Jacques

Chapter 4

Chapter 44,049 wordsPublic domain

--Cela est embarrassant en diable, a répondu M. Borel, et je ne sais que vous dire. Vous êtes si franche et si bonne enfant, Mademoiselle, que, si vous étiez ma propre soeur, je ne pourrais pas avoir plus d'estime et d'amitié pour vous que je n'en ai. D'un autre côté, Jacques est mon plus ancien, mon meilleur ami: il m'a porté sur ses épaules en Russie pendant plus de trois lieues. Oui, Mademoiselle, le petit Jacques a porté le gros animal que voilà, qui sans lui serait crevé de froid à côté de son cheval; et il a manqué de mourir lui-même par suite de ce léger fardeau. Je vous ai raconté cela, peut-être; je pourrais vous raconter tant d'autres choses! des dettes payées, des duels accommodés, des coups parés tant à la bataille qu'au cabaret, des services à n'en pas finir; et moi, qu'est-ce que j'ai fait pour lui? rien du tout. Ai-je le droit à présent de parler de lui comme je le ferais d'un autre?--À tout autre qu'à moi, non certainement, ai-je répondu; mais à moi, je crois que vous le devez.--Je ne sais pas! je ne sais pas! Je vous aime bien, ma chère mademoiselle Fernande; mais, voyez-vous, j'aime Jacques encore plus que vous,--Je le crois bien, mais ce n'est pas dans mon intérêt seulement, mais dans celui de Jacques, que je vous interroge.--Fernande a raison, a dit Eugénie; il faut qu'elle connaisse son mari pour lui épargner de petits chagrins, et peut-être de grandes contrariétés. Elle dit qu'elle aime Jacques, et que ce ne seront pas de petites raisons qui pourront la dégoûter de lui: il faut croire ce que dit Fernande; elle ne ment pas: moi, je tiens sa parole pour sacrée. Comme, d'un autre côté, je sais qu'il est impossible de trouver un reproche un peu grave a faire à Jacques, je ne vois pas le moindre inconvénient à lui dire tout ce que tu sais. Pour moi, j'ai souvent entendu raconter les originalités de Jacques; mais je déclare que je n'en ai vu aucune, et que, depuis trois mois qu'il demeure chez nous, je n'ai jamais eu sujet de m'étonner de rien, si ce n'est de sa douceur, de son égalité de caractère et du calme de son esprit.--Voilà que tu fais ce que je ne voudrais pas faire, interrompit son mari; tu parles contre la vérité. Il est vrai que tu mens sans le savoir. Toutes les femmes voient Jacques avec prévention, jusqu'à la mienne, qui certainement est une femme sensée.--Eh bien! moi, je veux l'être encore plus, ai-je dit; je veux le voir tel qu'il est. Parlez, mon cher colonel; Jacques est-il d'un caractère fantasque? a-t-il des caprices, des emportements?--Des emportements? non; ou, s'il en a, je ne les ai jamais aperçus: il est doux comme un agneau.--Mais des caprices?--Je vous répondrai à une condition: c'est que vous me permettrez de raconter à Jacques notre conversation mot pour mot, et dès ce soir.» Cette demande m'a un peu embarrassée. «Comment! me suis-je dit, Jacques saura que je l'ai soupçonné de n'être pas toujours dans son bon sens? que j'ai demandé à ses amis les petits secrets de son caractère, au lieu de l'interroger franchement et de m'en rapporter à lui?--Vous ne vous en souciez pas, a dit le colonel: eh bien! laissons là ce sujet; dispensez-moi de vous répondre: je vous promets sur l'honneur de ne pas dire à Jacques que vous m'avez interrogé.---J'ai peut-être eu tort de le faire, ai-je répondu; mais, puisque je l'ai fait, j'en veux subir toutes les conséquences; il me paraîtrait plus déloyal de m'en cacher que de persister. Parlez donc, j'accepte les conditions.» Il s'est enfin décidé, et il m'a parlé de Jacques à peu près dans ces termes:

«Je ne sais pas comment Jacques est avec les femmes; ainsi je ne vois pas trop à quoi vous servira ce que je vais vous dire. Toutes les femmes que j'ai vues raffolent de lui, et je ne sache pas qu'aucune de celles qui l'ont aimé ait eu un seul reproche à lui faire. Mais moi, qui l'aime de tout mon coeur, je lui en veux souvent; pourquoi? je n'en sais trop rien. Je le trouve sec, fier, méfiant; je suis en colère de ce qu'il sait si bien se faire aimer en de certains moments. Il y en a d'autres où il semble qu'il ne vous connaît plus. «Mais qu'as-tu donc, Jacques?--Rien.--Souffres-tu?--Non.--As-tu quelque chose qui te contrarie?--Bah!--Mais enfin tu n'es pas dans ton humeur ordinaire?--Si fait.--Tu veux que je te laisse tranquille?--Oui.--A la bonne heure.» Cela n'est rien, nous avons tous de mauvais moments; mais quand nous sommes sûrs d'un ami, nous lui demandons tous les services dont nous avons besoin. Il n'y a pas de danger que Jacques en demande jamais un seul, fût-ce un verre d'eau _in articulo mortis_, et cela non pas tant peut être par orgueil que par méfiance. Il ne dit jamais la raison de son silence, mais on s'en aperçoit tout de suite à la manière dont il vous conseille en pareille occasion. «Ne faites pas cela, dit-il, mettez l'amitié à l'épreuve le moins que vous pourrez.» Vous m'avouerez que pour un homme dont l'amitié est capable de tous les sacrifices, il y a une espèce de folie superbe à nier l'amitié des autres. C'est injuste, et cet orgueil-là m'a souvent mis en colère contre lui. Cette singularité en entraîne d'autres. Quand il a rendu un service, il ne peut pas souffrir qu'on l'en remercie, et il est capable de fuir et d'éviter longtemps, de quitter même tout à fait celui qu'il a obligé; il semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque chose. Il y a là-dedans excès de délicatesse, mais il y a quelque chose de plus encore: il y a la conviction cruelle que tous ceux à qui il fait du bien doivent devenir ses ennemis. Il a d'autres manies inexplicables: il n'aime pas qu'on le regarde en de certains moments, et l'on ne sait jamais pourquoi. Il ne veut pas qu'on le questionne ni qu'on le soigne dans ses souffrances. Ce qu'il y a de plus déplaisant, c'est qu'il ne peut pas souffrir qu'on parle de guerre et qu'on raconte les campagnes qu'on a faites; il s'en va quand on commence à bavarder au dessert. Il ne s'enivre jamais, eût-il avalé de l'eau-forte. Il ne sort jamais de son sang-froid; cela le met dans une sorte de désaccord avec nous autres, et fait qu'il a toujours été estimé plutôt qu'aimé au régiment. Sans les services qu'il a rendus d'une manière toujours magnifique, on l'aurait détesté comme un mauvais camarade; car les militaires n'aiment pas ceux qui se taisent à table et qui ont l'air d'en penser plus long qu'eux.

--D'après cela, dis-je à M. Borel, je crois voir qu'il a le fond du coeur chagrin et l'esprit mélancolique.--Le fond du coeur de Jacques n'est pas facile à voir, reprit-il, mais son caractère n'est pas plus mélancolique qu'un autre. Il a, comme nous tous, ses bons et ses mauvais jours; il s'égaie volontiers, mais il ne s'abandonne jamais. Il a une petite joie tranquille qui fait mourir de rire quand on a encore un demi-sens pour aimer la gaieté douce; mais quand on casse les pots, Jacques n'en est plus; il disparaît comme la fumée des pipes et s'éclipse tout doucement, sans qu'on sache s'il est sorti par la porte ou par la fenêtre.--Cela ne me semble pas un grand défaut, repris-je.--Ni à moi non plus, dit Eugénie.--Ni à moi non plus maintenant, dit Borel; je me suis rangé, et le tapage ne me paraît plus nécessaire. Mais j'ai été un grand mauvais sujet autrefois, et j'avoue que dans ce temps-là je faisais un crime à Jacques de l'être moins que moi. Il y en avait parmi nous qui ne lui pardonnaient pas de conserver toujours sa raison, et qui disaient qu'il faut se méfier de l'homme à qui le vin ne desserre jamais les dents. Voilà le reproche le plus grave qu'on ait eu à lui faire; c'est à vous de juger si vous devez le corriger de cela.---Non pas! répondis-je en riant. Est-ce là tout?--Tout, ma parole d'honneur! A présent que je vois avec quelle philosophie vous prenez ces choses-là, je suis enchanté de vous les avoir dites; car je parie que vous vous imaginiez des choses bien plus terribles.--Je ne sais pas, répondis-je en riant, s'il est un plus terrible défaut que celui de boire avec prudence et modération. Eugénie est bien heureuse de n'avoir pas cela à vous reprocher.--Vous êtes une méchante, dit-il en me piquant la main avec ses grosses moustaches. A présent vous ne me questionnerez plus?»

La manière dont il s'était plaint de Jacques m'avait paru si singulière que je ne songeai qu'à en rire avec eux; mais quand ils furent partis, je me mis à penser à certaines parties de ce discours qui ne m'avaient pas assez frappée d'abord, à ces paroles surtout: «Il semble qu'il prenne en aversion la figure des gens qui ont reçu de lui quelque chose.» Je ne sais pourquoi je me sentis tellement effrayée à cette idée que j'eus presque envie d'écrire à Jacques pour rompre avec lui; car enfin je suis pauvre, et je vais recevoir la fortune de Jacques. Il ne m'épouse peut-être que pour me la donner; et quand je serai son obligée à ce point, le plus léger tort de ma part lui semblera une ingratitude; il s'imaginera peut-être que je lui dois plus qu'une autre femme ne doit à son mari, et il aura peut-être raison. Pour la première fois je me sens alarmée sérieusement de ma position; mon orgueil souffre, et mon amour encore davantage.

VIII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Peut-être que tu te trompes, Jacques; peut-être que l'amour seul t'aveugle et t'entraîne, ou que la volonté de faire de cet amour une chose belle et grande dans ta vie est un rêve conçu dans le moment même où tu m'as répondu. Je te connais, enthousiaste! autant qu'on peut te connaître, car ton âme est un abîme au fond duquel tu n'es peut-être jamais descendu toi-même. Peut-être sous le masque de la force vas-tu commettre la plus insigne faiblesse. Je sais bien que tu t'en tireras de quelque manière étrangement héroïque; mais à quoi bon te faire souffrir? N'as-tu pas assez vécu?

Hélas! voici que je te dis le contraire de ce que je t'ai dit d'abord. Je craignais que tu ne vinsses à enterrer l'éclat de ta vie, et maintenant il me semble que tu vas chercher ce qu'il y a de plus difficile et de plus douloureux, pour le plaisir d'exercer tes forces et de sortir vainqueur d'une lutte plus terrible que les autres. Je ne peux pas me laisser persuader que ce soit là une chose dont je doive me réjouir; les plus funestes pressentiments s'attachent à cette nouvelle phase de ta vie. Pourquoi ta figure pâle vient-elle s'asseoir les nuits à côté de mon lit et reste-t-elle immobile et silencieuse à me regarder jusqu'au jour? Pourquoi ton spectre erre-t-il avec moi dans les bois au lever de la lune? Mon âme est habituée à vivre seule, Dieu le veut ainsi; que vient faire la tienne dans ma solitude? Viens-tu m'avertir de quelque danger, ou m'annoncer quelque malheur plus épouvantable que tous ceux auxquels a suffi mon courage? L'autre soir, j'étais assise au pied de la montagne; le ciel était voilé, et le vent gémissait dans les arbres; j'ai entendu distinctement, au milieu de ces sons d'une triste harmonie, le son de ta voix. Elle a jeté trois ou quatre notes dans l'espace, faibles, mais si pures et si saisissables que j'ai été voir les buissons d'où elle était partie pour m'assurer que tu n'y étais pas. Ces choses-là m'ont rarement trompée; Jacques, il faut qu'il y ait un orage sur nos têtes.

Je vois bien que l'amour te précipite dans un piège nouveau; la seule parole vraie de ta lettre est celle-ci: «J'épouse cette jeune fille parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de la posséder.» Et quand tu ne l'aimeras plus, Jacques, qu'en feras-tu?

Car il viendra un jour où tu seras aussi fatigué de l'avoir aimée que tu es avide maintenant de t'abandonner à ta passion. Pourquoi cet amour-là différerait-il des autres? As-tu tellement changé depuis un an que tu sois devenu capable de ce qu'il y a de plus antipathique à ton âme, l'obstination? Car de quel autre nom peut-on appeler l'amour qui résiste à l'intimité? Tu es capable de comprendre, d'éprouver et d'exécuter, en beaucoup de choses, ce que les hommes regardent comme impossible; mais, en revanche, ce qui est facile à plusieurs, et possible à beaucoup d'entre eux, Dieu, pour compenser sa magnificence envers toi par quelque grave infirmité, t'en a rendu absolument incapable. Ne pouvoir tolérer les faiblesses d'autrui, voilà ta faiblesse, voilà le côté misérable el sacrifié de ton grand caractère; voilà en quoi Dieu te châtie de n'être pas soumis aux misères communes.

Et tu as raison, Jacques; je te l'ai toujours dit, tu as bien raison de ne rien pardonner à cette boue humaine; tu as raison de retirer tout ton coeur aussitôt que tu vois une tache sur l'objet de ton amour! L'être qui pardonne s'avilit! Je sais bien, moi pauvre femme, combien l'âme perd de sa grandeur et de sa sainteté quand elle accepte une idole souillée. Il faut toujours qu'elle en vienne plus tard à briser l'autel où elle s'est prosternée devant un faux dieu; au lieu de la résignation froide qui devrait accompagner cet acte de justice, la haine et le désespoir font trembler la main qui tient la balance. La vengeance se mêle de juger... Oh! alors il vaudrait mieux être né sans coeur que d'avoir aimé.

Toi, homme fort, tu couvres mystérieusement les fautes d'autrui du manteau de ton silence; ta main généreuse relève celui qui est tombé, essuie la fange de son vêtement, et efface la trace que sa chute a laissée sur ton chemin; mais tu n'aimes plus alors' Le jour où tu commences à pardonner, tu cesses d'aimer! Et je t'ai vu dans ces jours-là, oh! combien tu soufres! Vas-tu t'exposer encore à ce que tu appelais _le mal de la miséricorde_?

Elle a beau être aimable, elle aura beau être sincère et bonne; elle est femme, elle a été élevée par une femme, elle sera lâche et menteuse, un peu seulement peut-être; cela suffira pour te dégoûter. Tu auras besoin de la fuir alors, et elle t'aimera encore; car elle ne comprendra pas qu'elle est indigne de toi et qu'elle n'a dû ton amour qu'au besoin d'aimer qui dévore ton âme, et au voile que ce besoin aura étendu sur tes yeux jusqu'au jour de sa première faute. Infortunée! je la plains et je l'envie. Elle aura de beaux moments; elle en aura un terrible! Tu as prévu cela, je le vois bien; tu as pensé au temps où, lui retirant ton affection, tu lui laisserais l'indépendance; qu'en fera-t-elle si elle t'aime? Oh! Jacques, j'ai toujours frémi quand je t'ai vu devenir amoureux; j'ai toujours prévu ce qui est arrivé depuis; j'ai toujours su d'avance que tu romprais brusquement ton lien, et que l'objet de ton amour t'accuserait de froideur et d'inconstance le jour où l'ardeur et la force de cet amour te feraient le plus souffrir. Mais à présent, quel effroi ne dois-je pas avoir quand le mariage va sceller ce lien à ta conscience et à celle d'une femme; quand les lois, la croyance et l'usage vous défendront à tous les deux de vous consoler par un autre amour! les lois, la croyance et l'usage sont des mots pour toi; ce seront des chaînes de fer pour cette femme, quel que soit son caractère; pour les secouer, il faudra qu'elle subisse tout ce que la société peut faire de mal à un de ses enfants rebelles. Comment sortira-t-elle de cette lutte? Désolée comme moi, robuste comme toi, ou écrasée comme un roseau! Pauvre femme! elle t'aime sans doute avec confiance, avec espoir; elle ne sait pas où elle va, l'aveugle enfant! elle ne sait pas quel rocher elle veut porter sur sa faible tête, et à quel colosse de vertu farouche s'attaque sa tranquille et fragile innocence. Oh! quel serment étrange est celui que vous allez prononcer! Dieu n'écoutera ni l'un ni l'autre, il n'enregistrera pas cette monstruosité sur le livre du destin! À quoi me sert de t'avertir? J'empoisonne ta joie, et je ne déracine pas ce terrible espoir de bonheur qui te dévore. Je sais ce que c'est, et je ne m'offense pas de ta résistance: j'ai aimé, j'ai désiré, j'ai espéré comme toi, et j'ai été désabusée comme tu l'as été tant de fois, comme tu le seras encore!

IX.

DE CLÉMENCE A FERNANDE.

Une autre que moi perdrait son temps et sa peine à te dire que tu vis dans un monde où l'on a singulièrement mauvais ton, et où tout se passe de la façon la plus inconvenante. Je ne puis que te plaindre, car je suis sûre que la bonne compagnie est la classe la plus raisonnable et la plus éclairée de toutes, et que ses usages et ses délicatesses sont les meilleurs guides possibles vers le bon et l'utile. Ta mère le sait de reste, et, parmi tous ses défauts, je lui reconnais au moins un extrême bon sens et une excellente manière d'être; cela n'empêche pas que, sacrifiant tout au désir de te voir épouser un homme riche, elle ne t'ait jetée dans la mauvaise compagnie. Eugénie a toujours été une espèce de bourgeoise très-commune, et le couvent, où l'on prend en général une meilleure tenue, ne l'a corrigée de rien. Qu'elle aime à la folie les lazzi soldatesques des amis de son mari, que son château soit devenu une tabagie, cela ne me surprend nullement; mais que ta mère t'ait abandonnée à ces amitiés-là, cela me révolte un peu.

N'importe! il faut bien que je m'y fasse, car M. Jacques est en plein dans la société dite _du Champ d'Asile_, du moins je le présume. Je n'ai pas de préjugés; je vois toutes sortes de gens, je me pique d'être impartiale en politique, et je m'accoutume à supporter les différences dont la société abonde, sans m'étonner de rien; je te parlerai donc comme je dois parler à une personne qui est dans ta position; et je m'écarterai de tout système et de toute habitude pour me mettre au même point de vue que toi.

Ainsi, je te dirai que, dans son bon sens grossier, M. Borel n'a peut-être pas tort, et qu'il faut beaucoup réfléchir à cette parole: «Il ne s'abandonne jamais, et le vin ne lui desserre jamais les dents.» Si l'on me disait cela de M. de Vence ou du marquis de Noisy, je rirais comme tu as fait à propos de M. Jacques; mais moi, à propos de M. Jacques, je n'en rirais pas. M. Jacques a vécu parmi les gens qui boivent, qui s'enivrent et qui bavardent; quelle qu'ait été sa première éducation, dès l'âge de seize ans il a été soldat de Bonaparte; cela l'oblige à être un homme comme M. Borel ou à lui être infiniment supérieur; prends garde à cela, Fernande. Je suis très-portée à le croire tel, d'après tout ce que tu m'en dis; mais si nous nous trompions l'une et l'autre? s'il était inférieur à tous ces braves butors que tu aimes tant, et qui ont du moins pour eux la franchise et la loyauté? si toute cette réserve, que tu prends peut-être pour de la noblesse dans les manières, était seulement la prudence d'un homme qui cache quelque vice? Je te dirai naturellement ce que je crains; je m'imagine que M. Jacques est un de ces hommes d'un certain âge qui ont beaucoup de dépravation et beaucoup d'orgueil. Ces gens-là sont tout mystère; mais on fait bien de ne pas chercher à lever le voile dont ils se couvrent. Je ne puis me résoudre à t'en dire davantage, d'autant plus qui je me trompe peut-être absolument.

X.

DE JACQUES A SYLVIA.

Eh bien! oui, c'est de l'amour, c'est de la folie, c'est ce que tu voudras, un crime peut-être! Peut-être que je m'en repentirai et qu'il sera trop tard; peut-être aurai-je fait deux malheureux au lieu d'un; mais il n'est déjà plus temps: le pente m'entraîne et me précipite; j'aime, je suis aimé. Je suis incapable de penser et de sentir autre chose.

Tu ne sais pas ce que c'est qu'aimer pour moi! Non, je ne te l'ai jamais dit, parce que dans ces moments-là j'éprouve un besoin égoïste de me replier sur moi-même et de cacher mon bonheur comme un secret. Tu es le seul être au monde avec lequel il m'ait été possible de m'épancher, et encore cela ne m'a été possible qu'en de rares instants. Il en est d'autres où Dieu seul a pu être le confident de ma douleur ou de ma joie. Aujourd'hui j'essaierai de te montrer mon âme tout entière et de te faire descendre au fond de cet abîme que tu dis inconnu à moi-même. Peut-être verras-tu que je ne suis pas ce lutteur terrible que tu crois; peut-être m'aimeras-tu moins, fière Sylvia, en voyant que je suis plus homme que tu ne penses.

Mais pourquoi serait-ce une faiblesse que de s'abandonner à son propre coeur? Oh! la faiblesse, c'est l'épuisement! C'est quand on ne peut plus aimer qu'on doit pleurer sur moi-même et rougir d'avoir laissé éteindre le feu sacré; moi, je le sens avec orgueil qui se ravive de jour en jour. Ce matin je respirais avec volupté les premières brises du printemps, je voyais s'entr'ouvrir les premières fleurs. Le soleil de midi était déjà chaud, il y avait de vagues parfums de violettes et de mousses fraîches répandus dans les allées du parc de Cerisy. Les mésanges gazouillaient autour des premiers bourgeons et semblaient les inviter à s'entr'ouvrir. Tout me parlait d'amour et d'espérance; j'eus un si vif sentiment de ces bienfaits du ciel, que j'avais envie de me prosterner sur les herbes naissantes et de remercier Dieu dans l'effusion de mon coeur. Je te jure que mon premier amour n'a pas connu ces joies pures et ces divins ravissements; c'était un désir plus âpre que la fièvre. Aujourd'hui il me semble être jeune et ressentir l'amour dans une âme vierge de passions. Et pendant ce temps tu vois mon spectre épouvanté errer autour de toi, rêveuse! Oh! jamais je n'ai été si heureux! jamais je n'ai tant aimé! Ne me rappelle pas que j'en ai dit autant chaque fois que je me suis senti amoureux. Qu'importe? on sent réellement ce qu'on s'imagine sentir. Et d'ailleurs je croirais assez à une gradation de force dans les affections successives d'une âme qui se livre ingénument comme la mienne, je n'ai jamais travaillé mon imagination pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou celui qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle. Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et j'ai obéi à te Providence qui m'attirait ailleurs. L'expérience m'a bien vieilli; j'ai vécu deux ou trois siècles, mais du moins elle m'a mûri sans me dessécher. Je sais l'avenir, mais pour rien au monde je n'aurais la froide lâcheté de lui sacrifier le présent. Qui, moi! moi qui suis si bien habitué à la souffrance, je reculerais devant elle, je ne disputerais pas à cette avare destinée les biens que je peux lui arracher encore! Ai-je donc été si heureux? n'ai-je plus rien à connaître, rien à posséder de nouveau sous le soleil de ce monde-ci? Je sens bien que je n'ai pas fini, que je ne suis pas rassasié; je sens qu'il y a encore des joies pour mon coeur, puisque mon coeur a encore des désirs et des besoins. Je veux conquérir ces joies et les savourer, dussé-je les payer plus chèrement que toutes celles que Dieu m'a fait expier déjà. Si la destinée de l'homme, ou si la mienne du moins, est d'être heureux pour souffrir ensuite, et de tout posséder pour tout perdre, soit! Si ma vie est un combat, une révolte continuelle de l'espérance contre l'impossible, j'accepte! Je me sens encore la force de combattre et d'être heureux un jour au prix de tout le reste de mes jours futurs. Je défie le sort de m'épouvanter avant le combat; qu'il me brise s'il est le plus fort.