Chapter 11
Dès qu'il se fut habitué à l'obscurité, presque complète, qui régnait en ce triste lieu, Georges en opéra la reconnaissance. Ce ne fut pas long. Nulle autre issue que les trois portes et le soupirail. Ce dernier à dix pieds du sol. Le reste, granit, granit partout. Cet inflexible horizon n'effraya pas trop, cependant, le chef des Tondeurs. Son esprit, comme son corps, avait été moulé avec du bronze. Tout de suite il songea à une évasion. Par l'embrasure, elle paraissait impraticable. Ce fut vers la porte qu'il dirigea d'abord son attention.
Cette première porte était épaisse, fortement garnie de plaques et de lames de fer. Mais les gonds saillaient sur les jambages. Georges eut un sourire d'espoir. S'il en était de même pour les deux autres portes, il ne serait pas longtemps privé de sa liberté.
Notre homme était garrotté avec de grosses cordes. Cependant jusqu'alors on ne l'avait pas jugé prisonnier d'assez d'importance pour l'enchaîner à un anneau de fer fixé dans le pilastre, au-dessus de la botte de paille qui devait lui servir de lit.
Georges s'assit sur cette botte de paille. Il se mit à réfléchir. Grâce à son déguisement, il pouvait se flatter qu'on ne reconnaîtrait pas en lui le terrible capitaine des Tondeurs. On ne l'avait jamais vu, dans Saint-Malo, qu'avec une chevelure et une barbe noires. Il était naturellement très-blond. Qui donc maintenant s'aviserait de le prendre pour le brillant cavalier qui donnait, hier encore, le ton à la ville? Quand même ils soupçonneraient son identité, ses compagnons de plaisirs n'auraient-ils pas intérêt à la nier? Est-il si plaisant d'avouer que l'on a été l'ami d'un coquin? Restaient les gens appréhendés en même temps que Georges. Ils étaient bien liés par un serment et par leur intérêt aussi. Mais la torture...
Ceux-là parleraient. C'eût été enfantillage, niaiserie d'en douter. Il fallait-ne pas perdre un instant et travailler activement à sa délivrance. Heureusement, Eric n'avait pas été pris. On pouvait compter sur son concours. Il était bien capable d'enlever le château par un coup de main, sinon de l'assiéger. De toute manière, Georges ne demeurerait pas longtemps sous les verrous.
Vers deux heures, on lui apporta une cruche remplie d'eau et un pain de sarrasin. Georges n'avait rien mangé depuis la veille. Il dévora cette grossière nourriture et fit un somme. La nuit venue, le captif pensa qu'il n'avait plus à redouter de visite. Alors, jetant bas sa coiffure, par un mouvement de la tête, et la ramassant ensuite avec ses mains dont les poignets seuls étaient attachés l'un contre l'autre, Georges en déchira la visière, qui était assez allongée, suivant la mode adoptée et répandue, en Bretagne, par le duc François II.
Cette visière renfermait un ressort et une lame d'acier tranchante.
Georges saisit la lame entre ses dents et coupa ses liens. Cela fait, de la semelle de ses chaussures, il retira deux fines limes,--l'une queue-de-rat, l'autre tiers-point,--et un mince caillou de silex. Dans ses braies, il trouva du linge à demi consumé et une rondelle de _cerei_ ou bougie. Georges battit le briquet, alluma sa bougie.
Ces préparatifs terminés, il revint à la porte, l'inspecta avec un soin minutieux et se mit à scier les peintures.
Doucement, l'oreille aux aguets, mais rapidement, il poursuivait son opération, quand de sourdes rumeurs vinrent le distraire. Georges s'arrêta. Les rumeurs augmentaient. Il éteignit sa lumière. Mais, grande surprise, un flot de clarté jaillit aussitôt dans la prison, par le soupirail.
Le tintement lugubre des cloches et les cris; «Au feu! au feu!» devenaient distincts. Maisonneuve conjectura ce qui se passait.
--Mort de ma vie! proféra-t-il gaiement; je ne me trompe pas. Ce sont mes hommes qui ont préparé quelque incendie pour me tirer d'ici. Ils profiteront du trouble causé par cet incendie et envahiront le château. Décidément, cet Eric est un gaillard d'esprit! Mais, de la prudence, de la prudence! on ne sait trop ce qui peut arriver.
En se parlant ainsi, le chef des Tondeurs faisait, avec de la mie de pain, frotté sur la rouille, disparaître les traces de son travail. Puis il cachait ses limes et ses autres outils entre les pierres disjointes du pilier. De la mie de pain, plaquée en guise de mortier dans les fentes, achevait de les dérober aux regards. Et Maisonneuve s'étendait sur sa paille, après avoir, tant bien que mal, rattaché ses poignets avec un fragment de sa corde, dont l'autre bout fut fourré dans la litière.
Le bruit dura plus de deux grandes heures. Georges écoutait anxieusement. Aux vociférations se mêlèrent bientôt des détonations, un cliquetis d'armes. La réalité se substituait aux probabilités. C'étaient bien les Tondeurs qui attaquaient la ville. Éloignées d'abord, les détonations se rapprochèrent. Pendant un moment, il parut à Georges qu'elles avaient lieu dans la cour même du château. Il palpitait d'émotion, mais craignait de faire un mouvement.
Tout à coup, les lueurs qui l'éclairaient du dehors cessèrent de briller. Il retomba dans les ténèbres. Ensuite le tumulte s'apaisa. Georges sentit l'espérance l'abandonner. Le grincement d'une serrure lui rendit toutes ses fiévreuses incertitudes. A travers l'ombre épaisse, les yeux du jeune homme se fixèrent sur la porte. Après quelques minutes d'intervalle troublées par le crissement du fer sur le fer, cette porte s'ouvrit. Deux hommes parurent au seuil. L'un d'eux portait à la main une lanterne et un lourd trousseau de clefs.
--Au moins, dit-il, si nous perdons les deux autres, celui-ci nous reste.
--Ne prétend-on pas que c'est le chef de ces Soudards? demanda son compagnon.
--Ça leur chef! fit avec mépris le geôlier, en plaçant sa lanterne sous le visage de Georges.
--Ce n'est effectivement guère probable; nous le ferons examiner dans quelques jours, repartit l'autre, que Maisonneuve reconnut pour le gouverneur du château.
Après ces mots, les deux visiteurs se retirèrent. D'ailleurs, on avait dû redoubler de vigilance. Georges ajourna au lendemain soir la continuation de son entreprise. Mais le lendemain devait lui être fatal.
De bonne heure, un gardien entra dans son cachot et lui ordonna de le suivre. Maisonneuve devina ce qu'on voulait. Et il se repentit amèrement de n'avoir pas poursuivi, la veille, son audacieuse tentative; car il voyait bien qu'on allait lui faire subir un interrogatoire, le soumettre à la question. Mais les paroles du gouverneur l'avaient trompé.
Conduit dans le petit Donjon, on le fit descendre en une salle basse, étouffée, dont le sol se trouvait au-dessous du niveau de la mer. Cette salle, carrée, ne recevait d'air que par une étroite imposte. Plusieurs portes et un noir corridor en précédaient l'entrée.
Quand Maisonneuve fut introduit dans cette cave, une lampe et un brasier éclairaient ses sinistres profondeurs. On y respirait je ne sais quelle odeur écoeurante de graisse et de chairs grillées. Des instruments de supplice, des pinces, des tenailles, des chevalets, indiquaient tout de suite, au reste, sa destination horrible. C'était une chambre de torture. Elle était sourde aux bruits du dehors, mais elle était muette aux hurlements du dedans.
Il y avait là cinq hommes, d'aspect plus sombre, plus farouche l'un que l'autre: un juge-procureur, un greffier, un tourmenteur et son aide; un physicien ou médecin.
Le juge lisait un parchemin, le greffier taillait sa plume, le tourmenteur et son aide faisaient rougir des fers sur un réchaud; le physicien se chauffait les doigts à la flamme du réchaud.
Le juge s'adressa à Maisonneuve:
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, jurez de dire la vérité.
Georges ne répondit pas. Le procureur réitéra sa question.
Même silence.
--Écrivez, dit-il au greffier, que le prévenu, sommé de prêter le serment au nom de la Très-Sainte-Trinité, s'y refuse.
Se retournant vers Georges:
--Vous faites partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?
--Non, répondit froidement l'accusé.
--Vous mentez. Mais vous confesserez...
Le juge fît un signe aux bourreaux. Ils s'emparèrent de Georges, le dévêtirent complètement et l'étendirent sur un des chevalets.
C'était un fort plateau en bois, assujetti à des tréteaux, long de deux toises environ et large de deux pieds. A son extrémité supérieure, on voyait un moulinet, assez semblable à ceux dont se servent les rouliers pour consolider les fardeaux sur leurs voitures. A l'extrémité inférieure étaient plantés deux crampons.
Georges fut attaché, par les chevilles des pieds, à ces crampons; puis couché sur le chevalet, et, par ses bras étendus de toute leur longueur, fixé, avec des cordes, au cylindre du moulinet.
Le patient était calme, très-ferme. Le juge haussait les épaules et le tourmenteur souriait d'un air qui semblait dire: «L'imbécile! nous saurons bien lui délier la langue.»
Le physicien se chauffait toujours les doigts; quant au greffier, il rédigeait tranquillement son procès-verbal au bout du chevalet, dont il s'était fait une table.
La sérénité de ces gens était épouvantable.
--Allez! dit le procureur.
Le bourreau imprima un mouvement au moulinet. Les cordes se raidirent, les membres et le corps de l'inculpé aussi.
--Voulez-vous répondre à mes questions? reprit le Juge.
--Oui, dit Georges d'un ton assuré.
--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?
--Non.
Le juge cligna de l'oeil au tourmenteur. Aussitôt la roue de l'instrument opéra un tour. Les os du capitaine craquèrent. Son visage pâlit, s'altéra; des larmes jaillirent de ses paupières. Mais il ne proféra pas une plainte.
Le procureur renouvela impitoyablement sa question.
--Non, répondit Georges.
--Serrez d'un cran, dit le juge.
Son ordre fut exécuté.
Le corps du prévenu s'étira, s'effila; partout les côtes firent saillie; ses yeux se gonflèrent, lui sortirent de la tête. Il devint livide. Cependant aucun gémissement ne lui échappa.
--C'est un luron! dit le physicien d'un air connaisseur.
Pour la troisième fois, et de son même accent glacial, le juge demanda:
--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?
--Non, répliqua Maisonneuve d'une voix faible.
--Serrez d'un cran!
Le bourreau obéit. Le greffier leva la tête; ce stoïcisme commençait à l'intéresser. Quant au physicien, il était dans l'admiration.
L'épiderme du patient se couvrait d'une sueur abondante. Ses traits étaient affreusement contractés. Ses lèvres décolorées, ses prunelles ternes, immobiles dans leur orbite.
Flegmatiquement, le juge recommença sa monotone interrogation.
--Non, souffla Georges dans un soupir.
--Que dit-il?;
--Il nie toujours, fit le greffier.
--Curieux! curieux! très-curieux! cas exceptionnel! murmurait le médecin, en se penchant sur le moribond. Tiens, il a une peinture au-dessous du sein gauche. Drôle de peinture, tout de même; quatre poissons avec un coeur!...
--Peut-on continuer? dit le juge.
--Heu! heu! les battements du coeur baissent; le pouls est bas aussi, très-bas; la suffocation bien avancée. Mieux vaudrait, je crois, lui accorder quelques minutes de répit.
--Est-il encore capable de comprendre et d'articuler un son?
--Comprendre? heu! c'est douteux!... articuler un son? je ne sais trop.
--Serrez d'un demi-cran, commanda le procureur.
On serra d'un demi-cran, et il réitéra sa question.
Mais, cette fois, pas de réponse. La dernière lueur de force morale du misérable capitaine s'était éteinte avec la dernière lueur apparente de sa force physique.
--C'est trop! c'est trop! desserrez la machine, s'interposa le médecin, en versant dans la bouche du supplicié quelques gouttes d'un cordial des plus stimulants.
L'exécuteur lâcha sa manivelle. Maisonneuve reprit promptement ses sens.
--Je vous pose ma seconde question, lui dit le juge. Vous reconnaissez-vous l'auteur de l'assassinat d'un marinier à bord du brig de maître Jacques Cartier?
--Non.
--Vous m'avez bien entendu?
--Oui.
--Je vais faire exposer vos pieds au feu.
L'aide du bourreau saisit dans le brasier, avec des pinces, une plaque de fer rouge, et la maintint à un pouce environ de la plante des pieds de cet infortuné.
--Avouez, dit le juge.
Georges fut vaincu par l'excès de la douleur. Il poussa un cri aigu, et s'évanouit de nouveau.
--C'est assez pour aujourd'hui, à moins que vous ne vouliez le tuer; car c'est un luron, un vrai luron, disait complaisamment le physicien, en faisant revenir le jeune homme à lui.
Dès qu'il eut recouvré la connaissance, le greffier lui lut son procès-verbal et lui demanda s'il savait signer. Georges répondit négativement. Le scribe inscrivit cette réponse sur son dossier. Le juge et le médecin y apposèrent leur paraphe et le captif fat rapporté dans son cachot.
Son corps était rompu, brisé. Bien des jours devaient s'écouler avant qu'il pût refaire usage de ses membres. Peut-être même resterait-il estropié; car le feu avait profondément entamé les chairs de ses pieds. Mais son esprit n'avait presque rien perdu de l'élasticité qui lui était propre. En peu de temps, il eut retrouvé sa puissante énergie.
Cependant, Georges avait fait une remarque rien moins qu'encourageante, en se rendant à la salle de la question: c'est que les gonds de la première et de la seconde porte de sa prison étaient scellés extérieurement, et, de plus, que ces deux portes s'ouvraient en dehors, au lieu de s'ouvrir en dedans, comme la troisième, de telle sorte que, si, du cachot, l'on parvenait à forcer la seconde porte, le battant retombait sur la première, dont il doublait, dès lors, les difficultés d'effraction.
Il fallait donc renoncer à une tentative d'évasion par cette voie.
Durant les longs jours qu'il passa couché sur la paille, Georges rumina bien des projets. Néanmoins, au mois de décembre il ne s'était encore arrêté à aucun. Deux choses l'étonnaient et le contrariaient. Il n'avait point de nouvelles de sa bande, point de nouvelles de Constance. Il n'était pourtant séparé de celle-ci que par un bien court intervalle. Car il n'y avait pas cent pas de la tour Qui-Qu'en-Grogne à la maison de Jacques Cartier! Son gardien se montrait insondable, incorruptible. De même le physicien qui lui donnait des soins.
Savoir attendre, c'est la science de la vie. Le bandit-gentilhomme savait attendre. Toutefois il craignait que, de nouveau, on ne le soumit à la torture, pour le conduire ensuite au dernier supplice. Mais, fort heureusement les autorités judiciaires étaient alors partagées en deux camps, à Saint-Malo: l'un sous les ordres de l'évêché; l'autre sous les ordres du lieutenant du roi. La juridiction ecclésiastique, s'appuyant sur ses anciens privilèges, réclamait l'accusé; la juridiction laïque prétendait le garder, les crimes qu'il avait commis étant, alléguait-elle, de son ressort à elle. De là une fastidieuse contestation qui pouvait fort bien traîner jusqu'à ce que le misérable qu'elle concernait s'en allât naturellement de vie à trépas.
Mais cette contestation fut profitable au chef des Tondeurs. Il lui dut d'échapper à de nouvelles tortures et, probablement, à la mort.
Vers la fin de décembre, sa guérison entrait dans une bonne voie. Ses articulations avaient repris leur flexibilité, leur jeu. Il ne souffrait plus que de ses plaies aux pieds. Elles l'empêchaient de marcher, même de se tenir debout.
On sait que c'est encore la généreuse coutume pour les dames charitables, dans beaucoup de nos villes, de faire, aux grandes fêtes chrétiennes de l'année, une sorte de pèlerinage dans les prisons et de distribuer quelques douceurs aux captifs.
A la Noël, Georges vit s'ouvrir son cachot d'une manière inusitée. Il fut visité par une foule de personnes, qu'il connaissait pour la plupart, mais qui ne le reconnurent pas. Son coeur battait chaque fois que les portes criaient sur leurs gonds. Enfin, dans l'après-midi, comme le jour baissait et comme l'ombre envahissait sa mélancolique demeure, trois femmes arrivèrent. Georges, tout de suite, se dit que Constance était l'une de ces femmes. Et Constance découvrit que c'était lui, à travers le» ténèbres et sous son déguisement.
Tandis que dame Catherine adressait,--suivant l'usage,--quelques paroles de sympathie au prisonnier et que la vieille Manon déposait près de lui un petit paquet de provisions, Constance, d'une main tremblante, laissait furtivement tomber, sur sa pauvre couche, un papier qu'elle avait roulé sous ses doigts.
Puis elles sortirent toutes trois, Constance la dernière. Était-ce un rêve? une de ces hallucinations auxquelles Georges avait été si souvent en proie depuis son incarcération? Mais non. Le papier était là. Georges le sentait. Il le serrait de toute sa force; il avait peur qu'il ne lui échappât, qu'il ne s'évanouit. Comme il lui tardait de le déplier, d'en lire le contenu! Par malheur, on ne voyait plus assez clair dans la prison; et le moment d'allumer une bougie n'était pas venu. Quelqu'un pouvait entrer encore dans le cachot. Longues, éternelles furent les heures qui suivirent; car nous mesurons le temps plus avec nos impressions qu'avec notre raisonnement.
Mais, le couvre-feu sonné, les rondes n'étaient plus à redouter. Georges fit de la lumière et déroula le billet. Il contenait un écheveau de soie, et ces mots seulement:
«Demain ou après, minuit; on attendra au pied de la tour.»
--Ah! s'écria le jeune homme, je suis sauvé!
Cette nuit-là il dormit d'un sommeil profond.
Le lendemain, Georges se fit une plume d'un tuyau de paille, s'incisa légèrement le doigt et écrivit à Constance, sur le billet qu'il en avait reçu. Il raconta ses souffrances, peignit son état, demanda indirectement des informations sur ses gens; puis une corde, des limes, de l'encre, du papier; il termina en recommandant la prudence.
Ensuite il mit une petite pierre dans le billet, les enveloppa avec un chiffon, attacha le tout à l'extrémité du fil de soie et s'exerça à le lancer, par les barreaux, à travers la meurtrière.
Quand il fut sûr de réussir, il attendit l'heure désignée.
A minuit, le fil glissait sur la paroi extérieure de la tour. Georges retenait l'autre extrémité. Vingt minutes s'écoulèrent. Le prisonnier perçut une traction du dehors. Ce signal était facile à interpréter. Georges ramena le fil à lui. Bientôt il eut entre les mains une corde, une lettre, et les objets nécessaires pour écrire. La corde était un franc-funin, de grosseur médiocre, mais d'une grande force de résistance. Elle avait quelque cinquante pieds en longueur.
Georges la cacha sous sa paille, se proposant de soulever dès qu'il pourrait une pierre du dallage pour la fourrer dessous.
Dans la lettre, frémissante de passion exaltée, Constance lui mandait, en termes couverts, que, le soir de son arrestation, les Tondeurs avaient mis le feu à la ville, sans doute pour essayer de briser ses fers. Pendant la confusion, ils avaient escaladé la courtine du château, près de la tour des Moulins, délivré ses deux camarades, et ils le cherchaient, en se battant vaillamment, lorsque les gardes étaient parvenus à les repousser. Depuis lors, les Tondeurs semblaient s'être éloignés de Saint-Malo, car l'on n'entendait plus parler d'eux. Tout le monde ignorait, d'ailleurs, qu'il fût leur chef. Son hôtel était fermé. On le disait parti pour un voyage lointain. Quant à elle, pendant l'incendie, on avait tenté de l'enlever. Un homme déguisé, inconnu, avait profité de ce qu'elle était seule avec sa mère, à la maison, pour se jeter sur Constance et l'emporter dans ses bras. Il l'avait conduite à la Grande-Conchée, dans la caverne de la sorcière Maharite, où, succombant à ses émotions, elle était tombée gravement malade. Maharite la ramena chez ses parents. De nouveau, elle fut prise de la fièvre, du délire. Présentement, sa santé se rétablissait heureusement. Elle ferait le possible et l'impossible pour arracher Georges à son odieuse captivité. Il pouvait compter sur le dévouement le plus absolu. Elle n'avait pas revu son ravisseur.
--C'est Eric! ce brave Eric! murmura Georges. Il voulait, tout à la fois, me rendre la liberté et une maîtresse adorable! Oh! je récompenserai sa fidélité.
CHAPITRE XII.
TENTATIVE D'ÉVASION.
A dater de cette nuit s'engagea entre Constance et Georges une correspondance active. Pour intermédiaire, cette correspondance eut le gourmette Lucas. Depuis longtemps, il était gagné aux intérêts des deux jeunes gens. Les libéralités de Georges, les caresses de Constance en avaient fait un messager fidèle. Au surplus, il ne savait de Maisonneuve que ce que l'on eu savait généralement à Saint-Malo. En cette circonstance, il ignorait même qu'il le servit personnellement. Constance avait dit à Lucas qu'il s'agissait d'un prisonnier politique pour qui messire de Maisonneuve nourrissait de l'attachement. Elle avait appuyé sa confidence d'un beau sol parisis, tout neuf, avec promesse d'autres récompenses, et le gourmette se montrait enchanté de la mission à lui confiée. Elle n'était cependant pas sans difficulté ni péril cette mission. Il fallait, durant les nuits sombres et à marée basse, descendre, par une ancienne brèche, dans les douves du château. Mais, comme ces douves n'étaient jamais entièrement à sec, il fallait encore jeter une planche entre la contrescarpe et le contrefort du bas de la tour, puis s'avancer sur ce pont volant, recevoir les billets envoyés de l'intérieur de Qui-Qu'en-Grogne, les transmettre au moyen d'une cordelle à Constance, qui attendait ordinairement à la fenêtre de sa chambre, et rapporter la réponse.
On avait à craindre, et les sentinelles postées sur les deux donjons, et la surprise d'un passant ou d'un pêcheur.
Rien, toutefois, pendant deux mois, ne troubla cette intrigue. Constance déplorait amèrement le temps que la maladie de Georges leur faisait perdre. Car son évasion était arrêtée, méditée avec soin et paraissait présenter toute chance de succès. Mais, aussi, la jeune fille, devenue superstitieuse, pensait à un concours secret de la Providence. Sa mystérieuse liaison ne semblait pas soupçonnée. Maître Jacques, tout occupé du projet d'une expédition nouvelle, dont il avait obtenu l'autorisation par Lettres patentes, en date du «pénultième jour d'octobre, l'an 1534,» maître Jacques avait bien trop à faire pour surveiller Constance. Étienne Noël s'était bénévolement prêté au désir de la jeune fille. On avait remis le mariage à l'automne prochain.
Peut-être les agitations de Constance, ses inquiétudes, ses tressaillements sans motif apparent, ses fréquentes promenades devant le château, sa dévotion subite avaient-elles excité l'attention de Catherine. Mais la bonne dame était trop timide pour en chercher la cause; trop réservée pour faire part de ses appréhensions, si elle en avait conçu. Tout allait donc, autant que possible, pour le mieux.
Emportée par la passion, Constance s'était même plusieurs fois, vers minuit, à descendre de sa chambre,--ce qui lui était maintenant facile, la femme de Cartier habitant le rez-de-chaussée depuis le retour de son mari,--et à se rendre sur la chancelante passerelle jusqu'au pied de la tour pour toucher le fil qui la mettait en communication avec Georges. C'était pour elle des moments d'extase, ses seuls moments de bonheur. Un courant électrique s'établissait, vraiment, entre le prisonnier et la jeune fille. Constance sentait son amant, elle lui parlait, elle entendait sa voix. Pour eux, les murailles épaisses n'existaient plus, car lui aussi il savait qu'elle était là: il la voyait, il l'entretenait avec ardeur de leur amour, de ses espérances.
Si Georges l'eût permis, la fougueuse Constance y fût venue presque chaque nuit, à cet étrange rendez-vous. Mais il était prudent; il la voulait prudente.
Au commencement de février, ses plaies se trouvaient cicatrisées. Il chercha à réaliser son projet d'évasion. D'abord il lima les barreaux extérieurs de la meurtrière. Pour s'élever jusqu'à leur hauteur, il enfonçait des tiges de fer dans les joints de la muraille. Avec de la mie de pain, couverte de rouille, il masquait les progrès de son travail.