Chapter 12
Ce travail exécuté, il ne recula point devant l'idée de déplacer un des énormes blocs de granit dans lesquels était percée la meurtrière. Après avoir aisément descellé le grillage extérieur, Georges se mit à l'oeuvre.
Constance lui avait procuré quelques-uns des outils nécessaires: des ciseaux à froid, des leviers de petite dimension, mais de grande force; des coins, et jusqu'à une poulie pour descendre, sans bruit, la pierre dans le cachot dès qu'elle serait détachée de son emboîtement.
Silencieusement, Georges besoignait la nuit; le jour il se reposait, après avoir serré ses instruments sous une dalle du cachot. Il dépensa près d'un mois à faire jouer la pierre de taille dans son alvéole. Il était brisé de lassitude. Les plaies se rouvraient à ses pieds, endoloris par les pénibles stations auxquelles il les soumettait sur d'étroites lamelles de fer, et quoiqu'il eût soin de garnir ses chaussures avec des tresses de paille. Ses mains, gonflées, couvertes d'ampoules, saignaient aussi. Ses vêtements tombaient en lambeaux. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. Ne pouvait-on à toute minute le venir prendre pour le conduire au supplice? La vie, la liberté d'un côté, la torture, la mort de l'autre sont des artisans de courage indomptables. Ils expliquent les prodiges d'un Latude ou d'un baron de Trenck.
Un matin, Georges, en se jetant sur son grabat, murmura: «Enfin! à ce soir.»
Toutes les mesures étaient prises. La pierre remuait, à volonté, dans son encastrement. Après l'avoir ébranlée, le captif était parvenu à introduire, dessous le bloc, cinq ou six morceaux d'acier ronds, gros comme des tuyaux de plume. Son intention était de les utiliser comme rouleaux, et ils fonctionnaient très-bien. Sans grand effort, on pouvait chasser la pierre du dehors au dedans du cachot, avec le bras allongé à travers la meurtrière.
Cette pierre enlevée, Georges passait par l'ouverture qu'il avait, si laborieusement faite, se glissait le long d'une corde, au pied de la tour, et joignait Constance, à quelques pas, sous le portail de Saint-Thomas.
Ils se rendaient à sa maison, dont Georges avait une clef cousue dans la doublure de chacun de ses déguisements; ils y prenaient deux costumes d'homme, de l'or, descendaient sur la grève par le souterrain, s'emparaient de la première barque venue et gagnaient la pointe de Dinard, où le jeune homme connaissait une retraite sûre. De là, ils se réfugieraient en Écosse, aussitôt qu'une occasion se présenterait.
Les choses étaient sagement prévues, sagement combinées. La nuit suivante n'aurait pas de lune. On était dans la saison des brouillards. Et, depuis vingt-quatre heures, une brume épaisse flottait sur la ville. Il était peu probable qu'elle se dissipât durant la journée ou la soirée prochaine.
Néanmoins, malgré toutes ces précautions, toutes ces chances favorables, le chef des Tondeurs souffrait d'une anxiété extrême. Il était pris du fièvre. Il n'avait pas de repos. Sur sa couche, il se trouvait mal à l'aise. Debout, le pavé lui brûlait les pieds. Ses sens étaient maladivement éveillés. Il percevait les moindres sons. Ces sons, si légers qu'ils fussent, lui causaient les plus douloureux frémissements. En dépit de la pénombre, il voyait distinctement les rayures que la lime avait faites aux grilles; les interstices,--si habilement dissimulés pourtant,--produits par le descellement de la pierre, apparaissaient à ses regards, comme de larges crevasses béantes, qui devaient fatalement sauter aux yeux de quiconque entrerait dans la prison.
Quand arriva le gardien, apportant sa maigre pitance ordinaire, Georges tremblait si fort que cet homme, saisi de compassion, proposa de lui envoyer le physicien.
On pense bien que notre captif refusa cette faveur.
--Pauvre diable! murmura l'honnête porte-clefs en se retirant, il n'en a pas pour longtemps à vivre!
Dès que le couvre-feu eut sonné, Georges termina rapidement ses derniers préparatifs.
Le dessus de la meurtrière était formé par un lourd et long linteau, qui s'étendait fort avant, de chaque côté, dans la muraille. Dans l'entre-deux de ce linteau avec les pierres supérieures, Georges fixa sa poulie. Puis, appuyant par l'embrasure sa main droite sur la face externe du bloc, rendu mobile, il l'attira à lui. Le monolithe obéit à la traction. Quand il eut dépassé, de moitié, la paroi intérieure du mur, Georges attacha une corde dont le bout, passé dans la gorge de la poulie; fut solidement amarré au pilier du cachot.
Notre homme alors acheva d'extraire le bloc de sa cavité; et, défaisant le noeud de la corde, il affala doucement l'énorme pierre, à l'aide du pilier autour duquel s'enroulait deux fois la corde et dont il se servait comme d'un cabestan pour empêcher le fardeau de choir tout d'un coup.
Cette rude tâche finie, le prisonnier eut comme un sentiment d'effroi. L'air entrait à flots par une ouverture de dix pieds carrés.
Georges éteignit la bougie qu'imprudemment il avait oublié de souffler.
Bientôt le jeune homme se remit. Il empoigna la corde arrêtée à la pierre, se coula par l'ouverture et opéra sa descente, après avoir emmailloté ses mains dans des chiffons, afin de ne les pas brûler par le frottement.
Un brouillard très-dense le protégeait. Quelques minutes encore et la liberté lui sourirait dans les bras et par le visage de la plus charmante des maîtresses.
Déjà Georges avait le pied sur la planche de salut. A travers les vapeurs, il distinguait Lucas, assis, faisant le guet sur le revers du fossé, quand un cliquetis d'armes et un bruit de pas se firent entendre.
Le gourmette prit aussitôt la fuite. Georges plongea résolument dans la douve; mais elle était peu profonde. La garde du château avait aperçu le malheureux. Malgré une résistance acharnée, il ne tarda pas à être réintégré dans la forteresse.
On l'enferma, accablé par la lutte qu'il avait soutenue, désespéré de son échec, dans une des logettes du Grand Donjon, à quelque cent pieds au-dessus du niveau de la mer.
Lucas s'était hâté de prévenir Constance; et la pauvre fille, non moins désespérée, était remontée à sa chambre, sans avoir remarqué qu'un homme, posté dans l'ombre au coin de la maison, observait ses mouvements. Le gourmette allait à son tour remonter à la soupente où il couchait dans le grenier, lorsque cet homme le happa au passage.
--Terr i ben! à nous deux, mon gars!
--Oh! monsieur Jean, mon bon monsieur Jean, ne me faites pas de mal; pour l'amour du doux Jésus, ne me faites pas de mal! supplia Lucas tremblant d'épouvante.
--Méchant vaurien! dit le vieux timonier d'une voix sourde; c'est comme ça que tu trompes la confiance de ton maître... lui qui t'a généreusement recueilli...
--Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus, monsieur Jean.
--Tais-toi et écoute bien ce que j'ai à te dire... A compter de maintenant, tu m'appartiens. Je veux que, chaque jour, tu me fasses un rapport de ce que t'ordonnera mademoiselle Constance. Si tu y manques ou si tu essaies de me tromper... je me charge de ta punition, entends-tu!... Et pas un mot, à qui que ce soit, de ce qui s'est passé ce soir, sinon!...
--Je vous jure, monsieur Jean!...
--Assez! va te coucher!
Le gourmette ne se fit pas répéter cet ordre. En un clin d'oeil, il fut en haut de l'escalier.
Jean Morbihan le suivit, rentra doucement dans la maison, et, enfilant un long corridor, il gagna une petite pièce qu'il occupait au premier étage, derrière celle de Constance.
--Min Gieu! il était temps! murmura le bonhomme en fermant l'étroite croisée de cette pièce qui donnait en face de la tour Qui-Qu'en-Grogne. Par bonheur, je faisais vigilante garde! Autrement les deux oiseaux s'envolaient; da oui! En ai-je passé des nuits blanches, depuis trois mois! Sans cette fenêtre, c'était fini. La colombe filait avec le milan; mais le père Jean n'est pas un novice. Ce n'est pas à lui qu'on en conte. Quand j'ai vu ma Constance, tantôt nuageuse comme une tempête, tantôt souriante comme un rayon de soleil, j'ai deviné qu'il y avait anguille sous roche. Elle se levait tard, la demoiselle! Autrefois elle était éveillée dès l'aurore; donc, elle devait se coucher tard. Pourquoi qu'elle se couchait tard? Ma foi! je l'ai espionnée. Ce n'est pas un beau métier; mais n'est-ce pas moi qui l'ai élevée? Min Gieu, oui! Elle-est ma fille, après tout. J'ai eu raison. En voici la preuve. Je me doutais bien que ça en arriverait là. Hier, elle était inquiète, remuante comme une poule qui a perdu ses poussins. Oh! oh! me suis-je dit, Jean, mon ami, faut redoubler d'attention. On veut te jouer un tour de passe-passe. Ne va pas t'endormir comme le jour où ce malheureux Yvon... Ah! sans ma paresse, ma maudite paresse, il n'aurait pas été tué... Je ne me pardonnerai jamais sa mort, da non! Enfin, messire l'archi-prêtre de Saint-Sauveur dit toutes les semaines une messe pour le repos de son âme! Mais, cette Constance! quelle endêvée!... et ce polisson de Lucas!... J'aurais peut-être du mettre, dès l'abord, un terme à leurs manigances!... Il eût été mieux d'avertir maître Jacques! Après tout, pourquoi lui faire de la peine? n'a-t-il pas assez de tracas? Constance aurait été vertement tancée aussi... par ma faute!... Moi qui l'aime tant! Ah! je n'aurais pu me résoudre à lui causer de nouveaux chagrins. D'ailleurs, maître Cartier n'a-t-il pas obtenu la permission d'embarquer avec lui des prisonniers, à notre prochain voyage? Je manoeuvrerai de façon qu'on comprendra le brigand parmi ces prisonniers! Et, quand il sera parti, ma Constance se consolera... Ah! les femmes! les femmes!... S'énamourer d'un soudard! Y a-t-il du bon sens! je vous demande un peu! Que tu as bienfait de ne pas te marier, mon pauvre Morbihan!... Cette petite fille, on lui donnerait le bon Gieu sans confession! et paf! elle allait décamper! Mais je veillais au grain! Et lorsque je l'ai entendue débouquer de sa chambre, ce soir, je me suis glissé à pas de loup derrière elle. Grâce au brouillard, elle ne m'a pas aperçu. Elle s'est cachée sous le portail de Saint-Thomas. Cela signifiait quelque chose. D'autant mieux que, de ma fenêtre, j'avais déjà vu le gourmette se placer en vigie vers le fossé du Château. Ah bien! on n'enseigne pas à un vieux renard à prendre les poules. Je me guindé sur le rempart, et qu'est-ce que je distingue? un homme qui déboulait de Qui-Qu'en-Grogne par un trou... Ah! ah! on te connaît, beau calfat... En une minute je suis au corps de garde du pont-levis et j'ai prévenu le chef du poste... Bonne affaire, mon échappé est gobé, min Gieu, oui! Constance ne saura pas que c'est moi... Bah! dans un mois ou six semaines nous mènerons son galant faire la cour aux sauvagesses...
Le brave timonier, qui s'était jeté sur son branle, sourit et s'endormit, en s'adressant cette consolante réflexion.
Le jour suivant, Constance ne descendit pas déjeuner. La vieille Manon annonça qu'elle était indisposée. Cette information ne surprit personne, la jeune fille demeurant souvent au lit fort avant dans la matinée, depuis sa dernière maladie.
--Ce ne sera qu'une indisposition; mais j'ai une excellente nouvelle à te donner; par ma Catherine, une excellente nouvelle! dit Jacques Cartier à Morbihan; ces messieurs les notables s'assemblent aujourd'hui à la baie Saint-Jean, afin d'y faire lecture des Lettres Patentes que m'a octroyées Monseigneur l'Amiral, et pour fixer le jour de notre départ.
--Le plus tôt sera le mieux, maître! Embarquerons-nous des prisonniers?
--Oui, une vingtaine qui sont au château. J'ai permission particulière de les établir sur les terres neuves. Et à propos des prisonniers, tu sais, Jean?
--Quoi donc? répondit ingénuement le timonier.
--Mais le tien a failli s'évader!
--Le mien? l'assassin d'Yvon?...
--Lui-même. Mais on l'a ressaisi, au moment où il sortait de son cachot par une énorme ouverture qu'on voit très-bien du haut des fortifications. Ça doit être un fier homme!
--L'emmènerons-nous aussi, maître Jacques?
--Si tu y tiens. J'ai le droit de choisir.
--Min Gieu! choisissez-le alors!
--Tu lui en veux toujours? dit Cartier en souriant.
--C'est le meurtrier de ce pauvre Yvon, que...
--Encore ta vieille histoire!
--Vous le prendrez, n'est-ce pas, maître Jacques?
--Mais oui. Il me faut des compagnons solides. Et il doit l'être, si j'en juge par ce qu'il a tenté la nuit dernière!
--Pour ça, c'est un rude compère, je vous le garantis. Quand je l'attrapai par le cou, et que je l'étranglai, il n'en parvint pas moins à me renverser sur le tillac...
--Bon, bon, dit Cartier en riant, nous prendrons ton protégé à bord. Tâche cependant qu'il ne cherche pas à se venger de toi.
--Soyez tranquille, maître, je me charge de lui. Mais je vais vous faire une prière.
--Une prière, toi? Elle est exaucée. Va!
--Ne dites pas, devant dame Catherine ou Constance, que nous emmenons cet homme.
--Quel intérêt Catherine et Constance...
--Oh! des bêtises de femme! Je crois qu'elles l'ont visité à la Noël dernière et qu'elles s'apitoient sur son sort; qu'elles prétendent l'amener à résipiscence!
--Ce n'est que cela?
--Da oui! répondit Jean, qui ajouta à part soi: Min Gieu! que de mensonges j'ai faits depuis hier soir, moi qui les déteste tant! Oh! je m'en confesserai, pour le certain.
Cartier reprit gaiement:
--Tu les gâtes toujours, nos dames. Eh bien! pour te faire plaisir, on ne leur en parlera pas.
--Mais si elles vous en parlent?
--Cela te tient donc terriblement au coeur! Ah! quel chevalier courtois tu fais, à ton âge, vieux Jean! Pour éviter un bobo à ta Constance ou à ma Catherine, tu te mettrais au feu!
--Min Gieu, oui!
--Rassure-toi; si elles m'interrogent, je répondrai que leur favori--et Cartier se prit à rire--ne figure pas sur mon rôle d'équipage. Es-tu content?
--Merci, maître Jacques, merci; je compte sur votre parole!
Cette causerie avait eu lieu sur le pas de la porte, tandis que dame Catherine et sa servante apprêtaient le déjeuner. Après le repas, Cartier et Jean Morbihan sortirent: le premier, pour se rendre à la réunion de la baie Saint-Jean; le second, pour aller faire un tour dans le port.
La femme de Cartier monta aussitôt près de Constance. Elle trouva la jeune fille à sa toilette.
--Je te croyais malade!
--Oh! un peu de migraine que le grand air dissipera, répondit Constance d'un ton très-dégagé.
Dame Catherine l'embrassa tendrement.
--Tantôt, dit-elle, nous irons nous promener avec Étienne. Il nous montrera les trois navires que le Roi a mis à la disposition de ton père.
--Bien volontiers! Ah! ce bon Étienne, comme je suis marrie de le voir partir encore...
--Ma fille, dit affectueusement Catherine, cela t'apprendra à faire des voeux imprudents. Si tu ne t'étais pas consacrée pour un an à la sainte Vierge, lors...
--C'est à elle que je dois mon salut!
--Je sais, mon enfant, je sais; aussi ne te fais-je pas un reproche de ton action... mais, patiente! La patience est une grande vertu. Leur voyage ne durera que quelques mois! L'automne prochain tu épouseras cet excellent Étienne, qui t'aime plus que je ne saurais dire.
--Et moi, penses-tu que je ne l'aime pas?
--Oui, j'en suis sûre maintenant, bien sûre, répliqua dame Catherine, complètement dupe de l'artificieuse jeune fille.
Celle-ci avait réfléchi pendant la nuit et conçu un nouveau plan pour sauver son Georges. Il était besoin de ruser, elle ruserait; d'attendre le départ de maître Cartier, elle attendrait. Constance fut admirable de résignation, d'empire sur elle-même. Elle semblait même prise d'un amour sincère pour son cousin Étienne Noël. La volonté des femmes est à celle des hommes comme la goutte d'eau qui tombe incessamment sur le granit est à l'onde tout d'un coup épanchée sur lui. Celle-ci brille, mais n'entame pas; l'autre use, creuse, sans se laisser apercevoir.
Tout le monde était enchanté, à l'exception de Jean Morbihan, qui ne revenait pas de son étourdissement.
--Il se brasse quelque chose dans cette petite tête-là; bien malin qui arracherait cette idée de ma vieille caboche, da non! marmottait-il, en regardant, dans l'après-midi. Constance qui trottinait gaiement au bras d'Étienne.
On était au mardi de la Semaine-Sainte.
Le vendredi, entre l'office du matin et celui du soir, Constance proposa à dame Catherine de visiter les prisonniers. C'était l'intention de celle-ci. Après avoir porté leurs consolations dans plusieurs cachots, Constance, bravement, demanda au gardien ce qu'était devenu le malheureux qui avait tenté de s'évader.
--Ah! dit le porte-clefs, ce brigand, qui a failli me faire perdre ma place! Il est au secret, là-haut!--et l'homme indiqua d'un geste le sombre donjon;--oui, au secret, par ordre de M. Jehan le Juiff, lieutenant du connétable. Oh! son affaire est claire! Pendu haut et court. Ce n'est pas moi qui le plaindrai!...
Constance sut dissimuler. Elle dissimula pendant les cinquante jours qui séparent Pâques de la Pentecôte.
Ce dimanche-là, le 10 de mai, elle communia avec toute la famille de Cartier et les équipages de celui-ci, qui appareillait et devait lever l'ancre dès que le vent serait favorable. L'imposante cérémonie avait été célébrée, dans la cathédrale de la ville, par le «révérend père en Dieu, M. de Saint-Malo (François Bohier), lequel, dit la Relation de maître Jacques, nous donna, en son état épiscopal, sa bénédiction, au choeur de ladite église.»
Depuis le Vendredi-Saint, Constance n'avait fait aucune demande pour revisiter les prisonniers. Elle savait que Jacques Cartier en emmenait une vingtaine avec lui. Mais elle se croyait certaine que Georges ne figurait pas sur la liste; car, cédant à ses instances, Étienne lui avait montré le rôle d'équipage; et les vingt individus désignés pour la transportation étaient des voleurs au petit-pied, récemment arrêtés, dont pas un n'avait même le prénom de Georges.
Elle n'avait pu communiquer d'aucune manière avec lui. Mais Lucas s'était adroitement lié avec le fils d'un des gardiens du château. Il le faisait causer; et, l'enfant répétant ce qu'il entendait dire chez ses parente, Constance avait appris que la santé de Georges était assez bonne.
Dernièrement, la discipline s'était relâchée à son égard. On lui permettait de se promener, une heure on deux, dans une vaste salle, au-dessous de son cachot.
Constance comptait sur la solennité de la Pentecôte pour essayer de le voir. Son espoir, cette fois, ne fut pas déçu.
Après vêpres, elle se rendit au Château avec Catherine et Manon qui portait un panier de provisions pour les détenus. Ce panier fut l'objet d'un examen sévère. On n'y découvrit rien de suspect.
--Voulez-vous grimper au Grand Donjon, mesdames demanda le geôlier, après les avoir conduites dans les chambres inférieures.
--Vous y avez des prisonniers? fit Catherine.
--Un seul. C'est celui qui a tenté cette fameuse évasion... Si vous souhaitez de le voir.
--Oh! j'irais, volontiers, faire un tour sur le Grand Donjon, s'écria Constance. On y jouit d'une vue admirable!
--Va, mon enfant. Mais moi je t'attendrai en bas, je suis lasse. Manon restera avec moi. Ses jambes ne lui permettraient pas non plus une pareille ascension.
--Alors, dit gaiement Constance, je porterai moi-même à ce pauvre prisonnier le reste de nos provisions!
Elle prit le panier et suivit le gardien, qui déjà gravissait l'escalier en spirale du Grand Donjon. Ils montèrent, montèrent, traversèrent de vastes salles, hérissées d'armes blanches, d'arquebuses et de canons. L'escalier, de spacieux et commode qu'il était à son point de départ, se rétrécit. Il devint sombre, presque noir, malaisé. Une seule personne y pouvait circuler. Le porte-clefs allait le premier, Constance, oppressée, haletante, venait péniblement derrière lui. On ne voyait même pas pour se conduire dans cet affreux dédale.
Le geôlier s'arrêta. Il ouvrit une double porte, dans un embrasement assez profond; et, se retirant sur une marche supérieure, pour faire place à Constance:
--Mademoiselle, c'est là qu'est notre prisonnier! dit-il en montrant un trou, long de six pieds, large de quatre, qu'éclairait un autre trou de six pouces carrés[29].
[Note 29: Ces cachots existent encore dans le donjon du château de Saint-Malo.]
--Ah! mon Dieu! s'exclama Constance épouvantée...
Un fracas de chaînes résonna lugubrement.
--Oh! n'ayez pas peur, mademoiselle, dit le gardien en ricanant. Cette fois le scélérat ne se sauvera pas! J'en répondrais sur ma tête!
Une sorte de fantôme apparaissait dans l'ombre. La jeune fille et le spectre échangèrent un regard, un seul! Ils y puisèrent la vie.
--Tenez, pauvre homme, et que le bon Dieu vous protège! dit Constance en lui offrant de la viande et des fruits tirés de son panier.
Sa main gauche s'approcha des lèvres de Georges, qui la baisa passionnément. Mais, en même temps, sa droite, prestement, retirait de dessous sa basquine divers objets qu'elle lançait dans le cachot.
Le geôlier ne pouvait voir; car il était, comme nous l'avons dit, debout sur un degré supérieur, et Constance, quoique très-mince, occupait, avec ses amples vertugadins, toute la baie de la porte de la cellule, pratiquée dans la cage même de l'escalier.
Ce mouvement avait, d'ailleurs, duré moins de temps que l'on n'en met pour le décrire.
Constance retira sa main, ramassa son panier et se glissa sur la marche inférieure afin que le gardien pût refermer ses portes.
--Si vous désirez monter jusqu'au sommet de la tour, dit-il. Nous en sommes tout près.
--Oh! non, je vous remercie; j'ai trop présumé de mes forces, je me sens fatiguée.
Constance redescendit. Dame Catherine la trouva pâle au retour. Elle la gronda doucement de son imprudence. C'était si haut! L'escalier était si raide! Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite, elle l'avait parcouru. Dieu sait combien de fois, quand son père était gouverneur de Saint-Malo! Et dans le Donjon il existait des cachots! Sainte Vierge, quelle horreur! leur souvenir lui faisait dresser les cheveux sur la tête. L'hiver c'était une glacière, l'été des plombs, comme à Venise. Le prisonnier devait-il souffrir!
En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses tortures, ses déceptions, ses douleurs physiques et morales, il ne les sentait pas. Georges espérait. Quand la flamme vivifiante de l'espérance échauffe le coeur de l'homme, il n'y a pas de misères pour lui.
Mais le chef des Tondeurs devait encore bientôt tomber des régions éthérées d'un beau rêve dans les abîmes d'une réalité infernale.
Le soir même de ce jour, on le tirait de sa prison pour le traîner à bord d'un navire, mouillé en rade, et le plonger à fond de cale, avec dix autres détenus.
CHAPITRE XIII.
LE SAINT-LAURENT.
Nous l'avons dit: quoique le premier voyage d'exploration de maître Jacques Cartier eût plutôt donne gain de cause à ses Zoïles qu'à ses Mécènes, des esprits distingués ne l'en considérèrent pas moins comme un premier pas vers des conquêtes importantes. Parmi ces natures d'élite, citons avec honneur le vice-amiral Charles de Mouy. Son nom mérite d'être gravé en lettres d'or au socle de la statue que la postérité élèvera sans doute, un jour, à l'illustre parrain de la Nouvelle-France.
Dès qu'il fut de retour à Saint-Malo, Cartier alla visiter son protecteur. Il lui fit le récit du voyage; lui présenta les deux sauvages qu'il avait ramenés. Taignoagny et Domagaia comprenaient déjà un peu notre langue, ils pouvaient aussi la parler un peu. Ces indigènes répétèrent à Charles de Mouy ce qu'ils avaient souvent dit à Cartier: Le fleuve dont il avait aperçu l'embouchure baignait, à des distances infinies, une terre féconde et bien peuplée. Le pays se divisait en trois sections: Saguenay, Canada [30], Hochelaga.