J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages

Part 6

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Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de presque toutes les commissions, dans la fameuse affaire des _Sentiments sur le Cid_[31]; et l'un des plus jeunes Académiciens, Philippe Habert, poëte de talent et d'avenir, ayant été tué au siége du château d'Émery, la Compagnie désigna Chapelain pour composer son épitaphe en vers, et Gombauld pour prononcer son éloge en prose[32]: mais nous regrettons qu'on n'ait pas inséré cet Éloge dans le _Recueil des Harangues_, non plus que le Discours sur le _Je ne sais quoi_.

[31] Voir à ce sujet dans l'_Histoire de l'Académie_, par Pellisson, une foule de détails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car cette affaire est bien connue.

[32] Nous avons publié l'Épigraphe, jusqu'alors inédite, composée par Chapelain, dans notre histoire du _Chancelier Séguier_, au livre III.

Nous connaissons déjà Gombauld poëte et prosateur, nous connaîtrons bientôt un Gombauld épistolier; nous aurions pu connaître encore un Gombauld orateur.

Notre Académicien n'était pas toujours d'accord avec ses collègues: pendant l'année 1638, la Compagnie passa trois mois à faire l'examen des stances de Malherbe _pour le Roi allant en Limousin_, et Pellisson fait un long récit de cette discussion: «S'il y a rien, remarque-t-il, qui fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance où, sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose ou plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse et cet inimitable tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages...» Malheureusement, Gombauld n'était point de cet avis; plein de respect pour la mémoire de son vieux maître et ami, et malgré la modération qu'on apportait dans cet examen, il protestait contre une censure qui lui semblait presque un sacrilége. «Quelques-uns des Académiciens, avoue Pellisson, et deux entre autres, M. de Gombauld et M. de Gomberville, souffroient avec impatience que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages d'un grand personnage après sa mort, en quoi ils trouvoient quelque chose de cruel.» Gombauld était alors directeur; ce fut probablement sur ses instances qu'on abandonna l'examen, pour se livrer à «d'autres occupations plus pressantes». Ménage raconte même, dans ses _Observations sur Malherbe_, un trait piquant qui donnera la note juste des sentiments du poëte-gentilhomme à l'égard du réformateur du Parnasse. «J'apprens de l'agréable _Relation_ de M. Pellisson, dit Ménage, que ces Messieurs de l'Académie, au commencement de leur établissement, employèrent près de trois mois à examiner une partie de ce poëme, et que de toutes les stances qu'ils examinèrent, il ne s'en trouva qu'une seule à l'épreuve de leur critique. Et, à ce propos, je me souviens d'avoir ouï dire à M. Gombauld que, sous son Directorat, ces Messieurs ayant opiné plusieurs jours avec apparat pour condamner une de ces stances, quand il opina (et il opinoit le dernier en qualité de Directeur), il ne dit autre chose, sinon: «Messieurs, je voudrois l'avoir faite!» Ce trait final est bien de la même famille que la réponse à Richelieu: «Ce n'est pas ma faute.»

Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignités académiques: la charge de directeur, aussi bien que celle de chancelier, lui pesait; et lorsque le sort l'avait désigné, il avait peine quelquefois à dissimuler son mécontentement. «Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers, écrivait Chapelain à Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui s'étoit opiniâtrément déposé du vicariat de la chancellerie, par une justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant les billets, donné celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous aviez vu sa surprise[33]...»

[33] _Lettre_ de Chapelain, publiée par M. Livet en appendice à son édition de l'_Histoire de l'Académie_ par Pellisson, I, 387.

Gombauld commençait à se faire vieux à cette époque, et l'on voit que ses confrères aimaient assez à s'amuser du bonhomme. La satire ne l'épargna pas. On retrouve quelques traits assez exacts du caractère de «Gombauld la Froide Mine» dans _les Académistes_, de Saint-Évremont. Ainsi, au deuxième acte de la première édition de cette comédie, Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld, s'indignent vivement des pièces satiriques composées par Sorel et du Bosc, contre la Compagnie. Qui pourra, dit Chapelain.

Qui pourra leur répondre en ce genre d'écrire? Nous n'avons de nos gens un seul homme à satire!

Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire:

Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir, Si le plus suffisant sçait l'art de discourir.

Il finit cependant par se calmer, et, dans la même scène, il consent à se rétracter, mais seulement en faveur de ses amis:

Nous en avons beaucoup, de notre Académie, Capables d'effacer toute cette infamie; Et Balzac et Racan la pourroient bien venger.

Au cinquième acte s'ouvre une séance présidée par le chancelier Séguier, que chacun de ses obligés encense à sa façon. Saint-Évremont, se rappelant l'ode de Gombauld, lui fait dire:

Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrême; Vous pouvez opposer le monde au monde même; Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher, Tantôt par le conseil et tantôt par le fer.

On remarquera que cette dernière rime est précisément celle dont nous avons plus haut rencontré la critique par Ménage. Cependant, la discussion s'engage vivement sur les expressions qu'il faut réformer ou bannir, et Gombauld n'est pas un des moins ardents à la dispute:

Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte, Fait dire impunément que l'on _ferme la porte_. L'Usage tous les jours autorise les mots Dont on se sert pourtant assez mal à propos. Pour avoir moins de froid à la fin de décembre, On va _pousser sa porte_, et l'on _ferme sa chambre_.

Mais bientôt la querelle s'envenime au sujet de la suppression du mot _car_, demandée par Gomberville. Desmarests, se rappelant la formule habituelle des lettres patentes: «_car_ tel est notre plaisir,» s'écrie aussitôt:

Que deviendroit sans _car_ l'autorité du Roi?...

GOMBAULD.

Beau titre que le _car_, au suprême Pouvoir, Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir!

DESMARESTS.

Je vous connois, Gombauld, vous estes hérétique, Et partisan secret de toute république.

GOMBAULD.

Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours, Prêt de mourir pour _car_, après un tel discours.

DESMARESTS.

De _car_ viennent les loix: sans _car_ point d'ordonnances, Et ce ne seroit plus que désordre et licence.

GOMBAULD.

Je demande pardon, si, trop mal à propos, J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos.

Après avoir jeté feu et flamme, Gombauld finit toujours par se radoucir: et c'est là l'un des traits qui caractérisent le mieux sa manière d'être et sa conduite dans les discussions.

Les travaux académiques, pendant la période qui s'écoula depuis la fondation de la Compagnie jusqu'à la mort de Richelieu, n'absorbèrent pas tellement Gombauld, qu'il ne trouvât le moyen de se livrer à d'autres occupations littéraires. Il ne fit rien imprimer durant ces dix années, mais il travailla beaucoup; malheureusement, le succès ne répondit pas complétement à son attente. Encouragé par les louanges qu'on avait données de toutes parts à sa pastorale d'_Amaranthe_, Gombauld s'imagina que le théâtre devait lui apporter gloire et fortune; il se mit donc à l'oeuvre, et le résultat d'un labeur impitoyable fut d'abord une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée _les Danaïdes_, imprimée longtemps plus tard, puis une tragi-comédie de _Cidippe_, qui n'a jamais vu le jour.

* * * * *

Parlons d'abord des _Danaïdes_.

* * * * *

Gombauld, dans une de ses Épigrammes, dit d'un auteur obscur, qui ne s'exprimait que d'une manière incompréhensible:

_Ta muse en chimères féconde Et fort confuse en ses propos, Pensant représenter le monde, A représenté le chaos._

On peut retourner très-exactement cette épigramme contre son auteur, au sujet de sa tragédie, entassement de grands mots, de grands oracles, de grandes périodes, de tirades ronflantes et d'emphatiques épithètes. «Je veux demander la moitié de mon argent, disait madame Cornuel en sortant de la représentation; je n'ay entendu tout au plus que la moitié de la pièce[34].» C'est cependant cette tragédie que l'abbé de Marolles appelait «les immortelles _Danaïdes_, où se lisent de si beaux vers[35];» et le poëte de L'Estoile, qui «faisoit profession d'avoir appris les règles du théâtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,» disait un jour sérieusement à Pellisson, en sortant de l'hôtel de Bourgogne, «qu'il eût mieux aimé avoir fait cette scène des _Danaïdes_, où l'action de ces cruelles soeurs est décrite, que toutes les meilleures pièces de théâtre qui avoient paru depuis vingt ans[36]...» Pour être impartial, nous devons dire que l'abbé de Marolles et Claude de L'Estoile étaient deux amis particuliers de Gombauld; les autres contemporains n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'oeuvre de notre poëte. «Ce qui l'a le plus rebuté, dit Tallemant des Réaux, ç'a esté de voir que ses _Danaïdes_ eussent si mal réussy; elles eussent esté plus propres à Athènes qu'à Paris...» Aussi résista-t-il fort longtemps aux instances de ses quelques admirateurs, qui le pressaient de faire imprimer sa tragédie. «Il n'a jamais voulu les imprimer,» écrivait Tallemant en 1653. L'oeuvre fit cependant du bruit à son apparition, et Richelieu voulut entendre Gombauld la lire devant lui; mais le malheureux auteur était poursuivi par la mauvaise fortune:

[34] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.

[35] _Mémoires_ de l'abbé de Marolles.

[36] Pellisson.--_Histoire de l'Académie_, I, 312-313.

«Boisrobert, rapporte des Réaux, avoit estourdiment donné rendez-vous à Sérisay, qui avoit fait la moitié d'une tragi-comédie qu'il n'acheva point, et à Gombauld tout ensemble; et quand ce vint à luy, le Cardinal estoit las d'entendre lire[37]...» Ainsi la fatalité s'attachait à ses lectures devant les grands de la terre.

[37] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.

On connaît la tragique histoire de Danaüs, qui avait fiancé ses cinquante filles aux cinquante fils de son frère; mais ayant appris par un oracle qu'un de ses gendres devait le mettre à mort, il fit promettre à ses filles de massacrer leurs époux pendant la première nuit des noces. Quarante-neuf d'entre elles obéirent aux ordres paternels; seule, Hypermnestre épargna Lyncée, son mari, qui, accomplissant les paroles de l'oracle, tua son criminel beau-père, et lui succéda sur le trône d'Argos. La célèbre tragédie d'_Hypermnestre_, par Lemierre, a rendu ce sujet presque classique, en faisant oublier complétement les _Danaïdes_ de Gombauld, dont on pourra juger le style par ce début:

SCÈNE PREMIÈRE.

_DANAUS_, roi d'Argos.--_AMARIE_, une des femmes de Danaüs.

DANAÜS.

Voici la nuit fatale et les noirs Hyménées, Par qui l'ordre du Ciel presse mes destinées. Le funeste moment qui menace mes jours, S'il en faut croire aux Dieux, précipite son cours. Mon esprit, qui consent aux célestes augures, Se dispose à souffrir d'étranges aventures. Les Oracles sacrés, dans leurs antres couverts, En ont fait résonner les murmures divers. Je ne sçai quels démons, à troupes vagabondes, Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes: Démons infortunés, qui me viennent priver Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver. La clarté me déplaît, tous les objets me troublent, Durant l'obscurité, mes ennuis se redoublent. Les ombres de la mort excitent mes tourmens, Et pour m'épouventer sortent des monumens. N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires, Soupçons, craintes, remords et pensées téméraires? Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher Le Destin, que les Dieux ne sçauroient empêcher. Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent défendre, Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue exposition, sans incident ni péripétie qui rompe ces interminables tirades, toujours pleines d'horreur, de terreur, de Dieux inexorables, d'atteintes mortelles, de funeste langage et d'oracles décevants... On rencontre cependant quelques vers énergiques, au milieu de cet amas confus de tragiques desseins et de funèbres discours. Quand Danaüs s'est décidé à tout oser pour écarter de sa tête le danger qui le menace, il s'écrie:

Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue...

et dans cette scène odieuse où, cédant à l'idée qui l'obsède, il demande à ses filles le meurtre de leurs cinquante époux, il leur dit, sans plus de détours:

Je vous dois des maris, vous me devez des gendres!

Il est vrai qu'à côté de ces vers vigoureusement martelés, les fadeurs précieuses se font quelquefois jour, d'autant plus remarquées qu'elles sont plus rares au milieu de tant d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient décrire au Grand Augure la merveilleuse fête des noces, il expose son récit dans ce style pompeux et affecté:

Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses, On croit voir le festin des Dieux et des Déesses. Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous côtés, De gloire, de splendeur, de grâce, de beautés. _Je ne sçai quels Zéphirs, parmi tant de merveilles, Soufflent une sablée en odeur nompareilles._ Les Nymphes à l'envi font valoir leurs couleurs: Chacune veut passer pour la Reine des fleurs.

Mais les Zéphyrs ne peuvent rester longtemps dans le repaire des furieux Autans qui vont de nouveau se déchaîner. Obsédé par les remords qui lui reprochent le meurtre du roi Sténelée, son prédécesseur, Danaüs sort tout agité de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui apparaît tout à coup. C'est le seul incident qui donne quelque faible intérêt à ces trois premiers actes: tout le reste est monotone, languissant et sans véritable action. Les deux derniers actes, au contraire, se réveillent vigoureusement de cette torpeur qui glace, et ce sont eux, probablement, qui ont excité l'enthousiasme de L'Estoile et de l'abbé de Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mérite, mais l'épithète d'«immortels» nous semble très-risquée.

Après une scène beaucoup trop longue et sans grand mouvement, dans laquelle Hypermnestre conseille la fuite à Lyncée, et lui dévoile le secret terrible de cette fatale nuit, les diverses situations commencent à prendre une véritable vie.

Voici d'abord Alphite accourant tout éperdu, pour faire aux deux époux le fameux récit du massacre, que L'Estoile met au-dessus de tout ce qui avait paru jusqu'alors et, par conséquent, du _Cid_ lui-même, dont la date est de 1637:

ALPHITE.

Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine. Ai-je encore mes sens? Suis-je encore animé? D'où vient que ces objets ne m'ont point transformé? Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire, Qui porteront l'horreur au temple de Mémoire, Dont la postérité ne se taira jamais, Font un antre infernal d'un superbe palais. Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre, Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre; Et de tant de Fureurs les funestes exploits M'ôtent incessamment le courage et la voix. Par votre ordre, ô Princesse! une soigneuse veille M'a rendu le témoin d'une horrible merveille. Après avoir longtemps erré de tous côtés, Les bruits avant-coureurs de tant de cruautés Ont frappé sourdement mon oreille attentive, Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive. _J'ai commencé d'ouïr les mouvemens soudains Qu'après un coup mortel font les pieds et les mains,_ Les cris interrompus et les tristes murmures, Tels que dans les enfers, au milieu des tortures, S'entendent les sanglots et les gémissemens Dont les plus criminels expriment leurs tourmens; Si quelque plainte encore, où règne le silence, D'une sensible mort fait voir la violence(?)...

Nous épargnerons au lecteur la fin de ce récit, dans lequel les détails horribles sont prodigués, jusqu'à nous représenter l'une des victimes, le beau Polyctor, qui, blessé seulement et ne pouvant plus se soulever,

Mordoit ses propres bras, tardifs à la défense.

L'acte se termine par une scène fort dramatique, entre Hypermnestre et Danaüs, qui reproche violemment à sa fille de n'avoir pas obéi à ses ordres sanguinaires. Nous en détacherons seulement ce morceau, en faisant remarquer combien une pareille situation nous semble contraire aux règles de bienséance morale qui devraient régir le théâtre: un père maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre un assassinat:

DANAÜS.

Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire Que vous n'eûtes jamais le dessein de me plaire, De tenir mon parti, ni de me conserver, Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver; Et votre feinte humeur fait toute ma colère!

HYPERMNESTRE.

Je ne veux offenser mon mari ni mon père. J'en appelle à témoin les hommes et les Dieux: La foi m'est agréable, et le meurtre odieux.

DANAÜS.

Vous sçavez mes ennuis, et par quelle insolence, Malgré moi, l'on m'oblige à cette violence; Vous sçavez les dangers dont je suis menacé; Vous voyez les liens où je suis enlacé...

HYPERMNESTRE.

Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont véritables, On ne peut les changer, ils sont inévitables. Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empêcher, Et, pensant à le fuir, nous allons le chercher; Nous courons au devant, tout chemin nous y mène, Pour nous en garantir notre prudence est vaine! Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspiré, Qui cherche, par un crime un remède assuré.

Toute la scène est bien dialoguée, et les caractères y sont franchement soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la résistance d'Hypermnestre, Danaüs ordonne aux gardes de la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Lyncée, qui ne respire que la vengeance, a mis à mort Danaüs et, sans retard, il envoie des soldats pour délivrer Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune héroïne qui, de sa propre bouche, apprend le meurtre de son père, termine le cinquième acte, et cette scène est certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que la précédente. En apprenant la mort de son père, l'amour d'Hypermnestre pour Lyncée s'est éteint, et la haine vient remplacer l'amour.

Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon père! Lassez jusques à moi, suivez votre colère, Ou je sçai bien sans elle à quoi je me résous; Et je mourrai plutôt que de vivre avec vous.

Et comme Lyncée se hasarde à lui parler, pour calmer son exaltation, de l'Aurore qui va se lever...

HYPERMNESTRE.

... Vous me parlez encore? Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour! Parlez-moi de descendre au ténébreux séjour; Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre éternelle, De ces noires forêts où le Destin m'appelle, Où d'un funeste effort mes yeux déjà mourrans Pensent voir mille objets comme songes errans...

Et le drame se termine par ces vers:

La Mort dans l'univers est la plus absolue. La terre ni les cieux ne lui refusent rien: Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien.

Malgré beaucoup de défauts et surtout d'obscurités, on avouera que les deux derniers actes de cette tragédie présentent des situations fort dramatiques; et le caractère d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait eu un moment de faiblesse, plus apparente que sincère, en promettant ou feignant de promettre d'obéir aux ordres paternels, se relève et se soutient d'une manière très-sympathique. Mais l'intérêt et le dialogue de ces deux derniers actes ne purent racheter, près des spectateurs, la froide et obscure monotonie de l'exposition interminable des tableaux d'oracles et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de phrases entières incompréhensibles! et plusieurs scènes sont tellement révoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne devaient pas accompagner fort loin l'oeuvre du poëte.

Aussi Gombauld, devant la réception faite par le public à la représentation de sa tragédie, hésita-t-il fort longtemps à la livrer à l'impression. Mais une quinzaine d'années plus tard, sur les instances de ses amis qui ne voulaient pas laisser perdre les quelques scènes à caractère des _Danaïdes_, et pressé aussi par sa triste situation pécuniaire, il la livra aux éditeurs (1658). Elle a, depuis, trouvé place dans le VIe volume du _Théâtre français_ ou _Recueil des meilleures pièces de théâtre_, publié en 1737.

Cet insuccès relatif ne découragea pas complétement le poëte-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son _Amaranthe_ lui mettait martel en tête, et la carrière dramatique ne lui semblait pas devoir être complétement fermée pour lui, après un si brillant début. Il travailla donc encore à une nouvelle pièce de théâtre, et cette fois dans le genre des tragi-comédies qui se trouvèrent de mode après l'éclatant succès du _Cid_. Mais sa pièce intitulée: _Cydippe_ ou _Acante_, sujet qui avait déjà été traité en pastorale, en 1633, par de Baussais, ne lui parut pas, après réflexion, avoir des chances de tenter avantageusement la fortune de la rampe, ni même celle de l'impression. Conrart signale cette tragi-comédie parmi les manuscrits qui devinrent la propriété des héritiers de Gombauld, après la mort du poëte: mais elle n'a jamais été, que nous sachions, ni représentée, ni imprimée.

La dernière oeuvre que nous ayons à signaler de lui avant la mort de son second protecteur, le cardinal de Richelieu, est sa collaboration à cette fameuse _Guirlande de Julie_, que tous les poëtes de l'hôtel de Rambouillet tressèrent avec amour, pour permettre au futur duc de Montauzier de déposer aux pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de la marquise, un tribut poétique digne de la précieuse réputation de l'hôtel. Si bien reçu dans les salons d'Arthénice, Gombauld ne pouvait refuser de contribuer à la réalisation du galant projet du soupirant, si célèbre par sa constance; il choisit l'Amaranthe, et composa ce madrigal:

Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle, Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux. Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle! Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux.

Ce madrigal n'est pas un chef-d'oeuvre; mais il y en a de plus mauvais dans la _Guirlande_.

IV

DÉTRESSE DE GOMBAULD A LA MORT DE RICHELIEU (1642).--RECUEIL DE POÉSIES (1646).--SES SONNETS ET SES LETTRES.--MADAME DE LONGUEVILLE ET BENSERADE.

Le 4 décembre 1642, Richelieu mourut au Palais-Cardinal; Gombauld se trouva tout à coup privé de son plus puissant protecteur, et sa situation devint d'autant plus précaire, que les pensions accordées par le Cardinal à beaucoup de gens de lettres furent supprimées presque immédiatement après sa mort. Réduit aux expédients pour vivre, mais ne voulant pas, avec son vieil honneur, être à charge à ses amis, il cachait sa misère avec le plus grand soin; et, réunissant ses oeuvres éparses de tous côtés, il se mit à éditer des livres. C'est en effet pendant la période d'une vingtaine d'années qui s'écoula depuis la fin du règne de Richelieu jusqu'à la mort de notre poëte, que Gombauld publia presque toutes ses poésies, la plupart fort anciennes, puisqu'il avait déjà bien près de soixante-dix ans, à la mort du Cardinal.