Jacques Cartier

Chapter 14

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--Enfin, reprit-il au bout d'un instant, à compter de ce jour, elle ne me dit plus rien, et puis vous savez bien que le capitaine Jacques m'emmena avec lui et Charles Guyot, dans ses voyages pour affréter nos navires.

--Je sais ça, da oui! mais ce que je ne sais pas, c'est pourquoi tu regardes si souvent et avec une mine si drôle ce déporté qu'on nomme Philippe et qui est à bord de la _Petite-Hermine_.

--Ah! monsieur Jean, monsieur Jean, proféra Lucas à voix contenue et en promenant autour de lui un regard inquiet.

--Qu'est-ce que tu as à trembler comme une poule mouillée!

--C'est, monsieur Jean, monsieur Jean...

--Démarreras-tu?

--Je crois, monsieur Jean, que ce Philippe, c'est monseigneur Georges de Maisonneuve ou... le diable.

--Peut-être bien l'un et l'autre, murmura Jean Morbihan en se signant.

Puis haussant le ton:

--Qu'est-ce qui te fait supposer ça, gourmette?

--Ah! monsieur Jean, je l'ai bien reconnu. A Saint-Malo, il se teignait les cheveux et la barbe. Je l'ai surpris un jour que je lui apportais un billet de madem...

--Pssst!

--Puis il a une marque, une lentille...

--Une marque? où?

--Au bout de l'oreille gauche, tout comme mad...

--Veux-tu te taire, gourmette! Qui est-ce qui t'a dit que Constance avait une marque à l'oreille?

--Dame! monsieur Jean, si je ne l'avais pas vue, dit

Lucas, baissant les yeux et roulant d'un air embarrassé son bonnet entre ses doigts.

--Tiens! c'est vrai qu'ils ont tous deux le même signe!... c'est singulier... bien singulier ça, marmotta le timonier d'un air songeur.

Ensuite il ajouta en souriant, comme s'il repoussait de son esprit une réflexion saugrenue:

--Bast! des idées à moi, des bêtises!

Et s'adressant à Lucas:

--As-tu bien remarqué, gourmette, que ce Philippe quitte fréquemment ses compagnons, quand nous coupons du bois sur le rivage?

--Oui, monsieur Jean. Il s'en va en cachette du côté de Stadacone.

--Eh bien, aujourd'hui, s'il s'écarte, tu tâcheras de le suivre en cachette aussi et de découvrir ce qu'il va faire du côté de Stadacone. As-tu entendu?

--Oui, monsieur Jean.

--Voici les hommes de la _Petite-Hermine_ qui s'affalent dans leurs barques, et justement notre gaillard qui enjambe le plat-bord. Va. Au retour, tu me diras ce que tu auras appris.

Ce dialogue avait eu lieu sur le tillac de la _Grande-Hermine_ par une de ces splendides matinées de la fin de septembre comme l'on n'en voit guère que dans l'Amérique septentrionale, et au milieu de l'un des sites les plus ravissants que je sache [37].

[Note 37: Voir ma _Notice_ sur Sagard.]

Jacques Cartier avait, nous l'avons dit, mouillé ses deux principaux navires à l'entrée de la rivière Sainte-Croix, appelée actuellement Saint-Charles, en l'honneur de Charles de Boue, grand vicaire de Pontoise, fondateur de la première Mission de Récollets à la Nouvelle-France.

Un promontoire géant, alors aigu, courbé à son extrémité comme le bec d'un oiseau de proie, se dressait sourcilleusement entre cette rivière et le Saint-Laurent, vis à vis l'île de Bacchus. Ainsi qu'un nid d'aigle, au sommet de ce promontoire granitique, était perché Stadacone, résidence de Donnacona, chef puissant chez les sauvages qui peuplaient le littoral du Saint-Laurent, mais soumis, je crois, à l'Agouhanna d'Hochelaga, dont nous parlerons bientôt.

Québec [38], une ville civilisée, remarquable par plus d'un monument artistique, par l'exquise urbanité de ses habitants, leur bon goût, leur hospitalité célèbre dans le monde entier; Québec, capitale qui pourrait dignement soutenir la comparaison avec plus d'une métropole européenne; Québec, par la nature et le génie humain, le Gibraltar de l'Amérique septentrionale, remplace maintenant l'humble bourgade indienne. Soixante mille individus intelligents, actifs, enfiévrés de l'amour du progrès, ont, en trois siècles, sur ce roc aride, mais imposant, dominateur, substitué leur personnalité puissante à quelques centaines d'êtres misérables, barbares, engrenés dans la routine, générations sur générations dévorées par elle. Des navires nombreux, immenses, des cités flottantes, sillonnent maintenant ce cours d'eau à peine effleuré naguère de quelques pauvres canots [39] d'écorce. L'homme est de nature ascensionnelle. Vaine la prétendue philanthropie qui le voudrait arrêter dans sa marche. Il obéit à une impulsion propre ou à un ordre fatal. Éminemment perfectible, il est donc éminemment changeable aussi. Pour lui, il n'y a pas, il ne peut y avoir de principes absolus. Tout est soumis au temps, aux circonstances, au cercle social dans lequel il s'agite. Ne regrettons pas la disparition de la famille indienne. Elle devait arriver. Très-généralement l'homme blanc l'emporte, au point de vue intellectuel, sur l'homme noir, cuivré ou rouge. En conséquence, l'homme blanc est destiné à dominer ceux-ci, jusqu'à ce que, à son tour, peut-être, il soit, dans la suite des âges, dominé par une race au cerveau plus développé que le sien.

[Note 38: Lorsque, pour la première fois, je publiai à Montréal (Bas-Canada) la _Huronne_, j'avais adopté pour le mot _Québec_ l'étymologie admise communément dans la province et donnée par le _New-Guide to Québec_. «On rapporte, dit ce livre, qu'en apercevant le cap sur lequel s'élève aujourd'hui l'ancienne capitale du Canada, le pilote de Cartier s'écria: «Que bec! Quel bec!»

Le fait est possible, douteux cependant. En ses diverses Relations, Cartier n'en souffle mot; le nom semble dater de la fondation de la ville par Champlain, vers 1608. Ce nom a été l'objet des plus chaudes contestations, tant en Amérique qu'en Europe; aujourd'hui même, _doctores certant_, etc. Je serais mal venu de prétendra trancher le différend. Avouons pourtant qu'il semble bien jugé par Hawkins dans son _New Picture of Québec_.

Je me sentais tout prêt à contester avec lui que Québec est un nom français de souche, appliqué souvent sans doute a des localités françaises (puisque sur son sceau, gravé en 1420, Guillaume de la Pôle, comte de Suffolk, s'intitulait _seigneur de Hambourg et de Québec_), quand, consultant le _Dictionnaire de Trévoux_ à l'article Bec, j'ai trouvé l'explication suivante:

«Quelques lieux particuliers ont pris le nom de _bec_, comme _Caudebec, Bolbec_ dans le pays de Caux. Et ordinairement, en ces lieux-là, il y a une jonction de deux rivières ou ruisseaux, ce qu'on appelle _confluents_, ou du moins quelque ruisseau ou torrent. C'est de là que sont venus les noms de l'abbaye du _Bec, de Caudebec, d'Orbec, de Robec_, selon Icquez, qui remarque que les Normands ou peuples du Nord ont porté en Neustrie, chez les Français, le mot _bek_, qui veut dire _ruisseau_, torrent.»

Les habitants du Cher disent encore le bec, pour exprimer l'embouchure de la rivière qui a donné son nom à leur département.

Or, Québec est placé sur un promontoire ou un bec, au confluent de la rivière Sainte-Croix ou Saint-Charles, dans le Saint-Laurent; donc la question est jugée sans appel. Il est parfaitement oiseux de violenter le sens des mots ou leur assonance, comme ceux qui supposent entendre Québec dans Cabir-Coubat (nom indien du Saint-Charles), pour déterminer l'origine du mot Québec. Soit que, suivant La Potherie, il faille l'attribuer aux compagnons de Jacques Cartier s'exclamant «Quel bec!» à la vue de la pointe formée par le Saint-Laurent et le Saint-Charles; soit que ce nom remonte à une date postérieure, il est essentiellement français, par droit de naissance, et doit être considéré comme tel.]

[Note 39: «Canouy,» les appelle Cartier en sa _Relation_.]

Un malheur, c'est que ces Indiens trouvés par Jacques Cartier, comme ceux découverts par Christophe Colomb, étant, en masses, bons, doux, serviables,--quoique défiants, et cela se comprend assez, de reste,--on les ait rendus méchants, durs, féroces. Ni le catholicisme, ni le protestantisme n'a fait une oeuvre profitable chez eux. Quelques superstitions de plus, c'est là tout, sans compter l'hypocrisie et l'avilissement. Le sauvage avait son caractère à lui, _sui gèneris_; il était fin, il était grand, magnanime souvent [40].

[Note 40: Voir mes _Derniers Iroquois_.]

Notre lumière lui a perverti les sens plutôt que de le servir. Rien d'étonnant à cela. Il n'y avait pas remède. Condamné à s'éteindre, il s'éteint. Quoi qu'on en ait dit, notre tour viendra comme est venu le sien. Sa ruine date de l'heure où les Européens débarquèrent sur ses rivages. Il semble que Donnacona ait eu l'instinctif pressentiment de ce qui écherrait à ses compatriotes. Avec Cartier, son caractère n'est pas égal. Il aime, mais il a peur. Il attire les Français près de son village, mais il les redoute. A peine sont-ils installés au havre de Sainte-Croix qu'il les voudrait au loin et conspire contre eux.

La situation était, je le répète, convenable et plaisante au possible. Un éclair de génie avait illuminé Cartier dans le choix de l'emplacement. La position exacte du port Sainte-Croix, où il demeura du 15 septembre 1535 au 6 mai de l'année suivante, a fourni matière à de vives discussions. A présent, on semble d'accord. Cartier passa l'hiver dans une anse de la rivière de Saint-Charles, aux environs de l'ancien pont Dorchester et de l'hôpital maritime de Québec. La découverte, en 1843, de l'épave d'un vieux navire, dans cet endroit, est venue corroborer la précédente opinion, car cette épave de navire parait être celle de la _Petite-Hermine_, abandonnée par Cartier, lors de son départ pour la France (1536).

Dans toute son étendue, le Saint-Laurent n'offre peut-être pas un port mieux abrite.

«Ce point, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux, des îles autour du bassin de Québec, est, dit M. Garneau, un des sites les plus grandioses, les plus magnifiques de l'Amérique. Les deux rives du fleuve conservent longtemps, en remontant depuis le golfe, un aspect imposant, mais triste et sauvage. Sa grande largeur à son embouchure, quatre-vingt-dix milles, ses nombreux écueils, ses coups de vent en certaines saisons de l'année, ses brouillards, en ont fait un lieu redoutable pour les navigateurs, qui contribue encore à augmenter cette tristesse. Les côtes escarpées qui les bordent pendant plus de cent lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord et au sud la vallée qu'il descend et dont il occupe, par endroits, toute la largeur; les îles, aussi nombreuses que variées par leur forme et dangereuses à la navigation, se multiplient à mesure qu'on avance; enfin tous les débris épars des obstacles que le grand tributaire de l'Océan a rompus et renversés, pour se frayer un passage à la mer, saisissent l'imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois. Mais, à Québec, la scène change. Autant la nature est âpre et sauvage sur le bas du fleuve, autant elle est variée et pittoresque, sans cesser de conserver un caractère de grandeur, surtout depuis qu'elle a été embellie par la main de la civilisation.»

Et Cartier l'a dit dans sa Relation.

Autour de Stadacone «est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir et bien fructiferente, pleine de fort beaux fruits de la nature et sorte de France.»

Une fois ses navires arrivés dans le havre de Sainte-Croix, le capitaine s'en était allé, sur l'_Émerillon_, poursuivre son exploration du fleuve Saint-Laurent. Mais il avait laissé des ordres précis pour qu'on enfermât la Grande et la _Petite-Hermine_ dans une estacade.

Les mariniers se mirent activement à l'ouvrage. Le bois était proche, contenant des arbres superbes. On les coupa; on en fit des pieux qui furent plantés dans le lit de la rivière et formèrent bientôt une palissade autour de leur navire. Cette palissade, garnie de canons, les plaçait à l'abri d'une surprise ou d'un coup de main. D'un côté, la forteresse était encore protégée par la rivière. De l'autre, on établit un pont-levis.

C'est à la construction de ce pont-levis que travaillaient les mariniers, quand Jean Morbihan, suspectant la conduite de Philippe, le fit espionner par le gourmette Lucas.

Déjà les sauvages ne manifestaient plus autant de bienveillance. Ni Domagaia, ni Taignoagny n'avait voulu accompagner Cartier dans son voyage en amont du fleuve. Ils avaient même, avec Donnacona, tâché de s'y opposer. Leurs démarches étaient équivoques. On pouvait craindre une déclaration d'hostilités.

Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de Jean Morbihan. Voyant Philippe s'écarter lorsqu'on fut entré dans la forêt, il le suivit secrètement, en se faufilant, comme un chat, à travers les halliers.

Philippe s'arrêta bientôt dans une éclaircie, non loin de Stadacone. Taignoagny l'y avait précédé. Ils causèrent quelque temps, d'un ton si bas, que leurs paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de Lucas. Il entendit seulement ces mots prononcés par Taignoagny, au moment où ils se quittèrent.

--Demain matin, avant le jour, à la grande chute. Donnacona et les autres chefs y seront avec moi. Ne manque pas de venir, mon frère.

--Je ne manquerai pas, répondit Philippe. La chute est à deux heures d'ici?

--Oui, à deux heures du temps des Faces-Pâles, repartit le sauvage.

Et ils se quittèrent.

Le gourmette rapporta fidèlement ce lambeau de conversation à Jean Morbihan.

Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couché sur la poupe de la _Grande-Hermine_, examinait, avec vigilance, ce qui se passait à bord de l'autre navire, amarré tout auprès. Soudain un capot d'échelle fut soulevé, une ombre glissa sur le pont de la _Petite-Hermine_, franchit l'enceinte de pieux, qui n'était pas encore achevée, et disparut dans la campagne.

--Min Gieu, voilà ce que c'est que d'avoir ouvert la cage à ces hérétiques-là, marmotta Jean Morbihan; si on avait continué de les tenir sous cadenas et verrous, ils n'ourdiraient pas de méchantes trames... Mais maître Jacques est comme ça. Il a voulu les mettre en liberté... Plutôt mettre en liberté des tigres, des lions et des serpents! Ah! si ç'avait été moi!...

Tout en agitant ces pensées dans son esprit, le brave timonier s'était jeté sur la piste de l'ombre.

Il faisait chaud, lourd. La nuit était très-noire. Un orage flottait dans l'air.

Jean longea le fleuve, en aval. Les réverbérations de l'eau l'aidaient à se diriger, sur les battures, bordées, comme d'une muraille par une lisière de grands arbres.

Le sentier était dangereux souvent, difficile toujours. Mais Morbihan le connaissait. Peu de jours auparavant, il l'avait parcouru avec Jacques Cartier allant visiter la chute, appelée d'abord la Vache, à cause de ses mugissements sans doute, et plus tard Montmorency.

Le fracas de cette chute se fit bientôt entendre.

Après une heure et demie de marche, Jean distingua les cimes pelées des roches qui encaissent le torrent.

La chaleur augmentait, malgré l'approche du jour. L'atmosphère devenait de plus en plus pesante. Quelques éclairs zébraient de feu la voûte céleste. Le tonnerre grondait par intervalles. Mais le vacarme de la cascade en dominait les éclats.

Jean Morbihan n'avait guère quitté de vue la silhouette de Philippe. Il s'en rapprocha avec prudence, en grimpant, à travers bois, vers le sommet du cap.

Comme l'aube blanchissait parmi un enchevêtrement de nuages violacés, ils arrivèrent tous deux au faîte. Philippe marchait ferme et droit, Jean se coulait, courbé en deux, autour des broussailles.

Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l'oeil plongeait avec effroi dans les profondeurs encore à demi voilées de la cataracte. Le second aussi fit halte, sous un buisson, à quelques pas.

L'orage, amoncelé depuis la veille, fulminait ses dernières menaces. Il allait faire explosion. De larges gouttes de pluie tombaient.

Cinq sauvages débouchèrent alors d'un fourré voisin. Jean reconnut dans ce groupe Domagaia, Taignoagny et Donnacona. Les deux autres lui étaient étrangers.

Ils s'avancèrent vers Philippe, lui baisèrent les bras et un entretien animé s'engagea entre eux et le transporté[41], Taignoagny et Domagaia servant d'interprètes. Pour Morbihan, le meuglement de la chute couvrait en partie le son des voix. Mais, par les gestes, il en comprenait à peu près le sens.

[Note 41: Je n'ignore pas que les mots de transporté et déporté sont, en cette acception, d'introduction récente dans notre langue et dans nos lois. Mais j'ai cru devoir les employer, parce que, mieux que _banni_ ou _exilé_, ils me semblent rendre l'idée que l'on y attachait alors.]

Philippe engageait les sauvages à faire une attaque nocturne sur les navires. Il leur promettait son concours et celui de ses co-déportés. En récompense les indigènes pilleraient les approvisionnements et les armes qui se trouveraient à bord. On tuerait Cartier à son retour, et ils seraient débarrassés d'un ennemi aussi perfide que dangereux.

La conjuration dura longtemps, malgré la tempête et la pluie. Le jour était venu sombre, lugubre. De ses lueurs blafardes il teignait les horreurs du gouffre épouvantable creusé par la chute d'eau qui fond, en hurlant comme une légion démoniaque, du haut d'un rocher perpendiculaire, mesurant deux cent quarante pieds d'élévation [42].

[Note 42: La chute Montmorency a cent pieds de plus que celle du Niagara. J'en ai donné une description détaillée dans la _Huronne_.]

Morbihan était gêné par la posture qu'il avait prise. Il fit un mouvement. Il se trahit.

Les cinq sauvages poussèrent un cri affreux et s'enfuirent.

Sur le plateau, il ne resta plus que le transporté et le timonier.

Philippe, tout aussitôt, avait découvert Jean. Les deux hommes couvaient l'un contre l'autre une haine instinctive profonde. Ils devinèrent qu'à cet instant leur vie était en jeu.

Sans articuler un mot, ils s'étreignirent. Jean avait à sa ceinture son couteau de marinier; mais il ne songea pas à en faire usage. Philippe n'était pas armé.

Là, sur cet étroit plateau, que quelques pieds séparaient de l'abîme, commença une lutte sourde, acharnée, féroce. Les deux antagonistes bientôt furent en nage. Ils soufflaient comme des soufflets de forge. Leurs membres craquaient; leur bouche écumait et leurs yeux étaient injectés de sang.

Jean tâchait d'étouffer son ennemi pour s'en rendre maître. L'autre cherchait à le rouler vers le précipice pour l'y lancer.

--Terr i ben! fit tout à coup Morbihan en suspendant une seconde ses efforts; c'est le frère à...

Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements de la tourmente.

Une surprise, puis une inattention au combat perdirent le pauvre vieux timonier.

Déjà il maintenait Philippe couché, haletant sous lui. De son genou, il lui écrasait la poitrine; avec son poing fermé, comme avec un marteau, il lui meurtrissait le visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du jeune homme, il aperçut le tatouage que celui-ci portait sous le sein gauche.

Cette vue avait produit sur Jean une vive impression. Il avait lâché tout à la fois l'exclamation que nous venons de rapporter et son adversaire. Philippe aussitôt profita du répit pour reconquérir ses avantages.

Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses forces, se dégagea, reprit le dessus, et poussa le corps du malheureux Morbihan dans l'abîme, à l'instant même où il s'écriait:

--Terr i ben! C'est le frère à...

Les voix de la foudre et de la cataracte faisaient, en ce moment, un effroyable duo.

CHAPITRE XV.

HOCHELAGA.

--Par ma Catherine, ce Taignoagny est, au demeurant, un pauvre hère. Depuis que je le connais, j'ai appris à le surveiller. Il nous a joué cent tours pendables. Cependant je ne le croyais ni aussi fourbe, ni aussi bestial. Refuser de nous accompagner à Hochelaga et s'imaginer que nous allions nous laisser imposer par ses mensonges ou ceux de Donnacona, son compère en artifices.

--Assurément, c'est un sot, mais un sot dont on se doit défier à l'avenir, croyez-moi, capitaine Cartier, dit Jean Poullet.

--Oh! intervint Marc Jalobert, en haussant les épaules; on ne fait pas à des niais de cette sorte l'honneur de se défier d'eux. Si l'on n'en a pas besoin, on s'en débarrasse. S'ils sont de quelque utilité, on les tient sous le séquestre.

--Vous êtes trop rigoureux, mon frère, trop rigoureux, répondit Cartier. Les sauvages sont hommes comme nous. Le bon Dieu ne nous a pas donné le droit de les maltraiter. Il faut les instruire en notre sainte foi, les prendre par la douceur...

--Oui pour qu'ils nous égorgent traîtreusement! grommela Marc Jalobert.

--Quoi! s'écria le fier Claude de Pontbriand, vous auriez maître Jacques, quelque compassion pour ces vilains-là. Il ferait beau voir! Ne sont-ils pas serfs, esclaves par la naissance? Ne sommes-nous pas leurs seigneurs et maîtres par la naissance aussi? La cour de Rome l'a déclaré [43] et la cour de Rome est infaillible.

[Note 43: Voir ma _Notice_ sur Sagard.]

Elle ne saurait se tromper.

--Je ne me permettrai pas de discuter l'opinion du Sacré Collège, répliqua gravement Cartier; mais ma conscience me dit que ces gens que nous appelons sauvages sont nos semblables, que nous devons des égards à leur ignorance, et nous montrer charitables pour eux, afin de les attacher peu à peu à la vraie religion..

--Des idolâtres, des truands, des gibiers de potence ou de bûcher, fit Jean Poullet d'un ton dédaigneux.

--Et, ajouta Charles de la Pommeraye, des scélérats qui ne demanderaient pas mieux que de nous assassiner pour piller nos navires!

--Voyez-vous cet animal de Taignoagny qui cuide nous effrayer avec ses diables de paille! reprit Marc Jalobert.

--Bah! dit gaiement Cartier, ils m'ont fait rire. Nous avions besoin d'une mascarade pour nous réjouir. Mais, penser qu'avec ces mannequins cornus, accoutrés de peaux de chien, noires et blanches, puis plantés dans des barques, poussés contre nos navires, penser qu'avec ces piteuses diableries ils nous feraient peur! C'est par trop fort! Décidément, Taignoagny, l'instigateur probable de ce carnaval, est un asinet. Il nous a pris pour qui nous ne sommes pas. Au reste, vous avez vu comme je me suis moqué de lui et de son dieu Cudragny! Ces gens voulaient tout simplement nous retenir chez eux et accaparer le privilège de commercer avec nous. Ils sont jaloux de ce que nous poussons plus loin nos explorations. Ils craignent que nous ne contractions avec d'autres peuples une alliance plus intime qu'avec eux. C'est là tout. Mais je ne suppose pas qu'ils soient animés contre nous de méchantes intentions. Ils resteront en paix avec nos mariniers durant notre absence. D'ailleurs, les vaisseaux sont bien armés, bien commandés, et le vieux Jean Morbihan, que j'ai laissé malgré moi à bord de la _Grande-Hermine_, n'est pas homme à tomber dans les pièges que lui tendrait un Taignoagny ou un Donnacona! Ayons donc confiance en l'avenir, mes amis, et soyez persuadés que le Tout-Puissant, qui nous a si manifestement couverts de sa protection jusqu'à ce jour, ne nous abandonnera pas alors que nous travaillons pour sa gloire!

--C'est fort bien dit, maître Jacques, fit Jean Poullet. Mais arriverons-nous à les convertir? Sous le nom de Cudragny, ces païens adorent le diable, c'est sûr. Ils tuent leurs prisonniers, leur enlèvent la peau du crâne et s'en font d'odieux trophées.

--Puis, appuya Claude de Pontbriand, ils vivent comme les mahométans avec plusieurs femmes; voire leurs filles sont si débauchées qu'elles s'abandonnent à tout chacun avant d'être mariées.

--Ah! plaignons-nous de ça! dit lestement le galant Charles de la Pommeraye.

--Messieurs, je vous engage à plus de décence dans vos comportements avec elles, repartit Cartier d'un ton sévère. Nous ne sommes pas venus ici pour semer la corruption, mais pour y répandre la vertu.

Les jeunes seigneurs échangèrent entre eux un sourire quelque peu ironique.