Sainte-Croix.

Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivière, accompagné de plusieurs jeunes gens, «beaux et puissants.» On l'invita à venir à bord. Il refusa. Ce refus, la présence de ces hommes inconnus réveillèrent toutes les défiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui annonçât que Donnacona était de retour et qu'il lui apporterait de la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot à terre. C'était, de tous les Visages-Pâles, celui que les Peaux-Rouges aimaient le mieux. Guyot avait ordre d'aller à Stadacone pour observer ce qui s'y passait. Il exécuta avec adresse sa mission et marcha tout droit à la demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prévenu de son arrivée, fit le malade et se coucha.

Pourquoi mon frère ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs? lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays. Mon frère est-il indisposé contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui la liqueur rouge et faire chaudière?

--Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon coeur l'aime; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir aujourd'hui, il y ira demain.

--Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie à son frère le chef rouge.

--Tu lui diras que je ferai mes présents au prochain soleil, repartit Donnacona.

Guyot sortit ensuite et se transporta à la cabane de Taignoagny. Cette hutte, comme les autres du village, était si pleine d'étrangers qu'on n'y pouvait remuer.

Charles engagea Taignoagny à le suivre à bord. L'interprète fit la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, «si le Capitaine consentait à prendre avec lui un seigneur du pays, nommé Agonna, qui lui avait fait déplaisir, et l'emmener en France, il ferait tout ce que voudrait ledit capitaine.»

Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna. Il lui en voulait parce que ce chef était un des favoris de Donnacona, et qu'il devait, suivant toutes probabilités, lui succéder dans la direction des affaires de Stadacone. Taignoagny était trop lâche pour se débarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il eût été ravi que Cartier lui rendît de façon ou d'autre ce service. On verra bientôt que les détestables machinations de l'interprète tournèrent contre leur auteur.