Chapter 10
Et dans la nuit d'avant-hier, pas plus tard, comme nous venions de débarquer, est-ce que je ne l'ai pas vu qui sautait par la fenêtre, hein? Si je ne savais que la vieille Manon était là, terr i ben! Ah! tu as du bonheur, toutefois, que maître Jacques ne l'ait pas aperçu!... Ma pauvre fille, il n'aurait pas pris la chose comme moi, lui! Mais tu ne peux épouser un... enfin, tu diras ce que tu voudras, c'est un brigand... un meurtrier... Encore si je m'étais éveillé une minute plus tôt, j'aurais pu douter... Min Gieu, oui! Mais là je l'ai vu, vu comme je te vois, il a égorgé...
--Êtes-vous sûr que ce soit lui?
--Sûr! repartit Jean Morbihan, en levant ses regards au ciel: Ah! que trop sûr! que trop sûr!
--Et vous dites que vous l'avez vu assassinant Yvon? reprit fermement la rusée créature.
--Vu assassinant! répéta Jean, vu assassinant!... pour ça, non. Mais quand je l'ai pris, Yvon était mort, et pas un autre que ce Soudard...
--Enfin, vous ne pouvez jurer que c'est lui l'assassin?
Morbihan se gratta le front. Cette logique l'embarrassait.
--Non, tu as raison, dit-il au bout d'un instant. Cependant, tout prouve...
--Eh bien, interrompit la jeune fille, enhardie par son premier succès, vous ne devez pas, sur une présomption légère, accuser peut-être un innocent.
La réponse alla droit au coeur du vieux marin.
--Un innocent! s'écria-t-il; un innocent! Il avait encore son stylet à la main. Non, il n'est pas innocent! Non, ce chef de...
--Qui vous a dit que c'était le chef?...
--Je l'ai reconnu, repartit Morbihan en haussant les épaules. Il s'appelle ici, pour toi comme pour d'autres, Georges de Maisonneuve...
Constance tressaillit et promena un regard inquiet dans la chambre.
--Oh! Jean, mon protecteur, mon père chéri, ne le perdez pas; si vous m'aimez, ne le perdez pas... Sa mort serait la mienne! proféra la jeune fille, en se glissant aux pieds du marin, qu'elle arrosa de pleurs.
--Mourir! toi! qu'est-ce que cela? que dis-tu? reprit-il tout ému, en l'entourant de ses bras, comme pour la défendre d'un ennemi.
--Je dis que s'il meurt je mourrai, répliqua Constance avec une sombre énergie.
--Mais tu voudrais donc l'épouser? fit le père Jean d'un ton stupéfait.
--Il ne s'agit pas de cela; il s'agit de le sauver. Promettez-moi de m'aider?
--Impossible, petiote! un criminel, un pirate, le meurtrier de...
--Vous voulez donc ma mort!
--Ta mort! Terr i ben! tais-toi. Que je n'entende plus ce mot-là!
--Alors, aidez-moi à le sauver!
--Le sauver! mais comment?...
--Ah! Jean, mon ami, mon père adoré, que vous êtes bon! Vous cesserez de dire que vous l'avez reconnu...
D'ailleurs, en êtes-vous certain? Vous ne le chargerez plus d'un meurtre qu'il n'a peut-être pas commis... et vous ne vous exposerez pas à des remords éternels... car s'il n'était pas coupable!... Me promettez-vous tout cela? Vous n'êtes pourtant pas méchant! vous m'aimez pourtant!
--Et tu l'épouserais? fit-il à demi vaincu.
--J'ai votre parole, n'est-ce pas? dit Constance, redoublant ses caressantes supplications.
--Oui, si tu fais serment de ne pas l'épouser... Ah! l'enjôleuse, elle...
--Tout ce qui vous plaira!
--Que pensera de moi maître Jacques?
--Maître Jacques ne sait pas que c'est _lui!_ riposta vivement Constance.
--Je l'ai donné à entendre....
--Mais on doute.
--Min Gieu, est-ce que tu vas m'apprendre à mentir? s'écria le père Jean, dont la conscience honnête se débattait impuissante dans le réseau de tendres arguties dont la jeune fille l'avait enveloppée.
Pour toute réponse, Constance s'enfuit dans une pièce voisine en criant:
--Merci, mon bon ami Jean, j'ai votre parole!
CHAPITRE X.
L'ENLÈVEMENT.
Depuis quelque vingt-quatre heures, le retour de maître Jacques Cartier formait à Saint-Malo le sujet de toutes les conversations. Contrariée dès l'origine par la jalousie, son expédition était encore en butte aux mêmes attaques. On en contestait la réussite, dans plus d'un des riches magasins de la ville. Les impuissants et les envieux discutaient amèrement ses mérites. Pour eux, Cartier n'avait rien découvert, rien fait. Les parages qu'il venait d'explorer, on les connaissait de longtemps. Quelle nécessité de causer tant de fracas lors de son départ, pour aboutir à si mince résultat! C'était, ma foi, bien la peine d'implorer la bénédiction de Monsieur de Saint-Malo; de faire faire la montre de ses équipages par le vice-amiral de France; d'agiter la ville; de mettre tout le duché en l'air! Ce Cartier, qui s'était imaginé être un Colomb! Un Christophe Colomb, lui! je vous demande un peu! Orgueilleux, vaniteux, hâbleur, oui!
Mais de talents? Point. De qui descendait-il, après tout? De Jamet, le mari à la Jeffeline Jansart! Des gens de rien. Qui donc l'ignorait à Saint-Malo! Son grand-père était un meurt-de-faim. Et lui, le petit Jacques, il avait voulu se distinguer! trancher de l'homme important! Belle importance, vraiment! Un pêcheur de morues! Mais, parce qu'il avait épousé la fille du connétable de la cité, cette pauvre Catherine, qu'il rendait malheureuse, c'était une horreur! mons Cartier s'en faisait accroire. Il voulait singer les grands seigneurs. Avec quoi, mon Dieu! Sa fortune était-elle si considérable? Le beau savant, d'autre part! Il avait pris des marcassites de cuivre pour de l'or, et en avait chargé ses vaisseaux à les faire sombrer! On avait bien montré à Vordec, l'orfèvre, un petit caillou aurifère. Mais si petit, à veine si maigre! Tout le reste, ou à peu près, pyrites cuivreuses ou mica, bon à jeter à la mer!
Ainsi déblatérait-on, avec force sourires malins, dans maintes boutiques du haut commerce malouin.
Mais la masse du peuple ne jasait pas de même. Elle aimait Cartier. Elle rendait justice à son intrépidité, à sa persévérance. Franchement, elle applaudissait à ses succès. Car le peuple possède un sens de discernement exquis. On ne le peut tromper, ni souvent,-ni longtemps. Abusé un instant, il démêle bientôt le leurre et réagit vigoureusement contre lui.
Ce n'est pas que le premier voyage de Cartier eût donné tous les fruits qu'on en attendait. Ardentes étaient alors les espérances attachées aux navigations lointaines. Les richesses, les merveilles, les singularités inouïes, découvertes récemment au-delà de l'Atlantique par les Espagnols et les Portugais, avaient étrangement aiguisé l'appétit. Tout rayonnant de gloire, de luxe, d'éclat, le siècle s'y prêtait. Les pompes féeriques du Champ du Drap-d'Or ne sont qu'un échantillon du faste qui régnait en maître à cette époque. Nos incursions en Italie, nos rapports avec l'Orient avaient raffiné, outre mesure, chez nous le goût de la magnificence. Beau cavalier, d'une élégance innée, mais ostentatoire, le roi donnait l'exemple; la cour suivait; et la ville, ne voulant pas rester trop en arrière, entraînait jusqu'à la campagne. Prodigues étaient les dépenses, tout naturellement. Pour y subvenir, les ressources nationales devenaient insuffisantes. Il fallait donc s'adresser à l'étranger, à l'inconnu. Des Grandes-Indes on faisait des récits fabuleux. L'or, l'ivoire, les pierreries, les étoffes précieuses, les épices, tout ce qui constitue la délicatesse de la vie abondait. On y marchait de surprise en surprise, d'enchantement en enchantement. Comparée à ces régions fortunées, l'Europe était une terre stérile, dépourvue, traitée en paria par la nature. Ne devait-on pas conquérir des contrées aussi injustement privilégiées, ou, pour le moins, les débarrasser du gênant fardeau de leur superflu? Le mobile des explorations d'outre-mer est là. Par surcroît de charité, la religion vint appuyer d'un prétexte sacro-saint ce désir de spoliation. Mais c'est le butin qu'on voulait, c'est le butin qu'on exigea des vaincus.
Longue, périlleuse, cependant, se montrait la traversée de l'Europe aux Indes orientales. La seule route pour nous était celle du cap de Bonne-Espérance. Quel chemin! Colomb pensa qu'il y pourrait aller eu cinglant à l'ouest, en la mer Atlantique. Parvenu dans le golfe du Mexique, il se crut aux confins de l'Asie. Ses compagnons, ses successeurs caressèrent la même erreur. Vasco Nunez qui, le premier, découvrit l'océan Pacifique (26 septembre 1813), n'en fut pas exempt non plus. Le Vénitien Cabot et le Portugais Cortéréal pas davantage, ni le Florentin Verazzani, quand ils reconnurent Terre-neuve, les côtes de la Floride et du Labrador. La voie des Indes orientales par le nord-ouest, les Européens l'ont toujours cherchée depuis. Ils la cherchent encore.
Seulement, aux quinzième et seizième siècles, on jugeait que l'Amérique était une pointe du continent asiatique[27]. Tout à l'heure, nous verrons que dans la troisième Commission, octroyée à Cartier, en 1540, par François Ier, il est dit que le célèbre pilote a découvert «grand pays des terres du Canada et Ochelay, faisant un bout de l'Asie, du costé de l'Occident.»
[Note 27: Voir mon _Introduction_ à l'oeuvre de Sagard.--Tross, éditeur.]
En son premier voyage, maître Jacques avait bien côtoyé une partie de cette pointe. De plus, il avait visité et dénommé diverses îles. Il soupçonnait l'existence d'un passage «entre la Terre Neuve et la terre de Brion;» c'est-à-dire que Terreneuve était une île, et que, désormais, pour se rendre dans le golfe Saint-Laurent, il ne serait plus nécessaire de s'élever jusqu'au détroit de Belle-Isle. L'événement le lui prouva l'année suivante. Mais le littoral qu'il côtoya, l'archipel qu'il parcourut en tous sens, enfin ce golfe Saint-Laurent, dont il donna alors la description à peu près correcte, n'étaient déjà plus des mystères pour le monde maritime. Avant les Cabot, les Cortéréal, les Verazzani, nombre de nos pêcheurs, je l'ai précédemment indiqué, exerçaient leur industrie dans ces parages. C'est à tort que dans sa _Notice_, d'ailleurs très-consciencieuse, sur Saint-Malo, M. Ch. Cunat revendique pour Cartier l'honneur d'en avoir le premier rapporté la morue. Cartier ne déclare-t-il pas, en sa _Relation_, que, se trouvant dans le détroit de Belle-Isle, il «avisa une grande Nave, qui estait de la Rochelle» et venue là pour faire la pêche? Soyons donc impartial. Et, sans marchander à Cartier la gloire à laquelle il a droit, ne cherchons pas à prêter à son premier voyage une valeur que lui-même, si modeste et si franc, n'essaya nullement de lui attribuer.
La gloire de maître Jacques n'est point en cette navigation initiale. Elle est dans sa divination de ses découvertes futures, dans sa persévérance, je le répète. Il avait entrevu l'embouchure du Saint-Laurent. Il pressentit l'importance de ce fleuve. Mais la saison était déjà avancée. Cartier craignit d'être surpris par les glaces. Il tint conseil avec ses «capitaines, mariniers, maîtres et compagnons,» et l'on décida, sagement, de retourner en France.
Si, au point de vue matériel, son entreprise n'avait pas été féconde, elle l'était largement au point de vue moral. D'abord, Cartier y avait déployé ses nobles qualités naturelles. Il s'était montré habile, ingénieux, brave, dur à la fatigue, hardi au danger, fertile en ressources dans les situations critiques. Il avait conquis l'estime et l'admiration de ses équipages. Bien mieux, et c'est le propre du génie, il leur avait inoculé son enthousiasme pour l'oeuvre commune.
La baie des Chaleurs ne leur eût-elle apparu comme un pays «plus chaud que n'est l'Espagne et le plus beau qu'il est possible de voir,» tout couvert d'arbres magnifiques, de céréales, raisins blancs et rouges, fraises, mûres, roses et «autres fleurs de plaisante, douce et agréable odeur,» tous les compagnons de Cartier auraient encore renchéri sur les avantages de leurs découvertes. N'est-il pas dans la nature de l'homme de vanter ses biens, les choses qu'il a faites ou auxquelles il a collaboré?
Cartier avait su se faire apprécier, aimer de ses gens. C'était l'essentiel. A l'envi, ils chantèrent ses louanges. Et bien que ceux qui, comme Jean Morbihan, avaient fait provision de fragments de roches micacées ou cupriques, dans la persuasion que c'était de l'or, fussent tristement désabusés, ils n'en exaltaient pas moins les bénéfices de l'expédition.
Aussi, pour les personnes désintéressées,--et c'était la masse,--de simple pilote, maître Jacques Cartier fut-il tout d'un coup transformé en un grand capitaine. La veille, il s'endormait dans l'obscurité; le lendemain, il s'éveillait au brûlant soleil de la renommée.
Le 6 septembre, on pouvait voir notre vaillant capitaine, précédé du clergé de Saint-Malo, bannière en tête, suivi de son épouse, de sa fille adoptive et de tous les hommes du son équipage, sortant par la porte B***cours et s'avançant vers le rocher du Grand-Bey.
Jacques Cartier accomplissait son voeu de faire un pèlerinage à Sainte-Marie-du-Laurier, s'il revenait sain et sauf dans sa patrie.
Une foule compacte, en habits de fête, se pressait derrière le cortège. Elle examinait curieusement et un peu railleusement deux individus, à la figure cuivrée, rayée de peintures extravagantes; les cheveux dressés en une mèche sur la tête, ornée de plumes, portant sur les épaules un manteau de cuir agrémenté de broderies en piquants de porc-épic; des jambières et des souliers également en peau, et également couverts de broderies.
A la main ils avaient un arc, des flèches, un casse-tête.
C'étaient Taignoagny et Domagaia, deux jeunes sauvages, amenés de la baie de Gaspé par Cartier, et que, pour cette circonstance, ou avait revêtus du costume de leur tribu.
Insensibles à l'attention grossière dont ils étaient l'objet, ils se tenaient gravement aux côtés de maître Jacques.
Le ciel était radieux, l'air d'une douceur ineffable, rempli de chants, de senteurs pénétrantes. La mer, comme énervée par les chaudes caresses du soleil, semblaient une immense cuve d'argent en fusion, dont les flots, disséminés çà et là, formaient des scories.
Ce spectacle plongeait l'âme en une molle rêverie. Il invitait au recueillement.
Parvenus devant la chapelle, les membres du clergé et la famille Cartier y entrèrent. Mais elle était trop peu spacieuse pour contenir tout le monde. Les matelots et le reste de la multitude demeurèrent au dehors, pieusement prosternés en face du choeur du saint lieu, dont, à dessein, on avait laissé les portes ouvertes.
La majesté de la cérémonie ne parut pas faire la moindre impression sur les sauvages.
Froids, immobiles, impassibles comme des statues, ils entendirent chanter le _Te Deum_ d'actions de grâces. Mais sur un signe de maître Jacques, ils s'agenouillèrent à l'élévation du Saint-Sacrement.
Monsieur de Saint-Malo, alors l'évêque François Bohier, donna sa bénédiction.
Cartier fit offrande à la chapelle de plusieurs gros cierges dorés, enrubannés, et d'une belle croix d'argent; puis, comme le soleil se penchait à l'horizon, l'on rentra en ville, où les ecclésiastiques furent processionnellement reconduits dans la cathédrale.
Timidement, à la sortie, Étienne Noël s'approcha de Constance. A peine, depuis son retour, avait-il pu prendre de ses nouvelles. Le service l'avait retenu à bord. D'humeur accommodante, bienveillant à tous, maître Jacques était intraitable sur l'article discipline. Pour ses proches parents, il n'avait pas plus de condescendance que pour les étrangers. Plus d'une fois ses beaux-frères, Jalobert et Desgranches, se crurent en droit de se plaindre de la sévérité qu'il leur témoignait dans les affaires du service. Étienne Noël, étant de garde, la veille, sur le navire mouillé dans le port de Saint-Servan, n'avait pu venir embrasser dame Catherine et Constance que le matin de ce jour. Encore l'entrevue avait-elle été fort courte, car il lui avait fallu retourner au brig, pour en diriger le déchargement, et s'apprêter pour la cérémonie du tantôt.
Le pauvre jeune homme brûlait de se trouver en tête à tête avec Constance. Il y avait si longtemps qu'il ne l'avait vue, qu'il ne l'avait entretenue de son amour. Il avait tant et si passionnément songé à elle pendant ce fastidieux voyage! Puis, étonnante révolution! Constance qui, d'ordinaire, l'intimidait par sa froideur revêche, son air railleur, Constance s'était montrée ce matin-là bonne, affable, sympathique, presque tendre! Étienne le pensait, du moins. Pourquoi non? Dame Catherine n'en avait-elle pas fait la remarque? Manon, mise par lui dans la confidence de cet heureux changement, avait bien branlé la tête; mais Manon était une vieille folle! Le plus souvent, elle radotait.
Si rien ne clôt mieux la bouche aux amants que la crainte de déplaire, rien ne leur délie la langue comme l'idée d'être agréables.
--Enfin, cousine, me voici libre et le plus heureux des mortels, ayez-en la conviction! dit Étienne d'un ton gaillard.
--Vraiment? fit-elle avec une grâce engageante.
--Songez donc, belle cousine, que depuis cent trente-neuf jours j'étais séparé de vous.....
Un sourire malicieux effleura les lèvres de la jeune fille.
Vous les avez comptés, dit-elle. Ah! beau cousin, c'est d'une patience angélique....
--Si je les al comptés! soupira Étienne. Eh! j'ai compté les heures, les minutes...
--Et aussi les secondes, allons! avouez-le! s'écria-t-elle en riant tout à fait.
--Je vois avec un vif plaisir que Constance a plus d'amitié qu'autrefois pour notre neveu! disait à sa femme maître Jacques, qui venait à quelques pas d'eux.
--Et moi aussi, mon ami, répondit dame Catherine. Le caractère de Constance s'est au reste bien amélioré pendant sa maladie.
--Ils font un joli couple, poursuivit Cartier en se frottant les mains. Ma foi, nous les marierons à mon retour de Paris!
--Heu! marmotta le vieux Jean Morbihan, ça n'est pas encore fait, da non!
--Que dis-tu, maître grognon? lui demanda le capitaine.
--Moi! oh! rien, rien en tout.
--Vous êtes méchante et vous me taquinez toujours, Constance, continuait Étienne. Est-ce ma faute si je vous aimé comme un fou? si nuit et jour j'ai rêvé à vous pendant cette navigation de près de cinq mois? si enfin j'ai été cent fois sur le point de déserter mon poste pour venir vous voir, hier?
--Et qu'est-ce donc qui vous a retenu, beau cousin? dit-elle malicieusement.
--Ce qui m'en a empêché? répliqua Étienne surpris; mais le devoir...
--Oh! le fier amoureux! qui fait passer le devoir avant l'objet de sa flamme!
--Vous savez, cousine, comme maître Jacques est rigoureux...
--Je sais, interrompit-elle vivement, que quand on aime on ne doit plus rien connaître que son amour!
--Mon obéissance aux ordres supérieurs est une garantie de mon obéissance aux vôtres lorsque nous serons mariés, répondit-il de ce ton maniéré qui était alors le comble de la galanterie.
--Mariés! hélas! mon doux! gémit Constance, ce ne sera pas avant l'Assomption prochaine.
--L'Assomption prochaine! répéta Étienne ébahi.
Puis, il se reprit:
--Mais vous oubliez, cousine, qu'elle est passée depuis le 18 août dernier, l'Assomption!
--C'est vrai, mon aimé, repartit Constance avec ses inflexions les plus caressantes; mais elle reviendra, s'il plaît à Dieu, l'an prochain.
--L'an prochain! l'an prochain!...
--Las, oui! Vous savez, bon Étienne, que j'ai failli périr, en vous quittant, quand vous partîtes pour la Terre Neuve. Eh bien, cher à moi, j'ai alors fait voeu à la benoîte Vierge Marie de me consacrer tout entière à elle pendant une année, si elle épargnait mes jours.....
--Cela ne se peut! proféra le jeune homme.
--Vous en doutez, Étienne, c'est mal, bien mal! je vous croyais plus religieux!
Sa voix était altérée. Elle semblait pleurer.
--Oh! pardon! pardon, Constance! dit le pauvre garçon, complètement dupe de cette comédie.
La jeune fille ne répondit pas.
On arrivait à la maison de Jacques Cartier, où une table en fer à cheval avait été dressée dans la salle basse, le capitaine donnant régal, ce soir-là, à tous ses mariniers.
Constance, au lieu d'entrer par la porte du rez-de-chaussée, se glissa dans la cour, pour monter à sa chambre.
Étienne l'y voulut suivre. Elle l'arrêta sur le perron.
--Écoutez-moi, lui dit-elle. Rien ne saurait m'empêcher de rester fidèle à mon voeu. Je n'aurais qu'à en faire part à maître Jacques, pour qu'il m'encourageât à l'accomplir, loin de s'y opposer. Cependant, je désire que nul autre que vous ne soit dans le secret. Devrai-je me repentir de ma confiance? Parlez, Étienne.
--Mais un an! un an! faisait celui-ci avec des accents désolés.
--Oui, reprit-elle plus tendrement, en se penchant vers lui pour qu'il songeât à lui dérober un baiser; oui, je mets ton amour à l'épreuve, mon doux. Car ce n'est pas tout. Il faut que ce soit toi,--toi, entends-tu bien?--qui demandes à mon père la permission de retarder notre mariage...
--Oh! mais je ne pourrai jamais! s'écria-t-il, sans profiter de la faveur qu'elle lui offrait.
--Eh bien, monsieur, si vous ne pouvez jamais faire cela pour moi, moi je ne pourrai jamais vous épouser! répliqua-t-elle sèchement.
Puis, avec une feinte brusquerie, elle ouvrit la porte, et la referma après s'être introduite dans l'appartement.
Le malheureux Étienne demeura un moment atterré.
Ensuite, soucieux, rêveur, il descendit dans la salle, où toute la compagnie était déjà attablée.
Le menu du repas était simple, mais abondant. Des jambons cuits au four, d'énorme plats de fèves, et de châtaignes; des pâtés de boeuf et de lard; quelques cochons de lait rôtis à la broche le composaient. Pour l'arroser, du cidre et de la bière à bouche que veux-tu.
L'on mangea et l'on but, puis l'on chante des _guerz_, des _sônes_, des cantiques, tout le vieux répertoire breton. Dix heures venaient de sonner et les convives se disposaient à se retirer, quand les cris: «Au feu! au feu!» retentirent du dehors.
--Est-ce que je me trompe! s'écria le vieux Morbihan, qui était assis près de la porte.
--Non, car j'entends les varints [28] qui tintent, répondit son voisin.
[Note 28: Cloche.]
Jacques Cartier s'était déjà précipité sur la place.
--Mes amis, dit-il, en reparaissant au seuil de sa maison, mes amis, accourez! le feu est en ville. Allons prêter notre aide à ceux qui en ont besoin.
Le ciel s'illuminait de clartés lugubres.
Tous les hommes, sans exception, s'élancèrent à la suite de maître Jacques.
Des clameurs assourdissantes se mêlaient aux notes lentes et sinistres du tocsin.
Constance n'avait pas assisté au repas. Mais dès le premier signal de l'incendie, elle était venue dans la salle basse, où elle essayait de rassurer dame Catherine, qui tremblait comme la feuille du bouleau au souffle de la bise.
La porte du rez-de-chaussée était restée grande ouverte.
Subitement, un homme, le visage noirci comme celui d'un charbonnier, se jeta d'un bond dans la chambre. Sans mot dire, sans qu'on eût même songé à résister à son dessein, il enleva Constance dans ses bras et disparut avec la soudaineté de l'éclair.
CHAPITRE XI.
LA PRISON.
Principal accusé dans l'attaque du navire, Georges fut, sur le rapport de Jean Morbihan, logé en la tour Qui-Qu'en-Grogne. A ses deux complices on assigna pour prison la tour des Moulins. La première de ces tours se dressait en face de la maison de Cartier; la seconde regardait l'ancienne Digue ou chemin de Saint-Malo à Saint-Servan. A marée haute, le pied des tours plongeait dans l'eau; à marée basse, il était à sec.
Georges de Maisonneuve avait été enfermé dans une pièce circulaire, voûtée, fort élevée, tout de pierres de taille, dont une triple porte défendait l'entrée. Un pilier énorme soutenait les arceaux de la voûte à ogives. Une seule et profonde embrasure, en forme d'entonnoir, laissait filtrer la lumière dans le cachot. Large de deux pieds au dedans, ce trou n'avait pas plus de six pouces de diamètre au dehors. Des barreaux de fer entrecroisés étaient scellés dans la muraille intérieure, comme dans la muraille extérieure.