Jacques Cartier

Chapter 13

Chapter 133,735 wordsPublic domain

[Note 30: Telle est la version plusieurs fois répétée de Jacques Cartier. Elle prévalut, puisque le pays entier porta depuis lors le nom de _Canada_. Mais, quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, quoi que j'aie pu avancer moi-même en mes oeuvres précédentes, il me paraît constant aujourd'hui qu'il n'y eut jamais, parmi les riverains du Saint-Laurent, de pays appelé Canada. Le mot est indien, puisque indien nous disons. Il signifie collection, groupe, amas de maisons, bourgade, village si l'on veut. On le doit écrire _Kaugh-na-daugh_. Les noms de _Kaugh-na-waugh-a, Kaugh-yu-ga, Onon-daugh-a, Kaugh-na-daugh-ga, Kaugh-ni-bas_ et d'autres avec le même radical ou la même terminaison se rencontrent fréquemment dans l'Amérique Septentrionale.]

On montra à ces sauvages quelques grains d'or et de cuivre mêlés les uns avec les autres. Ils surent en faire la distinction et déclarèrent qu'au, Saguenay se trouvaient des mines de cuivre; au Canada des mines d'or. Taignoagny, qui 'paraissait avoir une connaissance exacte de la contrée, ajouta en outre que, dans l'intérieur, à l'Ouest, il y avait une grande nation, d'individus blancs et habillés comme les Français. Ce rapport, fait plusieurs fois à Cartier, pendant ses voyages, ne semblerait-il pas prouver que des navigateurs européens avaient, longtemps avant lui, rangé ces côtes?

Qu'il en soit ou non ainsi, Charles de Mouy fut très-satisfait du début de Cartier. Il lui promit une nouvelle Commission et il s'employa avec tant d'activité que, six semaines après, le 30 octobre 1534, l'amiral Philippe de Chabot lui délivrait, au nom du roi, cette Commission, beaucoup plus large que la première.

Dans son excellente Histoire du Canada, M. F.-X. Garneau laisse croire que Charles de Mouy «se rallia alors seulement à la cause des découvertes et qu'il vint se joindre à Philippe de Chabot.» C'est une erreur regrettable. Le grand amiral eut assurément une part glorieuse à l'entreprise, mais le vice-amiral y contribua beaucoup plus que lui. On a vu que, lors du précédent voyage, ce dernier passa en revue les gens de Cartier. Pour le second, il usa de tout son crédit à la cour de France. Et, grâce à ses démarches, grâce à son influence, une foule de gentilshommes sollicitèrent la faveur de s'embarquer avec maître Jacques, qui avait été officiellement promu au rang de capitaine.

Le «mandement» de Cartier, signé Philippe Chabot, et «scellé en plat quart de cire rouge,» portait qu'il commanderait et mènerait, aux terres neuves, trois navires équipés et avitaillés pour quinze mois, afin de parachever la navigation des contrées qu'il avait déjà reconnues et en découvrir d'autres. Tous les soins d'affrètement des navires et recrutement des équipages lui étaient confiés, «à tel pris raisonnable qu'il adviserait au dire des gens de bien et à ce congnoissans.»

Enfin, on lui déléguait la surintendance générale de l'expédition, et un pouvoir absolu sur les «pillottes, maistres, compagnons mariniers et aultres,» qui l'accompagneraient.

Quand ces Lettres patentes eurent été lues en la baie Saint-Jean et publiées par «bannye» dans la ville de Saint-Malo, les ennemis de Jacques Cartier durent crever de jalousie.

Leur rage ne le préoccupa guère. Le succès ne l'enivra point non plus. Il continua de se montrer ce qu'il était: réservé avec ses supérieurs, obligeant avec ses égaux, sévère mais juste avec ses subalternes, bon avec tous.

Cartier passa l'hiver en courses, tantôt à Paris, tantôt à Rennes, tantôt dans les ports du littoral breton.

L'année 1538 s'ouvrit sous de fâcheux auspices. Un moment Cartier put craindre pour la réalisation du désir de toute sa vie. Depuis quelques années suspendue par le traité de Cambrai (1529), la guerre se rallumait. Le roi de France était prêt.

La mort de sa mère lui avait donné de l'argent. Jusqu'alors, nous avions été tributaires de l'étranger pour l'infanterie. François venait d'instituer les légionnaires, ce «qui fust une très-belle invention,» dit Montluc. Je ne crains pas d'ajouter qu'elle sauva la France. Car ce n'était pas sans quelque raison que Charles-Quint annonçait dans Rome qu'il comptait sur la victoire et déclarait que, «s'il n'avait pas plus de ressources que son rival, il irait à l'instant les bras liés, la corde au cou, se jeter à ses pieds et implorer sa pitié [31].»

[Note 31: Michelet.]

L'assassinat d'un ambassadeur par le duc de Milan fut le prétexte des hostilités. François leva une puissante armée, sous la conduite de Philippe de Chabot, car alors les amiraux recevaient tout aussi bien le commandement des troupes de terre que de mer, et l'on se prépara aussitôt à entrer en campagne.

C'était l'appréhension de cette campagne qui troublait la noble satisfaction de Jacques Cartier. Un revers pouvait renverser tous les dessins du hardi navigateur. Aussi, le printemps arrivé, se hâta-t-il de terminer ses apprêts.

Charles de Mouy avait mis à sa disposition trois navires: la _Grande-Hermine_, de 120 tonneaux environ; la _Petite-Hermine_, de 60; et l'_Émerillon_, de 40.

Le capitaine-général Jacques Cartier arbora son pavillon sur la _Grande-Hermine_; il prit comme maître de nef Thomas Fromont. La _Petite-Hermine_ eut pour commandant Marc Jalobert, pour maître Guillaume Le Marié. L'_Émerillon_ fut placé sous les ordres de Guillaume Le Breton et de maître Jacques Maingard.

Le 15 mai l'armement et l'arrimage des vaisseaux étaient terminés. Le dimanche 16, après l'office divin, on consigna les équipages à bord. Il avait été décidé de lever l'ancre dès que la brise le permettrait. Dans la nuit du 16 au 17, une vingtaine de transportés furent enfermés dans les cales de la Grande et de la _Petite-Hermine_. Et le 19, au matin, le vent soufflant bon frais du sud-ouest, Jacques Cartier fit appareiller.

Cette fois, la solennité du départ fut plus brillante encore que la première. Non-seulement les trois navires, mais la ville étaient pavoisés de flammes ondoyantes. Des milliers de curieux encombraient les grèves, les remparts et jusqu'aux toits des édifices. Il en était venu de tous les coins de la Bretagne, de la Normandie, du Maine, même de l'Anjou. C'est qu'aussi la nouvelle de l'expédition avait eu du retentissement. Un essaim de gentilshommes, avec leurs pages, s'étaient enrôlés sous la bannière de Jacques Cartier. A son bord, on remarquait, entre autres, Claude de Pontbriand, échanson du Dauphin, Charles de la Pommeraye, de Goyelle, et Jean Poullet. Sur la _Petite-Hermine_ et sur l'_Émerillon_, il y avait aussi plusieurs jeunes gens considérables dans le royaume par leur noblesse ou leur fortune.

L'animation était grande, les espérances sans bornes. La voix imposante du canon appuyait les joyeuses acclamations du peuple.

Cartier fit, dans le port, ses adieux à sa famille. Constance eut pour Étienne Noël de feintes tendresses, et le signal du départ fut donné.

Les trois navires sortirent majestueusement de la rade et s'élancèrent, toutes voiles déployées, vers la Manche.

Pendant dix jours, le vent fut très-favorable. On navigua de conserve. Mais, le 20 mai, il s'éleva une tempête affreuse, qui dura «en ventz contraires et serraisons, autant que navires qui passassent jamais la mer, eussent sans amendement.» Le 25, les trois vaisseaux se perdirent, pour ne se retrouver qu'au, rendez-vous qu'ils avaient pris, à la terre neuve.

Georges avait été embarqué, avec dix autres prisonniers, sur la _Petite-Hermine_. Il y était connu sous le nom de Philippe, ayant adopté ce nom lors de son arrestation.

On peut juger de sa stupeur quand il se vit claquemuré à fond de cale, avec dix voleurs de la pire espèce. Cette stupeur fut d'autant plus grande que, quelques minutes auparavant, Georges s'était énergiquement rattaché à l'espoir d'une liberté prochaine. Dans l'un des fruits que lui avait donnés Constance, il avait trouvé un billet très-adroitement introduit. Ce billet relevait son courage. On s'occupait de lui. On avait un plan d'évasion. Un gardien était à demi gagné. Georges devait limer ses fers, avec un ressort d'acier enfoncé dans un autre fruit. Bientôt, il recevrait une nouvelle visite.

Outre cela, Constance avait encore pu lui jeter, à la dérobée, le lecteur s'en souvient, quelques limes et une pelote de ficelle, fourrées sous sa basquine.

Quand on vint le prendre pour le mener à bord de la _Petite-Hermine_, Georges s'abandonnait donc encore à de charmantes perspectives. Le choc fut rude comme un coup de massue; car, tout de suite, notre homme avait compris la peine à laquelle il était condamné. Condamné, non; destiné, plutôt. Nul jugement n'avait été rendu contre lui. Comme il était un sujet de discorde pour l'autorité civile aussi bien que pour l'autorité religieuse, chacune avait accepté avec plaisir l'occasion de s'en débarrasser, par un moyen terme, sauvant l'amour-propre de la corporation. Et on l'avait inclus parmi les détenus que maître Jacques Cartier emmènerait par-delà l'Atlantique.

Un instant, Georges plia sous le poids de cette ruine si prompte, si inattendue, si écrasante de ses aspirations nouvelles. Autour de lui, on riait, on causait, on chantait. Ses compagnons échappaient au gibet. Ils étaient ravis du voyage qu'ils allaient faire. C'était pour eux un voyage d'agrément. L'arrivée de Georges ou plutôt de Philippe--nous devrons l'appeler désormais ainsi--leur déplut. Ils se connaissaient à peu près tous. Ils ne le connaissaient pas. Ils le prirent pour un espion. Son manque de familiarité, sa hauteur contribuèrent à les entretenir dans cette opinion. Ils résolurent de lui faire la vie dure. Et dure, assurément, elle était assez déjà, dans cet étroit espace, privé de la quantité d'air et de lumière suffisants à la santé, où ils étaient enchaînés, entassés, parmi les barriques de goudron, les vieux, cordages, les espars, les ferrements, tous les lourds objets qui ne sont pas d'une utilité immédiate dans un navire. Avec cela, des légions de souris et de rats, une puanteur, une incommodité insupportable.

Tout d'abord, Georges avait songé à se révolter avant qu'on ne levât l'ancre. Il avait emporté ses limes et son ressort, cachés dans sa chaussure. Mais tout de suite aussi, il découvrit qu'il ne serait pas secondé par ses co-captifs. Ceux-ci manquaient d'audace. Bons à commettre les crimes qui n'exigeaient que la ruse ou la supériorité du nombre, ils eussent reculé devant une action d'éclat, exigeant quelque bravoure. Leur sort, du reste, leur paraissait plutôt digne d'envie que de regret. Dans de telles conditions, il n'y avait point à compter sur eux.

Bien malgré lui, Philippe replia les ailes de son imagination. Mais il lutta contre l'abattement, et s'en remit au temps du soin de sa destinée.

Quand l'on fut en pleine mer, le capitaine Marc Jalobert fit assembler les prisonniers sur le pont. Là, il les informa qu'on allait les délier, qu'ils vaqueraient au service du navire, comme matelots, mais que, si l'un d'eux faisait la moindre résistance, il serait sur-le-champ passé par les armes.

Cette déclaration ne pouvait manquer d'être bien accueillie par les misérables détenus. On les mit en liberté, et on les distribua dans les différentes escouades de l'équipage. Ils partagèrent, dès lors, chaque jour, le travail et les repas des matelots; mais le soir, on les verrouillait dans la cale, où ils couchaient.

Philippe n'était point novice dans l'art nautique. Il y avait même des notions assez profondes, qui le firent remarquer par le capitaine et lui valurent quelques faveurs. La suspicion en laquelle le tenaient ses compagnons s'en accrut. Tout en subissant sa supériorité, ils couvaient contre lui une haine, se manifestant chaque fois que l'opportunité se présentait.

Un jour, Étienne Noël, qui occupait sur la _Petite-Hermine_ un grade équivalent à celui de garde-marine, créé plus tard par Louis XIV,--un jour, Étienne Noël commanda à Philippe une manoeuvre assez délicate. Dans son empressement pour l'exécuter, le transporté glissa et tomba tout de son long sur le pont. Les témoins de cette scène se mirent à rire. Mais un des co-détenus de Philippe fit mieux: armé d'un faubert, il épongeait le pont qu'on venait de laver. Cet individu avait conçu une inimitié toute particulière contre Philippe. Le voyant étendu, il crut de bonne plaisanterie de lui pousser son faubert dans le visage.

Déjà irrité par les lazzis que sa chute avait provoqués, Philippe saisit le couteau qu'il avait à sa ceinture, et, cédant à un accès de colère-aveugle, il en porta un coup à l'insulteur. Étienne Noël se jeta entre Philippe et sa victime. Sans réflexion, celui-ci leva son couteau sur Étienne. Aussitôt, il fut appréhendé et solidement garrotté.

Le procès du coupable eut lieu à l'instant, en présence des mariniers et des transportés. La blessure faite par Philippe était légère. Mais il avait menacé d'un couteau son supérieur, terrible devait être le châtiment. Rigoureusement appliquée, la loi le condamnait à mort. Par bonheur, Étienne Noël intercéda pour lui. Et Marc Jalobert consentit à le traiter, non comme un banni criminel, mais comme un matelot.

Quoique, d'après la Coutume, Philippe eût trois repas, c'est-à-dire une journée, pour reconnaître sa faute, il préféra l'avouer immédiatement.

Alors, le capitaine Jalobert, s'étant fait apporter un vieux livre couvert en parchemin, dit, à voix haute:

--Je jure, par les Saints Évangiles, que ce que je vais lire est la loi:

«Le marinier frappant ou levant son arme contre son maître sera attaché avec un couteau bien tranchant au mât du navire par une main, et contraint de la retirer de façon que la moitié en demeure au mât attachée[32].»

[Note 32: Jugement d'Oléron.--_Histoire de la Marine _, par E. Sue.]

La lecture de cet arrêt fit frémir toute l'assistance. Seul, peut-être, le coupable ne tremblait point.

--Je demande grâce pour lui! s'écria Étienne, les larmes aux yeux.

--Il faut que la justice ait son cours, répondit froidement Marc Jalobert.

Cependant, il se consulta avec un officier et reprit:

Comme, jusqu'à ce jour, le condamné a donné maintes preuves de son bon vouloir et de sa bonne conduite, et par considération pour la requête de l'offensé, nous ordonnons que Philippe soit seulement fixé par la main au mât avec un couteau, et qu'il retire sa main comme il l'entendra, mais sans arracher le couteau. Qu'on le lie!

--C'est inutile, dit Philippe, en appliquant le revers de sa main gauche ouverte contre le mât principal.

Toutefois, il était très-pâle. Des gouttes de sueur perlaient à son front.

L'équipe de service tira au sort pour savoir qui serait le bourreau.

Marc Jalobert remit à l'homme désigné un poignard finement affilé.

Celui-ci, frissonnant, comme l'assemblée entière, prit l'arme et s'approcha du coupable.

--Dépêche! dit Philippe.

L'autre visa et, sans pouvoir s'empêcher de fermer les yeux, cloua, d'un coup sec, la main au mât.

L'arme était entrée en pleine paume. On n'avait pas entendu un cri. Mais, quand l'exécuteur rouvrit ses yeux, ainsi que beaucoup des spectateurs, la main sanglante de Philippe pendait au côté du supplicié. Elle était tranchée entre les métacarpiens et les deux doigts médians.

On donna au patient un lambeau de voile, il en entoura sa blessure et descendit dans le faux-pont où le barbier du navire lui fit un premier pansement.

Le mâle courage témoigné par Philippe en cette circonstance augmenta la considération dont il jouissait déjà parmi les mariniers de la _Petite-Hermine_ et détruisit les injustes préventions de ses co-détenus. Bien plus: ils l'admirèrent. Tacitement ils le reconnurent pour leur chef. La réaction fut tellement spontanée, tellement violente que, le soir de ce jour, ils auraient accablé de mauvais traitements celui qui l'avait injurié, si Philippe ne se fût généreusement interposé.

Sa plaie était cicatrisée quand, le 26 juillet, la _Petite-Hermine_, accompagnée de l'_Émerillon_, arriva dans la baie des Châteaux, aujourd'hui détroit de Belle-Isle, séparant l'île de Terreneuve du Labrador. Dès le 7 de ce mois, Jacques Cartier avait touché à l'île aux Oiseaux, où il avait chassé et chargé deux barques de macareux, guillemots et pingouins. Le 28, il était entré dans le havre de Blanc-Sablon, en la baie des Châteaux, lieu du rendez-vous général.

Les trois navires réunis, on fit du bois et de l'eau; puis, le 29, on démarra «à l'aube du jour, pour passer oultre.»

L'escadrille revit une partie des îles et côtes qui avaient été découvertes en 1534; le 31 juillet, elle eut connaissance du cap Tiennot, à présent Mont-Joli. Le 1er août, un gros temps força Cartier de se réfugier dans le port Saint-Nicolas, sur la rive nord du golfe. Il y planta une croix de bois pour marque. Dans son _Histoire de la Nouvelle-France_, le père Charlevoix place ce port au 49° 25' de latitude. Et il ajoute que c'était la seule localité qui, de son temps, conservât encore le nom dont l'avait originairement baptisée Jacques Cartier.

Quittant ce port le 7, et rangeant le rivage septentrional, la flotte embouqua, le 10 août,--jour à jamais mémorable dans les annales du Canada,--une «grande baye, plaine d'ysles et bonnes entrées et passaige de tous ventz qu'il sçavait faire.» En l'honneur du saint dont c'était l'anniversaire, Cartier donna le nom de Saint-Laurent au golfe, ou plutôt, dit Hawkins [33], à une baie située entre Anticosti et la rive nord, d'où le nom s'est étendu, avec le temps, non-seulement à ce célèbre golfe entier, mais au superbe fleuve du Canada dont il forme l'embouchure.

[Note 33: _Picture of Québec_.]

Depuis que l'on s'était rassemblé, le temps se maintenait au beau, la santé des équipages était excellente. Ils admiraient à l'envi le profond azur du ciel canadien, qui rappelle celui de l'Orient, la beauté des arbres, la richesse naturelle des campagnes et la variété des animaux qui se montraient sur les plages, des oiseaux qui sillonnaient l'air, des poissons qui s'ébattaient dans les eaux profondes et diaphanes du golfe.

Un des deux sauvages, ramenés par Cartier dans leur pays, fut alors envoyé sur la _Petite-Hermine_, pour y servir d'interprète. C'était Taignoagny, esprit remuant, ambitieux, qui, plus d'une fois, avait donné des indices trop manifestes de sa malveillance secrète pour les Faces-Pâles.

Il entendait et parlait assez couramment le français. Aussitôt qu'il arriva à bord, Philippe chercha à s'insinuer dans sa faveur. Il y réussit.

Le 12, Cartier reprit la mer et gouverna à l'ouest. Il s'en vint «quérir ung cap de terre devers le su» et, le 18, jour de l'Assomption, il élongea une grande île, dont ce cap faisait partie, laquelle il dénomma d'après cette fête, mais qui depuis fut appelée Anticosti, sans doute par corruption de son nom indien Naticosti[34].

[Note 34: Voir mes _Requins de l'Atlantique_.]

Hardiment ensuite, les trois vaisseaux, arrondissant l'île au sud-est, refoulèrent le courant du Saint-Laurent; mais fidèle à son système d'observations topographiques, le capitaine-général de la flotte cinglait alternativement d'une rive à l'autre pour ne rien laisser passer inaperçu.

On parcourait ainsi les paysages les plus divers, les plus pittoresques. Le spectacle des sauvages, de leur habillement, de leurs armes, de leurs huttes, de leurs usages, de leurs jeux, était à chaque heure pour nos Français des sujets féconds de discussion. Ils tombaient de surprises en enchantements.

Après avoir doublé la pointe occidentale d'Anticosti, Cartier «renvoyait ses nefs» dans le chenal nord pour l'explorer, reconnaissait, le 19 les îles Rondes, où des bataillons pressés de morses [35] confondaient d'étonnement les volontaires de l'expédition; enfin reprenant sa route à l'ouest, le hardi pilote poussait, le 1er septembre, une pointe dans le fleuve Saguenay, une des merveilles de cette merveilleuse contrée, où toutes ces choses étaient, pour nos aventuriers, frappées au coin de l'étrangeté la plus saisissante.

[Note 35: Et non d'_hippopotames_, comme le pense M. Charton. Des hippopotames au Canada!]

Là commençaient le «royaume et terre de Saguenay.» A l'aspect de ce pays, Philippe conçut une idée bizarre qui le fit sourire et dont il ne tarda guère à tenter l'exécution.

La terre de Saguenay s'étendait jusqu'à une île qu'on appela l'île aux Coudres, à cause des arbustes de cette espèce dont elle est épaissement bordée.

Continuant d'aller «à mont» le fleuve Saint-Laurent, Cartier atteignit, le 7, une nouvelle île, qui a environ dix lieues de long et cinq de large et qui reçut, parce qu'on y trouve «force vignes,» le nom d'île de Bacchus, changé plus tard en celui d'Orléans. Les naturels accoururent pour voir les étrangers. Ils apportaient des poissons, du gros oeil (maïs) et des melons exquis. Cartier leur fit bon accueil, et distribua des présents qui parurent leur causer grand plaisir.

Domagaia et Taignoagny furent mis à terre. Ils servirent d'interprètes entre les nouveaux venus et les indigènes. Alors, éclatèrent ostensiblement les méchantes dispositions de Taignoagny pour les premiers.

Le lendemain, apparurent douze barques, chargées de sauvages. Dans l'une de ces barques se tenait l'Agouhanna ou «seigneur du Canada.» Il eut un long entretien avec les truchements, ses compatriotes. Puis il baisa les bras de Cartier. On le régala de vin et de pain, lui et sa bande; «de quoy furent fort contents,» et il se retira à Stadacone, son village, planté sur un rocher, à quelques lieues de distance.

Le capitaine-général décida d'établir, dans ces parages, un quartier général.

Avec ses bateaux il inspecta la côte toute festonnée de pampres et de raisins mûrs et alla atterrir en une petite rivière, qu'il nomma Sainte-Croix, parce que le jour de cette fête il y débarqua.

C'était le 14 septembre.

Cartier, ayant trouvé «le lieu propice pour mettre ses navires en sauveté,» les retourna chercher. La Grande et la _Petite-Hermine_ furent affourchées dans ce havre. L'_Émerillon_ jeta l'ancre non loin de là, mais dans le Saint-Laurent, et l'on entra en rapports intimes avec les indigènes. En témoignage d'amitié, l'Agouhanna, nommé Donnacona, offrit à Cartier sa nièce, une petite fille de dix à douze ans, et deux jeunes garçons. Le capitaine répondit par le présent de deux épées et deux «bassins d'airain.» Les sauvages, ravis, chantèrent et dansèrent. Puis ils demandèrent, comme faveur, qu'on leur «fist ouyr» les canons. Cartier consentit. Il «commanda qu'on tirast une douzaine de barges avec leurs boulletz, le travers des boys.»

Repercutés par cent échos, les roulements de l'artillerie ébranlèrent aussitôt l'espace. «De quoy, dit la _Relation_ de maître Jacques, les sauvages furent si estonnés qu'ils pensaient que le ciel feust cheu sur eulx et se prindrent à hucher et hurler et très-fort, que semblait que Enfer y feust vuide.»

Les gentilshommes français riaient à gorge déployée de cette panique. Jacques Cartier se promenait gravement sur le tillac de la _Grande-Hermine_, en méditant des découvertes nouvelles; un homme l'examinait silencieusement du gaillard d'avant de la _Petite-Hermine_. Cet homme était Philippe, qui machinait en sa tête un complot pour le dépouiller de sa gloire et devenir le chef de l'expédition on bien se débarrasser de Donnacona et se faire reconnaître Agouhanna par les sauvages.

Tout à coup, Taignoagny accourut, et d'un air et d'un accent furieux il s'écria:

--_Agojuda! Agojuda_[36]! les tonnerres de votre cabane flottante, l'_Émerillon_, ont tué deux _Visages-Rouges_.

[Note 36: Traître! traître!]

CHAPITRE XIV.

TERR I BEN!

--Écoute-moi bien, gourmette!

--Je vous écoute, monsieur Jean.

--Tu te rappelles mes ordres, ce certain soir, à Saint-Malo...

--Oh! oui, monsieur Jean.

--As-tu tenu ta promesse?

--Dame, monsieur Jean, je vous ai dit tout ce que je savais. Après l'affaire, mademoiselle Constance...

--Ne prononce pas son nom, gourmette.

--Je ne le prononcerai plus, monsieur Jean.

--Continue.

--Je vous disais, monsieur Jean, que mademoi...

Lucas s'arrêta court, pétrifié par un geste irrité du vieux timonier.