J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages

Part 5

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Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves événements s'étaient accomplis qui devaient avoir une influence considérable sur les destinées de notre poëte. La Reine-Mère, après la Journée des Dupes, vit son crédit complétement ruiné devant celui de son ancienne créature; et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait été réduite à huit cents écus, descendit à quatre cents, après le départ de Marie de Médicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux en particulier qu'il s'était faits dans le salon de Mme de Rambouillet; sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler dès lors _le pauvre gentilhomme_, sut cependant obtenir des entrées fort libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie très-distincte de la première.

III

PORTRAIT DE GOMBAULD.--SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE CHANCELIER SÉGUIER.--TRAVAUX ACADÉMIQUES.--LES DANAIDES (1630-1642).

Au début de cette seconde période de son existence, Gombauld avait environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et détaillé que Tallemant traçait du gentilhomme poëte, quelques années plus tard. Il correspond à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente très-exactement ce que devait être notre académicien dans les dernières années du règne de Louis XIII:

«Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne porter qu'un fil de barbe...

»C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes... Mme de Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux...

»Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement, et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant que Pétrarque. Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point: quand il luy est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin, il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais commencer par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter son homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour luy faire sauter le poignard des mains; mais il ne le vous dira pas...

»Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre l'homme du monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui n'a pas servy au débit de son livre; il l'entendait luy.--Et puis, disait-il, je l'ay fait pour estre à la teste.--Il y avait je ne sçay quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et que cela ne luy fust point adressé...

»Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu'à le tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les moeurs et la qualité des personnes à voir leurs portraits, parce que dans leurs portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir leur personne, qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses jugemens.

»J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. Mme de Rambouillet se repentit bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs; car il falloit livrer bataille à chaque fois qu'on se mettoit à table ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est très-incommode sur ce chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent.»

»A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa cuiller que de touscher le premier au potage. Je sçay toutes ses façons, car je l'ay mené et le mesne encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie, c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en charger.

»Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavez et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il veut la reconnoistre; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en même temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait faire une posture assez plaisante.

»Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit que de rage de ce que l'_Endymion_ réussissoit, un homme l'avoit jetté dans le feu.

»Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouvé à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix, sans l'avoir jamais courue...

»Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.

»Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arrivé de pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il luy dit:--Passez à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une épée.--Il fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy! cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils furent séparez.

»Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme, si elle n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris à jouer de la mandore, et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là; auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer...

»Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que, quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits comme luy, et qu'il a tousjours esté unique en son espèce; j'entens aux habits prés;--car, même à l'époque de sa plus grande misère, il estoit habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu...

»Pour moy, je le sers de tout mon coeur, car je sçay que toutes les grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du coeur et de l'honneur, et ne feroit pas une lascheté pour sa vie.»

A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de faire la moindre retouche; nous y ajouterons seulement un détail qui n'est point sans valeur: c'est que Gombauld, malgré son caractère ténébreux, susceptible, brusque, souvent affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés solides: témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est là un éloge véritable pour l'auteur de trois livres d'_Épigrammes_; et malgré ses duels, nous pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractère, mais il fallait le connaître.

Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé dans l'intimité du cardinal de Richelieu, aux «quelques personnes intelligentes» que le tout-puissant Ministre avait prié le cardinal de la Valette de réunir chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer. Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld étaient alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal.

Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée pour Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse. Lorsqu'il vit sa protectrice prendre le chemin de l'exil, notre poëte comprit qu'il devait tourner ses louanges d'un autre côté, pour conserver ses entrées à la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans aucune de ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un seul vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis. Bien plus, il a reproduit courageusement sa Dédicace de l'_Amaranthe_ dans une édition datée de 1631, et la Reine-Mère était déjà en exil; mais nous avons dû constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour être réduit, malgré son caractère altier, à brûler de l'encens devant l'ennemi de son ancienne protectrice. En effet, à peine Marie de Médicis avait-elle quitté la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode enthousiaste, intitulée le _Panégyrique du cardinal de Richelieu_, dans laquelle «il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte, et nous nous contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus désintéressé que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au coeur de Richelieu était celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld lui plut, et le poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il recevait une pension de quatre cents écus, moitié de celle que lui allouait la Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas étrangers à cette faveur[27]; mais il en coûta beaucoup au caractère de Gombauld de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher à sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que cette pension de quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust esté bien mieux payé du Cardinal.» Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais d'un ministre, jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu, ainsi que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui écrivit quelque temps après:

[27] Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte Tallemant, se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en témoignait rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son ordinaire...; quand M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy fist restablir la moitié de la pension, c'est-à-dire quatre cens escus...» (II, 458.)

«Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier. C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices, encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers... Quant à vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire...»

Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre, prendre le change sur le caractère de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa liberté d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis-à-vis de ses bienfaiteurs. «Comme Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte Tallemant, il monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit cela comme il falloit, et en un endroit où Gombauld disoit:--Je n'y suis pas accoustumé... (C'est une de ses façons de parler.)--Hé, mon cher Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux, je vous en prie, pour l'amour de moy...» Il paraît qu'il «s'y accoustuma», car, lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en tête du livre ces vers de Gombauld:

Voici la muse à qui tout cède En l'art de bien faire la cour, Et Boisrobert qui la possède Va mettre ses charmes au jour. La Cour brille ici toute nue, Ce beau livre en est le miroir, Et ceux qui ne l'ont jamais vue La verront même sans la voir...

et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend à témoin «son amy Gombauld» du tour galant, de l'air enjoué de ses vers et de sa conversation. On savait que notre poëte avait le coeur excellent, et l'on excusait facilement ses vives réparties.

Richelieu lui-même ne s'en fâchait pas; le _Ménagiana_ nous en rapporte un exemple presque incroyable. «M. Gombauld, dit Ménage par la plume de Baudelot, présenta un jour à M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il avoit faits. (L'abbé Goujet pense que ce fut précisément le Panégyrique dont nous avons parlé plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit à l'auteur:--«Voilà des choses que je n'entends point.»--A quoi l'auteur, qui soutenoit bien par ses discours pleins de brusque franchise la qualité d'un cadet de famille né près des bords de la Garonne, répondit aussitôt:--«Ce n'est pas ma faute.»--Quoyque cela fut fort hardy, M. le Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette manière de parler passa longtemps en proverbe dans l'Académie. Il y a bien souvent des choses obscures dans des ouvrages, qui viennent du côté du lecteur[28].»

[28] Une autre fois, Richelieu, qui, «pour l'ordinaire, traitoit les gens de lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la table, il dit:--Nous nous incommoderons l'un et l'autre.--Cependant, regardez si cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui estoit sur la table, car c'estoit la nuit, estoit plus basse que luy. Cela s'appelle obliger et désobliger en mesme temps...»--Tallemant, I, 438.

Ce trait de brusque franchise prouve que, malgré une situation un peu dépendante vis-à-vis du Cardinal, le vieil honneur chevaleresque se réveillait souvent chez le poëte gentilhomme.

Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brûlé devant le premier ministre, il voulut en brûler devant le souverain; et voici quelques _Stances_ «pour le roy Louis XIII après une grande maladie».

Le poëte a saisi sa lyre épique, et cherche à s'élever aux dernières hauteurs de l'enthousiasme.

C'est le Roi qui parle:

Les ombres de la Mort m'avoient environné. J'augmentois son triomphe, et le monde estonné Sentit croistre à l'instant ses douleurs et ses craintes. Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin, M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes Et consentir à mon destin.

J'allois, sans murmurer, où vont les plus grands rois; Où ceux dont la valeur rangeoit tout à ses lois Ont veu tomber leur gloire, et leurs dépouilles vaines; Où sont faits si pareils tant d'humains si divers: Au repos de toutes les peines, Au rendez-vous de l'univers...

Résigné, le Roi s'adresse alors au Très-Haut:

Je sçay que mon offense et ton juste courroux Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux, Et me précipiter dedans la sépulture. Je ne dispute point contre ta volonté: Quand tu juges ta créature, Tu prens conseil de ta bonté.

A peine eus-je parlé, que mes yeux esclaircis Virent avec le jour tous les maux adoucis Dont la funeste ardeur m'alloit réduire en cendre. Dieu seul en soit loué, qui, pour me visiter, Me fait au sépulcre descendre Et qui m'en a fait remonter!

Ces stances un peu mystiques et dans le goût des paraphrases tirées de l'ancienne Écriture, que Godeau, le nain de Julie, et futur évêque de Grasse et de Vence, mettait alors en vogue, ont un caractère de vigueur et de sobriété assez rare chez les poëtes de ce temps, et présentent quelque ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de Suède, Gustave-Adolphe, tué au mois de novembre 1633; sonnet que Ménage, dans ses _Observations sur Malherbe_, comble d'éloges, en appelant Gombauld l'un des plus grands poëtes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi:

Mais son astre fatal le tire dans les cieux, Quand, sa foudre écrasant les plus audacieux, De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume.

Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui permettait à Gombauld de présager quelques succès dans le genre lyrique; mais la période pendant laquelle il maintint sa muse à cette hauteur fut de courte durée: l'ode à Séguier, qu'il composa vers cette époque, fut la dernière, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point suffisante pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui persuadèrent de composer une ode à la louange du garde des sceaux, Pierre Séguier, qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de se faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on le sait, un des Mécènes de cette époque; sa maison et sa bourse étaient toujours ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc son ode, et Séguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux cents écus que le poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la tenoit pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus par an, il passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de Richelieu, sans avoir trop à se plaindre de la fortune. Or, l'ode à Séguier est fort obscure, dit Tallemant, et on la censura un peu à l'Académie quand Gombauld la lut à ses confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy dit, sur ce vers aux Muses,

Allez sur les bords de Céphise...

qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes Soeurs, ce ne fut que pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de charité...»

[29] Voir notre histoire du _Chancelier Pierre Séguier et de son groupe académique_.--Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8º, avec blasons et autographe.

Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être exagérées: elles sont cependant confirmées par le passage suivant de Pellisson, cité dans son _Histoire de l'Académie française_, et tiré des registres du lundi 12 novembre 1634: «Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient pas rebutez, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre langue: après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M. le Cardinal seroit très-humblement supplié de trouver bon que la Compagnie ne se relâchât en rien de la sévérité qui est nécessaire pour mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son approbation, le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit exactement par ceux qui seroient nommés commissaires, et par toute la Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur seroient cotez, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien faisant examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne fussent pas entièrement conformes aux siens, il a été résolu que l'on n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût satisfaite de l'ordre de la pièce en général, de la justesse des parties et de la pureté du langage.»

Ce document, fort précieux pour l'histoire des moeurs littéraires, est une nouvelle preuve du caractère inquiet et chatouilleux de Gombauld, et l'_Historiette_ de Des Réaux montre qu'on s'amusait un peu du susceptible gentilhomme à l'Académie. On lui jouait même de mauvais tours, témoin certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer», qu'on pourra lire dans la chronique même. On avait cependant confiance en ses talents et dans ses lumières: et plus d'une fois ses confrères le choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons quelques mots en résumant les travaux académiques de notre poëte.

L'Académie commença à tenir des séances régulières vers le mois de mars 1634, et, dès les premières réunions, l'on s'occupa de déterminer quels seraient les travaux futurs de l'Assemblée. Chapelain ayant observé qu'on devait surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que, pour cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30]», on nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport détaillé. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld (27 mars 1634).

[30] Pellisson.--_Histoire de l'Académie._

Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le conseiller d'État du Chastelet, l'un de ses membres, de rédiger un projet sur les statuts de l'Académie, les trois mêmes commissaires durent en revoir la rédaction. Mais, «depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.» Celui de Gombauld fut un des premiers que reçut la nouvelle Commission, composée de MM. du Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun de ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur» (4 déc. 1634). «Je crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un détail particulier que j'ai lu dans le Mémoire de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans les statuts. Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de Dieu...» Après plusieurs conférences, le secrétaire perpétuel, Conrart, qui avait été adjoint à la Commission, «digéra et coucha par écrit les articles des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la Compagnie».

Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues, et, vers le commencement de l'année 1635, on décida qu'à chaque séance un Académicien prononçerait, à tour de rôle, un discours sur un sujet de son choix. Colomby, l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le _Je ne sais quoi_! Il est fâcheux que ce morceau ne nous ait pas été conservé; si l'on en juge par le titre, il devait être original.