Chapter 2
Moi qui le trouvais déjà un peu vieux pour moi en lui en attribuant trente! J'ai beau faire, Clémence, je t'avoue que je suis contrariée de cette différence d'âge entre nous; il me semble à présent que Jacques est beaucoup moins mon camarade et mon ami que je ne l'imaginais; il se rapproche plutôt de l'âge d'un père; et, au fait, il pourrait être le mien, il a dix-huit ans de plus que moi! Cela me fait un peu de peur, et modifie peut-être l'affection que j'avais pour lui. Autant que je puis exprimer ce qui se passe en moi, je crois que ma confiance et mon estime augmentent, tandis que mon enthousiasme et mon orgueil diminuent; enfin, je suis beaucoup moins joyeuse ce soir que je ne l'étais ce matin, voilà ce que je ne saurais me dissimuler. Ta lettre me revient toujours à l'esprit, et je pense à cet homme _vieux_ et _froid_ que tu as cru voir en lui. Cependant, Clémence, si tu voyais comme Jacques est beau, comme il a une tournure élégante et jeune, comme il a les manières douces et franches, le regard affectueux, la voix harmonieuse et fraîche! tu en serais, je parie, amoureuse aussi. J'ai été frappée et séduite par toutes ces choses-là dès le premier moment, et chaque jour j'ai été plus touchée de ces manières, de ce regard et du son de cette voix; mais il est bien vrai que je n'ai pas encore eu la hardiesse et le sang-froid de l'examiner. Quand il arrive, je le regarde avec joie en lui disant bonjour, et, dans ce moment-là, il a dix-sept ans comme moi; mais ensuite je n'ose plus guère fixer les yeux sur lui, car les siens sont toujours sur moi. A tout ce qui pourrait faire naître sur ses traits une expression nouvelle, je m'aperçois que c'est moi qui suis observée, et il ne m'est pas possible d'observer à mon tour. A quoi bon l'observerais-je, d'ailleurs? que verrais-je en lui qui ne me plût pas? et qu'aurais-je l'habileté de deviner s'il se donnait la moindre peine pour se rendre impénétrable? Je suis si jeune! et lui... il doit avoir tant d'expérience!... Quand il m'a observée ainsi, et que je lève sur lui un regard timide, comme pour recevoir mon arrêt, je trouve sur sa figure tant d'affection, de contentement, une sorte d'approbation muette si délicate et si douce, que je me rassure et me sens heureuse. Je vois que tout ce que je fais, tout ce que je dis, tout ce que je pense, plaît à Jacques, et qu'au lieu d'un censeur sévère j'ai en lui un être sympathique, un ami indulgent, peut-être un amant aveugle!
Ah! tiens, j'ai tort de gâter mon bonheur et d'affaiblir mon amour par ces petites recherches. Que m'importent quelques années de plus ou de moins? Jacques est beau, excellent, vertueux, estimé et admiré de tous ceux qui le connaissent, et il m'aime, je suis sûre de cela; que puis-je demander de plus?
IV.
DE CLÉMENCE A FERNANDE.
De l'Abbaye-aux-Bois. Paris, le...
Je reçois tes deux lettres à la fois: deux plaisirs en même temps! Ce serait presque trop, ma chère Fernande, si ces plaisirs n'étaient un peu inquiétés et troublés par toutes les incertitudes que me cause ta situation. Tu me demandes des conseils sur l'affaire la plus importante et la plus délicate de la vie; tu me demandes des éclaircissements sur des choses que je ne sais pas, sur des personnes que je ne connais pas, sur des faits que je n ai pas vus; comment veux-tu que je réponde? Je ne puis que tirer, des indices que tu me donnes, quelque jugement incertain, expectatif, que tu feras très-bien d'examiner longtemps, et de soumettre à de nouvelles recherches avant de l'adopter.
Je ne connais pas M. Jacques; je ne puis donc savoir à quel point lu peux passer par-dessus les immenses inconvénients de cette différence d'âge; mais je puis et je dois te les signaler d'une manière générale. C'est à toi de les rejeter si tu es sûre qu'il n'y ait pas lieu à en faire l'application.
On prétend que les hommes commencent la vie sociale plus tard que les femmes, et qu'ils sont plus jeunes de raisonnement et d'expérience à trente ans que les femmes à vingt; je crois que cela est faux. Un homme est obligé de se faire un état ou de se chercher une position sociale au sortir du collège; une jeune personne, au sortir du couvent, trouve sa position toute faite, soit qu'on la marie, soit que ses parents la tiennent pour quelques années encore auprès d'eux. Travailler à l'aiguille, s'occuper des petits soins de l'intérieur, cultiver la superficie de quelques talents, devenir épouse et mère, s'habituer à allaiter et à laver des enfants, voilà ce qu'on appelle être une femme faite. Moi, je pense qu'en dépit de tout cela une femme de vingt-cinq ans, si elle n'a pas vu le monde depuis son mariage, est encore un enfant. Je pense que le monde qu'elle a vu étant demoiselle, dansant au bal sous l'oeil de ses parents, ne lui a rien appris du tout, si ce n'est la manière de s'habiller, de marcher, de s'asseoir et de faire la révérence. Il y a autre chose à apprendre dans la vie, et les femmes l'apprennent tard et à leurs dépens. Il ne suffit pas d'avoir de la grâce, de la décence, une sorte d'esprit; il ne suffit pas d'avoir allaité proprement ses enfants et tenu sa maison en ordre pendant quelques années pour être à l'abri de tous les dangers qui peuvent porter de mortelles atteintes au bonheur. Que de choses apprend un homme, au contraire, dans l'exercice de cette liberté illimitée qui lui est accordée à peine au sortir de l'adolescence! que d'expériences rudes, que de sévères leçons, que de déceptions mûrissantes il peut mettre à profit seulement dans le cours de la première année! que d'hommes et de femmes il a pu étudier à l'âge où la femme n'a encore connu que son père et sa mère!
Il est donc faux qu'un homme de vingt-cinq ans soit du même âge qu'une fille de quinze, et que, pour faire une union raisonnablement assortie, il faille établir dix ans de différence entre le mari et la femme. Il est bien vrai que le mari doit être le protecteur et le guide; puisqu'il doit être le maître, il est à désirer qu'il soit un maître prudent et éclairé. Mais, à âge presque égal, il a bien assez de cette espèce de supériorité sur sa femme; s'il en a beaucoup plus, il en abuse, il devient grondeur, pédant ou despote.
Supposons que M. Jacques soit incapable d'être jamais rien d'approchant; accordons-lui toutes les belles qualités. Je ne te parle pas d'amour, moi: je te fais la part bien grande en te disant que je ne le crois pas absolument nécessaire dans le mariage, et je doute que tu en aies réellement pour ton fiancé; à ton âge ou prend pour de l'amour la première affection qu'on éprouve. Je te parle d'amitié seulement, et je te dis que le bonheur d'une femme est perdu quand elle ne peut pas considérer son mari comme son meilleur ami. Es-tu bien sûre de pouvoir être maintenant la meilleure amie d'un homme de trente-cinq ans? Sais-tu ce que c'est que l'amitié? Sais-tu ce qu'il faut de sympathie pour la faire naître? quels apports de goûts, de caractères et d'opinions sont nécessaires pour la maintenir? Quelles sympathies peuvent donc exister entre deux êtres qui, par la différence de leur âge, reçoivent des mêmes objets des sensations tout opposées? quand ce qui attire l'un repousse l'autre, quand ce qui parait estimable au plus âgé est ennuyeux au plus jeune, quand ce qui semble agréable et touchant à la femme est dangereux ou ridicule aux yeux du mari? As-tu pensé à tout cela, pauvre Fernande? N'es-tu pas aveuglée par ce besoin d'aimer qui tourmente misérablement les jeunes filles? N'est-tu pas abusée aussi par une certaine vanité secrète dont tu ne te ronds pas compte? Tu es pauvre, et un nomme riche te recherche et t'épouse. Il a des châteaux, des terres; il a une belle figure, de beaux chevaux, des habits bien faits; il te semble charmant, parce que tout le monde le dit. Ta mère, qui est la femme la plus intéressée, la plus fausse et la plus adroite du monde, arrange les choses de manière à ce que vous ne puissiez pas vous éviter. Elle te fait peut-être croire qu'il est amoureux de toi, après lui avoir fait croire que tu étais amoureuse de lui, tandis que vous ne vous aimez peut-être ni l'un ni l'autre. Toi, tu es comme ces petites pensionnaires, qui ont par hasard un cousin, et qui en sont inévitablement amoureuses, parce que c'est le seul homme qu'elles connaissent. Tu es noble de coeur, je le sais, et tu ne t'occupes pas plus des richesses de M. Jacques que si elles n'existaient pas; mais tu es femme, et tu n'es pas insensible à la gloire d'avoir fait, par ta beauté et ta douceur, un de ces miracles que la société voit avec surprise, parce qu'ils sont rares en effet: un homme riche épousant une fille pauvre.
Mais je te mets en colère, je parie; je t'en prie, ma chère enfant, ne prends pas tout cela trop au sérieux. Ce sont des choses que je t'engage à te dire courageusement à toi-même et sur lesquelles il faut que tu t'interroges sévèrement; il est très-possible que tu n'aies rien de commun avec elles. Alors ce sera quelques feuilles de papier que j'aurai barbouillées d'encre pour te rendre service, et qui ne seront bonnes à rien. Je veux te dire une autre chose qui, chez moi, n'est pas le résultat d'un raisonnement, mais d'une répugnance instinctive; je t'engage donc à t'en préoccuper assez légèrement. Je n'aime pas que le visage montre un âge différent de celui qu'on a. Cela me fait venir toutes sortes d'idées superstitieuses, et, quelque folles et injustes qu'elles pussent être, il me serait impossible d'accorder ma confiance à une personne sur l'âge de laquelle je me serais trompée de dix ans au premier coup d'oeil. Dans le cas où elle m'aurait semblé plus jeune qu'elle ne l'est en effet, je penserais que l'égoïsme, la sécheresse du coeur, ou une froide nonchalance, l'ont empêchée de sentir l'atteinte des douleurs humaines, ou l'ont rendue habile à éviter les fatigues morales qui vieillissent tous les hommes. Dans le cas contraire, je penserais que les vices, la débauche, ou au moins une certaine sorte de fausse exaltation, l'ont précipitée dans des désordres et dans des fatigues qui l'ont vieillie plus que de raison; en un mot, je ne verrais pas sans stupeur et sans effroi une infraction évidente aux lois de la nature: il y a toujours là quelque chose de mystérieux qu'il faudrait examiner. Mais que peu ton examinera ton âge, et quand l'empressement de changer d'état et de position _avant un mois_ nous ferme les yeux sur tous les dangers?
Tu dis que M. Jacques est aimé et estime de tous ceux qui le connaissent; il me semble que ceux qui le connaissent et qui ont pu t'en parler sont en petit nombre. Si je repasse les chapitres de tes lettres précédentes où il en est question, je trouve que ce nombre se réduit à deux amis, M. Borel et sa femme. Ta mère l'a connu lorsqu'il était âgé de dix ans, et comme elle était liée avec son père, elle peut avoir eu des renseignements très précis sur son héritage. Je crois qu'elle ne s'est pas souciée d'autre chose, pas même de te signaler le notable inconvénient d'avoir dix-huit ans de moins que ton mari. Elle savait très-bien l'âge de M. Jacques; mais je comprends qu'elle ait évité d'en parler à qui que ce soit. Les femmes qui ne sont plus jeunes parlent rarement du passé sans en effacer toutes les dates.
Tu me reproches de ne pas aimer ta mère: je n'y saurais que faire, ma chère Fernande; mais je suis charmée que tu ne lui ressembles en rien; et si quelque chose peut me consoler de la précipitation avec laquelle se conclut ton mariage, c'est qu'il te séparera bientôt d'elle: tu ne peut pas tomber en de plus mauvaises mains que celles dont tu vas sortir; sois sûre de ce que je te dis. Il m'importe peu que cela soit conforme aux saintes lois du préjugé; il me paraît conforme à celles de la raison de t'éclairer sur le caractère d'une personne qui a tant de part dans ta vie; et la raison est le seul guide que je consulte, le seul dieu que je serve.
Je croirais volontiers que la pénétration de M. Jacques n'est pas une chimère. Je suis persuadée de la rectitude des premiers jugements, quand la personne qui les porte s'est habituée à rassembler toutes les facultés de l'observation pour les exercer à la fois sur la première impression reçue. Il a bien jugé de toi et de ta mère; cependant, à l'égard de celle-ci, il peut se faire que quelque souvenir d'enfance aide beaucoup à l'aversion qu'il a sentie en la retrouvant.
L'histoire de la vieille Marguerite ne me semble pas, comme à toi, un grand sujet de trouble et de consternation. M. Jacques s'est comporté en homme d'esprit en t'aidant dans tes petites charités; mais je comprends fort bien qu'il y ait été ennuyé des litanies de la mendiante, En ceci je trouve l'occasion de te faire observer que vous êtes destinés, M. Jacques et toi, à différer toujours de sentiments et de conduite, quand même vous aurez tous deux raison. Je souhaite qu'il sache toujours tolérer cette différence, et qu'il te permette d'éprouver les émotions auxquelles son coeur sera fermé.
Adieu, ma bonne Fernande; tu vois que je n'ai aucune prévention contre la personne de ton fiancé. D'ailleurs le jour où tu ne voudras plus entendre la vérité, il faudra cesser de me la demander.
Je vis toujours tranquille et heureuse au fond de mon abbaye. Les religieuses ont renoncé envers moi à toute espèce de tracasserie. Je reçois les visites que je veux, et je vais quelquefois dans le monde depuis que j'ai quitté le grand deuil de veuve. La famille de mon mari a d'assez bons procédés envers moi, et pourtant ce n'est pas une très-aimable famille. J'ai agi avec prudence envers elle. La raison, ma chère Fernande! la raison! avec cela on fait sa vie soi-même, et on la fait libre et calme, sinon brillante.
Ton amie, CLÉMENCE DE LUXEUIL.
V.
DE FERNANDE A CLEMENCE.
L'amitié est bien bonne, mais la raison est bien triste ma chère Clémence; ta lettre m'a donné un véritable accès de spleen. Je l'ai relue plusieurs fois et toujours avec une nouvelle mélancolie. Elle m'a mise en méfiance contre ma mère, contre Jacques, contre moi, contre toi-même. Oui, j'avoue que je t'en ai un peu voulu de me désenchanter si durement de mon bonheur. Tu as raison pourtant, et je sens bien que tu es ma véritable amie c'est à toi que je demande les conseils et l'appui que je n'ose réclamer de ma mère. Je persiste à croire que tu penses trop mal d'elle, mais je suis forcée de voir que son coeur est très-froid pour moi, et qu'elle ne cherche dans mon mariage que les avantages de la fortune.
Après tout, ce mariage ne l'enrichira pas; elle a projet de vivre au Tilly, et de me laisser partir pour le Dauphiné avec mon mari; ainsi elle n'a aucun intérêt personnel dans cette affaire. Elle croit que l'argent est le premier des biens, et tous ses efforts tendent, non à l'acquérir, mais à me le procurer. Puis-je lui faire un crime de s'occuper de mon bonheur à sa manière et selon ses idées?
Quant à moi, je me suis examinée sévèrement, et je t'assure que la vanité ne m'influence en rien. J'avais tellement peur de m'aveugler à cet égard, que, ce matin, après avoir relu ta lettre, j'ai eu envie de quereller un peu Jacques, afin d'éprouver mon amour et le sien. J'ai attendu que ma mère nous eût laissés seuls au piano comme elle fait toujours après le déjeuner. Alors j'ai cessé de chanter pour lui dire brusquement: «Savez-vous, Jacques, que je suis bien jeune pour vous?--J'y ai pensé, m'a-t-il dit avec la figure tranquille qu'il a toujours Est-ce que vous n'y aviez pas pensé encore?--C'eût été difficile, lui ai-je répondu, je ne savais pas votre âge---En vérité!» s'est-il écrié, et il est devenu plus pâle que de coutume. J'ai senti que je lui faisais de la peine, et je me suis repentie tout de suite. Il a ajouté: «J'aurais dû prévoir que votre mère ne vous le dirait pas; et pourtant je l'avais chargée de vous faire songer à la différence de nos âges. Elle m'a dit l'avoir fait; elle m'a dit que vous étiez bien aise de trouver en moi un père en même temps qu'un amant.--Un père! ai-je répondu; non, Jacques, je n'ai pas dit cela.» Jacques a souri, et, me baisant au front, il s'est écrié: «Tu es franche comme une sauvage; je t'aime à la folie, tu seras ma fille chérie; mais si tu crains qu'en devenant ton père, je ne devienne ton maître, je ne t'appellerai ma fille que dans le secret de mon coeur. Cependant, a-t-il dit un instant après en se levant, il est possible que je sois trop vieux pour toi. Si tu le trouves, je le suis en effet.--Non, Jacques! non! ai-je répondu vivement en me levant aussi.--Ne t'abuse pas, a-t-il repris, j'ai trente-cinq ans, dix-huit belles années de plus que toi. Est-ce que vous ne vous ne vous en étiez jamais aperçue? Est-ce que cela ne se lit pas sur mon visage?--Non; la première fois que je vous ai vu, j'ai cru que vous aviez vingt-cinq ans, et depuis, je vous en ai toujours donné trente.--Vous ne n'avez donc jamais regardé, Fernande? Regardez-moi bien, je le veux; je détournerai les yeux pour ne pas vous intimider.» Il m'a attirée vers lui et a détourné les yeux en effet. Alors je l'ai examiné avec attention, et j'ai découvert qu'il y avait au-dessous des paupières et au coin de la bouche quelques rides imperceptibles, et sur ses tempes quelques cheveux blancs mêlés à une forêt de cheveux noirs; c'est là tout. «Voilà toute la différence d'un homme de trente-cinq ans à un homme de trente!» me suis-je dit; et je me suis mise à rire de cette idée qu'il avait de se faire regarder. «Je vais vous dire la vérité, lui ai-je dit: votre figure, telle qu'elle est, me plaît beaucoup mieux que la mienne; mais je crains que cette différence d'âge ne se fasse sentir dans votre caractère.» Alors j'ai tâché de lui exposer tous les doutes que renferme ta lettre, comme s'ils venaient du moi. Il m'a écoutée avec beaucoup d'attention et avec une sérénité de visage qui m'avait déjà rassurée avant qu'il me parlât. Quand j'ai eu tout dit, il m'a répondu: «Fernande, deux caractères semblables ne se rencontrent jamais; l'âge n'y fait rien; à quinze ans j'étais beaucoup plus vieux que vous sous de certains rapports, et sous d'autres, je suis encore aujourd'hui plus jeune que vous. Nous différons sur beaucoup de points, je n'en doute pas; mais vous aurez moins à souffrir de cela avec moi qu'avec tout autre. Est-ce que vous ne le croyez pas?» Que voulais-tu que je répondisse? Du moment qu'il me le dit, je le crois en effet: il a l'air si sûr de son fait! Ah! Clémence, il est possible qu'il me trompe ou qu'il se trompe lui-même, mais il est impossible que je me trompe aussi sur l'amour que j'ai pour lui; non, ce n'est pas le besoin d'aimer d'une petite pensionnaire. J'ai vu d'autres hommes avant lui, et nul ne m'a inspiré de sympathie. La maison d'Eugénie est toujours pleine d'hommes plus jeunes, plus gais, plus brillants et plus beaux peut-être que Jacques; je n'ai jamais désiré d'être la femme d'aucun de ceux-là. Je ne me jette pas en aveugle dans les séductions d'une position nouvelle. Tes lettres me font beaucoup d'effet; je les commente, je les apprends par coeur, j'en applique à chaque instant un passage aux entraînements de mon amour, et je vois que la prudence est inutile, que la raison est impuissante. J'aperçois les dangers où cet amour peut me précipiter, et la crainte d'être malheureuse avec Jacques ne m'ôte pas le désir de passer ma vie près de lui.
Tu dis que deux amis seulement m'ont dit du bien de Jacques. Je vais te raconter la conversation qui eut lieu à Cenay, chez les Borel, il y a quelques jours. Il y avait là cinq ou six compagnons d'armes de M. Borel; Jacques avait l'air un peu plus sérieux que de coutume, mais sa figure et ses manières exprimaient toujours la même tranquillité d'âme. Il prit une tasse de café, et fit quelques tours de promenade dans l'appartement, sans rien dire. «Eh bien, Jacques, comment vous trouvez-vous? lui demanda Eugénie.--Mieux, répondit-il d'un air doux.--Il a donc été malade?» demandai-je étourdiment. Je vis tous les regards de ces messieurs se tourner vers moi, et un certain sourire de bienveillance, un peu moqueuse peut-être, sur tous les visages. Je sentis que je devenais rouge, mais cela m'était égal; j'étais inquiète de Jacques, je réitérai ma question. «J'ai eu quelques douleurs de tête, répondit-il en me remerciant par un regard affectueux, mais ce n'est rien du tout, et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.» On parla d'autre chose, et il sortit. «Je crains que Jacques ne soit réellement malade, dit Eugénie on le regardant s'éloigner.--Mais il faudrait savoir s'il n'a pas besoin de soins, dit ma mère en affectant beaucoup d'intérêt.--Oh! il faut surtout le laisser tranquille, dit M. Borel brusquement; il ne peut pas supporter qu'on s'occupe de lui quand il souffre.--Parbleu! il a de quoi souffrir, dit un de ces messieurs; il a sur la poitrine deux ou trois belles blessures qui auraient tué tout autre que lui.--Il en souffre rarement, dit Eugénie; mais je crains qu'aujourd'hui il n'ait beaucoup souffert.--Qui est-ce qui peut jamais savoir si Jacques souffre? reprit M. Borel. Est-ce que Jacques est fait de chair humaine?--Je crois bien que oui, dit un vieux capitaine de dragons; mais je crois que c'est l'âme d'un diable qui est dans ce corps-là.--C'est l'âme d'un ange plutôt, dit Eugénie.--Ah! voilà madame Borel qui parle comme les autres, reprit le vieux capitaine; je ne sais pas ce que Jacques chante à l'oreille des femmes, mais elles ne parlent jamais de lui que comme d'un chérubin; et nous, pauvres pécheurs, on publie nos vertus _civiles et militaires_. ( Ceci est une plaisanterie favorite du capitaine.)--Oh! pour moi, dit Eugénie, je professe une espèce de religion pour notre Jacques, et mon mari l'ordonne ainsi à tous ceux qui sont ici.» On m'adressa indirectement quelques épigrammes affectueuses, qui avaient la meilleure volonté du monde de me faire plaisir, mais qui m'embarrassèrent un peu. Je pris le bras de mademoiselle Regnault, et je sortis comme pour faire un tour de jardin; mais je lui confessai que je mourais d'envie d'entendre le reste de la conversation sur Jacques, et elle me conduisit près d'une fenêtre d'où l'on entend tout ce qui se dit dans le salon. J'entendis la voix de M. Borel, et je compris qu'il parlait à un de ces messieurs qui ne connaît Jacques que très-peu. «Vous voyez bien la figure pâle et l'air distrait de Jacques, disait-il, Je ne sais pas si vous avez fait attention à ce petit _chantonnement_ qu'il fait dans sa barbe quand il charge sa pipe, ou quand il taille son crayon pour dessiner? Eh bien! quand il souffre beaucoup, tous ses témoignages de douleur et d'impatience se réduisent à cette petite chanson. Je la lui ai entendu faire en plusieurs occasions où je n'avais pas envie de chanter. A Smolensk, quand on m'a amputé deux doigts du pied, et quand on lui a retiré deux balles qui s'étaient proprement logées entre deux de ses côtes, moi je jurais comme un damné, M. Jacques chantonnait.» Ici M. Borel se mit à imiter parfaitement le petit _Lila Burello_ de Jacques. Ces messieurs se mirent à rire. Quant à moi, l'image que ce récit m'avait fait passer devant les yeux, Jacques sanglant, chantant sous le fer du chirurgien, m'avait donné une sueur froide, et je vis bien encore, à cette impression-là, que j'aime Jacques; car j'étais bien indifférente aux douleurs de M. Borel, et tandis qu'Eugénie sans doute frémissait en y pensant, il m'était absolument égal qu'il eût deux ou trois doigts de plus ou de moins au pied.