J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages
Part 8
Peu de temps après, vers 1653, on réussit à obtenir un nouveau subside pour Gombauld, et, cette fois, ce fut le surintendant Servien, membre de l'Académie, comme Séguier, qui devint le bienfaiteur du poëte. Qu'on nous pardonne de citer encore Tallemant à ce sujet; son récit se termine par un de ces traits dont nous venons de parler et qui sont fort précieux pour un biographe: «Pour subsister, Ménage vendit une terre qu'il avoit eue à partage, à M. Servien, qui luy fit la rente de l'argent au denier 18. En ce temps-là, on le pria de faire quelque chose pour le bonhomme Gombauld. Servien promit de luy faire toucher 1,500 livres: mais il ne se hastoit pas autrement. Ménage luy déclara qu'il ne signeroit point le contrat de vente de cette terre, qui estoit à la bienséance de Sablé[52], qu'il ne luy tinst parole touchant M. de Gombauld. Et cela fut fait: mais il l'a tant chanté, que Gombauld ne put s'empescher de faire cette épigramme; car, quoiqu'il ne l'ayt point monstrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis certain que c'est ce qui luy en a fait venir la pensée. La voicy:
[52] Dont Servien était marquis.
Si Charles, par son crédit, M'a fait un plaisir extresme, J'en suis quitte; il l'a tant dit, Qu'il s'en est payé lui-mesme[53].»
[53] Tallemant, IV, 211.
Il est vrai que Ménage s'appelait Gilles et non pas Charles; mais cela déguise peut-être mieux le personnage. Du reste, les auteurs du _Recueil des plus belles Épigrammes des poëtes français_, qui reproduisent cette petite pièce, remarquent avec raison «qu'il semble que la pensée en soit fausse: car, enfin, l'indiscrétion d'un homme qui nous aura fait un plaisir n'empêche pas que nous n'ayons receu de luy ce plaisir, et que nous ne luy en ayons l'obligation...» Quoi qu'il en soit, si Gombauld ne montra pendant quelque temps cette épigramme qu'à de rares amis, comme on peut le conclure du récit de Tallemant, il la trouva si piquante, qu'il ne pût s'empêcher de l'insérer dans son _Recueil complet des Épigrammes_ qu'il publia en 1656. Elle y figure, en effet, au nº 85 du premier livre, et ceci nous amène à parler du nouvel ouvrage du poëte saintongeois.
V
RECUEIL DES ÉPIGRAMMES.--POÉSIES INÉDITES (1657).
Le _Recueil des Épigrammes_, dans le Privilége duquel Pellisson, alors secrétaire du Roy en exercice, a fait insérer que Sa Majesté veut «favoriser l'Exposant, et la publication de tout ce qui sort d'une plume si célèbre,» est précédé d'une Préface que nous croyons devoir reproduire; elle n'est pas longue, et contient pour une biographie des renseignements précieux sur le caractère du poëte:
«Ce n'est que pour passer par tous les genres d'escrire, dit Gombauld, qu'après avoir fait d'autres diverses oeuvres, j'ay voulu faire aussi des Épigrammes. On m'a persuadé de les mettre au jour; mais je n'ay pas le courage de les dédier à personne, non pas mesme de les accompagner de quelque Advertissement. Il semble que ceux qui dédient si facilement leurs ouvrages ne cherchent pas tant des protecteurs que des complices de leurs fautes. Ce n'est pas faire des offrandes, c'est mendier des gratifications, c'est vendre ce qu'on ne doit jamais acheter: je parle des louanges que plusieurs reçoivent avec plaisir, et qu'ils ne payent guères qu'à regret. On veut que je donne des advis à ceux qui ne se soucient pas d'en recevoir, et à qui mes excuses donneroient, peut-estre, le moyen de m'accuser davantage. On veut que je rende à la coustume ce que je ne croy point devoir à la nécessité. Mais je n'ay rien à dire, sinon, ce que l'on eust bien jugé sans que je l'eusse dit: Que ces Épigrammes ne sont pas toutes d'un âge, et que les plus vieilles sont celles qui tiennent le plus de la jeunesse; que les unes excusent les autres, et qu'elles ne sont faites, la pluspart, que pour les bonnes moeurs, ou plustost contre les mauvaises; de telle sorte pourtant que pas un n'en puisse murmurer, à moins que de se déclarer coupable.»
Cette déclaration de principes au sujet des dédicaces nous a paru d'autant plus curieuse à noter, que deux ans après, en 1658, Gombauld, pressé sans doute par la plus grande nécessité, se décida à faire imprimer ses _Danaïdes_, avec une Dédicace au surintendant Fouquet.
Il y a peu d'exemples, dit Rosteau, dans ses _Sentiments sur quelques livres qu'il a lus_, «de poëtes qui ayent fini leurs travaux par des épigrammes, qui, pour l'ordinaire, sont formées de pointes d'esprit et d'un feu qui convient mieux à un jeune homme qu'à des poëtes usés et avancés en âge». Mais il ajoute «qu'on peut excuser M. de Gombauld de s'être appliqué à ce genre d'écrire, dans la dernière partie de sa vie, sur ce que la plupart de ses épigrammes sont plutôt des censures des vices et des moeurs corrompues de son temps, que de ces galanteries qui se font ordinairement pour les dames». Gombauld avait en effet plus de quatre-vingts ans, lorsque, en 1657, il publia son _Recueil_; nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit de ces petites oeuvres, lors de la publication des premières en 1646.
Nous citerons seulement quelques-unes des nouvelles, celles surtout qui peuvent donner une idée des principales préoccupations de l'esprit de Gombauld pendant sa vieillesse:
I
Royautez partout redoutées, Mes pointes vous ont respectées, Vous, et vos Ministres aussi. Car vostre gloire est mon soucy, Et je n'ay pour vous que des roses. Mais vous pensez à tant de choses, Que vous ne pensez point aux vers Dont j'entretiens nostre univers. Je me tais de mon aventure. Peut-estre la race future Ne s'en taira pas comme moy: C'est la pointe que je vous doy.
Gombauld se persuadait volontiers que ses vers devaient faire les délices de la postérité la plus reculée. Il dira, par exemple, à une Dame qui lui avait donné des roses:
II
Nos affections sont escloses Par des tesmoignages divers: Beauté, vous me donnez des roses, Et moy je vous donne des vers. Rendez-moi des preuves plus fortes De votre faveur désormais; Car vos roses sont déjà mortes, Et mes vers ne mourront jamais!
C'est peut-être pour cela que son ami des Réaux prétend qu'il était «un peu infatué du Parnasse,» et raconte que, répondant, en 1651, en qualité de Directeur de l'Académie, à la harangue de l'abbé Tallemant, qu'on recevait, il lui dit «qu'il pouvoit désormais regarder les autres hommes comme les yeux du ciel regardent la terre!»
L'ingratitude des hommes et la fragilité des biens temporels reviennent souvent sous la plume de Gombauld, pendant ses dernières années:
III
Viens, Seigneur, il n'est plus de foy, Partout la perfidie abonde, Et nul ne te veut pour son Roy, Si ton règne n'est de ce monde.
IV
Damon, la vie est mal nommée; C'est une peine accoustumée, Un mal que l'on ne peut guérir: C'est une mort continuelle, Et ce que mourir on appelle Est plustost cesser de mourir.
Puis, le souvenir de ses premières années lui revient à l'esprit:
V
La vieille Cour, dont nul ne suit les traces, Joignoit l'Amour avec les Grâces. Mais la nouvelle Cour A séparé les Grâces et l'Amour.
VI
Quoy! sont-ce les fils de ces pères, De ces ornemens de la Cour? Sont-ce les filles de ces mères, Pour qui l'on avoit tant d'amour? Mes yeux, dans ce tumulte extrême, Qu'on ne voit jamais achever, Cherchent la Cour dans la Cour mesme, Et ne la sçauroient plus trouver.
«Il chante toujours de sa vieille Cour,» disait Tallemant des Réaux.
Pour terminer, citons ce petit morceau, dans lequel le poëte «représente son humeur»:
VII
Timandre, une humeur douce et grave. Qui ne peut rien faire en esclave, Et qui joint l'honneur au devoir; Des soins, qui ne sont pas vulgaires, Font que, pour moy, je ne voy guères Ceux qu'on a tant de peine à voir. Je ne sçay point faire d'offrande, Ny rien qui sente la demande. Tu pers temps de t'en soucier: Mes voeux n'importunent personne; Mais, s'il arrive qu'on me donne, Je sçay fort bien remercier.
C'est une sorte de répétition en vers de la Préface que nous avons citée plus haut.
Le _Recueil des Épigrammes_ de Gombauld, publié en février 1657, à Paris, chez Courbé, eut, dans la même année, une autre édition de Hollande, «jouxte la copie de Paris», et il a été réimprimé en 1861, aux frais et par les soins de M. J. V. F. Liber, en dépit des prédictions de Boileau et de La Harpe[54].
[54] Lille, Typog. de A. Behague, et Paris, J. Tardieu.--Cette édition contient en appendice une épigramme de Gombauld sur Antoine de Bourbon Moret, fils naturel de Henri IV, tirée de Tallemant des Réaux, historiette de la comtesse de Moret.
La réimpression, dans l'année même de son apparition, prouve au moins que le _Recueil_ eut un certain succès parmi ses contemporains: et, d'après les quelques citations que nous en avons faites, on doit reconnaître qu'il était mérité.
Le dix-septième siècle n'a cependant pas connu toute l'oeuvre épigrammatique de notre poëte. M. Prosper Blanchemain a découvert un certain nombre d'épigrammes inédites de Gombauld dans un vieux cahier relié à la suite de son Recueil de 1657, et qui présente toutes probabilités d'avoir appartenu à Gombauld lui-même. Après avoir balancé à les attribuer à notre académicien, parce qu'il en est trois, dans le nombre, qu'on a coutume de donner à Regnier, le savant éditeur de _Ronsard_ n'a pas hésité à les restituer au poëte saintongeois, en remarquant que ces trois pièces n'avaient été mises sur le compte de Regnier que longtemps après sa mort, et que Conrard, dans la notice conservée par d'Olivet, parle d'un Recueil de vers manuscrits laissé par Gombauld, «particulièrement de _Sonnets_ et d'_Épigrammes_, qui, pour estre entre les mains de personnes peu intelligentes en ces sortes de choses-là, n'ont pu encore estre mises en lumière». Une quarantaine de ces petites pièces, y compris des vers de ballet, ont été publiées en 1874, à San Remo, dans la seconde livraison du _Fantaisiste_, et tirées à part à cinquante exemplaires seulement sur grand papier vélin; mais elles sont presque toutes du genre de celles qu'on avait jadis attribuées à Regnier et, par conséquent, assez licencieuses pour être fort déplacées dans ce Recueil: nous respecterons donc le motif qui avait engagé Gombauld à ne pas les publier dans son volume, et nous nous contenterons d'en citer une assez piquante, qui ne présente pas le même caractère que ses voisines:
De Lisle, ta fureur Contre ton procureur Injustement s'allume. Cesse d'en mal parler: Tout ce qui porte plume Fut créé pour voler.
M. Prosper Blanchemain n'avait pas envoyé tout son cahier manuscrit au _Fantaisiste_ en 1874: il a bien voulu nous en communiquer quelques autres feuillets et nous autoriser à reproduire les pièces suivantes, qui auront pour nos lecteurs tout l'attrait de l'inédit:
I
POUR LES ENDEBTÉS.
Guillot se promenoit, triste, morne, resveur. --Qu'as-tu donc, luy dit Jean? D'où vient cette langueur? --Vrayment, luy dit Guillot, je n'ay pas l'âme en feste. Ce qui me rend triste comme tu vois Sont deux mille écus que je dois Et qui me rongent fort la teste: Tout mon argent se monte à beaucoup moins; Je ne sçay d'où payer cette somme empruntée. --Ah! pauvre fou, dit Jean; va! va! laisse ces soins A celuy qui te l'a prestée.
II
Épigramme.
Je perds mon temps et mes discours A vous raconter mes amours Et la rigueur de mon martyre; Rien ne sert de tant raisonner: Je veux ce que je n'ose dire Et que vous n'osez me donner.
III
POUR METTRE DEVANT DES HEURES.
Madrigal.
En vain vous me jurez, dans vos humeurs cruelles, De ne jamais rien faire en faveur de ma foy; Priant Dieu pour tous les fidelles, Sans doute, belle Iris, vous priez Dieu pour moy.
IV
A UNE, EN JOUANT A COLIN-MAILLARD.
En toutes les façons vous avez droit de plaire; Mais surtout vous sçavez nous charmer en ce jour. Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour, Les voyant descouverts, on vous prend pour sa mère[55].
[55] On attribue ordinairement cette pièce à Montreuil, qui l'aurait adressée à Mme de Sévigné.
V
AUTRE.
J'ay pris vostre esventail, Madame, Mais n'en soyez point en courroux. Songez à mon ardeur, considérez ma flamme, Vous verrez que j'en ay plus de besoin que vous.
VI
AUTRE.
C'estoit assez de vos yeux pleins de charmes Pour vaincre ma raison; Mais vous chantez encore: O quelle trahison! Doit-on blesser ceux qui rendent les armes? Je voy bien que ma mort est tout vostre désir. Eh bien! je meurs, Philis, mais je meurs de plaisir...
VI
DERNIÈRES ANNÉES DE GOMBAULD.--PELLISSON ET FOUQUET.--MALADIES ET MISÈRE.--TRAITÉS POSTHUMES SUR LA RELIGION.--MADAME MARIE.--CONCLUSION.
Les livres de Gombauld trouvèrent un prompt débit, et ce succès augmenta encore son humeur altière. Il avait à cette époque quatre-vingts ans bien passés: et, à cet âge, que de défauts sont permis ou doivent être tolérés! Il devint à tel point épris de sa valeur personnelle, que la reine Christine de Suède elle-même ne put trouver grâce devant lui. L'avocat Patru, dans une lettre fort intéressante qu'il écrivait à son ami d'Ablancourt, raconte avec de grands détails la célèbre visite que cette reine à l'humeur bizarre voulut faire en personne à l'Académie pour rendre un hommage éclatant aux beaux esprits de France. M. de Gombauld, dit-il, vint à la réunion sans être averti; «mais aussi tost qu'il sçut le dessein de la princesse, il s'en alla: car tu sçauras qu'il est en colère contre elle, de ce qu'ayant fait quelques vers où il a loué le grand Gustave[56], elle ne lui a point écrit, elle qui, comme tu sçais, a écrit à cent impertinens. Le bonhomme, que tu connois, se fasche de cela tout de bon, quoiqu'il soit bien vrai qu'elle ait demandé de ses nouvelles plusieurs fois à ses deux voyages de Paris. J'aurois bien plus sujet de m'en plaindre: mais quand rois, reines, princes et princesses ne me feront que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai jamais[57]...»
[56] Père de la reine Christine.
[57] OEuvres de Patru, édit. 1714, in-4º, p. 572.
Le crime de la reine de la Suède était en effet irrémissible, de n'avoir pas répondu plus efficacement à ces vers pompeux, loués si hautement par Ménage:
Mais son astre fatal le tire dans les cieux, Quand sa foudre écrasant les plus audacieux, De ses propres ardeurs lui-même il se consume.
Malheureusement le bonhomme Gombauld n'avait pas les moyens de pouvoir se draper pendant longtemps encore dans le manteau de sa dignité chevaleresque: la misère était de garde à sa porte, et l'année 1658 ne put s'écouler sans avoir vu notre poëte parjurer tous les serments qu'il avait proférés dans la Préface de son _Recueil d'épigrammes_. Malgré les bons offices de quelques amis puissants et généreux, parmi lesquels il faut citer le duc et la duchesse de Montauzier, la pension du malheureux gentilhomme se payait très-difficilement depuis la guerre de Paris. «Pour le chancelier, écrivait Tallemant vers 1657, il y a cinq ans qu'il lui fait dire qu'il aura soing de luy, mais qu'on a diverty les fonds du Sceau[58]...» Gombauld dut se résoudre à porter un manuscrit chez le libraire, et son choix tomba sur celui des _Danaïdes_.
[58] Tallemant, _Historiettes_, II, 471.
Or, depuis quelque temps, le vieux poëte s'était fort attaché à Pellisson qui, jeune académicien, venait d'entrer chez le surintendant des finances Nicolas Fouquet en qualité de secrétaire. Pellisson, par son influence, obtint du libéral surintendant une pension de «quatre cens escus» pour le bonhomme. Mais il fallait que l'amitié de Gombauld pour lui fût bien vive, ou que le besoin le pressât au-delà des plus extrêmes limites, pour accepter ce don qui ne venait pas du Roi; car, chose extraordinaire, Pellisson parvint à persuader Gombauld que son devoir était de dédier en retour les _Danaïdes_ au surintendant. Cette dédicace valut cent louis d'or au poëte[59].
[59] _Ibid._, 472.
La reconnaissance de Gombauld ne dépassa cependant pas les bornes de son humeur vaniteuse. En récompense de ce service, rapporte Tallemant, «Pellisson qui a fait peindre quasy tous ses amys, voulut avoir son portrait: jamais on n'en put venir à bout. Mme de Rambouillet l'en pressa en vain. Il dit que du Moustier en avoit eu un autrefois, qui estoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant du Moustier disoit en le montrant:--Voylà le divin Gombauld.--Et on disoit que du Moustier estoit Pisandre dans _Endymion_... Il disoit que ce seroit la «descrépitude de Gombauld», et dit à Mme de Rambouillet «qu'il n'avoit pas dormy depuis qu'elle l'en avoit pressé,» et que, si elle continuoit, il se priveroit plustost du plaisir de la voir, qui estoit la seule consolation qu'il eust au monde[60]...»
[60] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
Cette boutade n'empêcha point Pellisson de rendre encore bien des services au bonhomme; et Tallemant, le chroniqueur ordinaire de tous ces détails intimes de la vie de ses contemporains, nous présente en cette occasion le jeune historien de l'Académie sous un caractère fort généreux. C'est ainsi que Gombauld ayant composé, après la maladie du Roi, en 1658, «un Sonnet qu'il ne voulut jamais donner, quoy qu'il fust beau à quelque chose près, disant qu'il ne vouloit pas que la première chose que le Roy verroit de luy ne fust pas achevée (comme si le Roy s'y connoissoit ou ceux qui l'approchent), Pellisson, qui le fait subsister par le moyen du surintendant Fouquet à qui il est, ne put obtenir ce sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent qui valent moins. Je ne l'ay jamais veu si poëte, pour ne rien dire de plus, qu'en cette rencontre[61]: il pesta contre tout le monde et contre Pellisson même, ou peu s'en fallut. J'y descouvris de l'envie:--On paye si mal, disoit-il, des vers immortels! Un sonnet immortel que je fis pour M. Servien, que m'a-t-il valu?--Et pour toute raison, quand je le pressois de donner de temps en temps quelque chose qui ne fust pas imprimé à Pellisson pour entretenir le surintendant en belle humeur pour luy, il me respondoit que ce mesme esprit qui luy faisoit faire des sonnets immortels, l'empeschoit de faire ce que je luy conseillois[62]...»
[61] On sait qu'il ne faut pas ajouter grande créance aux jugements littéraires de Tallemant. C'est lui qui trouvait que Corneille avait gâté le théâtre en y introduisant la déclamation.
[62] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
C'est sans doute à cette époque qu'il faut attribuer les vers suivants, dans lesquels le poëte a voulu peindre sa verte vieillesse:
J'ay presque de mes jours achevé la carrière, Dont je rends à mon Dieu ma loüange et mes voeux: A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux, Et mes yeux ont toujours leur clarté coustumière. J'ay ma première force et ma santé première, Et je me trouve propre à tout ce que je veux... Si des autres humains j'écoute les discours, Nul excès violent n'a troublé mes beaux jours.
Cependant les dernières années de la vie du bonhomme Gombauld furent tout à fait misérables, et surtout après la chute du surintendant Fouquet, le besoin se fit plus que jamais sentir dans son pauvre intérieur. Ce fut probablement pendant cette période de son existence que, sentant ses idées religieuses s'exalter, il composa un certain nombre d'écrits de polémique. Nous n'avons pas pu assigner de date précise à ces divers Traités, dont les premiers doivent remonter vers 1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs années après la mort de son ami et coreligionnaire; mais il nous semble naturel d'en attribuer le plus grand nombre à cette époque: «J'ay déjà dit, rapporte Tallemant au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit un _huguenost à brusler_. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse et croit, s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il dit, à propos d'ouvrages chrestiens, à un de mes beaux-frères, qu'il avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui avoient esté inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui en approchast.--Une nuict, disoit-il, que je n'avois point dormy, j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict dans ma cheminée: c'estoit l'esté, il n'y avait point de feu; je me lève, j'y trouve une fort grosse et belle plume de pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces prières.--Il vouloit qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part. Après, il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garçon de n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour sur _Nostre Père_ avec cette mesme plume tomba dans le feu comme si ses mains eussent esté de beurre et que ces papiers se consummèrent tous en un instant. A propos de religion, il est si emporté sur cela, qu'il trouve que Mme de Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique[63].»
[63] Tallemant, _Historiettes_, II, 472-473.
A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilité à l'auteur des _Historiettes_, et qui prouvent que le vieux poëte commençait, suivant l'expression populaire, à tomber en enfance, ces traités sur la religion ne manquent pas d'un certain intérêt. Publiés en 1669 à Amsterdam par Conrart, ils furent réimprimés en 1676, et le premier, le plus considérable de tout le volume, contient des considérations fort judicieuses sur la religion chrétienne en général. Les autres concernent plus spécialement le protestantisme, la Religion prétendue Réformée, comme on disait alors. C'est d'abord un _Traité de l'Eucharistie_, puis un _Discours_ contenant les raisons pour lesquelles l'auteur préfère la religion réformée à la religion romaine; et l'ouvrage se termine par cinq _Lettres_ sur ce même sujet.
C'était de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld estimait le plus. Il les avait composés par un motif de charité, dans le dessein de faire connaître la vérité à ceux qu'il croyait dans l'erreur, et d'affermir dans la bonne créance ceux qui y étaient nés ou qui l'avaient embrassée. Il se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la plupart de ceux qui écrivaient sur ces matières faisaient de trop gros livres, entassant preuves sur preuves, autorités sur autorités, sans se soucier ni de la clarté ni de l'ordre; et l'autre, qu'ils s'imaginaient sans doute que la doctrine et l'élégance étaient incompatibles[64].--«Pour faire voir qu'ils se trompoient en cela, il composa ses _Considérations sur la Religion chrétienne_, lorsqu'il était encore dans la vigueur de l'âge, et il fit voir véritablement qu'on peut estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein, solide et élégant. Ayant communiqué cette pièce à plusieurs de ses amis et mesme à quelques-uns de la religion romaine, elle fut estimée de tous, et cela lui donna courage de faire le _Traité de l'Eucharistie_ et un autre qu'il adresse à un de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les Lettres, il les a faites à un âge beaucoup plus avancé, excepté celle à un Proposant, qui est presque de même date que les _Considérations_.»